HARANGUE DU COMTE DE BRIBNNE K6S
donne Tespérance qu'il fera encore pour les pauvres tout ce que ses moyens lui permettront, et que son exemple excitera, parmi tous les gens aisés de ce diocèse, une noble émulation pour venir au secours de ces pauvres qui ne doivent jamais cesser d'être l'objet de notre tendre sollicitude, d'un pasteur en un mot, qui fasse dire à tous que les choix du peuple valent bien ceux des cours. Je ne puis trop vous répéter que Tintérét de la Constitution demande que votre choix tombe sur un prêtre qui réunisse toutes ces qualités et qui puisse réunir tous les suffrage? de tous les partis. Qu'ai-je dit ? de tous les partis. Ah ! souhaitons plutôt que par sa sagesse il fasse disparaître ce nom, qu'il concilie toutes les opinions et éloigne pour jamais de ce diocèse jusqu'à la moindre idée d'opposition à la paix, à la tranquillité générale. Nous avons invoqué l'Etre suprême, pour qu'il daigne nous éclairer dans un choix si important; c'est dans son saint temple, c'est au pied de ses autels que nous allons faire ce choix, c'est de ses lumières seules que nous devons attendre d'en faire un bon, mais ce n'est qu'en consultant notre — le mot manque — avec l'exactitude la plus scrupuleuse, et en évitant toute partialité, que nous pouvons espérer qu'il deviendra notre guide dans l'élection que nous allons faire. »
Pour un incrédule, le comte de Brienne ne se tira pas trop mal de la mission qui lui incombait, en qualité de président, de guider les électeurs dont la plupart étaient d'une ignorance absolue de l'histoire ecclésiastique et des qualités requises dans les candidats à l'épiscopat.
Le nombre des votants fut de 334 « mais le vote ne donna de résultat que le ai mars. Les voix se répartirent d'abord sur Dillon, curé du Vieux-Pouzauges, recommandé par le club de Paris, sur Mocqueris, que des actes scandaleux avaient forcé de quitter sa cure de Saint-Jean en 1784, et sur Blampoix, curé de Vendeuvre. Ces trois concurrents passaient pour indignes sous le rapport des mœurs; mais ils avaient de réelles qualités d'esprit et de Texte-
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rieur. Aucun ne fut nommé ; et à la fin les suffrages se réunirent sur Sibille, curé de Saint-Pantaléon^ qui obtint a^3 voix au second tour de scrutin (i). Il était ftgé de soixante-sept ans. Etant depuis quarante ans curé de Saint-Pantaléon, il se trouvait par conséquent le plus ancien des curés de la ville. On le dit prêtre bienfaisant (a), d*un caractère doux, mais ignorant (3), insouciant et faible jusqu^à se laisser entraîner à Toubli de ses devoirs, peutêtre dans le secret désir d*une popularité passagère. Ses contemporains ajoutent que le seul vice qui lui manquât était celui de persécuteur. Lui qui seul des curés de la ville avait célébré un service pour Tabbé Pierre-Alexandre de Barrai, vicaire général de Castres, frère de l'évéque de Troyes, décédé le 17 juin 1782, lui qui le premier jour de scrutin avait, à la messe, exalté la sagesse, la bienfaisance et la sensibilité de Ms^ de Barrai, lui qui avait invité les électeurs à reconnaître le prélat pour légitime pasteur de Téglise de Troyes, il consentait le lendemain à le supplanter.
Il avait dit aux membres de rassemblée électorale : « Ministre d*un Dieu de paix, illustres représentants, respectables électeurs, je ne suspends nos cbants, et je n^interromps les respectables mystères que pour vous inspirer le désir d'achever Touvrage que notre auguste Assemblée a si justement commencé, en vous montrant
(i) On raconte que des électeurs prirent leur repas sur le maîtreautel de la cathédrale et déposèrent d'ignominieuses ordures dans le chœur même. Biblioth. de Troyes, Mss. aS/O p. iG.
(9) Simon de Troyes (1740-1818) a raconté ce trait de la charité du curé de Saint-Pautaléon : aUn jour, Sibille rencontra sur le mail un malheureux qui, faute de vêtement, laissait voir le bas de son dos. Après l'avoir questionné, il se dépouilla de sa propre culotte, la lui donna et revint chez lui, velu de sa soutane, en chercher une autre. » (Catal. Millard, n* So38).
(3) La lettre de Sibille au Pape dont nous parlons plus loin renferme deux fautes grossières de latin : sexdecimo pour sextode» cimOf et Jésus Christi au lieu de Jesu Christi.
ÉLECTION DE SIBILLB 567
pour votre légitime poatife celui qui avec taut de sagesse en avait coiniuc préludé les fouctions ; en serait-il un plus digne de votre choix ? Ah ! mes chers compatriotes, concevons de ce nouveau pontife les plus belles espérances; fidèle à son Dieu, il sera fidèle à son roi ; soumis aux décrets de TEternel, il sera soumis aux décrets de la nation. Puisse le Dieu de toute bonté resserrer à jamais les nœuds qui nous unissent à ce sensible et bienfaisant prélat ! Demandons tous ensemble cette grâce à l'auteur de tous les dons ; faisons retentir ce temple sacré de nos soupirs et de nos gémissements ; Dieu, touché de nos larmes, nous conservera ce pasteur qui fermement attaché à la loi remplira nos vœux et ceux de tous les bons Français (i). »
Ces vœux n'étaient pas sincères. L'empressement de Sibille à acquiescer à son élection permet de Taflirmer. On assure même qu'il avait accepté d'avance Tépiscopat ; *mais, disaient ses adversaires, l'hypocrisie n'était pas le moindre de ses défauts. Quoiqu'il en soit, Dampierre, au nom du directoire dont il était présideut,loua les électeurs de la sagesse dont ils avaient fait preuve en choisissant Sibille : « Il fallait, dit-il, à un peuple libre un prêtre qui joignit à l'amour de la liberté les vertus et les principes des premiers siècles de l'Eglise. Notre digne prélat réunit tous ces titres : on l'a vu, à l'exemple de saint Martin, se dépouiller de son dernier manteau, pour en revêtir rhumanité souffrante ». Quant à l'élu, il déclara qu'il acceptait, mais avec répugnance, parce qu'il sentait que le fardeau qu'on lui imposait était au-dessus de ses forces, qu'il ne s'y déterminait uniquement que pour obéir aux décrets de la Providence et ne pas manquer à la confiance que venait de lui témoigner le corps électoral.
Après avoir annoncé l'élection de Sibille, le président de l'assemblée s'écria :
(i) Courrier des 83 départements par Gorsas, p. 355-356.
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« Le vœa des peuples, la voix du peifple, cette voix que Pon peut appeler la voix de Dieu, avait devancé votre choix et, eu vous annonçant cette élection, nous jouissons du prix le plus ûutteur de nos travaux, de la satisfaction de la voir applaudie par tous ceux qui nous écoutent Accoutumés à respecter ce pasteur vénérable, robéissance que vous lui devez ne vous coûtera rien ; elle ne sera que le triomphe de votre amour et de votre reconnaissance. Vous connaissez ses devoirs, il n*aura qu*à continuer de les exercer pour être sûr de votre estime et de votre attachement. »
Et, s adressant au nouvel élu :
« Vous venez^ Monsieur, de recevoir la récompense la plus douce de vos vertus^ de votre piété e't de votre bienfaisance. Vous avez encore justifié notre choix par la modestie avec laquelle vous l'avez accepté et, si quelque chose pouvait nous faire oublier nos pertes, ce serait d*avoirpu les réparer par le choix d'un pasteur aussi esti-^ mable et qui mérite à tant de titres notre respect et notre .confiance. »
La Société des Amis de la Constitution envoya une députatioa de huit de ses membres dont un prêtre, Dubourg ou Lejeune, pour féliciter Sibille d une élection à laquelle le peuple applaudissait. Mais qu'était cette Société? Une réunion de jacobins organisée au commencement de l'automne de 1^90 sous l'influence de la municipalité et destinée à lutter avec elle contre le département. Comme elle s'assemblait dans la maison d'un bottier, on appela group Sire Jean ou club du savetier ceux qui la composaient. A partir du i«' mai 1791, les réunions eurent lieu à l'hôtel-de-ville. Dubourg y dénonça les libelles « outrageants et séditieux » dirigés contre les prêtres patriotes. D'autres membres signalèrent la vente des étangs de Tabbaye de Larivour qu'on avait adjugés au quart de leur valeur,et qui étaient, disait-on, nécessaires à l'exploitation des fermes voisines.
FÉLICITATIONd 869
Le 28 février, des membres du clob monarchique de Paris avaient été désarmés et insultés par la garde nationale, ea venant mettre leur épée au service du roi. La Société fit chanter à Saint- Jean un Te Deum solennel à l'occasion de cette humiliation de ses adversaires. Un peu plus tard, elle dénonça la U'tti*c de M^^ de Barrai aux électeurs du département ; elle alla môme jusqu'à s'ériger en tribunal, en faisant brûler les lettres de Grégoire Herluison contre le mariage des prêtres (i).
Aux félicitations qui lui furent adressées par les Amis delà Constitution y Sibille répondit avec modestie, parlant de son grand âge, de ses faiblesses, et du regret de quitter sa paisible paroisse.
<x Mais, ajouta-t-il, la patrie a parlé par la bouche de Messieurs les électeurs le ciel a ratifié leur suffrage par la voix du peuple ; j'olfre à l'un et à l'autre mon repos et ma vie. )» La Société des Amis de la Constitution ne s'en tint pas là ; elle vint adresser aux électeurs des compliments sur les principes sublimes qui les avaient dirigés et sur l'heureux choix qu'ils avaient fait :
m Les dignités ecclésiastiques, dit le président Sissous, étaient depuis longtemps la proie de la cupidité et le partage de l'orgueil ; elles étaient devenues môme en quelque sorte le scandale de la religion et le fléau de la société ; elles vont être aujourd'hui la récompense de la vertu, la gloire de la religion, l'édification des fidèles et l'appui des malheureux.. . Loin devons laisser séduire à l'éclat d'une vaine naissance ou de talents équivoques et souvent dangereux, vous n'avez consulté que l'Evangile et la raison. L'Evangile nous apprend que, sans la charité, les autres vertus ne sont rien ; il nous apprend aussi que l'humilité est le complément et le sceau des vertus chrétiennes ; la raison nous dit, d'un autre côté, que savoir se sacrifier par la charité, s'oublier par l'humilité est un caractère de
perfection qui suppose toutes les autres vertus Le
triomphe que remporte en ce moment notre divine religion nous est un gage assuré de ceux que remportera toujours notre sainte liberté. »
Après ces félicitations, Brienne engagea à assister à la séance la députation d'une société qui, suivant lui, réunissait a la justesse du discernement au zèle du patriotisme (i). » Peu après toutes les cloches annoncèrent le résultat de Télection dans la ville. Le lendemain mardi, Sibillefut proclamé évoque. Il se rendit à onze heures à riiôtel-de- ville, revêtu de son surplis et décoré de son chaperon de bachelier et de son étole.et se dirigea ensuite vers la cathédrale précédé de la musique qui jouait le Ça ira et accompagné des corps constitués et des électeurs, entre une double haie de gardes nationaux et au milieu des acclamations de la foule. Un fauteuil et un prie-Dieu avaient été préparés pour lui dans le sanctuaire. Le président, Brienne, annonça aux fidèles, d*abord dans le chœur, ensuite dans la nef, que Sibille était élu évêque ; puis se tournant vers lui, il lui dit :
« Monsieur, le choix que nous venons de faire sera la preuve de la sagesse et de Timpartialité de l'assemblée électorale ; vous, Monsieur, me serez la preuve de ce que j ai dit, que les choix du peuple valent bien ceux des cours: il ne m'appartient pas de parler de devoirs que vous connaissez sans doute mieux que moi ; mais votre modestie ne sera pas olfensée que je trace devant vous les espérances que nous avons conçues. Nous osons espérer, Monsieur, qu'attcDtif au bonheur du troupeau qui vous est confié, vous rappellerez sans cesse à vos ouailles que la paix et la tranquillité sont les premiers de tous les biens, et que le bonheur d'eu jouir ne peut s obtenir que par la soumission la plus absolue à la loi et à ceux qui sont
(i) Extrait des registres de la Société des Amis de la Constitution séante à Troyes, as mars 1791, in-S» de 6 pagres.
chargés «l'ea être les organes ; l'exemple que vous avez donné, en vous y soumettant, parlera encore mieux que ces conseils. Vous ferez sentir à tous qu'il n'y a de vraie liberté que par cette soumission, que sans elle. Tanarchie prend la place de Tordre, et détruit la félicité publique, que la charité est la première vertu de toutes les sociétés, que c'est elle qui concilie toutes les opinions, qui commande et assure les sacrifices nécessaires à la paix et à Tunion et qui fait disparaître lesprit de parti si funeste à la tranquillité générale. Vous leur direz que si le premier devoir d'un chrétien est le respect pour la religion et ses ministres, il en est un aussi indispensable à remplir, c'est la soumission à la loi. C'est en édifiant, en éclairant vos coopérateurs que vous répandrez dans tout votre diocèse ces maximes salutaires, et que vous vous assurerez notre confiance et notre amour ; c'est alors que nous bénirons la Providence de nous avoir inspiré un si bon choix et que vous forcerez la calonmie même à se taire. Jouissez longtemps, Monsieur, de la marque de confiance que nous venons de vous donner ; jouissez-en pour le bonheur de ce diocèse, qui vous est confié ; et n'oubliez jamais que le vôtre doit dépendre de celui que vous répandrez sur tous ceux dont vous allez devenir le guide, le père et le consolateur (i).
i^ette proclamation terminée, la messe fut célébrée par le curé de Saint-Jean qui prononça aussi un discours enthousiaste.
« O ma patrie, réjouis-toi ; c'est dans ton sein qu'il est né, cet homme de Dieu qui va faire ta gloire ; il prouvera à l'univers entier qu'il n'est pas de choix plus légitime que celui que nos lois consacrent et que c'est par la voix du peuple que la divinité manifeste sa volonté. »
(i) Journal du département^ du a5 mars 1791 .
Après la messe, on chanta le Te Deurriy le psanine Exaudiat ; puis le corps électoral se mit en marche poar conduire Tévèque chez lui (i).
Au moins autaut que la religion, la politique présida, on le voit, à Télection de Tévéque constitutionnel. Au lien de lui rappeler ses droits^ ses vertus, dont Tépiscopat est comme la récompense, n*eût-il pas mieux valu lui dire, comme le fait TEglise, au sacre du prêtre qu*elle a jugé digne du redoutable honneur du pontificat ?
« Sachez que vous vous êtes chargé d*une très lourde tâche, car tel est le fardeau que vous impose la conduite des âmes qu'il faut soigner, les intérêts d'un grand nombre de fidèles, vous faire le moindre de tous et leur serviteur, et au grand jour du jugement, rendre compte du talent qui vous a été confié... Nous exhortons votre charité à garder inviolablement et sans tache cette foi dont vous avez fait une courte et claire profession, parce que la foi est le fondement de toutes les vertus... Ayez la piété d'un pasteur, son aimable douceur, sa vigilance exacte h faire observer les règles canoniques, pour traiter avec bonté ceux qui vivent bien et pour retirer de la perversité, en les frappant, ceux dont la conduite est perfide (u) ».
.\ quelque époque qu*il soit appelé à Tépiscopat, un évê(|ue, qui a la notion exacte de ses devoirs, n'accepte qu en tremblant la charge qui lui est proposée ; Sibille, lui, avait des motifs particuliers de craindre. Est-ce qu'il était bien persuadé que son élection était légitime ? Ceux qui Tavaient choisi avaient-ils qualité pour le faire ? L'élu
(i)B. IL, t. I, p. 41") <lit que Ton conduisit Sibille dans son ancien presbytère, situé rue de la Clef-de-Bois, aujourd'hui rue François-Clentii, mais d'après Areh., L. V. 1627, on aurait conduit Sihille jusqu'à la place Saint-Pantalêon. En 1907^ on a découvert dans une maison de la place Saint Pantaléon une inscription qui rappelle que Sibille Tbabitait. Le doute n'est plus permis.
('j) Extrait de Tédit que le métropolitain remettait autrefois à l'évêque qu'il venait de consacrer. (Pascal, Origines et raison dt la liturgie catholique, col. 583).