SACRE DE S1BILLE
pouvait-il voir en ses mandataires les organes de la volonté divine ? Avait-il à ce point confiance en ses talents, en ses vertus» en ses mérites quUl pût accepter sans hésitation un choix qu'il savait contesté par une partie considérable du clergé et des fidèles ?
Quoi qu'il en soit, il alla se faire sacrer à Paris le 3 avril, ne prenant pas même le temps de préparer son âme à l'imposition des mains, à l'onction qui devait faire de lui, pensait-il, le successeur des Apôtres. Le prélat consécrateur était un véritable évêque, dont le caractère seulement était souillé par une scandaleuse intrusion : c'était Gobel, alsacien, nommé en 177U évéque de Lydda in partibus et sullragant de l'évéque de Bâle pour la partie française de ce diocèse. Cinq cents électeurs parisiens, sans mandat, l'avaient donné pour successeur à Mv^ de Juigné sur le siège de Paris le i3 mars 1791. Les deux témoins du sacre de Sibille étaient Miroudot et Gouttes. Lequel de ces deux personnages valait mieux que l'autre? Il serait diflicile de le dire. Jean-Baptiste Miroudot du Bourgs né à Vesoul en 1716, avait été aumônier du roi Stanislas. Nommé, à force de pétitions, évoque de Babylone en 1770, et consul de France au même lieu, et cela malgré sa mauvaise réputation, il ne résida jamais dans son évêché et prêta, sans hésitation, serment à la Constitution civile. Jean- Louis Gouttes était curé d'Argilliers, dans le Gard, lorsqu'il fut nommé député du clergé à l'Assemblée nationale. Son républicanisme le désigna aux suffrages des électeurs de Saône-et- Loire qui l'élurent à la place de Talleyrand, évoque démissionnaire d'Autun.
Le dimanche qui suivit son sacre, Sibille servit de témoin à six évêques constitutionnels qui, comme lui, reçurent de Gobel l'ordre de l'épiscopat : c'étaient Porion, curé d'une paroisse d'Arras, élu pour le Pas-de Calais, avec Saint-Omer pour résidence ; Suzor, curé d'Ecueillé, élu pour r Indre-et-Loire ; Lecoz, principal du collège de Quimper, élu pour l'IUe-et-Vilaine ; Moïse, professeur à
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Dôle, élu pour le Jura ; Wandelaincourt, professeur à Verdun, élu pour la Haute-Marne, et Primat, curé à Douai, élu pour le Nord (i).
Restait, après leur sacre, une formalité que tous les évéques constitutionnels devaient accomplir, suivant la loi : c'était d*écrire au Souverain Pontife en signe de communion.
Le 7 avril, étant encore à Paris. Sibille envoya à Pie VI cette marque de son adhésion dans une lettre latine où il disait :
« Très Saint Père,
« Par la grAce de Dieu et les suffrages du peuple, élu au siège épiscopal de Troyes, département de TAube, selon les canons et selon les lois civiles du clergé gallican décrétées solennellement par TAssemblée nationale et sanctionnées par Louis XVl, roi très chrétien de la France, puis sacré selon les rites, j*ai cru quHl était de mon devoir de déclarer respectueusement à Votre Sainteté que, dès mon enfance j'ai été attaché à la foi catholique, apostolique et romaine, et au Saint Siège, et que je me propose d'y demeurer jusqu'à mon dernier jour. C'est pourquoi. Très Saint Père, je suis résolu de vous vénérer toujours comme le vicaire de Jésus-Christ et le successeur de saint Pierre, et d'agir toujours en communion avec vous, et je souhaite à Votre Sainteté des jours longs et heureux en implorant, par votre intercession, les bénédictions du Dieu tout-puissant.
« Votre très humble, très dévoué et très attaché serviteur et (ils en Jésus-Christ. »
Rien de plus terne que cette lettre ; du moins le pauvre intrus, à la différence de plusieurs de ses collègues, a-t-il le bon sens de ne pas douner des conseils au Souverain Pontife !
(i) Emmanuel de Beaufond, VEpiscopat constitutionnel, dans la Revue des questions historiques, i" janvier 189a.
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Cependant, il avait hâte de se présenter dans la ville épiscopale, où les autorités constituées firent tous leurs efforts pour rendre la réception des plus solennelles. Un décret du 19 juin 1790 avait aboli les armoiries ; Sibilie ne put donc suivre Tusage de ses devanciers qui, tous, avaient eu leur blason Son sceau présente un écusson d'argent à un A-S de sable, entrelacé, sommé d une croix avec quatre rangs de houppe comme supports. L'installation eut lieu le 17 avril, jour des Rameaux, dans la cathédrale décorée sur la demande des Amis de la Constitution, L'évéque y fut conduit dans la voiture du comte de Brienne(i)avecun nombreux cortège de fonctionnaires et de gardes nationaux. La bannière du département flottait en tête des détachements de la ville et des districts, qui dédièrent au son des instruments et au bruit des décharges de mousqueterie. L'ex-chanoine Larmet, au nom du clergé, et Toflicier municipal, Joseph-Maurice Lalobe, au nom du conseil, haranguèrent Sibilie. Lalobe^ qui était un janséniste ardent, n'hésita pas, en parlant de la cérémonie des Rameaux, à comparer Tinstailation du prélat constitutionnel à l'entrée triomphante de Jésus- Christ à Jérusalem (a).
Cependant, M^f de Barrai avait quitté la ville le 11 mars. Il avait assisté, trois jours auparavant, dans la chapelle de Tévéché, au mariage de Jean-Baptiste Comparot de Longsols, célébré par son oncle. Cet acte est apparemment le dernier auquel les deux prélats prirent part dans leur diocèse. Le neveu n'avait exercé ses fonctions épiscopales que trois mois. Savait-il, en s'éloignant de sa ville bien-aimée, qu'il ne lui serait plus donné de la revoir et que son exil serait définitif? Nous l'ignorons ; mais il est facile de s'imaginer l'amertume de sa douleur en se
(i) Gazette de Paris, a5 avril 1791. Le Courrier des 83 départe^ laentSf de Gorsas, se trompe eu indiquant le 16 avril comme jour de rinstallation de Sibilie.
(9) Journal du Département^ du vj avril i^i.
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séparant de ses diocésains, et Tétendue de sa tristesse, dans une si poignante circonstauce. Son départ jeta aussi la consternation parmi les prêtres fidèles qu'il privait d*un guide dont les conseils leur étaient plus que jamais nécessaires. Dès le aa mars, ils protestèrent de leurs sentiments dans cette lettre au prélat : « Monseigneur,
« Nous avons lu, avec autant d^attendrissement que de joie, votre lettre à MiM. les électeurs du département. La manière neuve, claire et frappante, avec laquelle vous présentez les grands principes dont nous ne nous départirons jamais, ne peut qu'ajouter à la haute idée que nous avons conçue de vous, dès les premiers instants où nous avons eu l'avantage de vous connaître.
« 11 est iicureux, pour des pasteurs secondaires» d'avoir à combattre les glorieux combats de la milice chrétienne, dont nous ne cessons de nous honorer et de nous féliciter. Combien nous sommes ailligcs que des circonstances impérieuses éloignent de nous un prélat que nous chérissons et qui, à une infinité (sic), a déjà acquis les droits les plus sacrés à notre reconnaissance !
« Daignez, Monseigneur, continuer d'instruire et de diriger des ministres fidèles qui surent, à la face du ciel et de la terre, ne marcher que sous vos drapeaux, et qui n'ambitionneront d'autre gloire que celle de vous suivre dans la pénible carrière du ministère pastoral.
< Si nous avons eu la douleur de voir le corps électoral du département sourd à votre voix, qui est celle de la vérité, vous forcer à descendre de votre chaire pour y placer un intrus, un mercenaire et un voleur, en gémissant sur l'erreur des premiers, en pleurant l'ignorance, l'ambition et le schisme du dernier, nous trouverons à nous dédommager en vous élevant dans nos cœurs une chaire dont personne ne pourra vous déposséder.
« Agréez, nous vous en conjurons, les vœux que nous adressons à rKternel pour vous. Ils ont pour principe le
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respectueux attachement, la parfaite soumission, la sainte obéissance avec lesquelles nous ne cesserons d'être, Monseigneur, vos très humbles et très obéissants serviteurs.
« JuUiot, curé de Sainte-Savine ; Detroye, curé de Saint-Nicolas; Perrard, curé de Saint-Âventin ; Coquet, curé de Saint-Jacques ; Deheurles, curé de Saint-Denis ; Geoffroy, curé de Fouchères ; Chaurnault, vicaire de Saint-Remy ; Cortier, vicaire de Sainte-Madeleine ; Lefebvre, vicaire de Saint-Frobert ; Doublet, vicaire de Saint-Martin.
« P. S. — Nous vous supplions de vouloir bien faire agréer nos hommages les plus respectueux à Monseigneur votre oncle. Nous ne pouvons oublier ses soins paternels. Nous ne laisserons échapper aucune occasion de lui témoigner toute rétendue de notre religieuse afiection (i). »
A ce touchant témoignage des représentants de son clergé, voici ce que répondit M»*" de Barrai :
« Votre lettre, Messieurs, m'a fait un plaisir extrême, parce qu'elle m'assure que, fidèles aux vrais principes, vous n'écouterez jamais que la voix du premier pasteur que l'Eglise vous a donné. Ces sentiments m'étaient déjà connus de votre part ; cependant, je ne puis qu'être singulièrement édifié et consolé d'eu recevoir, dans ces temps critiques, une nouvelle assurance. Vous pensez bien que ma joie n'est pas sans amertume, et si vous pouviez lire dans le cœur de votre évêque, vous y verriez le tendre intérêt que votre sort ne cessera de lui inspirer, en déplorant celui de la religion, dans une contrée où j'espérais de contribuer, par mes soins, à la rendre plus florissante. Je ne puis me défendre d'un cruel retour sur la détresse de mes généreux coopérateurs. Je m'afflige davantage encore de la défection de ceux dont je voulais être le père
(i) Le style de cette lettre nous la fait attribuer à Julliot, curé de Sainte-Savine.
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par mes soins, comme je le suis devenu par mon ministère. Ils m*ont bien mal connu, ceux qui se sont séparés de leur chef; mais, quel discours pourrais-je leur adresser, puisqu'au lieu d'entendre la voix de lËglise, ils préfèrent de déchirer son sein ? i^our vous, qui êtes mes frères et mes amis, je vous disais avec vérité que l'expression de votre attachement personnel pour moi m*a vivement touché. J'accepte, au nom de TËglise. Thommage de votre obéissance et de votre fidélité; et j'y réponds en vous promettant tous les sentiments que vous pouvez désirer de trouver dans votre évêque.
« Je vais écrire à mon oncle, de qui je suis éloigné en ce moment, et je ne doute pas de sa sensibilité pour votre respectueux souvenir.
« Tous mes vœux sont de retourner auprès de vous et de vous prouver mon inviolable affection. J'ai l'honneur d'être, Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur.
« t L.-M., Ev. de Troyes.
« Le !28 mars 1791. »
Avant de se démettre de ses fonctions, M^ de Barrai avait vendu ses meubles à ses neveux , moyennant ao.ooo livres ; ce mobilier fut précipitamment déménagé et mis en dépôt dans une maison voisine de l'évéché, appartenant h Jeanson de Saint-Parres. Plus tard, le directoire du déparlement condamna Louis de Barrai à faire les réparations locatives à la maison épiscopale qu'il avait a abaudonnée ». De Nangis, où il se trouvait momentanément, TévOque adressa à Sibille la lettre ferme et touchante qu'on va lire ;
« Mon Frère, vous avez lu dans la sainte Ecriture que Samuel pleura sur Saiil, parce que le Seigneur s'était repenti de l'avoir fait consacrer roi d'Israël. Pourquoi faut-il quaujounrhui votre évêque ressente la même douleur que le prophète, en pensant qu'un des pontifes.
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dont il est successeur, vous initia au sacerdoce par Tonction sainte et Tiuiposition des mains ? Avez- vous oublié ce moment si attendrissant où, ne voyant en lui qu*un père, un ambassadeur de Jésus-Christ et le représentant de TEglise catholique, vous tombâtes à ses genoux ? Il pressa vos mains dans ses mains vénérables, et vous fîtes le serment de lui obéir jusqu'à la mort, ainsi qu*à ses légitimes successeurs. Vous reçûtes alors le baiser de paix, et votre vœu d'obéissance fut ratifié par Dieu lui-même.
« Maintenant, il est notoire qu'infidèle à votre serment solennel, non-seulement vous manquez à l'obéissance que vous jurâtes à votre premier pasteur, mais que, par une coupable connivence avec des électeurs incompétents, vous osez vous asseoir sur les débris de la chaire pontificale, et qu'en élevant autel contre autel, vous vous présenterez aux fidèles du diocèse de Troycs comme le fauteur et l'apôtre du schisme
K Quoi ! mon frère, après avoir été, pendant quarante ans, honoré du titre de pasteur légitime dans la ville épiscopale, vous allez avilir votre sacerdoce et flétrir vos cheveux blancs par une usurpation criminelle !
« Est-ce la soif des honneurs de l'épiscopat qui vous dévore ? Vous n'ignorez pas qu'ils ne sont d'aucun prix devant Dieu, si l'on ne les reçoit avec la modestie et l'humilité qui caractérisent le vrai chrétien. Et quelle modestie peut conserver le cœur d'un disciple de Jésus- Christ, au milieu de la pompe d'un épiscopat fabriqué par la main des hommes ?
m Etes-vous enivré par le bruit des acclamations populaires qui oui acciMi^ia^ué votre clecliim? Mais ne .suvezvous pas que, depuis Torigine du monde, et surtout de nos jours, elles ont été prodiguées à des hommes qui n'avaient d'autre mérite que l'intrigue, l'audace et l'adresse méprisable de capter la faveur de la multitude ? Ne craignez-vous pas de partager la chute de ces pécheurs, dont parle le psalmiste, qui, élevés au-dessus des cèdres du
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Liban, ii*ont laissé que la trace de leur gloire éphémère : et transwi, et ecce non erat.
« Tôt ou tard, tel sera votre sort, si vous ne vous hfttez de revenir à résipiscence, car il est un juge dans le ciel qui ne ratifie pas les injustices des hommes ; il ne partage pas les égarements et les illusions de la multitude, il punit avec rigueur le tort et Toutrage faits à Tinnocence.
« ËnOn, est-ce lamour de la paix, du devoir et du bien public qui vous détermine à saisir une place dont je n'ai pu ni dû donner ma démission ? Ah ! mon frère, dois-je me flatter encore que vous n'ajouterez pas à votre prévarication le crime de la vile hypocrisie ? C'est à celui que Ton dépouille, sans qu*il se soit rendu coupable d'aucun délit, sans qu'il ait fait autre chose qu'exhorter des concitoyens à la paix et à la piété, que Ton proscrit, en avouant avec vous qu'il est innocent et fidèle, qui perd tout dans ce monde par attachement à ses devoirs et aux principes de la conscience et de l'honneur, c'est à celui-là, dis-je, qu'il convient peut-être de parler de son amour pour la paix, pour le devoir et pour le bien public. Mais vous, vous qui recueillez sa dépouille, vous qui occupez sa chaire, vous qui, satisfait d'une faveur bruyante et mensongère, semblez étoulfer le cri de votre conscience, et braver la censure des âmes honnêtes, ah ! gardez-vous de tenir un pareil langage ! Dénué d approbatoui*s, vous ne verriez autour de vous que les larmes silencieuses du fidèle et le sourire dédaigneux de Thomme du monde.
« C'est avec douleur qu'en vous di»ant ces choses, je cède contre le vœu de mon cœur à la nécessité de mon ministère. Ktant votre évêque, je dois vous rappeler de vos égarements par une Jionte salutaire, je dois prémunir les fidèles contre les prestiges et les séductions d'un faux épiscopat que rKglise réprouve.
« Lorsque j eus écrit ma lettre aux électeurs, j'attendis dans la solitude qu il plût à la bonté divine de les éclairer sur les vérités importantes que j'avais développées. Dieu