LETTRE DE M*^" DE BARRAL A SIBILLE
a permis qu'ils aient persisté dans leurs entreprises, et vous fûtes élu. On m*a transmis les paroles que vous proférâtes du haut du sanctuaire où, par la célébration des saints mystères, vous préludiez, en quelque sorte, à votre élection. Vous invitâtes les électeurs à me faire reconnaître par les peuples comme le légitime pasteur de TEglise de Troyes : je l'étais, en eïfet, je le suis encore ; et vous saviez qu'il ne dépendait pas de ces laïques de valider ou d'infirmer mon titre canonique. Vous donnâtes des louanges à ma sagesse, a ma bienfaisance, à ma sensibilité; vous parlâtes de ma fidélité à Dieu, de ma fidélité au roi. Eh oui ! en effet, je veux être fidèle à Dieu ; toujours, oh ! toujours, je serai fidèle à mon roi. Vous mites en parallèle ma soumission aux décrets de TEternel avec ma soumission aux décrets de la nation. L'Eternel, 6 mon frère, ne commet point d'injustices ; le mensonge n'approche pas de son trône ; la soumission qu'on lui doit est sans réserve. La nation, au contraire, peut s'égarer, quand elle prononce sur la doctrine du salut ; elle a non pas le droit, mais le pouvoir physique de faire prévaloir l'erreur par des décrets. Membre de l'ordre social, je suis soumis sans doute à la loi civile, même lorsqu'elle me fait souffrir injustement ; mais ce n'est pas la nation qui m'a établi pasteur des âmes ; c'est l'Eglise qui m'a choisi, c'est TEglise qui vous repousse de son sein, si vous persistez à usurper mon ministère.
« Enfin, vous avez terminé votre discours aux électeurs par des vœux, des soupirs, des larmes, des gémissements, pour que Dieu resserre à jamais les nœuds qui m'unissent au troupeau en qualité de légitime pasteur. Pourquoi ces vœux infidèles? Pourquoi ces larmes simulées ? Pourquoi ces gémissements que le cœur désavouait? Ce langage factice ne pouvait tromper ni Dieu ni les hommes ; Dieu lisait dans votre intérieur ; les hommes n'ignoraient pas que, la veille, votre élection fut résolue entre les électeurs, qu'elle vous fut proposée
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par les priocipaax d*entre eax, qae voas promîtes de l'accepter. Personne ne prit le change sur vos incertitudes apparentes du lendemain ; et lorsque le président des électeurs vint vous chercher avec pompe, on ne s étonnait pas moins de votre ton modeste et irrésolu que de son empressement très superflu pour vaincre vos résistances ; TOUS saviez Tun et l'autre, toute la ville savait d'avance le dénouement de cette scène.
€ Ainsi Tibère et Cromwell dans Tordre politique, les évéqucs ariens, les Donatistes et autres schismatiques dans Tordre religieux, en un mot tous les usurpateurs des dignités humaines ont cru nécessaire de tromper les peuples par Textérieur du désintéressement et de la modestie ; et, au lieu de se montrer avec le masque hideux d'une ambitieuse audace, ils ont voulu paraître comme des victimes qui sHmmolaient au bien des peuples. Aujourd'hui leur mémoire est en horreur ; et pourtant, quels que soient vos motifs, qui n'échapperont pas à Tœil du souverain juge, vous imitez leur exemple. A quoi donc, mon frère, à quoi vous a servi Tétude de Thistoire de TEglise et lu couuuissanco des annales du monde ?
« J'apprends h Tinstant que, par une ordination sacrilège, vous avez soudainement reçu le caractère épiscopal. D*autres ont hésité sur le bord du précipice ; ils ont, en violant les règles de TEglise, conservé quelques vestiges de la décence humaine ; ils ont cru devoir porter des paroles do paix à celui dont ils envahissaient la chaire. Vous aviez annoncé les mômes égards ; et quoique à mon sens ils fussent purement et simplement dérisoires, j'en aurais profilé pour vous faire rentrer en vous-même. J'espérais aussi que votre ordination serait précédée par quel(|ue8 jours de réflexions et de solitude. Pourquoi donc tant de précipitation dans vos démarches ? Sans doute, vous aviez craint de converser avec votre àme. Vous avez redouté le cri de la conscience: il vous a paru sage do pi*éveuir Tinévitable remords. Peut-être vous étes-vous
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intérieurement appliqué ces paroles pleines d^edroi de Jésus-Christ à Judas Iscariote : quodfacis, fac citius, ce que tu veux faire, fais-le promptement. Cette idée m'épouvante, et ma maiu frissonne en traçant un si cruel anathème.
« Pendant que vous exécutiez ces attentats contre Dieu et son Eglise, je méditais en silence sur les causes et sur les funestes conséquences du schisme ; et comme vous êtes le chef des coupables dans le diocèse auquel je suis préposé, c'est à vous surtout que je dois présenter le flambeau de la vérité.
<K Quand je parle des causes du schisme, je ne cherche pas à dévoiler les passions criminelles du cœur humain d*où il dérive principalement ; mais je veux vous dire quels sont les éléments qui le composent, et de quelle manière on viole Tunité de TEglisc catholique. Dès lors, ce ne sont plus mes propres pensées dont j'ai à rendre compte, votre évéque ne peut que rappeler les pensées et le langage de Tantiquité ecclésiastique. Jugez vous-même si vous n'avez pas des traits de ressemblance avec les anciens schismatiques ».
M^r de Barrai cite ici une page de saint Cyprien, relative à Novatien, et il en tire cet argument : « D'après cela, mon frère, il me semble qu'au jugement de saint Cyprien vous n'êtes niévêquc ni chrétien ; mais seulement un faux évéque, sans puissance, sans dignité, établi dans une église humaine par des déserteurs, et un schismatique coupable d'avoir rompu lunité de l'Eglise.
« Vous avez pris, continue-t-il, comme la secte des Cathares, des noms nouveaux et étrangers, des noms inconnus à l'Eglise, car vous vous dites évoque constitutionnel, évêque du département de l'Aube, tandis que mes prédécesseurs ont été depuis le quatrième siècle et que je suis encore évêque de Troyes. Ils l'ont été, et je le suis en vertu d'une succession apostolique et par la mission de TEglise, au lieu que votre titre est nouveau ; il n'a pas
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d*autre sanction que celle de la puissance civile. Mais, sans lu'arrôter «^ cim caraelrivs du scliis.iio qii vous conviennent si bien, je vais montrer d'après saint Cyprieu, que vous avez dressé un faux autel, que votre sacerdoce est illicite et que vos sacrifices sont sacrilèges ». Sa démonstration achevée, le prélat reprend :
« N'étes-vous pas étonné de ces parallèles si frappants entre vous et les schismatiques que combattait saint Cyprien ? Ne serablc-t il pas avoir écrit contre vousmême ? Et les qualifications dont il (létrit ceux dont vous êtes rimitateur, n'ont-elles pas porté quelque trouble dans votre âme ? Je vous laisse y réfléchir et j'adresse, pour un instant, la parole à ces électeurs qui vous ont choisi, malgré les injonctions paternelles de leur évéque ; je l'adresse à tous ces corps administratifs qui protègent votre élection, à ces prêtres lâches ou téméraires qui marchent sur vos traces, à ces chrétiens faibles et aveugles qui ne voient l'Eglise que dans l'appareil militaire dont vous vous servez, pour légitimer par des baïonnettes l'exercice de vos fonctions pastorales. »
Mff"^ de Barrai rappelle la lettre 43® de saint Cyprien aux confesseurs de Rome pour les engager à retourner à l'unité ; puis il montre Tentière conformité de la conduite de Sibille avec celle des anciens schismatiques, en se servant toujours du langage des Pères de l'Eglise et en particulier de saint Cyprien, saint Ambroise, saint Jean-Chrysostome et saint Augustin. Il espère ainsi prémunir les fidèles contre la hardiesse des entreprises des constitutionnels, et s'ad ressaut directement à Sibille :
<( Auteur dune dissension injuste, puis-je vous dire avec saint Augustin, pasteur divisé d*avec l'Eglise, vous qui n'êtes pas uni avec tout le corps, mais seulement avec une partie séparée, vous qui tenez des assemblées contre Tévêque légitime, citez, si vous l'osez, plus de quatre évéques dans tout l'univers catholique qui soient réunis