IV. — Ordres monastiques et Congrégations religieuses
La commende. — Les ordres monastiques et les congrégations religieuses ont pour but la pratique plus parfaite des préceptes et des conseils évangéliques ; ils ont pour base et moyens les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance. Mais les membres des ordres monastiques diffèrent, en plusieurs points, des membres des congrégations. Le costume des premiers n'est pas le même que celui des prêtres séculiers, et leur but principal est de se sanctifier dans la retraite et de chanter ou de psalmodier en commun l'office divin aux heures prescrites par la règle. Au contraire, les membres des congrégations religieuses, s'ils ont le même costume que les prêtres séculiers, ne sont pas astreints à dire l'office en commun et
LA OOICMENI» U
leur but est surtout de déyelopper raction de TEglise par la prédication» renseignement et les travaux intellectuels. Qn'il 7 ait eu parmi les uns et les antres des défaillances personnelles, il n*y a rien là de surprenant ; que quelques communautés, égarées par le jansénisme ou le relâchement, aient eu besoin de réforme, on se l'explique aisément. Mais il existait un autre abus, véritable fléau de la vie monastique, cause principale de la décadence des ordres religieux : c'est Tabus de la commende. La commende était la provision d*un bénéfice régulier accordé à un séculier avec dispense de la régularité. On appelait abbé commendataire celui à qui on donnait une abbaye en commende. Il était investi des mêmes honneurs qu'un abbé titulaire, sauf qu'il n'avait pas de juridiction sur les religieux. Il exerçait toutes les prérogatives * dont jouissait l'abbaye, comme le droit de justice, le droit de nomination à certaines places, et venait immédiatement après les évêques. Les religieux obéissaient à un prieur claustral, leur véritable supérieur, qui se trouvait dans un état d'infériorité humiliant. De plus, dans les bénéfices en commende, les revenus étaient divisés en deux parts; presque toujours la plus grosse revenait à la mense abbatiale ; la seconde formait la mense conventuelle, et était destinée à l'entretien des religieux et des immeubles.
Les suppressions. — Les énormes pensions imposées par le roi aux monastères n'avaient pas peu contribué à leur dépeuplement, et par suite à leur suppression, que faisait prononcer la Commission des réguliers, armée de l'édit de 1768. C'est ainsi que l'abbaye de Basse-Fontaine, sur le territoire de Brienne-la-Vieille, succomba, à la demande de son propre abbé, le fameux archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, qui, le a6 juillet 1771, obtint le brevet du roi, nécessaire à cet efiet. L'abbaye ne renfermait que quatre religieux qui reçurent une pension viagère de 800 livres (i).
(I) Arch., L. V.» I5^.
LU ORDRES MONASTIQUBd
C'est en verta du même édit qae fut supprimé le cou- Tent des Antonios de Saint-Martin-ès- Vignes. Etablis à Troyes avant ia68, probablement dans la rue des Bûchettes (rue Ciaude-Huez actuelle), les disciples de saint Antoine s'étaient transportés, en i338, à l'entrée du faubourg Saint-Martin, dans la rue Saint- Abraham. Ils y restèrent jusqu'en iSgo, année où ils élevèrent les bâtiments et l'église où était dernièrement situé le Petit-Séminaire. Ils s'unirent canoniquement, en 1775, à l'ordre de Malte. Comme les religieux étaient en très petit nombre (i), la suppression du monastère fut prononcée en 1777. Pendant plus de cinq cents ans, les Antonins s'étaient dévoués au milieu de nos pères au soulagement des pestiférés et des malades pauvres. N'était-il pas injuste de fermer leur couvent, sous prétexte qu'il n'était pas très peuplé? On reprochait aux moines d'être dans l'impossibilité d'acquitter les fondations ; mais n'eût-on pas mieux fait de leur laisser une plus grande portion de leurs revenus?
L'ordre de Cluny avait une maison dans l'ancien diocèse de Troyes : elle était située dans la ville de Sézanne, paroisse Saint-Denis. En 1787, un arrêt du conseil avait dispensé les religieux de l'exécution des édits du mois de mars 17G8 et du mois de février 1773 qui obligeaient à certaines réformes. Une pension de retraite fut assignée aux membres de l'ordre. Nous voyons, en 1790, le prieur claustral de Saint-Julien de Sézanne obtenir de l'oillcial la sécularisation (a). La plupart des autres religieux rentrèrent également dans le siècle.
Quant aux abbayes qu'elle laissa subsister, la commission des Réguliers aboutit à diminuer le nombre de leurs
(i) Ils étaient au nombre de huit en 1768, et avaient un revenu de 7.81a livres, d'après Peijçné-Delacourt, Tableau des Abbayes et Monastères d'hommes en France à l'époque de l'édit de ip68»
(a) Arch., G., ia5, reg.
LA DécADBNCB UU
membres : ainsi Beaulieu n*ayait plus que cinq religieux en 1790, au lieu de huit en 1768.
Les congrégations. — N*étant pas des ordres monastiqueSy les congrégations religieuses, comme les Lazaristes, les Oratorieus, n'eurent rien à démêler avec la fameuse commission, et la Révolution française les trouva en pleine activité, dirigeant de nombreux établissements d'instruction secondaire^ des missions et plusieurs grands séminaires. Leurs maisons avaient même augmenté depuis la disparition des Jésuites.
Quant aux communautés de femmes, nous en parlerons en détail dans un chapitre spécial.
La décadence. — Disons maintenant ici quelques mots de la Congrégation de France ou de Sainte-Geneviève, qui avait à Troyes deux maisons. Saint-Loup et Saint-Martinès-Aires. Plusieurs graves abus tendaient, dans la seconde moitié du xviii« siècle, à s^introduire dans cet ordre régulier. Le Chapitre général, tenu à Paris en 1789, se proposait de les réformer. Nous citons l'extrait des délibérations prises sur cet intéressant sujet par les religieux :
d La célébration et récitation de l'oftice divin en commun et au chœur étant un de nos devoirs les plus indispensables et cependant un de ceux que l'expérience malheureuse atteste être des plus négligés, surtout dans les maisons peu nombreuses, le Chapitre général déclare que ni le petit nombre de chanoines réguliers, ni les fonctions du ministère, ni autres prétextes quelconques, ne sauraient être un prétexte valable ou pour omettre la récitation de l'oifice divin ou pour excuser l'indécence, la précipitation en le récitant; il renouvelle donc la menace de déposition, même hors le temps des Chapitres génèraux,contre les supérieurs de maisons qui, après avoir été avertis, négligeraient de rétablir ou de maintenir la récitation de l'ofEce divin en commun et au chœur, entend qu'il ne soit usé d'aucune indulgence à cet égard. Il
UY GONORéOATIONS RBLIGISUSBâ
ordonne que tous les ans, vers le mois de juillet, chacun des chanoines réguliers prêtres, résidant dans les différentes maisons de la Congrégation, fasse parvenir au Révérendissime Père général un acte signé du Révérend Père prieur de sa maison qui atteste que le chanoine régulier susdit a été exact à Toific^, n*a point eicédé, en prenant les vacances convenues avec le Révérend Père prieur, l'espace de cinq semaines au plus (i). )»
Le Chapitre rappelle encore Tobligation de garder le silence et de faire la lecture au réfectoire pendant les repas, de réciter la prière du soir en commun et menace, comme sanction, de ne pas élever aux cures les chanoines qui n'observeraient pas bien toute la règle. Il termine en rappelant le devoir de la simplicité dans les vêtements.
« L'oubli que plusieurs chanoines paraissent faire de ce qu'ils doivent dans leur extérieur à la modestie et à la décence de leur état a exi;ité de la part du Chapitre général les plus vives réclamations , il enjoint à tous de se conformer exactement à cet égard aux règles prescrites par les Constitutions, à éviter toutes les nouveautés qui, dans leur vêtement et dans leur maintien, se rapprocheraient des parures mondaines et trop recherchées, et s'écarteraient de la simplicité religieuse dont tous doivent se faire une loi invariable ; il s'élève surtout contre l'abus scandaleux qui sUntroduit de ne point porter de tonsure ou de la cacher sous des cheveux trop longs. »
Le soin avec lequel les ordres religieux travaillaient à se réformer eux-mêmes montre assez combien la commission des réguliers était mal inspirée, mal intentionnée en prétextant les abus inévitables de quelques maisons pour les supprimer toutes. Ktait-il possible de méconnaître à ce point les services rendus par les ordres monastiques à l'Eglise et au royaume ? Les annales de l'histoire nous représentent les religieux constamment appliqués à culti-
(i) Arch., 4 H. bis a.
LA DiCADKNGB LV
▼er les sciences hnmaines aussi bien que ki théologie, le droit, tout ce qui, en un mot, intéresse la croyance, la discipline et les mœurs des chrétiens. Ne sont-ce pas les membres des sociétés religieuses qui remplirent le plus utilement les fonctions du saint ministère à travers les &ges et portèrent la foi aux nations idolâtres avec le plus de succès ?
Défricher le sol, fonder des villages, des villes autour de leur domaine, secourir et protéger les malheureux, établir des écoles, offrir un asile toujours ouvert aux infortunés : voilà encore d'importants services dont la nation est redevable aux religieux. En un mot, TEtat lui-même retirait de grands avantages de tant de pieux établissements. 11 n'en a retiré aucun de leur suppression : voilà ce que nous constaterons, après avoir vu les effets produits par les lois portées à la fin du siècle dernier contre les couvents. L'histoire impartiale doit regretter cette disparition; TEglise, heureusement toujours féconde, ne cesse pas de multiplier les fondations religieuses, suscitées par le souflle de Dieu et appropriées aux besoins nouveaux de la société contemporaine.
Non-seulement des moaastères, mais encore des prieurés furent éliminés dans le diocèse de Troyes, en vertu des principes déplorables de la commission des réguliers, par lettres patentes du 28 février 1788 Le prieuré bénédictin de Gaye, dont le revenu était de 10.000 livres (i), et la mense conventuelle, dépendant de Tabbaye de Cluny, d'un revenu de i.5oo livres seulement, furent supprimés faute de religieux en nombre suflisant (ils n'étaient que trois) Le prieuré de Rhèges, la nicnse conventuelle et les offices claustraux de Saint- Julien de Sézanne, d'un revenu de a. 1^3 livres, subirent le même sort pour le môme motif. Les prieurés de Saint-Phal, de Belleau, de Saint-
Ci) Nous croyons le chiffre de 10.000 livres fort exagéré ; d'après Peigné-Delacourt, le revenu n'était, en 1768, que de 9.oo5 livres.