LX ÉTAT DE LA RELIGION
encore uu jour d'aumône. En effet tous les dimanches, k Tissue de la messe paroissiale de Sainte-Madeleine, il y avait une distribution de i6o pains, du poids de dix onces (3ia grammes) chacun, à autant de pauvres qui en bénéficiaient à tour de rôle. Aux quatre-temps, on distribuait 80 pains de plus aux indigents; cette fondation de Nicolas Fay et d*Isabeau son épouse, remontait à Tannée 1534 (I).
L'abbaye de Saint- Loup était chargée par fondation de servir à cinquante pauvres cent cinquante livres de pain à chacun des quatre-temps de l'année (a).
Une distribution de pains de cinq livres se faisait à Romilly tous les ans le jour de Pftques par les soins du château : c'était la fondation Hugues.
A Vendeuvre, les fermiers du prieuré avaient charge de distribuer cinquante livres de bon pain, chaque dimanche, à l'heure des vêpres. Le jeudi saint, après la cérémonie de la cène, chacun des pauvres représentant les apôtres recevait un pain blanc de trois livres, un hareng, un sou et un verre de vin. Le même jour, tous les pauvres des treize paroisses sur lesquelles le prieur levait la dlnie avaient droit de prendre part aux distributions de pains.
Les couvents exerçaient la charité avec non moins de zèle que les séculiers. Le prieuré de Foissy distribuait non seulement du pain, mais encore de l'argent, et en 1694 la presse des pauvres avait été telle que cinq personnes furent étouffées (3). En 1789 les moines de Larivour firent pour plus de 5oo livres d aumônes (4).
(i) Nous ne croyon» pas utile de mentionner les antres fondations d'aum<)nes en faveur des pauvres, comme celle du troyen Girardon inscrite sur un marbre de Saint-Ucmy, sa paroisse natale.
(2) Arch., L. V., 1606. et 4 H. bis 3^ bis.
(3) Arch. de Saint-Parres-anx-Tertres .
(4)Arch.,L. V. i5fl8.
LB8 USAOBS LXl
Ces exemples nous montrent que l'on se préoccupait non moins de soulager le corps que d'instruire Tesprit et de moraliser le cœur.
Est-il nécessaire d'ajouter que le clergé savait proportionner ses aumônes aux besoins des indigents et qu'il n'était pas le dernier à venir en aide aux pauvres dans les années de disette ? Qu'il nous suffise de citer M. Jégot, supérieur du Petit-Séminaire, que Ton vit distribuer, pendant les six mois très rigoureux de Thiver de 1788 à I789,du bouillon,du riz au gras et de la viande, trois jours par semaine, à plus de cent cinquante pauvres chaque fois (i).
Le saint jour du dimanche, employé ainsi à la prière et à l'aumône, était néanmoins exposé à plus d'une profanation. Mais l'autorité civile veillait, ainsi que l'autorité ecclésiastique, à ce que rien ne vint troubler l'ordre des oflices. La municipalité de Saint-Parres-aux-Tertres défendit le i«r avril 1790 « à toute personne de n'établir aucun jeu ni danse dans les fêtes et dimanches où les vêpres du très Saint-Sacrement seront chantées, à peine d'être condamuée à Tamende portée par Tordonnance ». Il est défendu, un an après, à Rigny le-Ferron, aux hôteliers, cabaretiers, aubergistes, marchands de vin et autres de donner à boire dans leurs maisons pendant les heures du service divin, les jours de dimanches et fêtes, ni passé dix heures du soir les autres jours, si ce n'est aux voyageurs ; il leur est enjoint de tenir pendant ce temps leurs cabarets fermés. Il est ordonné à tous citoyens de se comporter avec décence dans les églises ; défenses leur sont faites d'y causer, rire ni troubler, en quelque manière que ce soit, l'office divin.
A en juger d'après ces règlements, il semble que, à la veille de la Révolution, le temps passé n'était pas tout à fait disparu, ce temps où l'autorité civile joignait ses
(i) Biblioth deTroyes, Mss. 3«870, p. 5o.
LXn ÉTAT DB LA RBL10I0N
efforts à ceux de Tautorité ecclésiastique pour assurer Tobservation des lois. C*est du moins la réflexion que nous a inspirée la lecture de l'inscription suivante relevée par nous sur le mur de Tauditoire de MaroUes-les-Bailly, lorsque nous visitâmes les archives de cette commune.
Lenoncoart Dangennes 16. A Tobéissance 39 Tu ne blasphémeras et ne jureras le nom de Dieo Et obéiras h ses commandements.
Tu n'entreras point et ne demeureras Dans les cabarets, tavernes, lieux de débauches Ni jeux, pendant le saint service divin. Tu t'informeras et appréhenderas les loix et Ordonnances du roy et souverain pour y obéir. Tu honoreras tes père et mère et leur Obéiras et n'offenseras ton prochain en son Honneur, ny en ce qui lui appartient.
Tu obéiras à justice et respecteras les ministres D'icelle en leur exercice
Et du reste des crimes tu en appréhenderas le châtiment. I/obéissance de MaroUes au lecteur.
Je ne me nomme point cachot, charte ou prison, Lecteur, sais-tu pourquoi ? Ains à l'obéissance C'est pour faire observtT me voyant l'ordonnance De Dieu, du roi, du lieu de justice et raison . Obéis donc, homme, à la loy Et point de place icy pour toy.
Ces conseils de Tauditoire de MaroUes, il appartenait à la religion de les inculquer profondément dans les âmes au moyen de la prédication de la parole de Dieu. Aussi, dans la plupart des villes du diocèse, des prédicateurs extraordinaires étaient-ils chargés de ce ministère pendant le temps de Tavent et celui du carême. A Ervy Thonoraire de ces prédicateurs était ordinairement de 5o livre8(i^
Outre ces stations, le catéchisme se faisait tous les dimanches el fêtes chômées, depuis la Toussaint jusqu'au troisième dimanche après la Pentecôte, et pendant le reste
(i) Arch., C, aiSglias.
L1B8 ÛSAOlS LXUt
de Tannée, chaque premier dimanche du mois et deux fois par semaine à Técole. Il avait lien trois fois en carême, à Véglise.
Dans certaines localités, aux Riceys par exemple, le maître d*école était tenu de Caire tous les dimanches le petit catéchisme, pendant que le curé ou le vicaire instruisait les enfants de la première communion.
Un des vicaires généraux était chargé de Tinspection des catéchismes, des pensionnats et des écoles des deux sexes. De plus, les parents éclah*és des lumières de la foi se montraient ordinairement très soucieux de procurer une éducation chrétienne à leurs enfants qui grandissaient sous les yeux de relise, maltresse incontestée des esprits et des cœurs. Aussi les sacrements étaient-ils reçus par la majorité des fidèles dans un grand nombre de paroisses. Dans la seule église de Saint-Jean, un prêtre restait toute la matinée du dimanche en permanence à Tautel du Saint- Sacrement pour distribuer la communion (i).
Le calendrier liturgique de 1790, publié dans VAlmanach de la cille et du diocèse^ est très instructif sur les habitudes pieuses de Troyes. Le premier jeudi de chaque mois il y avait salut du Saint-Sacrement à Saint-Jean, à Sainte-Madeleine, à Saint-Remy, à Saint-Nizier, et le second jeudi à Saint-Pantaléon. Chaque église paroissiale ou conventuelle convoquait par affiche les fidèles aux fêtes des saints dont elle possédait les reliques ou que, pourd*autres motifs, elle honorait d'un culte particulier. Ainsi,le troisième dimanche de janvier,rOratoire célébrait la fête des grandeurs de Jésus ; le a5 du môme mois, la communauté des sœurs du Bon-Pasteur fêtait la conversion de saint Paul ; le 29, la Visitation célébrait la fête de saint François de Sales. Dans le même mois il y avait,
(i) Cf. Notice êttr la paroisse de Saint-Jean de Troyes» p. m. Cet usage est probablement de bien des années antérieur à la Révolution.
LXIV ^TAT DB LA RBLiaiON
le premier jour,un pardon à la cathédrale ; le i5, la fête du saint Nom de Jésus à Saint-Étienne ; le ai, celle de saint Sébastien à Saint-Mizier ; le a4, celle de saint Savinien à la cathédrale ; le 29, on (était sainte Savine dans 1 église du faubourg de ce nom. A toutes les fêtes de la Sainte- Viei^e il y avait salut chez les Carmélites. Les paroisses, les couvents, les Chapitres offraient ainsi chaque mois un aliment à la dévotion des pieux fidèles.
Cependant, à la fin de ce siècle si ravagé par Thérésie, beaucoup de chrétiens se contentaient, dans certaines paroisses, de l'extérieur de la religion et ne recevaient les sacrements qu'à Theure de la mort. La faute en était, hélas ! aux doctrines du jansénisme, dont le diocèse fut si longtemps et si profondément infesté. Bien des curés avaient fait dans leur paroisse une application rigoureuse de ces détestables théories et avaient ouvert ainsi la voie à rirréligion pratique. Il n'était pas rare que des enfants fussent privés de la réception de la sainte eucharistie jusqu'à Tàge de vingt et trente ans. A Dampierre, en 1736, sur plus de 5oo habitants, 3o seulement avaient fait leurs Pâques. « Ce ne sont pas, disaient certains curés,les sacrements qui nous sauvent, mais la bonne vie et la volonté de Dieu.... Après une rechute on n'est plus digne d'absolution ». Dans les paroisses dirigées par ces nouveaux Montanistes, plus des trois quarts des habitants ne faisaient pas leurs pâques. Une seule personne communia une année à Radonvilliers.Dans la première moitié du xviiie siècle,non seulement les campagnes, mais la ville épiscopale ellemême étaient entrées pleinement dans Tesprit du livre du fameux Arnauld sur La Fréquente Communion. Peu à peu le peuple perdit Thabitude de se confesser et de communier et prit celle de vivre sans s'approcher des sacrements.
En 1788, il n'y eut à Sainte-Savine que cent cinquantequatre Pâques sur six cent soixante pcrsoanes en âge de remplir le devoir pascal. Il y en avait eu deux cent dixhuit Tannée précédente : cent soixante-quinze femmes et
Lis PROTBAtANTd LXV
seulement quarante-trois hommes, non compris vingtsept enfants qai firent leur première communion. Près des deux tiers des paroissiens, obligés au quatrième commandement de FEglise, n'en tenaient donc pas compte.
Lbs gonfréribs. — Il y avait dans la ville de nombreuses corporations de métiers qui toutes avaient un caractère plus ou moins religieux. LfCurs membres s'élevaient à vingt mille (i). C'étaient des confréries civiles-religieuses, placées sous le patronage d'un saint et célébrant tous les ans leur fête, soit dans une église paroissiale, soit daus une chapelle particulière. Quelques-unes de ces communautés de fabricants avaient h leur charge Tentretien d'une chapelle qu'elles ornaient et décoraient selon leurs ressources et leur dévotion. A Saint-Loup, la messe se célébrait tous les dimanches dans la chapelle de Saint-Crépin, patron des cordonniers. On y bénissait même l'eau et le pain comme dans les paroisses (a). Cette corporation comptait cent membres en 1789 ; les frais pour le culte s'élevaient à 80 livres.
Les protestants. — Les Calvinistes étaient en fort petit nombre et encore n'exerçaieat-ils leur culte qu'à huis-cios. Ce ne fut qu'en 1789 que le séjour à Troyes d'un régiment suisse protestant habitua le peuple déjà nombreux des manufactures aux erreurs des religlonnaircs. Jusque-là, les non-catholiques n'étaient qu'une infime minorité, une trentaine, sans influence religieuse, sans crédit ; mais le peuple commençait à se familiariser avec les prêches qui se faisaient en secret. Il est si curieux, le peuple ; les femmes surtout et des premières Je la ville, celles de qui on attendait de tout autres exemples^n'allaient pas tarder à se laisser entraîner d'abord à la tolérance,
(i) Boutiot, Histoire de Troyes , t. iv, p. 660. (a) Arch.,4 H, bis ij reg.