‹ Histoire du diocèse de Troyes pendant la RévolutionChapitre 36 sur 201 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La spoliation des biens du clergé et la suppression des ordres monastiques.

SoMMAiRB . — Les biens ecclcsiasliques sont mis à la disposition de la nation. — Le clergé renonce aux dîmes. — L'Assemblée nationale décide la suppression des ordres monastiques. — Elle exige un Inventaire détaillé de leurs titres de propriétés. — Pension faite aux religieux qui sortent de leur ordre. — Adresse de Dubourg. — Etat des religieux qui proiitent de la liberté et de ceux qui restent ûdèles à leurs vœux. — Celte fidélité est plus grande chez les femmes que chez les hommes. — Enumération des vingt-deux maisons monastiques d'hommes supprimées dans le diocèse de Troyes. — Liste des couvents de Taucien diocèse supprimés par la même loi. — Injustice de cette suppression.

Nous avons vu que, pour éviter la banqueroute, TEtat avait demandé le quart du revenu des citoyens. Mais si abondants qulls fussent, les dons patriotiques étaient loin de suffire à combler le vide des caisses de Mecker. Deux députés proposèrent alors de prendre les biens du clergé et des ordres religieux, plutôt que d'emprunter les quelques centaines de millions nécessaires pour faire marcher le char de la France.

Les biens du clergé étaient évalués à quatre milliards. Ils furent mis à la disposition de la nation le a novembre 1789, à charge par elle de pourvoir d'une manière convenable aux frais du culte, à Tentretien de ses minis-

92 LA SPOLIATION DBS BIENS DU CLBROÉ

très et au sonlagement des pauvres. Cinq jours après (i), TAssemblée nationale décida de faire dresser un inventaire exact de tout le mobilier des maisons religieuses et des Fabriques paroissiales, de mettre tous les titres de propriétés sous scellés.

Quant à la dime, elle devait être payée encore pendant Tannée 1790, du m'oins jusqu*à ce qu elle fût remplacée. Ainsi le clergé sacrifie ses biens fonds et ses revenus, parce qu'ils sont jugés nécessaires, ou du moins utiles à la patrie. Quel corps poussa jamais Théroïsme du désintéressement jusqu'à ce degré d'imprudence? Pourtant, ce n*était pas là une chose nouvelle dans TEglise. Déjà, au ly siècle. Saint Ambroise mettait ce langage dans la bouche des prêtres de son temps : « Si l'empereur veut avoir les biens de l'Eglise, il peut les prendre, personne de nous ne s'y oppose ; quHl nous les ôte, s'il veut ; je ne les donne pas, mais je ne les refuse pas... Nous disons ces choses avec respect, mais nous nous sentons obligés de les exposer avec liberté (2). »

Avant le vote de la loi, à l'exemple d'un grand nombre de bénéficiers, le curé Bluget et le prieur du Faux-en- Ricey avaient déclaré renoncer à la perception de leurs dîmes. Les chanoines de l'église de Sens invitèrent le Chapitre de la cathédrale à s'unir à eux pour protester contre toute motion tendant à ôter au clergé ses propriétés. Dans la réunion capitulaire du 5 décembre 1789, les chanoines de Troyes donnèrent à l'unanimité leur adhésion à ces réclamations, mais elle ne fut pas rendue publique (3). Pendant ce temps-là, les municipalités se faisaient autoriser par 1 Assemblée à soumissionner les biens enlevés au clergé et mis en vente sous le nom de

(1) Les recueils donnent deux dates pour les lois et décrets : celle du vote et celle de la sanction royale. C'est ordinairement la première que nous indiquons.

(a) Ambros., lib. a, Ep. i3.

(3) Arch., (1. i3i4, rcg.

LB8 BIBN8 BCCLÉSIASTIQUBS CONFISQUÉS 93

biens nationaux. La ville de Bar-sur-Seine offrit des sommes considérables pour acquérir la plupart des maisons, terres, prés, vignes dépendant des bénéfices situés sur son territoire. Aix-en-Othe, Bouy-sur-Orvin. Celles, Essoyes, Landreville, Loches, Montfey, Nogent-sur-Seine, Les Riceys, Saint-Mards-en-Othe, Viviers, Vosnon, etc., acquirent les biens que l'Etat mit en vente sur leur fi nage respectif. Dès le i6 mai 1790,1a ville de Troyes avait décidé d'acheter pour six millions de biens ecclésiastiques dans le département. Mais ce fut au mois de novembre seulement que des experts furent nommés pour faire les estimations. Le 17 de ce mois, en effet, pour la première fois, le Journal du Département annonça la mise en vente des biens nationaux.

Ceux du canton de Ramerupt occupaient une superficie de 1.69a hectares 4^ ai*es ; ils furent adjugés en 97 lots, moyennant la somme de 976.747 francs.

Les municipalités seules pouvaient réunir assez de capitaux pour soumissionner les biens nationaux d'une grande étendue; la suppression de la dlme fut, par contre, accueillie avec un contentement excessif; si le peuple avait réfléchi, aurait- il trouvé cet impôt trop lourd ? Dans un très grand nombre de localités, par exemple à Avant-lès- Ramerupt, à Onjon, à Rouilly-Sacey, la dlme ne se payait pour les grains qu'à la trente-unième partie ; à La Chapelle- Saint- Luc,aux Noës,à Sacey, toutes les dîmes se prélevaient à la vingt-unième partie. Le curé de Thennelières ne levait la dlme sur une partie de sa paroisse qu'au cinquantième compte (i). Il serait facile de citer des localités où le produit des dîmes était des plus minimes : mais cet impôt était odieux par la manière dont il se percevait. Pour ce motif, sa suppression ne pouvait causer aucun regret. Elle ne donna lieu d'ailleurs à aucun incident, sauf à Moussey. La dernière assemblée relative aux dîmes se tint le lende-

94 LA SPOLIATION DBS BIENS DU CLBBOÉ

main de Noël, sous le porche de l'église, à l'issue de la messe. On se garda bien d'y inviter le curé, qui avait cependant le droit d'y être convoqué.Ce droit, il le rappela à ses paroissiens dans des termes qui ne nous ont pas été conservés, mais qui les exaspérèrent au point qu'ils décidèrent de le faire condamner à cent livres d'amende pour les indigents (i).

Cependant les ministres de l'Eglise pouvaient se consoler d'être pauvres, leurs ennemis le savaient bien ; aussi, devait-on bientôt chercher le moyen d'atteindre le clergé dans sa discipline et de détruire le dogme lui-même. On comprit, comme d'instinct, que pour arriver au cœur de l'Eglise, il fallait d'abord la déshériter de ses défenseurs et de ses ressources. Ce projet haineux se manifesta clairement au commencement de 1790 par un rapport hostile aux ordres religieux. Les philosophes de l'Assemblée voulaient les détruire, remarquons-le en pa.ssant, non seulement pour s'emparer de leurs biens, mais surtout parce que les ordres religieux sont essentiellement incompatibles avec une véritable Eglise d'Etat comme celle qui était alors projetée. Sans doute la décadence du clei^é régulier était alors un fait incontestable, mais ces instituts, dépouillés de leurs richesses, débarrassés de la commende et de l'intervention continuelle du pouvoir civil dans leurs affaires, auraient pu rapidement se relever et redevenir une force pour l'Eglise. C est ce que les philosophes appréhendaient le plus ; aussi décidèrent-ils que les moines seraient libres de rentrer complètement dans le monde et qu'il serait défendu à l'avenir d'émettre des vœux religieux, de former de nouvelles congrégations, d'en ressusciter aucune des anciennes. A ce propos, qu'on nous permette de rapporter une réflexion piquante d'un ministre protestant, M. de Pressensé. « 11 y avait là une atteinte directe à la liberté de conscience, car c'était déclarer d'avance que

(I) Arch., L. M. 4 G^ 3i6 lias.

Page 1