SPOLIATION DES LIVRES
« Ces deax bibliothèques sont, on peut le dire, deux richesses littéraires précieuses à conserver, et il serait peut-être plus intéressant encore de les réunir, après en avoir extrait cependant les parties doubles en mêmes oavrages et éditions, ce qui donnerait à Técole centrale de ce département un trésor en ce genre d'autant plus précieux qu'aucun autre ne pourrait régaler (i) .. »
Après cette description de la bibliothèque de Clairvaux, Gonthier rappelle larrété du i3 décembre 1790 et un autre de 179Q relatif à la réunion à Troyes de tous les livres rares répandus dans les bibliothèques des monastères supprimés, et il continue : a Cet arrêté a reçu en partie son exécution par la réunion de divers objets, et remplacement propre à les recevoir ainsi que la bibliothèque nationale a été préparé. Mais, le dirai-je, une faction désorganisatrice qui voulait la chute de la République, Tanéantissement des sciences et des arts, qui ne connaissait ni les principes de la morale ni ceux de la philosophie, a fait détruire des monuments sans nombre et a disséminé les autres, de manière qu'il eût été impossible de les rassembler, si une providence protectrice n'eût veillé à leur conservation ; des lois rendues dans les temps d anarchie et de dilapidation avaient semblé même vouloir écarter tous les moyens d'existence littéraire et d'éducation publique par la dissémination des richesses en ce genre ; mais la justice et l'humanité ayant repris leur empire, la terreur rentrée dans ses antres profonds, un nouveau jour a lui sur le sol de la République ; les savants et les hommes de lettres ont conçu respérance de voir renaître les arts et fleurir les sciences, la loi relative à Téducatiou nationale et à l'établissement des écoles centrales nous fait concevoir d'heureuses espérances et la coiuiniuie de Troyes, devenue plus importante dans l'ordre politique, renaîtra
(1) Arch.,L. E.i/a6.
340 SPOLIATION BT VENTE DES HONASTinBâ
(sic) dans son sein, outre les richesses du commerce, celle des sciences et des arts...»
Ce rapport du judicieux magistrat était trop favorable pour qu'il fût possible d'hésiter un seul instant sur Tutilité de la translation projetée. Les rayons ayant été trouvés en bon état, on décida de les transport ter aussi à Troyes. ainsi que deux globes montés sur pied et le buste du président Bouhier. L'administration se chai^ea de fournir les caisses nécessaires, et elle fut d'avis de laisser pour la bibliothèque de la ville de Bar-sur- Aube les livres qui seraient en double exemplaire ou qu'on ne jugerait pas utile d'avoir à Troyes. Gonthier passa marché avec un voiturier de Bar-sur-Aube pour le transport à eflectuer, à raison de ao livres le quintal, dans les mois de juillet et d'août. On préparait le local pour recevoir le dépôt auquel on attribuait tant d'importance, lorsque le 37 juin (9 messidor an m), un décret de la Convention nationale suspendit les travaux relatifs aux dispositions à prendre à l'égard des bâtiments destinés aux écoles centrales. Les livres ramenés de Clairvaux à Troyes restèrent dans les caisses qu'on avait déposées dans des salles humides de Notre-Dame-aux-Nonnains.
Cependant le Département, dans sa séance du i5 septembre (39 fructidor an m), jugeant ce que la constitution républicaine (jue la France entière vient d'accueillir, rendra aux belles-lettres et aux arts leur ancienne splendeur, mais qu'en attendant, il est essentiel de faire placer au uîoins provisoirement les livres et manuscrits de cette bibliothè({ue en lieu commode et sûr et où même les amateurs puissent en jouir », décida de les déposer sur des rayons dans le réfectoire de Notre-Dame, lieu indiqué par Dupuis. Pour faciliter l'opération, les administrateurs résolurent de tenir leurs séances dans le bâtiuient national occupé par la citoyenne Deniset. Peuchot, chargé de diriger le placement des rayons, commença ses fonctions le 19 juin, à raison de 3.6oo livres
SPOLIATION DBS LIVBES .'Ul
par an. Ce ne fut qu*au commencement de Tautomne de 1796 qu^on s^occupa de cataloguer les ouvrages composant la bibliothèque de Troyes. Ils pruvenaient, outre ceux de Clairraux, du district d'Arcis, notamment de la Piété-lès- Ramerupt, qui fournit seize à dix-sept cents volumes et du district de Nogent où des 265 volumes du couvent des Capucins quelques-uns d un grand prix avaient été dérobés par une main inconnue (i). Ils venaient, enfîn, d'être transférés à Saint- Loup par les soins de Grégoire Herluison choisi le 5 mars 1795 pour bibliothécaire de la ville.
En même temps que l'abbaye de Saint-Loup recevait le dépôt des livres des couvents, on y installait Técole centrale qui remplaçait le collège déserté pendant la Terreur, et dont trois professeurs sur sept étaient des ecclésiastiques : Charbonnet. ancien professeur au collège Mazarin, Bramand, ancien curé de Pougy, et Hardy, ancien principal du collège d'Ervy. Cette école centrale ayant à sa disposition Timmense bibliothèque formée connue noas venons de le dire, aurait dû, seuible-t il, voir les élèves ailluer. Il n'en fut rien,et les livres provenant des anciennes abbayes n'exercèrent aucun prestige sur la génération des fils des révolutionnaires.
Ceux-ci, nous le savons déjà, ne reculaient devant aucune spoliation.
Les vitraux de Téglise de Saint-Loup furent enlevés, et pai' ordre du directoire du 2 septembre 1794. on livra à la fonte, pour en faire des clous, les barres de fer qui portaient les meneaux (2). Quant à rédiflce proprement dit, il ne fut mis en adjudication que le 3 août 1797, pour le compte de la ville. La vente, faite au nom de Milony, produisit 22.756 livres. Avec l'église disparut la tour dans
(i) La bibliothèque de Tabbaye de Scellières ne compreuait aiieun manuscrit, mais seulement 1169 vuluiues, qui furent inventoriés par Lallemant, curé de Barbonne, en 1790. Nous ignorons s'ils furent transportés à Saint- Loup. Arch. 9. II. i.
(a) Arch.,L. D. 7/8.
3i2 SUPPRESSION ET VKNTE DBS MONASTÈRES
laquelle se trouvaieDt, avant la RévolatioQ, des cloches qui rivalisaient avec celles de Saint- Pierre (i) et qui dataient da xv« siècle.
Non moins que le fçoût des lettres, la musique sacrée était eu honneur à Glairvaux. L*abbaye avait fait construire.en i73a,par Jacques Gochu un jeu d^orgues des plus riches. Cet instrument était un grand seize pieds, c*e8t-àdire que les plus grands tuyaux avaient seize pieds d'élévation, comme ceux des orgues les plus connues ; le nombre de ses soufllets était de neuf. La façade occupait une longueur de S9 pieds, sa largeur était de 3i pieds. On le considérait à Tétat neuf ; la boiserie était d*un rare bon goût (3).
Du reste, en 1787 et 1788,1e célèbre facteur parisien, Cliquot, avait relevé et augmenté Tinstrument^que sa haute valeur n'cmpécha pas d'être désigné parmi les objets à mettre en vente le 10 septembre 179a. Il devait être enlevé pour la fôte de Pâques Mais le i3 août, les mar» guilliers de 1 egliâe cathédrale eurent la bonne idée de demander au Département Tautorisation de le transporter à Saint-Pierre. Ils furent « autorisés, dit la réponse de Padministration, à faire déplacer^ transporter et reposer le dit orgue et tout ce qui en dépend, sur un jubé qui sera à cet eflet construit aux frais de la Fabrique au fond de la nef au-dessus de la principale porte d'entrée, sous la direction tant de Tarchitecte du département que du sieur Richard, facteur d*orgues, demeurant à Nancy ».
On régla que ce serait la Fabrique seule de la cathédrale qui pourvoirait à la dépense de ce transport, « sans pouvoir sous aucun prétexte exercer des répétitions contre la nation ». On Pautorisa, à cet ellct, à vendre l'orgue que celui de Glairvaux devait remplacer. Mais avant que le ministre de Pintérieur eût approuvé l'arrêté du dépar-
(i)B. H.,l. II, p. 440. — C, t. M. p. 2'jS. (a) Arch., i Q. 3a5.
SPOLIATION DES LIVRBS 343
tement, Torgue de l*abbaye fut adjugé pour la somme de la.Soo livres (i), et les trois autels de marbre pour i.i55 livres. Ce marché fut résilié le ig juin, lorsque l'arrêté du département eut été sanctionné par le gouvernement ; et la ville de Troyes, ou plutôt la Fabrique de la cathédrale, devint propriétaire de Torgue. Elle passa marché avec René Gochu pour le démonter et le remonter moyennant 3.600 livres.
Avant même qu'on dépouillât Tabbaye de sa bibliothèque et de ses orgues, on avait enlevé de la châsse qui le contenait le chef de saint Bernard. Prévoyant le sort qu'allait subir cette précieuse relique, les cisterciennes d'ArgensoUeSy au diocèse de Soissons, en avaient, le lo octobre 1791, demandé la translation dans leur couvent ; mais leur requête avait été rejetée, et le riche reliquaire envoyé à la Monnaie avec les ornements et objets de matière précieuse et tout ce qui composait le trésor (a).
La chaire de Téglise richement sculptée est aujourd'hui dans l'église de Vendeuvre, et le maltre-autel à Saint- Pierre de Bar-sur- Aube. Quant au mobilier, il avait été vendu le 9 mai 1791 pour la somme de 23.543 livres 3 sous.
Les maisons religieuses et celles des émigrés reçurent, en 179a et en 1793, la visite de deux commissaires du département, Baudemant et Bouquot. Ils trouvèrent une bibliothèque assez riche dans lancien couvent des Capucins à Nogent-sur-Seine; mais, comme les livres sentaient une odeur de bouquin et, selon Texprestsion des délégués eux-mêmes, ne renfermaient que les
(i) Areh., i Q. 3a5. Que devinrent les marbres destinés au monument de saint Bernard.entre autres la statue de la Charité, renfermés dans deux grandes caisses déposées sous le portail de Téglise lors de l'inventaire ? (Areh. N.. F. 19, 598).
(a) Lalore, dans le Trésor de Clairvaax^ fournit quelques indications sur les envois de Tabbaye à la Monnaie.
moQurnents de ces siècles d'ignorance où régnait la scolastique, ils jugèrent qu'ils devaient IfS abandonner aux injures du temps et au ravage des vers, qui leur feraient expier les maux dont ils ont longtemps a£Bigé le monde.
Fermer les couvents, après les avoir spoliés de tout ce qu'ils possédaient, ne suffisait pas aux révolutionnaires. Tout ce qui rappelait l'ancien régime avait le don de mettre en fureur les sectaires ardents que l'ambition avait porté» dans les diverses administrations. La cathédrale, quoique conservée comme église paroissiale, ne fut pas plus épargnée que les églises supprimées. Sous prétexte que le jubé et les stulies du chœur gênaient la vue, on décida leur (lémulitiou le «17 mars 1791 : c'était une perte que la disparition de ce jubé ogival qui remontait à Tépo- ([ue du bon style dont le chœur et une grande partie de la uef de Saint-Pierre otirent divers spécimens si dignes d*adniiratiou. Il se composait de cinq arcades sur sa façiide principale et d'une arcade en profondeur qui formait saillie sur les gros piliers. Ces arcades étaient supportées par des pieds-droits de forme angulaire avec des fllets et des gorges qui se reproduisaient aux contours des ogives ; le tout était surmonté d'une balustrade à jour. L*iiitersection des nervures des voûtes correspondantes à diaque arcade était ornée de médaillons représentant des P^res de rKglisc tenant des rouleaux déployés. Dans celui du milieu était sculpté eu petit tiésus, assis sur un trône, ayant dans uue main Tévangile, et donnant de l'autre sa bénédirtion. L'arcade centrale qui servait d'entrée était décorée de deux statues do grandeur presque naturelle ; au pilier d'un côté était celle de Saint-Pierre et au pilier opposé la statue de Saint-Paul.
Deux chapelles ornées étaient établies sous les arcades latérales : à droite celle de saint Augustin, à gauche celle de saint Denis (i).
(i) Arnaud, Voyage archéoL . ., p. i58.
DESTRUCTION DE LA COLLÉGIALE SAINT-jferiBNNB 345
Une perte que nous regrettons davantage encore, c'est celle de la collégiale Saint-Etienne. Un nouvel inventaire en avait été dressé le 3 et le 33 février. Depuis deux mois, Tancienne sainte chapelle des comtes de Champagne était muette et déserte. Un des ciboires avait été donné à l'église de Coussegrey pillée dans la nuit du 6 octobre 1790; la cuvette des fonts baptismaux, remise aux marguilliers de Saint-Pierre; les reliques, réclamées pour la cathédrale par Tévêque et les fabriciens. 11 fut décidé entre ceux-ci et le département que Ton déposerait à Saint- Pierre les reliques de sainte lloylde, saint Aventin et autres saints», ainsi que les restes et les tombeaux des comtes de Champagne (i). Cette cérémonie fut fixée au *àj février. On avait d'abord résolu de jeter au cimetière commun les cendres des comtes, en disant que c'était assez pour des despotes ; mais un reste de pudeur fit changer d*avis. Trois jours avant la cérémonie eut lieu Texhumation des corps en présence des commissaires du département. La pierre qui couvrait le comte Henri ayant été enlevée, on reconnut à la première inspection que le corps n'avait point été embaumé, et on ne retrouva aucune trace de linceul. Le squelette adaissésur lui-même dans toutes ses parties était placé à nu sur le fond du tombeau, la face tournée à l'orient ; la plus grande partie de ses os tombaient en poussière à la moindre pression des doigts ; ceux des avant-bras qui avaient conservé quelque consistance étaient détachés et croisés sur le bassin. Aux pieds du cadavre on trouva un vase de verre ayant la forme d'une petite cruche à eau, munie d'un couvercle en étain Un sédiment noir et brun tapissait les parois intérieures de ce vase qui, probablement, avait contenu quelques substances aromatiques ('j).
(I) Arch.,i. Q. 33<>».
(9) Cf. Lalore, Restes mortels des comtes de Champagne, 188a, et Arch. I Q.3363.
3i6 8F0UAT10N BT VBNTE DBS MONASTJUIKS
A l*ouvertare du tombeau du comte Thibaud, oo trouva un linceul noir qui couvrait le corps presque en entier. Les corps furent provisoirement déposés dans la salle du trésor, puis de là transférés à la cathédrale. La cérémonie de cette translation commença à dix heures. Plusieurs compagnies de la garde nationale ouvraient la marche du cortège. L*évéque et les autorités accompagnaient les restes des comtes placés sur des chariots traînés par six chevaux blancs devant lesquels marchaient deux officiers portant Toriflamme et le portrait d*Henri le Libéral. La procession suivit la rue Urbain IV jusqu'à THôtel de Ville, puis les rues de THôtel-de-Ville et de la Cité. Au milieu de la messe célébrée à la cathédrale, un membre du districty Hadot, maître de pension, monta dans la chaire pour prononcer l'éloge des princes bienfaisants à qui la ville doit la belle distribution des eaux de la Seine,le développement de son industrie et la fondation de ses hôpitaux. La quête fut faite par le maire en personne, Laiobe, précédé du suisse (i).
On déposa les sarcophages dans la chapelle Notre- Dame derrière le chœur ; puis, à gauche au dessus du tombeau d'Henri le libéral, on plaça le chef de saint Loup tout resplendissant de pierreries; à la suite on installa la châsse du même saint, autre remarquable monument d'orfèvrerie en bronze doré et en aident, puis un troisième reliquaire doré.
A droite, au dessus du mausolée de Thibaud, on mit la châsse de saint Aventin avec ornements dorés sur fond d'argent, la châsse de sainte Hoylde, toute garnie d'argent, et un troisième reliquaire à fond d'argent avec ornements dorés ('i).
(i) Arnaud, Voyage archéologique et pittoresque dans le départe' ment de VAube, p. 99-34.
(j) J. Gréau, Notice sur les collections dont se compose le musée de Trojres, Introduction, p. xvi.
DBSTRUCriON DB LA COLLéOIALE SAINT-ÉTUENNB 347
Tel fut le suprême hommage officiel rendu au passé par des hommes qui voulaient porter les derniers coups au présent et qui ne devaient pas s'arrêter dans Tœuvre de destruction quHls avaient entreprise.
L'église Saint-Ëtienne fut vendue 3x .000 livres à un sieur Godard qui en commença la démolition aussitôt (i). Pourtant cet édifice, qui tomba le premier sous le marteau destructeur, méritait d'être conservé. Son plan parait des plus simples : une seule nef sans transept accompagnée d'un bas-côté qui faisait le tour de T hémicycle du chœur. Le chœur était grand, relativement au reste de Téglise, comme dans les anciennes collégiales où les fidèles ne venaient point entendre la messe. La largeur de la nef et du chœur était de 9 mètres 64. La longueur totale de Téglise était de 68 mètres.
La chapelle de Notre-Dame se trouvait derrière le chœur; à droite, il y avait celle de sainte Hoylde, dont le culte avait été introduit à Troyes par le pieux fondateur de la collégiale. Deux tours carrées, inégales en hauteur et en grosseur, flanquaient le chœur vers son milieu. La façade était précédée d'un auvent en buis enjolivé de découpures en plomb et abritant la statue du comte Henri.
Du côté du sud il y avait une chapelle dédiée à saint Martin, construite de iS^o à, 1378. On voyait, adossé à un pilier de la nef près du jubé, le groupe monolithe de saint Joachim et Sainte-Anne qui orne aujourd'hui l'église Saint-Pantaléon
Avec l'église Saint-Etienne fut démoli son jubé ; il avait été construit par ordre du Chapitre en 1649. C'était une espèce d'arc de triomphe composé de trois arcades sur pieds-droits ornés d'archivoltes et d'impostes. Quatre colonnes corinthiennes, avec piédestal au milieu, soutenaient un fronton triangulaire et aux angles un ressaut de
(i) L'église Saint-Btienne fut vendue la première, en haine de^ princes qui l'avaient fait oonatruire. Mss. a. 8^^ P* ^-
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rentablement sur lequel s*élevaient de jolies statues attribuées h François Gentil. Un attique surmontait Tordre. Tel était ce jubé d*un travail admirable sous le rapport de Tappareil. On eût dit qu'il était d*uue seule pierre. Mais il produisait un mauvais effet, le style grec ne s*harmonisant pas du tout avec une église ogivale. Les ornements qui décoraient Tattique furent achetés par un habitant de Bar-sur-Seine qui en fit don à i*église de sa paroisse,où on les plaça sous les longues fenêtres du transept.
L*église Saint- Etienne renfermait des ornements à profusion. Le pavé était décoré d*un grand nombre de tombes plates, en marbre noir et en pierre ; une seule a été conservée. Le jeu d'orgues, exécuté en i55o, était remarquable ; les 90 stalles du chœur passaient pour être d une grande beauté. Elles dataient de iSS^. De tous ces objets qui faisaient l'admiration du visiteur, il ne resta rien. La ville ne sut que réclamer en février i^g3 remplacement de Téglise pour y percer une rue et y établir un marché. Mais le département refusa d'accéder à cette demande.
On mit en vente tout le mobilier le a mars 179a. Les confessionnaux en chêne furent cédés pour 4^ livres, l'autel pour 240 livres ; neuf grilles en fer montèrent de 67 à i3îi livres chacune.
Les objets d'art étaient en grand nombre dans la cité des Dominique, des Gentil, des Juiiot. 11 fut décidé de les réunir aussi à la cathédrale.
« C'est encore cette église, dit le rapporteur, que votre comité se proposerait de rendre le dépôt des tableaux, des statues, des bas-reliefs et des autres morceaux précieux qui se trouvent dans les églises supprimées et dont l'entrée va se trouver interdite. Ainsi la métropole du département deviendrait un umsée sacré, où les arts iraient chercher des modèles, la piété des exemples, le goût des leçons, et la religion s'élèverait superbe dans les quatre vingt-trois cathédrales de l'empire ; il s'attacherait un grand intérêt à
AKUQUAIRBS BT OBJETS d'aRT 349
chacane de ces églises en particulier, elles deviendraient le point de ralliement du voyageur et dn curieux ; et, quoique cette destination paraisse d'abord profane, qui sait si ce voyageur que la curiosité seule a conduit dans un temple, ne se trouvera pas soudainement épris d*une grande pensée, s*il n*aura pas été saisi de la majesté du Dieu qui Thabite, et peut-être, avant de sortir du temple, se sera-t-il déjà prosterné devant T Eternel pour y déplorer ses erreurs et renaître à la vertu ? Votre comité n^apcrçoit aucune difficulté ù rexécution de ces vues ; la cathédrale de Troyes est devenue Téglise du département; c^est donc un soin lé;^itime de la part du département que de s'occuper de sa décoration, le vaisseau s'y prête déjà par lui-même, puisqu'il présente un chef-d'œuvre d'architecture gothique, comparable à ce que la France otlre de pins parfait en ce genre. Les embellissements intérieurs n*ont point été négligés ; on doit même cette justice aux chanoines à qui cette église était confiée, qu'ils ont fait des sacrifices importants pour en porter la décoration au point où nous la voyons aujourd'hui ; le local est donc parfaitement préparé à la nouvelle destination qu'on s'en propose.
c La dépense même ne serait pas sérieuse, il s'agirait fortement de faire tomber ces hauts balustres qui ombragent encore l'entrée de quelques cliapellcs, pour y substituer de simples grilles à hauteur d'appui ; ensuite et quand on aurait adopté un plan général de décoration, il serait facile de substituer daus chaque chapelle des morceaux dignes d'être conservés aux tableaux de mauvais goût, ou aux pierres grossièrement taillées qui les occupent plutôt qu'elles ne les décorent. Le transport des monuments, et des statues, et des tableaux, et leur emplacement présenterait sans doute quelques articles coûteux ; mais peut-on balancer entre cette dépense et le regret de les laisser perdre ? Les arts qui font la gloire des peuples n'entrent-ils donc pour rien dans leurs richesses, et les
380 SPOLIATION BT VfeNTfe UES HONAftT^RBS
Français pourraient-ils souflfHr que l'étranger vienne insulter à la Révolution, en recueillant les débris qn'on Taccuserait d'avoir faits ? Pourrait*il contraindre les arts, par une barbare indifférence, à fuir ces heureuses contrées, pour, aller se réfugier chez des peuples plus épris de leurs faveurs ? Non, Messieurs, ne le pensons pas, et restons persuadés que TAssemblée nationale applaudira aux efforts que vous aurez faits pour conserver ces monuments où se retracent Tesprit des siècles, les témoignages de la hauteur à laquelle il s'est élevé, et qu'elle ne balancera pas entre le déshonneur de leur perte ou la dépense nécessaire de leur conservation. Mais le goût revendique encore ses droits ; ce ne serait pas assez fait que d'avoir amoncelé des statues dans Tégiise de Saint-Pierre sans ordre et sans liaison ; il semble qu'il est essentiel, après avoir recueilli un état exact de tous les morceaux qui méritent d'être conservés, de les distribuer d'après un plan général de décoration qu'il serait convenable de soumettre à des artistes éclairés ; ce n'est pas un des médiocres effets de l'art que d'assortir des genres, de placer un tableau à son véritable point de vue, d'élever un relief à sa hauteur et de ménager à une statue tous les avantages de la perspective. Cette heureuse combinaison des distances n'appartient qu'à un goût exercé, et le choix de la main à qui vous en confiez le soin n'est pas indifférent (i) ».
Conformément à l'avis de son comité du bien public, le département arrêta que les statues, bas-reliefs, tableaux et monuments précieux, seraient transférés à la cathédrale et placés de façon à en parfaire la décoration.
Ce fut la collégiale Saint-Etienne qui fournit le plus grand nombre de reliquaires ; les principaux étaient ceux de saint Paul, apôtre ; de saint Jacques le mineur ; de saint Thomas, apôtre ; de saint Etienne, de saint
(i) Atch., L. C. t/4«