TRANSLATION DES CENDRES DE VOLTAIRE
partagés; c'est ainsi qu'en Italie, deux cités se sont dispaté les mânes d*an poète célèbre. Vous avez ordonné à votre comité de Constitution de vous rendre compte de la pétition de la manicipalité de Paris : son objet est que Voltaire, né et mort dans ses murs, soit transféré de Téglise de Romilly où il est actuellement déposé, dans le monument destiné à recevoir les cendres des grands hommes par la patrie reconnaissante... Voicile projet de décret que nous vous proposons. L'Assemblée nationale, après avoir entendu le rapport du comité de Constitution, décrète que Marie- François- Arouet Voltaire est digne de recevoir les honneurs décernés aux grands hommes, qu'en conséquence ses cendres seront transférées de Téglise de Romilly dans celle de Sainte-Geneviève à Paris (i)».
La ville de Troyes voulut, du moins, fournir le char qui devait porter les restes du philosophe. Ce char était d'une forme antique, et si élevé qu'il ne put passer que par la porte de la Tannerie. Des branches de laurier et de chêne, entrelacées de roses et de myrtes, ombrageaient le cercueil autour duquel on lis<')it ces inscriptions : 67 Vhomme est libre, il doit se goiwerner. Si r homme a des passions ^ il doit les détrôner. Plus haut était uu lit mortuaire sur lequel le fameux patriarche étendu recevait des mains de rimmortaiité la couronne du génie (2).
BeugnotetCourtat, comme représentants du département, se rendirent à Romilly où le corps de Voltaire fut remis le 5 juillet à Charron, oflicier municipal de Paris, par le curé, Bouilltrot. Celui-ci qui parlait facilement exalta le triste écrivain dont un fanatisme nouveau se disputait les reliques : « Quel avantage, s'écria-t-il, pour la commune de Romilly qui va devenir à jamais célèbre d'avoir possédé pendant treize ans les dépouilles du grand Voltaire»! Il apportait avec raison à cet éloge cette restriction. «HélasI
(1) A. P., t. XXVI, p. 610.
(a) Journal du département du ao juillet 1791.
358 srouATioN et ventb des monastères
fant-il que, par un malheur si commun aux esprits d^an ordre supérieur, Voltaire ait abusé des dous de la nature ! Faut-il qu'eu applaudissant à sou génie, nous soyons forcés de gémir âur ses erreurs? Espérons avec unyeKuenx académicien (1 abbé de Radonvilliers) que bientôt une main amie, en retranchant des écrits publiés sous son nom tout ce qui blesse la religion, la pudeur et les lois, procurera enfin à la société un recueil d^œuvres choisies dont la sagesse (Usez : la jeunesse) pourra faire usage sans inquiétude et sans danger ».
Au moment où Voltaire allait recevoir les honneurs du Panthéon, il y avait près d'un an que la nation mettait en vente les immeubles des couvents, sous le nom de biens nationaux. Ces biens furent évalués à lo 483.ooo livres pour le seul département de TAube. Le i6 mai 1790, la municipalité de Troyes était autorisée à souscrire pour six millions de ces biens. La première adjudication produisit q3i.ooo livres payables en assignats : elle comprenait les terres que les Chartreux de ïroyes possédaient sur le territoire du village de Fresnoy. Du 11 décembre 1790 au 8 septembre 1796, il y eut dans le seul district de Troyes Q19 ventes de biens provenant du clergé. Quelques-unes des adjudications nionlerent à 5oo 000 livres. Elles furent toutes ratifiées par rAssembiée nationale. Le district de Troyes entra pour un tiers dans les 18 millions que les adjudications produisirent dans les neuf premiers mois de 1791. Eu vendant pour son compte les biens du clergé, TEtat se chargeait de la liquidation des dettes dont ils étaient grevés. Il dut payer de ce chef 144^00 livres pour la seule année 1791 « Plusieurs communautés, paralt-il, profitèrent de la loi qui les supprimait pour suspendre tous leurs paiements, môme envers les ouvriers et les fournisseurs (i) ».
(i) B. H., t. I, p. 400 ci Rapport du comité des biens nationaux, p. 184.
BSTIMA.TION DES BIENS DU GLBROé 359
La loi qai ordonnait laliénation et la démolition des maisons bénéfieiales du clergé était trop absolue ; la nation elle-même avait intérêt à ce que certains immeubles fussent conservés ; il eût été prudent et discret d'examiner les raisons qui pouvaient militer en faveur de tel ou tel édifice à utiliser au profit du culte. Mais la rage de tout supprimer aveuglait les législateurs au point de leur faire rejeter les réclamations, même les mieux fondées. La chapelle du prieuré de TAbbaye-sous-Plancy était plus près du centre du village et de Técole que 1-église paroissiale. Le II novembre 1791, les habitants en demandèrent la conservation. Ils représentèrent au département que Téglise était si éloignée que les trois quarts d'entre eux ne pouvaient entendre sonner les cloches, qu elle se trouvait exposée aux exploits des voleurs à cause de son isolement, et que de tout temps les curés disaient la messe en semaine au prieuré, dont la chapelle était toute neuve et peu distante du presbytère. Malgré un avis favorable du district d'Arcis, cette juste demande ne fut pas admise.
Dans la plupart des districts, les administrations acquirent pour elles-mêmes les bâtiments des couvents. Le département établit le tribunal criminel, la maison de justice, la maison d'arrêt et la maison de police correctionnelle dans le local de.s Cordeliers (i).
L'abbaye des Bénédictins de Villenauxe fut réclamée pour servir de maison d'éducation aux jeunes gens de la région.
Celle de Clairvaux était la plus riche du diocèse. La première de ses propriétés mise en vente fut un de ses principaux celliers, nommé la ferme de Morvaux, sur le finage de Baroville ; ou l'adjugea le 29 décembre 1790 et le 37 avril de Tannée suivante. On vendit le château et le domaine de Saint-Lyé qui faisaient partie de la mense
(i) Arch., L* D. 118. Délibérations da aS déc. 1791 et dua3 mars
épiscopalfî, le la févriei* 1^91, pour 180 400 livres. L*église et le couvent de Larivour trouvèrent acquéreur, le 5 mars pour 4^.000 livres; Notre-Dame-des-Prés fut vendu 3a.Qoo 'livres ; Moutiéraniey, 67.000 livres ; Tanciennc maison du Grand Séminaire, sise à Croncels, 3. 100 livres; Saint- Martin-ès-Aires, 37.600 livres ; le prieuré de Saint- Quentin, i3.ooo livres ; les Jacobins, i2.5oo livres ; leur église, Qo.ooo livres.
Dès que la vente de cette communauté fut annoncée, M. de Mesgrigny fit opposition à l'adjudication, parce que ses ancêtres, fondateurs du couvent, y étaient enterrés, et notamment sa propre femme ; mais le 7 juillet 179a, on décida de passer outre et de procéder à la vente de Téglise, après toutefois que Tarchitectc Milony aurait fait exhumer des caveaux les corps qui pouvaient y être renfermés. Le ao juillet, Thomme de Tart fit la reconnaissance des tombeaux. Il trouva sous le pavé du chœur, à gauche de l'autel, un caveau de 17 pieds de long sur 7 de large contenant cinq cercueils en plomb et deux en bois. C'était, d'après Tépitaphc de la boiserie du chœur et une inscription gravée sur cuivre, la sépulture de la famille des Vignier. Le directoire ordonna de retirer des cercueils les ossements et les cendres, et de les déposer dans de nouveaux cercueils qui seraient enterrés dans le cimetièi*e de la paroisse. On laissa à M. de Mesgrigny la faculté de faire procéder à rcxhumation de sa femme. La cérémonie du transfert fut présidée par le clergé de Saint-llemy le 4 et le 8 août (i).
La Trinité-Saint-Jacques fut vendue 5o.ooo livres ; Montier-la-Celle, 5a.3oo livres ; la maison de la Commanderie de ïroyes, 38. 3oo livres ; la maison de la maîtrise de la cathédrale, dans la rue du Grand-Cloître- Saint-Pierre, io.5oo livres; les biens de Tabbaye de Mores, adjugés partiellement en 1791, montèrent à 569.601 livres dans
(i) Lalore, Chartes de V Abbaye de Mores, p. 39.