CHAPITRE XXVI
Guerre recommencée par les Huguenots. Lettres du prince de Condé au Roi. Voiage de W le duc d'Anjou en Brabant. Divers voiages du Roi et de la Reine d
. Chartres. Présent du Roi audit Chartres. Procession à Josaphatpour la pluie. Procession blanche. Procession du Roi en habit de pénitent. Décès de Monsieur d'An-jou. Remuement de la ligue. Réformation de Vabbdie de Coulombs.
An. 1580. -p *ANNÉE suivante, qu'on comptoit 1580, les Huguenots, à I qui les mains démangeoient, firent plusieurs cavalcades ■* ^ de costé et d'autre pour soulever le parti et reprendre les armes. Les ligués aiant pris le Roi à dégoût, pour les grandes levées qu'il faisoit sur le peuple, dont les ducs de Joieuse qu'il avoit fait son beau-frère, et d'Epemon, auquel il avoit fait épouzer la sœur de ce dernier, s'enrichissoient, et de ce qu'il avoit prins la ville de Genève, réceptacle de l'hérésie et lasentine de rébellion, soubz sa protection, firent tout de même.
Le prince de Condé qui vivoit en défiance et craignoit qu'on lui jouast un mauvais tour, se retira à la Fère. Les ligués appréhendant son voisinage, en avertirent le Roi, lequel offensé de ce que le Prince s'étoit absenté de la cour à son inseu et sans lui en avoir demandé la permission , dépêcha vers lui le sieur de Maintenon, pour sçavoir le motif de sa retraite et lui dire sa volonté de bouche. Le Prince lui écrivit qu'il le prioit d'excuser si la nécessité l'aiant contraint de sortir pour assurer sa vie, il se seroit retiré sans dire mot, craignant que lui envolant demander coiigé et lui « donnant avis de sa délibération, » la nouvelle en eust été pubUée incontinent partout, qui eût » été témérairement exposer sa personne en proie et sa vie au » danger, que si néamoins les ligués vouloient entreprendre » et attenter quelque chose conti'e lui, pour s'acquitter de » son devoir et obvier aux troubles que, soubz ce prétexte, ils
» voudroient faire renaistre, û auroit recours à Sa Majesté, An. 1580.
» comme à son souverain prince et naturel seigneur, et après
» Dieu le pouvoir garendir contre toutes injustes violences,
» pour en obtenir justice, qu'il sasseuroitne la lui voudroit
» dénier, que si il lui dénioit la protection dont il lui plaisoit
» le couvrir, qu'il aviseroit auxmoiens de sedeffendre, n'aiant
» le cœur si abattu et n*étant si destitué d*amis, pourveu que
» Sa Majesté le trouvât bon, qu'il n'en trouvast pour dompter
» leur contumace, repousser leur furieuse violence et faire
» ploier leur col mutin soubz le joug de ses ordonnances et
» édits, qui commandent à im chacun de se contenir en paix
» et tranquillité, protestant qu'il n'avoit rien de si cher ni
» précieux en ce monde qu'il n'y préférast l'obéissance qu'il lui
» avoit vouée et consacrée à l'utihté publique et au bien, repos
» et conservation de son état, désirant plutost la fin de ses
» jours, que de revoir à son occasion le renouvellement de
■ ces tristes et lamentables troubles et divisions civiles, puis-
» qu'il avoit pieu à la bonté divine et à Sa Majesté les en retirer,
» et par ceste dernière paix, les assoupir et estaindre, que
» pour le surplus des particularités que ledit sieur de Main-
» tenon avoit charge de lui déclarer de sa part il le pourroit
» asseurer de sa part, dont il se remettoit sur sa sage suffi-
» sance. >
Le Roi voulant donner ordre aux remuements qu'il prévoioit devoir arriver se rendit le 7 d'avril à Chartres, d'où, dès le lendemain, il partit pour Blois. Il ne put si bien faire, que le roi de Navarre qui étoit en Guienne, ne s'emparât de Cahors au mois de mai, où ses trouppes commirent de grandes cruautés. Sur l'avis qu'on en eut, le sieur de Sourdis se rendit aussitost à Chartres, où il fit faire la garde très-soigneusement, tant de jour que de nuit: il étoit logé à la maison canoniale de maistre Marin Chevel, chanoine de Chartres. Sur la plainte que le Chapitre en rendit au Roi, il écrivit audit sieur, le 8 dudit mois, que la sienne receue il eût à sortir de ladite maison et qu'il eût à prendre son logement en ime autre et telle des habitans, qu'il verroit bon estre. Sa Majesté écrivit semblablement au lieutenant-général, échevins, manans et habitans de Chartres, le mesme jour, qu'il leur commandoit très-expressément de faire jouir plainement et paisiblement les doien.
An. 1580. chanoines et Chapitre de Téglise de Chartres, du contenu en ses lettres patentes du mois de janvier dernier, publiées et enregistrées en la cour du Parlement, sans souffrir qu*il leur fust donné aucun trouble ni empeschement, même être logé aucun de ses gens de guerre, gouverneurs, gentilshommes, soldats ne autre, de quelque qualité ou condition qu ils fussent, es maisons appartenant ausdits doien , chanoines et Chapitre de Notre-Dame de Chartres, tant dedans que dehors leur cloître. Nouvelles vinrent semblablement de Saintonge, Poitou, Guienne, Languedoc et Dauphiné des prises et ruines des villes et des massacres qui s'y faisoient par les Huguenots.
Le prince de Condé leva aussi le masque et, sur le point qu'il fut de se retirer en Allemagne, il écrivit la lettre suivante au Roi. « Sire, je pense avoir rendu si bon témoignage à Vostre » Majesté par tous mes déportemens depuis mon arrivée en ces » quartiers et auparavant, du zèle et affection que j'ai toujours » portée au bien de la paix de vostre roiaume , que facilement » elle aura pucongnoistre, qu'il n a tenu à moi que toutes choses » n'aient esté maintenues soubz la grandeur de votre authorité D et selon la droite et sainte intention , qu'il a plu à Votre Majesté y> me faire cet honneur de me faire plusieurs fois entendre à » l'observation des édits, sur laquelle aiant bâti un fondement » très-asseuré , je n'ai jamais douté qu'il ne vous fût très- » aisé de conformer tous ceux, lesquels glissant soubz leurs » passions vouldroient par quelques sinistres dessains attirer » peu à peu tous vos sujets à une nouvelle combustion et irré- » conciliable haine, comme je vous ai ci-devant fait entendre : » mesmes que depuis que le roi de Navarre a été contraint de » prendre les armes , la ligue de ccste province auroit tou- » jours continué de complotter contre, en sorte que voiant en » Vostre Majesté une vraie démon trance de paix et très-asseuré » de la guerre aux cœurs desdits ligueurs, le désir de l'mi et la » crainte de l'autre m'ont toujours admonesté d'avoir l'oreUle » auvent et l'œil à la campagne, pour pouvoir descouvrir leurs » secrettes menées, lesquelles j'ay tellement écoutées que les » sachant prêts de tous costés de m'attaquer, et qu'au desceu » de Votre Majesté et mesprix de votre authorité, ils poursui- » vent leurs entreprinses, sans que Votre dite Majesté y aie pu » donner l'ordre qu'elle désiroit, ainsi qu'elle m'a fait cet hon-
» ueur de m'escrire par ce porteur de n'avoir entendu aucune An. 1580.
» chose desdits ligueurs, enfin, à mon grand regret, je me
» suis résolu , pour la nécessité et bien des affaires du parti que
» je liens et pour éviter le danger de ma personne, de me re-
» tirer en Allemagne, comme je fais présentement, affln d'em-
» ployer tous les moiens qui me seront possibles, contre lesdits
» ligueurs et tous autres, lesquels abusant de votre authorité,
» s'en voudroient servir pour ma ruine, vous suppliant très-
? humblement. Sire, de croire, que tant en Allemagne quail-
» leurs je ne m'éloignerai jamais de la très -humble fidélité et
» subjection que je vous dois et serai toujours prest de recou-
» vrer une bonne paix de vostre main, et pour y parvenir
» n'épargner chose qui soit en ma puissance, ni ma vie pour
• vous faire très-humble service de la mesme affection, que je » prie Dieu donner à Votre Majesté, sire, en très-parfaitte santé,
• très-longue et très-heureuse vie, avec accroissement de votre » grandeur.
» De la Fère, ce 22 mai, votre très-humble et obéissant » sujet,
» Henry de Bourbon. »
Le roi craignant que Fabsence du prince de Condé, qui pratiquoit du monde en Angleterre , Flandres et Allemagne , où il ne fit rien pourtant, donnât sujet à quelque soulèvement dans le roiaume, leva trois armées au mesme tems, la conduite de l'une desquelles il bailla à Armand de Gontaut, maréchal de Biron, pour mener en Guienne contre le roi de Navarre, Tautre à Charles de Lorraine, duc de Maienne, pour conduire en Dauphiné contre François de Bonnes, sieur de Lesdiguières, lieutenant dudit roi de Navarre ; et la dernière le Roi la bailla au maréchal de Matignon , pour assiéger la Fère.
Presque en mesme tems , pour éluder les dessains des Huguenots, diviser leurs forces et rompre leurs menées, le Roi confirma, par édit du 3 juin, ceux qu il avoit faits en leur faveur, leur pei-mettant de vivre en repos en leurs maisons, avec injonction aux magistrats de punir rigoureusement tous ceux qui leur feroient déplaisir. Geste déclaration porta coup, d'autant qu'elle en retenoit plusieurs en leur devoir et les empescha de remuer.
Le duc de Maienne aient appaisé les révoltes du Daufiné,
An. 1581. quantité de noblesse du païs, quoique Huguenots, le vindrent trouver et se rendirent à lui. Biron avoit en Guienne mis fort bas les affaires du roi de Navarre, et Matignon avoit réduit ceux de la Fère à remettre leur ville entre ses mains , de manière que toutes choses succédant à souhait au Roi, il n*avoit personne qui pût contredire ses volontés. D'ailleurs, Monsieur estant appelle par les États de Flandres, pour les protéger contre le roi d'Espagne, il fit ce qu'il pust pour faire la paix, affin d'avoir du monde pour l'assister. Il fut à cet effet en Guienne trouver le roi de Navarre et les députés des Huguenots , avec lesquels il signa quelques articles, le 26 novembre, près Sainte-Foi-la- Grande en Périgord, et encores à Coutras, le 16 décembre, lesquels furent approuvés par le Roi et signés à Blois, le 21 décembre suivant et enregistrés au Parlement, à pareil jour de janvier 1581.
Au commencement de ceste année, le Roi s'en voulant aller du Plessis-les-Tours à Saint-Germain-en-Laie, pour faire publier cet édit de pacification, vint, le dimanche d'après les Rois, disner à Thivars, et, sans entrer dans Chartres, passa sur les fosses de la ville, avec messire d'O et deux ou trois autres seigneurs, et fut coucher à Maintenon.
Le 26 janvier, l'édit fut publié en Parlement, et enregistré en icelui. Vers le 6 ou le 7 de février. Monsieur levoit du monde pour Flandres, et avoit force trouppes en Beausse, à trois et quatre lieues à l'entour de Chartres, lesquels, durant quinze jours, y firent beaucoup de maux , et pour quoi la ville doubla les gardes, de peur de surprise. Le 7 mars, le Roi et la Reine arrivèrent à Chartres et en partirent le 9 suivant. Le dimanche 26 qui estoit le jour de Pasques, le vent fut si grand et si impétueux, qu'il déracina un gros orme, qui estoit devant l'église de Saint-Martin-le-Viandier, au lieu où est à présent la croix de pierre, et le mit sur le côté.
Le Roi revint à Chartres, un mois précisément après, y communia, ouït la grand'messe, toucha les malades des écrouelles, assista à vespres et à la procession, qui se fit par le haut et le bas de l'église, et le dimanche 9 mai, partit de la ville et s'en alla disner à Thivars. La reine mère s'en allant trouver le Roi qui estoit à Blois, passa par Chartres audit mois de mai, et y revint le 8 juin , où aiant disné et ouï vespres , elle s'en alla
coucher à Maintenon. Le soir du mesme jour, le Roi et la Reine An. 1582, arrivèrent à Chartres aussi, et le lendemain, 9 dudit mois, le Roi, après avoir ouï la messe et communié à icelle sur les sept heures du matin, il s'en alla disner à EcUmont, maison appartenant au sieur Chevemi, chancelier de France, où il fut suivi de la Reine, de messires de Guise, de Maienne et de plusieurs autres seigneurs de la cour, et de là s'en alla à Paris.
Leurs Majestés revindrent encores à Chartres, le 22 de septembre en dévotion, et depuis au commencement de TAvent. Le Roi qui n'avoit point d'enfans, et eût bien voulu laisser sa; postérité sur le throsne de ses ancestres, envoia par tout son roiaume aux évesques et métropoUtains, qu'ils eussent à faire faire des processions par chacun jour, un an durant, dans leurs églises, pour faire prière à Dieu de lui donner Ugnée; ce qui fut exécuté par tout le diocèse de Chartres, et modèle desdites prières, dressé à cet effet, et envoie par toutes les églises d'icelui.
La veille de la Chandeleur 1582 , le Roi, accompagné de messires de Guise, d'Aumale, d'Arqués, et des princes et cardinaux de Vendosme, Guise et Joyeuse, arrivèrent à pié à Chartres en deux jours, sur les sept heures du soir. La Reine estoit déjà arivée sur les quatre heures avec Mesdames d'Aumale, d'Arqués et autres, et ouïrent vespres en la cathédrale. Elles estoient venues aussi à pié , et avoient demeuré sept jours en chemin. Le lendemain , jour de la fête , Leurs Majestés avec leur suitte , assistèrent à la procession qui fut faite autour de l'égUse , tant haut que bas, à laquelle la sainte châsse fut portée , et à l'offertoire de la grand'messe, célébrée par W^ de Thou, évesque de Chartres, le Roi présenta un beau caUce d'argent doré, un vase d'argent en forme d'horloge, une croix d'émeraude, de jaspe, enchâssée d'or, et garnie de quelques grosses perles; un tableau d'une Notre-Dame d'ambre gris, garni d'or, dont les visages et les mains de la Vierge, avec le petit Jésus tout entier, sont d'ivoire, ladite Vierge, couronnée d'une couronne d'or garnie de quelques grosses perles et pierreries, que les Vénitiens lui avoient envoyé, et auroient voulu du depuis retirer de l'église de Chartres, moiennant de huit à neuf mille livres qu'ils en offh)ient. Le Roi et la Reine conununièrent aussi au grand autel, et après disner, le Roi toucha les malades d'écrouelles,
An. 1583. assista avec la Reine à la prédication et à vespres, et encores à une autre procession, qui se fit au lieu de station, après tout le service, eu la mesme façon qu'avoit esté faite celle du matin, devant la messe.
Le lendemain samedi, 3 de febvrier, le Roi et la Reine aiant ouï la messe dans le chœur de Téglise, descendirent aux criptes, où ils en ouïrent encores trois de suitte, après lesquelles ils s'en allèrent disner à Tévesché , puis partirent pour Paris ; sur le parlement, le Roi laissa cent écus pour estre distribués, partie aux chantres de l'église, partie aux Jacobins, et partie aux Cordeliers de Chartres, et autres lieux de piété. Le 7 mars, M^' de Thou, notre prélat, approuva la fondation et statuts des reUgieuses de Sainte-Véronique de Blois , de Tordre de Saint- Augustin, qui est, à mon avis, le seul monastère qui soit de cet ordre.
Le mardi 26 de juin , le Roi revint encores à Chartres, où il arriva sur le soir, et y demeura jusqu'au jeudi suivant, pour y faire ses dévotions. Le mercredi 27, il fonda en Téghse dudit Chartres, les trois services des jours et festes de F Annonciation, de la Madeleine, et de saint Roch, pour la fondation desquels il fit délivrer au Chapitre, six mille livres, pour lesquels les doien , chanoines et Chapitre dudit Chartres lui constituèrent cinq cents livres de rente sur les fonds de leur égUse.
Etant de retour à Paris, il envoia la grande lampe d'argent, qui se veoit au miUeu du chœur de ladite église, pesant de six à sept vingts marcs d'argent, avec six cens Uvres en argent monnoié, pour Tentretien de Thuile d'icelle, pour quoi fut constitué cinquante livres de rente annuelle, pour l'huile qu'il faudroit pour la faire ardoir nuit et jour devant le Saint-Sacrement.
Dès le commencement de mars 1583, le Roi avoit institué la confrairie des Pénitents, de laquelle il s'étoit mis. Les ducs de Joieuse et d'Epemon s'y enrollèrent aussi. Plusieurs personnes de condition , tant de la noblesse que de la justice , s'y rangèrent, mais pas tant que Sa Majesté l'eût bien voulu. Ceste confrairie étoit soubs le titre de VAnnonciation de Notre-Dame, le jour de la fête de laquelle , le Roi fit faire sa première procession de l'église des Augustins de Paris en celle de Notre- Dame. Frère Maurice Poucet, religieux de l'ordre de Saint-
fienoist, au monastère de Saint-Père de Melun, preschoit le An. lo8î. caresme en ceste cathédrale, en laquelle aiant parlé librement en une de ses prédications contre ceste association, Sa Majesté le fit prendre, le dimanche 27 dudit mois, et Taiant fait mettre dans son carosse, le fit conduire en son abbaie, sans lui faire autre mal.
Le duc d'Espemon le voulut veoir en partant, et lui dit en se mocquant : « M' notre Maître, c'est dont vous qui faites rire le » monde en votre sermon, cela est fort indécent à un prédica- » teur, qui ne doit prescher que pour édifier et non pour faire » rire. » « Monsieur, lui répartit hardiment ledit Poucet, je près- » che simplement la parole de Dieu, et ne crois pas que personne » s en rie, s'il n'est méchant ou athéiste, et n'en ai jamais » tant fait rire en ma vie que vous en avez fait pleurer en la » vostre. »
Le mercredi des féeries dePasques, 13 apvril, le Roi et la Reine vindrent à pié à Chartres en dévotion. Messire de Guise y étoit venu passer la fête et fit présent à l'autel de TégUse des criptes de la grande égUse, de deux petits enfants en leurs maillots, ea actions de grâces de deux garçons qui lui étoient nais, par l'intercession de la Vierge, l'un l'année précédente, l'autre en la présente.
Le veille de l'Ascension, messire le duc de Joieuse et sa fenmie, sœur de la Reine, vindrent aussi en dévotion à Chartres, et donnèrent cinq cens escus, desquels on fit faire les chappes de velours rouge à leurs armes.
Le 26 juin, y eut procession générale à Josaphat, pour obtenir de la pluie, qui n'étoit tombée de longtemps, de sorte que tous les biens et fruits de la campagne étoient rostis des grandes ardeurs qu'il faisoit. On y porta la sainte châsse, le fût de la vraie croix avec la châsse de saint Taurin. Le jour ne se passa pas que le ciel ne versât de la pluie en abondance, et le lendemain encores davantage, si bien que l'année de laquelle Ton désespéroit, pour les continuelles et excessives chaleurs, fut fertile en toutes sortes de biens.
Le samedi 13 aoust, madame Marguerite de France, reine de Navarre, arriva en pèlerinage à Chartres, et y séjourna jusques au jeudi 18. Le jour de l'Assomption , elle assista à la grande messe, en la cathédrale, où lui fut donné Fépervier que le
An 1582. sieur de Main tenon avoit offert ce jour-là à Toffrande. Après disner elle se trouva au sermon, qui fut fait dans la nef de Téglise, par le père Guies, prieur claustral de iabbaie de Bonnefans, de l'ordre de Citeaux, au diocèse de Cominges, son prédicateur ordinaire. A la fin du sermon, elle partit sur les quatre heures pour Paris.
Le 28 de décembre, se fit une procession qui est digne de remarque , pour ne s'en être point vu de pareille de mémoire d*homme. Les curés tant de la ville de Dreux que d'environ quarante-set paroisses à l'en tour, amassèrent leurs paroissiens et autres de quelques lieux circonvoisins, tant hommes que femmes, garçons et filles, au nombre de plus de douze mille, et partirent de Dreux, tous revestus de blanc, portant chacun une croix en main , au bout de laquelle il y avoit un cierge ; chaque paroissien marchoit soubs la croix de sa paroisse, excepté ceux les curés desquels n'y étoient pas, lesquels se mettoient avec ceux qui leur étoient voisins : ils alloient quatre et quatre en bon ordre. Maistre Philippe le Febvre, chanoine et archidiacre de Dreux en l'église de Chartres , apporta le Saint-Sacrement depuis ladite ville de Dreux , distant d'environ huit lieues dudit Ghartre, soubs un baldaquin ou poêle de damas blanc, étant revêtus avec son diacre et sous-diacre, d'ornemens propres à leur dignité, de la même étoffe et couleur. Les chanoines du château, tous les curés et ceux qui représentoient le clergé avoient tous des chappes de même. Le poêle étoit porté par le lieutenant-général, advocat et procureur du Roi, et un élu. Derrière ou à côté d'iceux, y avoit quatre hommes, qui portoient chacun un falot, dans lequel il y avoit un cierge. Comme on eut avis qu'ils approchoient delà ville, messire de Thou, évesque de Chartres, qui avoit fait assembler le clergé de ville et banlieue, les envoia devant pour les recevoir à la porte Drouaise. S'étant joints, ilsprindrent leur marche par devant l'église de Saint- André et la Corroierie, pour gaignerla croix de Beaulieu et la rue des Changes, à cause de la peste qui étoit à Muret ; ils demeurèrent à passer depuis ladite porte Drouaise jusques à la grande église, depuis huit heures du matin jusques à trois heures après midi , combien qu'ils fussent fort pressés. Ledit archidiacre de Dreux étant parvenu à la porte Royale de la cathédrale, messire de Chartres, revestu de ses omemens pon-
tificaux, receut de sa main le Saint-Sacrement, et le porta, An. 1583. accompagné de son Chapitre et heuriers on chantres, dans le chœur d'icelle, et le posa sur l'autel , tandis que l'orgue et les musiciens chantoient le verset de la prose du Saint-Sacrement Ecce panis a/ngelorum^ à la fin duquel ledit seigneur évesque ayant dit le verset et Toraison , et donné la bénédiction sur le peuple, chacun se retira es hostelleries de la ville et faubourgs , ou chez leurs parens et amis, et autres de leur connaissance. Le lendemain jeudi 29, tous ces pèlerins se rendirent dans Téglise, du matin, où ledit sieur Prélat dit la messe du Saint* Sacrement, sur les six heures, porta le corps de Notre-Seigneur processionnellement par le haut et le bas de l'église, suivi de tout le peuple, tant de ces pèlerins que de la ville, en grande affluence , et la prédication aiant été faite , ledit Prélat remit entre les mains dudit le Febvre le Saint-Sacrement, au même endroit où il Tavoit receu de lui, le jour précédent. Comme tous les corps de la ville avoient été au devant à leur arrivée, ils les conduisirent à leur départ jusques à la porte Drouaise. On appela ceste procession la procession blanche, à cause que, comme dit est, tous ceux qui y assistèrent, étoient couverts ou habillés de blanc.
Le Roi vint semblablement à Chartres, le 16 de mars, en procession, avec soixante seigneurs, revestus d'un habit blanc, en forme de pénitent, entre lesquels étoient les cardinaux de Vendosme, de Guise et de Joyeuse, précédés des Capucins et Minimes. Le Chapitre aiant eu advis qu'ils approchoient de Chartres, députa maistre Jean le Mosnier, soubsdoyen, et Pierre de Craux, chanoine, pour aller au devant , afin de savoir de Sa Majesté la forme avec laquelle elle vouloit qu'on receut ceste procession. Ils le rencontrèrent entre Paris et Chartres, et lui aiant présenté, de la part de leur corps, les prières de l'église, et exposé le sujet de leur venue, il leur en chargea de faire savoir à M. leur évesque et audit Chapitre, qu'ils eussent à attendre ladite procession avec chappes de soie, à la porte Royale de ladite église, ainsi qu'ils avoient accoutumé faire à la réception des Rois, et la conduire devant la croix de ladite procession, jusques dans le chœur, auquel étant entrés, tous les chanoines prendroient leurs séances daçs leurs hautes chaires ordinaires, excepté les sous-diacres, qui les
An. 1583. prendroient en haut, avec leurs diacres et prêtres, aux hautes chaires, et messire de Chartres dans celle en laquelle il officie aux fêtes, sans qu'aucuns autres, de quelque quaUté ou condition qu'ils fussent, pussent y entrer, sauf lesdits pénitents; qu'étant tous entrés dans le chœur, l'orgue ne sonneroit, ni la musique de l'église chanteroit, mais laisseroit chaDter lesdits pénitens, lesquels il vouloit et entendoit qu'ils dissent tout le service, tant qu'ils seroient en ladite église, et non autres. 11 défendit de plus de lui tendre un dais, et ordonna que le grand autel fût paré des ornemens qu'il avoit donnés, et que le clergé de la ville et banUeue exempt et non exempt, allât procession nellement et en bon ordre recevoir ladite procession jusqu'à Saint-Baithélemi, où seroit par eux fait station, ainsi qu'ils avoient accoutumé faire par les églises où ils passoient; et après ladite station, conduire ceste procession jusques en la cathédrale, au même ordre qu'ils seroient venus, sans néamoins chanter, laissant cela à faire aux pénitens seuls ; que quand il seroit arrivé , il leur déclareroit plus amplement sa volonté.
Ladite procession étant arrivée en TégUse de Chartres, sur les quatre à cinq heures du soir, selon l'ordre prescrit ci-dessus, les pénitens dirent vespres et complies de Notre-Dame avec autres suffrages, et se retirèrent. Le lendemain dès le matin, ils retournèrent à l'église, y chantèrent matines, la messe et vespres, pour ce que c'étoiten caresme, le tout de Notre-Dame, assistèrent à la prédication, qui fut faite en la nef, et demeurèrent en l'église, jusques vers les deux heures après midi, qu'ils en partirent pour aller aussi processionnellement à Cléri. Au partir, le Roi commanda qu'on fît des prières pour M' son frère, qui étoit malade à Château-Thierri, où il décéda le dimanche 10 de juin suivant.
La mort de ce prince apporta bien du changement en l'Etat. Ceux de la ligue qui étoient retenus par sa considération n'aiant plus rien qui les empeschât, commencèrent à faire bruit en plusieurs endroits, craignant que la couronne françoise tombât entre les mains du roi de Navarre, qui étoit le premier prince du sang, mais le principal arc-boutant des Huguenots, la domination duquel ils appréhendoient. D'ailleurs les exactions qui se faisoient partout, pour satisfaire à Tavarice des mignons du
Roi , avoient grandement diminué Tamour et le respect que ses An. 1583. sujets lui dévoient. Ils n en parloient qu'avec mépris, et faisoient courir des libelles diffamatoires et pasquiles, tant contre sa personne que contre ses actions. Pierre des Guets de Belleville, gentilhomme de ce diocèse, aiant été appréhendé pour en avoii' composé , fut dégradé de noblesse et pendu à Paris sur la grande place, et son corps avec la satire qu'il avoit faite, brûlés. Ceste injurieuse Ucence donna la hardiesse à quelques-uns de semer fortement la ligue dans Tesprit du peuple, même aux prédicateurs, qui tonnoient dans leurs chaires contre leur souverain.
Le Roi considérant que ces façons de faire pouvoient troubler son état, tascha de descouvrir les dessains du roi de Navarre et de ses adhérens, auxquels il permit de s'assembler à Montauban, pour traitter de leurs affaires. Il y envoia le président de Bellièvre, pour prendre garde de ce qui se passeroit, et envoya le sieur d'Espernon, sous prétexte d'aller veoir sa mère, qui étoit à la Valette, à deux lieues de Tolose, mais plus véritablement pour s'aboucher avec le Roi de Navarre, et lui persuader d'embrasser à bon escient la rehgion cathoUque, qui lui seroit un moien pour monter sans peine sur le throsne des Us, auquel le décès de messire d'Anjou le rendoitsans contredit le plus proche héritier, et le faire retourner en cour, pour éluder les dessains et prétentions de ceux de la maison de Guise, qui, se servant de son éloignement, se mettoient bien avant dans les bonnes grâces du Roi.
Le duc d'Espernon n'aiant pu rien avancer sur l'esprit du roi de Navarre , et les Ugueurs aiant interprété son voiage pour inteUigences qu' avoit Sa Majesté avec le Navarrois, lequel étant relaps, et aiant quitté l'ancienne religion poursuivre la nouvelle, qu'il voudroit établir en France, au Ueu de la catholique, ainsi qu'on avoit fait en Angleterre, où l'on ne voioit que des horribles boucheries d'évesques, de prêtres, de moines, de nobles et de la populasse, qui vouloient vivre et mourir en la foi et croiances de leurs pères , firent courir ce bruit partout où ils avoient des mouches et gens à leur dévotion.
Les ligueurs de Paris députèrent vers M. de Guise, pour lui faire entendre qu'ils l'avoient choisi pour le conservateur de la ; religion catholique, et pour supprimer la contraire. Les fac-
Ao. 1583. tieux se voiant asseurés de plusieurs bonnes villes qui s étoient associées avec eux, députèrent vers le Pape maistre Nicolas de Pellevé, évesque d'Amiens, et le père Claude Mathieu, jésuite, pour faire avouer leur ligue. Grégoire XIII qui considéroit que le soulèvement contre le prince légitime et naturel étoit contre la doctrine de Jésus-Christ, et de l'apostre qui enseigne d'obéir aux rois et supérieurs, quoique discoles, déclara à ces députés qu'il ne pouvoit approuver ces procédés , qui étoient des effets d'esprits rebelles et mal affectionnés à leur souverain, et les renvoia sans autre response, déclarant depuis au cardinal d'Est, que la ligue n'auroit jamais de lui bulle ni bref, ni aucunes lettres approbatives, ne voulant servir de boutefeu d'une guerre civile, qui s'allumeroit dans le roiaume, laquelle il ne pourroit étaindre.
Pendant ce tems-là, la réforme fut mise d'authorité delà Cour en l'abbaie de Coulombs, au diocèse de Chartres, en suitte de deux arrêts, l'un du 10 juin 1581, et Tautre du 28 novembre 1583. Maistre Jean-Baptiste Tiercelin, naguères évesque de Luçon et abbé dudit Coulombs, avoit plusieurs débats avec ses religieux. Entre autres choses ils demandoient la réformation du partage du bien et revenu de l'abbaie fait entre eux, de laquelle requête ils furent déboutés et condamnés aux dépens pour ce regard , et faisant droit sur les conclusions du procureur général du Roi , il fut ordonné que ladite abbaie seroit réformée, et qu'à cestefin, l'évesque de Chartres, diocésain, noDMneroit deux religieux de Tordre de Saint-Benoist, pour procéder au fait de ladite réformation , en présence de l'im des conseillers de la cour, qui seroit à ce commis et député, et du substitut du procureur général, et que ce qui seroit par eux ordonné seroit exécuté nonobstant oppositions ou appellations quelconques, et sans préjudice d'icelles, et seroit par eux fait droit, tant sur la requeste du 16 mai 1580, que requestes présentées par ledit Tiercelin, les 11 janvier et 26 mai derniers passés, ensemble sur les réparations nécessaires à faire en ladite abbaie, ses appartenances et dépendances, dont du tout seroit fait procès-verbal, pour, icelui rapporté devers la Cour, et veu et conmiuniqué audit procureur général , être ordonné ce que de raison.
Par arrêt du 10 juin, et par l'autre du 26 novembre, ci-
dessus, il fut ordonné que dans deux mois, pour toutes pré- An. 1585. fixions et délais, Tarrêt ci-devant donné pour procéder à la réformation de ladite abbaie, seroit exécuté selon sa forme et teneur, et que pour ce faire, Fabbé seroit tenu de consigner au greffe de la Cour, la somme de deux cents escus sol , sauf à ordonner plus ample consignation s'il y eschéoit. En suite de quoi ledit sieur évesque de Chartres nomma, dès le 20 febvrier, pour vaquer à ladite réformation, fr. Jules Bandeau, prieur claustral, et Mathurin de laCtiaussée, tous deux religieux profès de Saint-Père-en- Vallée, de Chartres, lesquels y procédèrent le mercredi 4 d* avril 1584, et autres jours suivans, avec messire Geuffroi Lupin, conseiller en Parlement, commissaire en ceste partie pour l'exécution desdits arrests, et messire Philibert de Longueil, substitut de M. le procureur général, et Thomas de Rochefort, advocat en la cour, prins pour greffier. Me Eustache de Bièle, notaire et procureur en Tofficialité de Chartres, et réglèrent les différens d'entre les partis, et firent ladite réformation.
Le 14 d'octobre, le Roi allant de Saint-Germain à Blois, disna à Josaphat, et se contenta de passer par dessus les fossés de la ville, sans entrer en icelle, à cause de la contagion qui y étoit. Sur la fin de l'année, ceste dangereuse maladie s'étantappaisée, la Reine vint audit Chartres, pour y faire une nevaine, et assista à la messe de minuit et autres services, le jour de Noèl, avec ses dames et damoiselles, lesquelles conmiunièrent au grand autel du chœur de Téglise.
Le vendredi 20 mars, le Roi vint à pied en procession à Cha»'tres, avec sa compagnie, avec ses pénitents, et sur ce que les ligués levoieni les armes, fit un édit contre, le 28 dudit mars, pour les contenir au devoir , et empescher leurs armées , et commanda aux habitants de la ville faire bonne garde, comme ils firent nuit et jour.
Le dimanche de Reminiscere, 2* dimanche decaresme, qui tomboitle 17 dudit mois, l'abbé de Thouars, ordre de Saint- Benoist, fut bény par M' de Thou durant la grande messe.
t20 HISTOIRE DU DIOCÈSE