CHAPITRE XXVIII
Armée des Reistres en France. Le duc de Lorraine s'oppose à leur passage. Bataille de Coutras, où M. de Joieuse fut tué. Son seii^ice à Chartres. Défaite des Reistres à Auneau. Leur sortie de France. Le Roi à Chartres. Collège roial à Chartres, chez Pocquet. Statuts dudit Collège.
LE Roi qui avoit passé à Chartres depuis le 29 novembre avec la Reine , jusques au 9 décembre , s'en estoit retourné à Paris, où, soit qu'il ne voulût, soit qu'il ne pût, ne donnoit ordre à empescher l'entrée des Reistres enr France. Ils prindrent leur marche par la Lorraine , au nombre de trente mille, auxquels le sieur de Guise s'opposa du costé de Champagne , par Tordre du cardinal de Bourbon , attendant un commandement plus exprès de Sa Majesté, laquelle avoit bien de la peine à se déclarer, faisant semblant d'approuver ce que le cardinal faisoit, dont néamoins il n'estoit pas content. L'armée des ducs de Lorraine et de Guise n'estoit que de douze à quinze mille hommes , qui n'estoit pour résister à celle des ennemis, qui consistoit en la moitié autant. Le Roi escrivit à Chartres, qu'on eût à se fortifier, sur les bruits qui couroient que les Reistres faisoient état de venir Tassiéger, et envoia en mesme tems un ingénieur pour bastir un ravelin à la porte de Saint-Michel, lequel il fit si grand, qu on jugea dès lors que le Roi en vouloit faire une citadelle, comme il fit du depuis. Il donna deux ou trois mille escus pour le commencer, et fut poursuivi chaudement, sur l'advis que donna le chancelier de
Chivemi, qu'on se tînt sur ses gardes et que c'estoit pour cer- An. 1587. tain que Tennemi avoit dessain sur Chartres. Cela fut cause que Ton fit deux ravelins, Tun à la porte Morard, aux despens du clergé, Fautre à la porte des Espars, qui coûtèrent beaucoup et ne servirent de guères.
Le duc de Lorraine , prévoiant que ceste armée ennemie venoit fondre sur lui, et que sept à huit mille arquebusiers françois et environ cinq cents chevaux qu'il avoit avec lui, en Lorraine, n'estoient pour leur disputer le passage en son paîs, il dépescha de tous costés aux princes ses alliés , pour avoir du secours, lesquels lui en envoièrent. Le Roi lui avoit promis des gens et de l'argent, mais il n'effectua ne Tun ne l'autre, qui fut cause que M. de Guise vendit pour cinquante mille escus de son bien, pour subvenir aux frais de la guerre, et contenter les Albanois qui demandoient leur solde.
Le Roi, estant à Meaux, dépescha lettres du dernier de juin , à tous les baillages, à ce qu'on y tînt prests le ban et l'aiTière ban, au 1*' jour d'aoust, lesquels furent publiés à Chartres, le 13 de juillet. Tandis, le duc de Bouillon que le Roi de Navarre avoit fait son lieutenant -général en l'armée étrangère des Reistres et Allemans , partit de Sedan avec 400 chevaux et 800 fantassins, pour aller à Strasbourg recevoir leur armée. D'autre part, le sieur de Clervant, qui commandoit aux Suisses, en amena 2,000 de Berne, desquels il envoia 400 au sieur de Montmoranci, qui furent défaits en Dauphiné, par Alphonse Corse, appelé du depuis maréchal d'Omano, qui fit main-basse sur eux ou les fit prisonniers. L'armée s'estant avancée jusques en Lorraine, le duc en donna advis au duc de Guise, lequel aiant ramassé ce qu'il put de monde, à Chaumont en Bassigny et Vaucouleurs , s'en alla au commencement d'aoust à Nancy se joindre à luy.
Pendant ces préparatifs et autres, qui se faisoient ailleurs, la Beausse fourmilloit de gendarmes, et avis venoient de toutes parts que l'armée étrangère venoit assiéger Chartres. Les Reistres s'advançoient toujours, et entrèrent dans les terres du duc de Lorraine, par Falcebourg. Le comte de Soualcembourg les alla recevoir, et leur escoma une cornette , que le duc envoia au Roi, pour l'exciter à lui envoler du secours. Mais quoi? à une personne qui n'en avoit le pouvoir ni le vouloir. Cela
An. 1587. donnoit bien à penser au Lorrain, qui n'avoit pu encores estre assisté de ses alliés , sinon du duc de Guise. Toutefois aiant tenu conseil de guerre, il fut résolu en icelui que, bien que son armée ne se montast qu'à dix ou douze mille hommes de pied et environ quinze cents chevaux, on les costoieroit, pour empescher qu'ils ne fissent du mal , ce qu'ayant esté exécuté, l'armée du duc costoiant l'étrangère, ne la laissoit en repos, lui enlevant toujours quelques quartiers, la harcelant par diverses escarmouches, en l'une desquelles Mony, qui conduisoit Tinfanterie françoise, receut un coup de mousquet dans la cuisse. L'étranger aiant passé la Meuse sur le commencement de septembre , pensant se rafraischir en deux moulins près le pont de Saint-Vincent, le duc de Guise les aiant surprins en tua six ou sept vingt. Geste défaitte doima de l'appréhension aux autres, lesquels ne se croiant en asseurance , prindrent leur marche par le comté de Vaudemont, et s'en vindrent loger dans l'abbaïe de Saint-Urbin au Joinvillois. L'armée catholique tira vers Toul , dont le duc de Lorraine , fort content que ces Reistres eussent quitté son païs à si bon marché, s'en alla le 18 de septembre à Ligni en Barrois.
Six jours auparavant, le Roi estoit parti pour se rendre dans son camp, qui estoit à Gien. Dès le jeudi 3 dudit mois. Sa Majesté fit faire procession par le haut de la ville , en laquelle le Saint-Sacrement fut porté, et le dimanche suivant, en fut faite une autre par le bas de ladite ville, où fut portée la sainte châsse avec le fust de la vraie croix, et tandis que le Roi fut dehors, il y eut tous les jours procession à l'église ^ jusque^ à son retour.
Cependant les compagnies qui avoient demeuré, les mois d'aoust et de septembre , par la Beausse et villes circon voisines, commencèrent à marcher pour aller grossir le camp du Roi, et le duc de Guise aiant receu un renfort de six cents chevaux du duc de Parme et de Ballagni , gouverneur de Cambrai , des ducs d'Aumaleet d'Elbeuf et du comte de Brissac, qui le vindrent joindre à Saint-Florentin, et le duc de Maienne à Auxerre, se mit en campagne pour traverser l'ennemi qui avoit passé l'Yonne à Mailli, et faisoit alte vers la rivière de Loire, en intention de la passer, pour se joindre au roi de Navarre.
Le Roi qui avoit envie de dissiper ceste grande comète, tas-
choit d'empescher ceste jonction, pour la laisser consommer An. 1587. d'elle-mesme, n*aiant vivres ni villes pour se retirer, ce qui la feroit défiler peu à peu, et là contraindroit faire sa retraitte. Pour parvenir à ce dessain, il envoia le duc de Joieuse en Guienne, pour y tenir le Roi de Navarre en cervelle , et l'obliger au hasard d'une bataille plutôt que lui laisser la liberté du passage de la Loire, qu'il vouloit aller chercher en sa source. Le duc de Joieuse marcha à Cotras, le 20 d'octobre, avec une armée trèspuissante ; le Roi de Navarre vint au-devant , qui le combattit , et en moins de deux heures mit ses gens en déroute , et luimesme y demeura avec Saint-Sauveur son frère , et vingt autres seigneurs de marque.
Sur la fin du mois d'octobre, les ennemis aiant eu advis que les princes Lorrains s*estoient joints, et se doutant de la mauvaise mesure, résolurent de s'avancer pour joindre le Roi de Navarre, qui, après la bataille de Cotras, s'avançoit pour les venir recevoir. Ce que craignant le Roi , qui s'estoit campé à Lens, petite bourgade entre Cosne et Meruis, fit, par l'avis de M. de Nevers , rompre les gais qui estoient entre Poidlli et Doui, les comblant d'arbres, fascines, pierres, chaisnes et autres empeschemens , affin d'empescher les pieds des chevaux au passage. Ce qui réussit fort heureusement, veu que les Reistres s' estant enferrés dans ceste enclavure, voulant reculer à la gauche, et étant dans un pais dont ils ne sçavoient l'assiette, ils commencèrent à s'étonner, mutiner et quasi perdre courage; et aiant failli l'entreprinse de la Charité, où ils s'attendoient passer la Loire, ils tirèrent vers Montargis, pour gagner la Beausse, et se logèrent à Vimori.
M' de Guise qui estoit toujours aux trousses de ceste armée , pour n'avoir au plus que six mille hommes d'infanterie, et environ de dix-huit cens à deux mille chevaux, délibéra d'enlever ce logis aux Reistres , conune il le fit le 30 d'octobre , sur les sept heures du soir, si promptement que, sans avoir ouï parler de lui, il les chargea et les mit en tel effroi, qu'à peine purent -ils se ralUer pour se deffendre, et perdirent cinquante bons hommes, cent valets , trois cens chevaux de leurs chariots et deux attabales, qui sont tambours de cuivre de Vinvention des Turcs, pour la cornette du général, et le duc de Guise y laissa vingt gentilshommes et deux cents soldats.
An. 1587. De là le duc de Bouillon print sa marche vers Châteaulandorr en Gastinois , qu'il print le 3 novembre et pilla. Les Reistres n'estoient satisfaits de si peu de chose, ils demandoient de Targent, lequel ne voiant point, ni le visage du Roi de Navarre, pour lequel ils estoient venus, commencèrent à se mutiner, et à vouloir s*en retourner.
Le Roi estoit à Bonneval, où aiant apprins ces divisions el mutineries de Tannée étrangère, il envoia messire Jean d'Angennes, seigneur de Pougni, cadet de Rambouillet, pour commander à Chartres, au lieu du sieur de Sourdis, duquel ilavoil receu quelque mécontentement. Les habitans ne voulurent recevoir le sieur de Pougni , quelques promesses ou menaces qu'on leur fît, de la part du Roi, croiant que cela estoit fait à dessain, pour tenir les portes de la ville ouvertes aux Reistres, conduits par François d'Angennes, sieur de Montlouet, son frère, qui faisoit profession de la relligion nouvelle, et supplièrent Sa Majesté de ne changer leur gouverneur, duquel ils estoient contents.
Le sieur de Pougni, voiant la résolution des habitans de Chartres, s'en retourna vers le Roi le 12» de novembre; dès le soir duquel jour, le sieur de Sourdis rentra dedans la ville, conune fit aussi le capitaine Sarlabons , avec commission du Roi d*y faire entrer son régiment de gens de pied, et le 14*, la compagnie dudit sieur de Sourdis y fut aussi admise, auquel tems celle de Sarlabons en partit. De mesme, le 21 dudit mois, le sieur de Sagongne entra dedans Chartres, mais pour sa compagnie, elle se logea aux faubourgs, d'où elle s'en alla le 23*? suivant.
Le Roi, durant ce tems, travailloit à désunir les Suisses, dont il devint à bout, les aiant renvoies en leurpaïs, moiennant quarante mille écus qu'il leur fit toucher. Le duc de Guise estoit en attendant retiré à Nemours, d'où il retourna à Montereau, pour se rafraîchir huit ou dix jours , au bout desquels , après avoir renvoie les ducs de Maienne et d'Aumale en leurs gouvernemens , il se rendit àEtampes, le 18 de novembre, jour auquel on fit le service à Chartres, pour le duc de Joieuse tué à Cotras. Le Roi, qui estoit à Beaugenci, pressoit le duc de Guise de partir, sur quoi s'estant mis en campagne , et aiant sceu que l'ennemi estoit au bourg d'Auneau, environ cinq lieues de Chartres, se résolut de les aller surprendre.
Ce bourg a un chasteau assez bien placé, qui a une issue dans An. 1587. le bourg et une dans les champs, dans lequel le comte du Bouchage, frère du feu duc de Joieuse, qui en estoit seigneur, avoit mis un nommé Pierre Cholard, pour le garder. Les chefs des protestants aiant trouvé ce lieu fort commode pour leur armée, se nichèrent dedans et s'amusèrent à faire grande chère. Cholard et sa garnison se tenoient coi dans le château , aiant esté menacés de ces Reistres, qu on les forceroit, s'ils faisoient mine de branler. Ils ne les laissoient néamoins en paix , leur aiant tué quelques soldats, qui s'estoient mis en devoir de forcer la basse-cour, où les habitans du lieu et du voisinage avoient retiré ce qu ils avoient de meilleur.
Le 21 de novembre, M. de Guise partit d'Estampes, sans bagages, pour venir à Dourdan, en intention de recongnoistre la contenance des ennemis, et les charger s'il les trouvoit à «on advantage, audit Anneau, s'estant asseuré du capitaine Cholard, pour le faire entrer secrètement dans le château, aflQn d'y jetter des troupes suffisantes pour le deffendre et y faire sa retraitte , en cas qu'il eût du pire. Se voiant découvert, il recula vers Dourdan, à l'entour duquel il disposa ses troupes, et leur assigna leur rendez -vous en la plaine Beausse, à un orme entre Corberouse et Groslu, qu'on a appelé depuis l'Orme du rendez-vous. Il fut averti cependant que l'ennemi tenoit aux champs trois ou quatre cens chevaux , pour l'aller recevoir. Affin qu'ils ne s'en retournassent pas sans bête vendre, il assit M. de la Châtre, son lieutenant, en embuscade, en certain endroit, proche du heu où ces Reistres ne manquèrent pas de se rendre. Le sieur de la Châtre estant sorti sur eux, les chargea si brusquement, que leur aiant fait prendre la fuite, ils se retirèrent le galop à Aimeau, jusques dans les portes duquel ils furent poursuivis si chaudement, qu'il en demeura de six à sept vingts des plus apparens d'entre eux, sans que le sieur de la Chastre y perdît un seul des siens. Le duc de Guise attendoit toujours que leurs compagnons sortissent, pour avoir part à la mêlée , mais voiant que personne ne branloit, il s'en retourna à Dourdan. Le capitaine Cholard, qui ne désiroit que les talons de ces Reistres, les voiant occupés à enterrer leurs morts, et ne faire mine de vouloir s'en aller, sortit secrettement du chasteau d'Anneau , et s'en alla trouver M. de
An. 1587. Guise à Dourdan, pour Tasseurer qu'il y faisoit bon, et que s'il lui plaisoit de prendre la peine de se transporter sur le lieu, qu il surprendroit sans doute tous les chefs , qui ne pensoient qu'à faire grande chère , et faisoient très-mauvaise garde, promettant de lui donner une entrée si secrète dans le château, que personne ne s'en apercevroit.
M. de Guise ne négligeant cet avis , ne perdit point de tems : il choisit deux miUe arquebuziers de ses régimens, qu il bailla à conduire au capitaine Saint-Paul , et huit cents chevaux qu'il devoit lui-mesme commander. Auparavant que partir, il fit ouïr vespres et exposer le Saint-Sacrement sur l'autel de l'église do Saint-Germain dudit lieu, devant lequel aiant fait ses prières, et recommandé au prieur-curé dudit Dourdan , de le tenir à descouvert, et faire prière sans intermission durant son absence, pour l'heureux succès de ses armes, il partit et arriva à Auneau sans estre apperceu. Cholard receut le capitaine Saint- Paul dans le château, avec ses harquebuziers, et pour les gens de cheval , ils firent alte derrière le bourg, avec le duc de Guise, pour soutenir ceux qui se présenteroient, pour venir au secours. Le 24 dudit mois de novembre, veille de la fête de mainte Catherine, les Reislres qui ne se doubtoient de rien, s'apprétant pour leur départ, avoient chargé leui*s bagages sur leurs chariots , auxquels les chevaux estoient attelés , et déjà la trompette sonnoit le boute-selle , quand le capitaine Saint-Paul fit abattre les ponts du château, et se jetta sur l'ennemi avec tant de résolution et de bonheur, que les aiant rencongnés dans leur logis et gaigné les portes du bourg , qui furent ouvertes au duc de Guise et à sa cavalerie , qui enfila les rues , et, jointe à son infanterie, ils tuèrent plus de deux mille Reistres, et en prindrent plus de quatre à cinq cens de prisonniers, gaignèrent plus de deux mille chevaux, huit cens chariots, bagues et chaisnes d'or, tout leur bagage avec huit cornettes. Fabien, baron d'Onanu, se sauva lui douzième, dès la première charge, à l'endroit d'mi marais, qui est au bas du bourg, auparavant que les portes eussent esté gaignées.
Tout le reste demeura à la miséricorde du victorieux qui , las de tuer, print le reste prisonnier, et toute l'infanterie du duc se veit en une matinée à cheval, riche de butin et de prisonniers. Ce fut un grand malheur pour ces seigneui's estrangers d'avoir
reposé un jour seulement, veu que Ton sceut des prisonniers An. 1587. qu'ils estoient résolus, au partir d' Anneau, de s'en retourner chez eux , à cause qu'ils estoient fort mécontents des princes et -des hug!ienots, qui les avoient fait venir, et des chefs qui les conduisoient, lesquels ne les avoient repus que de belles promesses et d'espérances sans effet. Ils voioient d'ailleurs que le Roi avoit désuni les Suisses d'avec eux, qui leur faisoit appréhender ce qui leur arriva. Ce ne fut assez au duc de Guise d'avoir gaigné ceste première partie , il voulut en gaigner encores une autre, qui fut le champ de bataille, ainsi qu'il l'avoit toujours «ouhaitté , pour ruiner entièrement l'armée de l'ennemi.
Le corps de leur armée estoit néamoins en tel estât que , pour si peu d'asseurance que le roi de Navarre lui eust peu donner, par son arrivée ou autrement, elle eust passé par sur le ventre de celle du duc de Guise , qui n'avoit personne en comparaison. Mais comme ce prince estoit sage et grand capitaine, les voians dans l'effroi, et qu'il n'est que de battre le fer tandis qu'il est chaud, et que dans cet épouvantement auquel ils estoient, il j)ouvoit emporter quelque avantage sur eux, il envoia le baron de Soualcembourg en tête de trente chevaux, battre l'estrade, pour découvrir la contenance de l'ennemi. Pour bien en venir à bout , il se mit dans un petit bois entre Anneau et Aunai, pour attendre ceux qui viendroient au secours. Une cornette qui, au bruit de l'arme, accouroit audit Anneau, s'estant présentée, il la défit sans aucune résistance ne perte des siens , qui ramenèrent chacun son prisonnier, auxquels le désespoir avoit tellement abattu le courage qu'ils ne pensèrent à se deffendre.
Ceste victoire si heureusement gaignée, le duc de Guise commanda au capitaine Saint-Paul que, sitôt que ses soldats auroient partagé le butin, ils l'allassent trouver à Etampes, où il se retira tout d'une traitte avec sa cavalerie, grandement harrassée et affamée , pour avoir esté vingt-deux heures soubs les armes. Il ne fut plutost arrivé à Etampes , qu'il fit chanter le Te Deum en action de grâce d'une si glorieuse victoire. Il envoia en mesme temsvers le Roi, qui estoit à Partenai en Poitou, messire de la Chastre pour lui porter la nouvelle de tout ce qui s'y estoit passé , et lui porter les cornettes qu'on avoit buttinées sur les particuliers. Ledit sieur de la Chastre
An. 1587. passa par Chartres, où il dist à la demoiselle d'Oisonville, de la maison de Billi, seigneur de Prunai-le-Gillon, que les Reistres avoient perdu, en ceste surprinse, six vingt chefs de marque, dont les AUemans eussent voulu avoir rachepté le moindre de six mille escus, et que la fleur de la noblesse d'Allemagne y estoit demeurée avec tous ceux qui avoient conmaandement en l'armée. Cela mit le reste en tel désespoir, qu'ils enterrèrent deux pièces d'artillerie qu'ils avoient, avec leurs boulets, et montèrent sur les chevaux, tant de ladite artillerie que des chariots , et laissant leurs malades et blessés (quelques-uns desquels furent amenés à Chartres, et y moururent, ainsi qu'il appert par leurs épitaphes qui se voient encores en l'église Saint- André ) avec leurs armes et bagages , à la merci des communes qui assommoient tous ceux qu'ils pouvoient attraper, se sauvèrent comme ils purent. Le jour de la saint André suivant, fut chanté en l'église de Chartres le Te Deum , en actions de grâces de ceste défaite, et le 17 du mois de décembre, y en fut encores chanté un, pour la retraitte des Reistres hors de France.
Messire Jean d'Allon ville, chevaUer de Réclainville, lamémoire duquel est en bénédiction au pais, pour les bons services rendus à la religion catholique, au Roi et à la patrie, estoit lors à Chartres, Ueutenant du sieur de Sourdis. Sitôt qu'il eut avis de ceste défaitte et delà fuitte des Reistres, il partit avec sa compagnie et plusieurs volontaires de la ville, et s'en allèrent déterrer les canons et boulets que les ennemis avoient cachés entre Saint-Léger-les-Aubées et Santeuil , et les amenèrent à Chartres. Ces deux pièces estoient chacune de 6,468 livres, et jettaient les boulets de 22 livres. En Tune d'icelles estoit empreint un lion, en l'autre une lionne avec les armes de Danemark. Ledit sieur de Réclainville fit aussi emmener quantité de boulets qui estoient couverts de terre, lesquels le Roi, passant par Chartres, fit mener à Paris.
Il arriva audit Chartres , le dimanche 20 de décembre , sur les deux heures après midi, et descendit à l'église, où il fut receu par M' de Chartres et les chanoines revestus de chappes de soie, et toutes les cloches sonnantes, et une heiu'e après. Sa Majesté vint à vespres, à la fin desquels il fit chanter le Te Deum. On remarqua néamoins, que durant icelui , comme il estoit à
genoux devant Timage de Notre-Dame, il avoit beaucoup d*in- An. 1587. quiétude, et n'eut la patience qu'il fût achevé pour s'en aller du chœur. L'on remarqua encores que le capitaine Cholard, qui croioit avoir quelque récompense, pour avoir servi M' de Guise en ceste occasion , estant allé à Paris , fut adverti par le gouverneur de la fille de M. du Bouchage qui , après le décès de sa fenmie, sœur du duc d*Epernon, s'estoit rendu capuchin, et est mort dans cet ordre , soubs le nom du père Ange de Joieuse, et Tavoit mis capitaine audit Auneau , qu il ne faisoit pas bon pour lui à Paris, etqu il eût à se retirer au plus tôt, ne pouvant avoir fait au Roi un plus insigne déplaisir, que d'avoir admis les gens de M. de Guise dans ledit château, pour faire ce qu'il avoit fait. Par le plus, M. de la Chastre, étant allé trouver Sa Majesté, de la part dudit seigneur de Guise , pour lui porter les nouvelles de ceste défaitte, avec les cornettes et autres pièces, qu'on avoit gagnées sur eux , bien que le Roi lui eût fait raconter plusieurs fois comment le tout s'estoit passé , il ne lui fut fait présent d'aucune chose , bien que la nouvelle le méritât. C'étoient les discours du tems et de ceux qui étoient mal aflectionnés à ce prince, qui en parloient peut-être avec plus de passion que de vérité. Le jour de saint Thomas, 21 décembre, le Roi assista à la grand'messe au chœur de Téglise de Chartres, et à la procession qui se fit par le haut et par le bas d'icelle, et après disner, il alla ouïr vespres aux Capuchins, et le lendemain partit pour Paris, entre cinq ou six heures du matin.
Je n'ai pas voulu interrompre ce discours, affin qu'il fut mieux entendu du lecteur, pour dire que , dès le 27 d'aoust de ceste année, Thomas Griset , qui avoit été élu principal du collège de Chartres après Diogène Fèvre, étant décédé, il y eut assemblée générale de la ville, le 14 de septembre suivant, tenue en la grande salle du manoir épiscopal dudit lieu, pour en élire im autre en sa place. Il fut ordonné en icelle que la maison appelée de Chinche, donnée par messire Jean Pocquet, bourgeois de Chartres , et Michelle Haligre, sa femme, par contrat passé par devant René Amelon, notaire roial à Chartres, le 3 janvier 1572, seroit érigée en collège, lequel seroit appelé le collège roial de Chartres chez Pocquet, la direction duquel appartiendroit à l'évesque de Chartres, ou à ses grands vicaires, conformément à la disposition du droit commun ; que le prin-
An. 1587. cipal seroit ordonné et destitué au désir de l'ordonnance d'Orléans ; qu'icelui principal auroit le revenu affecté à sa prébende, outre ce qui a été donné audit collège par ledit Pocquet; que Tinstitution des régens appartiendroit au principal, lequel leur bailleroit les gages qu'il aviseroit ; qu'il y auroit trois classes, qu'on liroit à la première quelque poëte, historien et Cicéron avec les Elégances de Laurent Valle ; à la seconde, les règles de Despautère, avec les Epistres familières de Cicéron et Térence; à la troisième , le Caton et le Donat ; que les régents se rendroient à leurs classes en robes longues et bonnets ronds, au dernier coup de la cloche ; que tous les enfants de la ville et faubourgs, ensemble du diocèse, y seroient admis, pour y être enseignés gratuitement; qu'il n'y auroit autre pension que celle du principal, laquelle seroit de 24 ou 30 escus, sauf à l'augmenter on diminuer selon les tems; que les repas seroient prins en la sale, et non en chambres particulières; que durant le repas seroient leus par quelqu'un de la première classe, les Proverbes de Salomon ou l'Ecclésiaste ; qu'il seroit prins par chacun an , la somme de 20 sols sur chaque enfant demeurant au collège, pour la réparation d'icelui; que ledit collège seroit visité par chacun an par le sieur évesque ou ses vicaires, les sieurs du Chapitre, de la justice et de la ville appelés , au jour de saint Rémi ou autre jour qui se trouveroit convenable; et furent lesdits statuts signés par messires de Thou , évêque , d'Aubermont , Boucher , Soreau , Charpentier , Goulet, Acarie, du Ru, Compagnon, le Noir et de Pardieu.
Le lendemain, 15 du même mois, M. Nicolas de Baste, natif de Gallardon, fut nommé principal dudit collège, et les statuts susdits furent enregistrés es registres de la Cour, le 16 octobre suivant, avec les lettres patentes du Roi, données le mois de septembre précédent, par lesquelles Sa Majesté concède audit collège, principal, régents eteschoUers, les mêmes privilèges et immunités dont jouit l'Université de Paris.
Le mois de novembre suivant, après la défaite d'Auneau, le reste de l'armée des Reistres étant sur le point de se débander, le piince de Condé, le duc de Bouillon, les seigneurs de Châtillon et de Clairvant, leur répondirent de tout ce qui leur étoit deu, pourveu qu'ils voulussent passer outre. L'espérance du paiement de leur solde les fit retourner à main gauche, et
marcher vers la forest d'Orléans, en une saison très-incom- An. 1587. mode, particulièrement en la Beausse, où les boues sont grandes en hiver. Le Roi qui jugeoit que ceste armée, soit qu elle tînt la campagne, soit qu elle fût jointe aux forces du roi de NavaiTe, n*étoit que pour la ruine de son état, pralica, par le moien des sieurs de Lisle et de Courmont, les colonels, leur promettant que s*ils vouloient rendre leurs drapeaux, et jurer de ne porter les armes en France, sans Fexprès commandement de Sa Majesté, il leur donneroit saufconduit pour se retirer en leur pais. Eux, se voiant en une terre ennemie, éloignés du roi de Navarre, qui étoitenGascongne, maltraittés des François, battus par la ligue, poursuivis par le Roi, abandonnés des Suisses, et dénués d'argent et de commodités, furent bien aises de trouver occasion d'échapper à si bon marché. Ils s'assemblèrent à cet effet à Marsigni, le 20 de décembre, où ils acceptèrent les offres de Sa Majesté, par l'entremise du sieur d'Espemon, de naguères marié à Marguerite de Foix, comtesse de Caudale, qui les fit boire d'autant, et les fit conduire par les sieui*s de Gissac, Maurissure et autres, jusques sur les frontières de Savoie, où le duc leur donna passage par ses terres. La Ugue trouva fort mauvaise la capitulation faite par le Roi avec les Reistres, et les prédicateurs, qui occupoient lors les chaires des Avens, déclamoient contre et disoient hautement que , sans le duc de Guise, l'arche fût tombée entre lés mains des PhiUstins, et l'hérésie eût triomphé de la vraie reUgion. Ce qui picqua si outrement le Roi que, le dernier jour de décembre, il manda au Louvre la Faculté de théologie, à laquelle, en présence de la cour du Parlement, qu'il avoit aussi fait venir, il fit de grandes réprimandes sur la licence intolérable que ceux de ceste faculté prenoient de prêcher contre lui, et s'attachant entre autres au docteur Boucher, curé de Saint-Benoist, l'un des plus séditieux, lui fit plusieurs remontrances, et lui pardonna, à condition de n'y retourner plus, enjoignant à sa cour de Parlement, là présente, que s'il lui ravenoit plus de parler contre lui, et déchirer si indignement son honneur, comme il Tavoit fait, d'en faire telle justice que les autres séditieux comme lui y peussent prendre exemple, pour se contenir en devoir, et leur apprendre à parler de la personne des Rois,
An. 1587. qui portent l'image de Dieu, avec tout honneur et respect. Le Roi qui désiroit remettre, s'il eut peu, la religion catholique en Angleterre, choisit frère Jean Breton, reUgieux des frères Prescheurs de Chartres, docteur en théologie, pour y aller, et tascher par des conférences, les remettre au bon chemin, mais par mauvaise intelligence d'aucuns, ce bon dessain s'en alla en fumée.