CHAPITRE XXIX
Les barricades de Paris, après lesquelles le Roi se retira à Chartres. Les pénitents Vy vinrent trouver avec les députés des Parisiens, auxquels il pardonna; va à Rouen, où il fit publier l'édit de pacification avec les princes; revient à Chartres, où il tâcha d'attraper le S^ de Guise. Etats de Blois; massacre du duc de Guise et du cardinal , son frère; leurs corps brûlés, et leurs cendres jettées au vent.
CE mors n'étoit assez rude pour arrêter les fougues de ce cheval indompté de la Ugue , qui se laissoit plus emporter à sa passion qu'à la raison. Joubert et Miron, médecins de Sa Majesté, lui a voient déclaré que son habitude le rendoit inhabile à la génération. Les hgués craignant par ce moien tomber soubz la domination du roi de Navarre, que la couronne françoise regardoit et que le Roi, à ce qu'on disoit, assistoit soubs main de deniers, pour faire la guerre aux catholiques de Guienne, sommèrent le Roi d'entreprendre à bon escient la guerre contre le Navarrois. Lui ne se sentant assez fort pour résister aux armes de la Ugue, il fut conseillé de s'accomoder au tems et à suivre ce parti, comme plus spécieux et s'en déclarer le chef. Son intention étoit néamoins toute autre
et n'attendoit que l'occasion d'attraper le duc de Guise, qu'il An. 1588. ne pouvoit regarder de bon œil. La mort du prince de Condé, arrivée là-dessus, favorisoit les dessains de la ligue.
Le Roi qui désiroit autant les rompre que traverser ceux des Huguenots, tâcha de parer ce coup: il amassa quelques troupes, soubs la conduite du duc d'Epemon, qu'il avoit gratifié, le il* de janvier dernier, de l'amirauté de France et de lieuteuance eu Normandie, et les envoia en Picardie contre le duc d'Aumale. Le duc de Guise en étant averti , craignant que ces remuemens retournassent à son désavantage, se rendit à Soissons où étoit le cardinal de Bourbon. Le Roi en aiant été averti, dépêcha le président de Bellelièvre, depuis chancelier de France, personnage fort versé aux affaires d'estat, pour lui faire deffense de venir à Paris. Le Duc, pressé par les habitans de ceste capitale de la France, de s'y en aller , préféra à leurs prières plutôt qu'à la deffense du Roi. Il s y rendit , accompagné seulement de huit de ses gentishommes, un lundi 9 mai, sur le midi , et s'en alla descendre en l'hôtel de la Reine-Mère. Le Roi , averti de son arrivée, fut grandement troublé, et se résolut de le faire tuer. Ceux de son conseil l'en empêchèrent, lui représentant la conséquence de l'affaire, qui lui conciUeroit la haine nonseulement de la ligue, mais de tout son roiaume; que la Ugue étant la plus forte , elle s'en remueroit assurément et mettroit sa personne et son état en danger; qu'il valoit mieux agir par les voies de justice, s il désiroit de s'en deffaire, que par une action si précipitée, qui seroit approuvée de peu, et contreditle de beaucoup, qui se plaisoient à reprendre ses actions.
Ces remontrances refroidirent ceste première chaleur , et la Reine-mère aiant mené le duc de Guise au Roi, Sa Majesté lui fit assez froid. Le Duc recongnoissant aux discours du Roi, qu'il n'étoit content de sa venue, s'excusa du mieux qu'il put, et l'heure du disner étant venue, chacun se retira. Après disner, le duc de Guise revint veoir la Reine, qu'il trouva dans son jardin. Le Roi étant survenu, couvroit autant qu'il pouvoit la haine qu'il avoit contre le duc, qui, de son côté aussi, se tenoit sur sa bonne mine.
Sa suitte et ses amis se rendoient à la file dans Paris : le Roi entra en défiance, et commanda au maréchal de Biron, un jeudi 12 mai, de faire entrer les Suisses avec quinze enseignes
An. 1588. françoises dans la ville, et de les loger en divers lieux et quartiers d'icelle. Les artisans pensant ouvrir leurs boutiques, voiant des corps de garde à leurs portes, les referaièreut. Le bruit courut incontinent partout que le Roi les vouloit faire piller et se venger de la ligue. L'on tend les chaînes par les rues, et ceux qui éloient en liberté, coururejit aux armes. Ceux de TUniversité avec les escholiers commencèrent le» premiers. Le sieur de Villequier y fut de la part du Roi pour asseurer le peuple. Il n'en put venir à bout, et fut contraint de se retirer. De trente en trente pas on se barricada, jusques près les sentinelles du Louvre. L'on chargea les Suisses qui pensoient être à leur dernier jour, n'aiant autre deffense que crier bonne France, qui n*empêcha pas qu'il n'en demeurât quelques-uns sur les carreaux. La peur entra jusque dan$ la chambre du Roi, qui ne s'y trouva en asseurance. La Reinemère fut par devers le duc de Guise, le pria de faire retirer les mutinés. Il s'excusa sur le peu de raison qu'il y a en une populasse irritée, qu'il faut laisser passer comme un torrent, qui se perd et se dessèche soi-même, auquel si on veut opposer des digues et chaussées, il les rompt, les renverse et les brise, qu'il falloit laisser passer ceste boutée , et se tenir seulement sur ses gardes.
Le Roi, fort empesché de sa contenance, sur l'avis qu'on le vouloit surprendre dans le Louvre, se résolut de quitter Paris et se retirer: il s'en présenta lors l'occasion. Le sieur de Rambouillet marioit lors un de ses enfants et avoit fait une grande assemblée de ses parents et amis. Le Roi les envoia quérir, et étant venus à son mandement, voiant que le tumulte augmentoit, ils conseillèrent à Sa Majesté de sortir de Paris, et de fait, l'emmenèrent un vendredi 13 mai, sur les trois heures du soir, par la Porte Neuve, et tout d'une traitte, furent coucher audit Rambouillet. Ses serviteurs, les compagnies de ses gardes, les Suisses le suivirent, mais n'aiant pu aller si viste, ils s'arrêtèrent ce soir-là à Trappes. Le Roi étant à Chabot, se retourna vers Paris , auquel il donna sa malédiction, l'accusant de perfidie et de déloiauté, et jura qu'il n'y rentreroit que par une brèche, pour les punir de leur ingratitude et rébellion, après tant d'obligations qu'ils avoient à sa libéraUté. Le samedi 14 dudit mois, il se transporta à Chartres, où il
arriva sur les dix heures du matin, accompagné du duc de Mont- An. 1588. pensier, chancelier de Chi verni, sieurs de Rambouillet et Maintenon, son frère, et peu d'autres qui tâchoient, comme il le dit du depuis, le détourner d'y venir, disant qu il y trouveroit les portes fermées, pour ce que la plupart des habitans tenoient le parti de la ligue. Il recongneut toutefois le contraire de ce qu'on avoit voulu le persuader, aiant été receu par le sieur de Réclain ville , lieutenant du gouverneur, le lieutenant-général au baillage, qui est maire perpétuel de la ville, et tous autres ofiQciers de Sa Majesté, ensemble du peuple, avec toute l'allégresse et submission qu'il pouvoit espérer de ses très-humbles sujets. Il paraissoit fort étonné à sa contenance, et ceux de la ville l'y étoient bien autant , le voiant venu avec si peu de train, ne sachant encores le sujet d'une si promte venue.
Il ne fut plustôt arrivé, qu'il dépécha en Normandie vers le duc d'Epemon, qu'il eût à le venir trouver. En attendant qu'il vînt, il fit faire procession générale, le dimanche 15, en l'église de Saint-Père-ep-Vallée, pour la paix du roiaume, en laquelle les rues furent tendues, et y assistèrent M" de Montpensier, le comte d'Auvergne, le cardinal de Lenoncourt, le chancelier et autres seigneurs. Il envoia aussi vers le cardinal de Bourbon, le convier de le venir trouver, lequel lui manda ne le pouvoir faire, tandis que le duc d'Epemon, que la Ugue tenoitpour motif de la confusion de TEtat, seroit près de lui. Le duc étant venu, le Roi, après quelques conférences qu'il eut avec lui et ses frères, les renvoia, comme s'il eût voulu les tenir éloignés de sa personne , et purger par son absence Tenvie qu'on avoit conçue contre eux et autres favoris. Le 17 mai, le Roi, étant encores à Chartres, écrivit à tous ses lieutenans et gouverneurs de provinces le sujet qui l'avoit fait sortir de Paris, et à toutes les principales villes du roiaume , qu'elles n'eussent à suivre la rébellion de ceste capitale, mais qu'elles demeurassent toujours fermes en l'obéissance qu'elles lui dévoient comme à leur souverain.
Le duc de Guise lui escrivit le même jour ime lettre, plaine d'excuses et de protestations de services. Cela ne contenta pas le Roi, qu'on ne put douter avoir été grandement outré de ceste révolte, .\ussi chacun se mit en peine d'aller au devant de son indignation, pour l'appaiser. L'on fit aller les Capuchins et IV. 10
An. 1588. Pénitents à Chartres, pour appaiser sa cholère. M. le comte du Bouchage, qui s*étoit jette dans Tordre des premiers après le décès de sa femme, portoit la croix, et arrivèrent un jeudi 19 mai, sur les huit heures du soir, et le lendemain le sieur d'Espernon y arriva aussi avec grande compagnie de cavallerie. Le maréchal d'Anville s'y rendit aussi avec quatre-vingts cuirasses, le dimanche 22, et fut trouver le Roi, ainsi quil sortoit de la grande messe à la cathédrale, et touchoit les malades.
Le même jour, un peu auparavant vespres, auxquelles le Roi assista, arrivèrent les députés de Paris, qui lui furent présentés par la Reine-mère. Etant tous à genoux, ils suppUèrent Sa Majesté de pardonner aux habitans de ceste première ville de son roiaume ceste émotion publique à laquelle ils s'étoient laissé emporter, plutôt par faiblesse que par malice, sous l'appréhension qu'on en avoit à leurs vies et à leurs biens ; que s'il lui plaisoit leur faire la grâce de retourner en icelle, il recongnoitroit la sincérité de leui's intentions , et le déplaisir qu'ils avoient de ceste équipée, qu'ils supplioient à Sa Majesté, biffer de sa mémoire, et leur continuer l'honneur de ses bonnes grâces, et lui firent quelques autres requestes : auxquelles il répondit, le 29 mai, qu'il n'y avoit personne que lui qui eût plus agi contre les hérétiques, soit par sesédits, soit par ses armes et qui eût témoigné plus d'affection à la conservation de la religion catholique, et à l'extirpation des sectes contraires; que la deffaite des Reistres procédoit plus du retardement qu'il avoit apporté à leur passage de Loire, que de l'adresse du duc de Guise, auquel on en donnoit toute la gloire; qu'en l'assemblée des Etats, qu'il avoit assignés à Blois, dans le mois d'aoust. Sa Majesté aviseroit à lever les craintes que les catholiques avoient de tomber soubz la domination d'un roi hérétique ; que pour la plainte que les princes et autres de l'Union faisoient contre le duc d'Espernon et son frère , il étoit prince si équitable qu'il leur en feroit raison, préférant l'utilité publique à son contentement; qu'il traiteroit les Parisiens comme enfans, qui avoient failli, et non comme serviteurs qui avoient conspiré contre leur maître, qu'il pourroit punir de leur rébellion; mais que comme Dieu, duquel il représentoit l'image en terre, ne vouloit la mort, mais la conversion du pécheur, il ne désiroit autre chose d'eux, que la repentance de l'avoir
offensé, et non leur ruine; que le reconnaissant pour leur sou* An. 1588. verain et lui obéissant, il leur seroit bon roi.
Sur ce, le duc d'Espernon et la Valette, son frère, désemparèrent la Cour. Le Duc remit entre les mains du Roi le gouvernement de Normandie, quil bailla au prince de Conti, et pour lui, il se retira en son gouvernement d'Angoulême, Saintonge et pais d*Aunis.
La veille et le jour de F Ascension, le Roi assista à tout le service de l'église de Chartres, même à la procession qui se fait tous les ans, à tel jour, en l'église de Saint- Aignan , auparavant la grande messe. M' de Montpensier , le cardinal de Lenoncourt, Tarchevêque de Bourges, les évêques de Lizieux et deChaalons, le chancelier de France, nombre de chevaliers et seigneurs raccompagnèrent, lesquels vinrent tous ouïr la grande messe en la cathédrale, qui y fut célébrée par M"" de Thou , évêque du lieu.
Le dimanche suivant, le sieur de Laverdin vint trouver le Roi, et le lendemain, sur les deux heures après midi. M' de Conti arriva avec bien cent chevaux. Le mardi , dernier mai , le Roi s'en alla à Mantes, en délibération de la faire fortifier, et s'asseurer du Pont-de-F Arche et passage de la Seine , et de là s'en aller à Rouen. Il y fut fort bien receu par le sieur de Carrouges, qui en étoit depuis peu gouverneur , et deshabitans, desquels il fut si satisfait qu'il y demeura jusques après la saint Jean, et y fit l'édit de pacification avec les princes, qui fut vérifié, le 19 juillet, au Parlement dudit lieu, et en celui de Paris, le 21 du même mois, et encores le fit publier, le 26 du mois, à Chartres, à son retour de Rouen.
Comme il arrivoit sur les cinq heures du soir , M. Jean de Gauville, lieutenant-particulier au baillage dudit lieu, conduisant le corps de ville, le fut recevoir à la porte des Epars. Le cocher aiant arresté le carosse en un endroit où il y avoit de Teau et de la boue, ledit de Gauville voulut commencer sa harangue au nom de la ville étant debout, mais le Roi lui aiant dit : à genoux j à genoux! il fut obligé de s'agenouiller dans ce margouiUas, avec tous ses beaux habits: il n'eut pourtant que demi mal, pour ce qu'il faisoît beau sécher. Le Roi entrant dans la ville, comme on en eût tiré tous les canons et artillerie : Voiià qui est bon y dit le Roi, je veux qu'on en fasse
An. 1588. autant à mon cousin de Guise à stni arrivée , voulant, par ces paroles, taxer ceux de Chartres d'être trop affectionnés audit seigneur. Il fut descendre à l'église, où il fut receu par M. d'Aubermont, doien, qui lui présenta Teau bénite et le harangua. Une heure et demie après, la Reine arriva aussi à Chartres, et fut receue en l'église, de la même façon.
Le dimanche, dernier du même mois, Jean-François Mauroiene, évêque de Bresse, nonce du pape, nommé cardinal et légat de France, fit aussi son entrée en ladite église ^ un peu devant vespres, et y fut receu par U«^ de Chartres , les chanoines et habitués étant revêtus de chapes de soie, les orgues et cloches sonnantes , et fut conduit au chœur, où la Reine avoit déjà prins sa place pour ouïr vespres. Il print sa séance dans la chaire de Tévesque, près celle du doien, en laquelle il demeura, tandis que les chantres avec l'orgue chantèrent la prose Inviolata, à la fin de laquelle ledit sieur évêque de Chartres dit Toraison près laigle du chœur, et le Nonce, étant descendu sur la plate-forme , y donna la bénédiction , et après s'en alla saluer la Reine , qui étoit en la première des hautes chaires, près la chaire pontificale de pierre, et se retira chez M. Prévôt, chanoine, chez lequel son logis avoit été marqué. Le Roi arriva au même temps à vespres, et le lendemain , 1*'*' jour d'aoust, la Reine-mère amena avec elle à Chartres, sur les quatre heures après midi, MM. les cardinaux de Bourbon et de Guise, avec le duc de Guise aussi, madame de Guise, leur mère, M. de Nemours, leur frère de mère, le prince de Joinville, fils aîné dudit duc de Guise. Ils furent trouver le Roi à Tévêché, qui les receut avec fort bon visage ; pour le duc de Guise , il fut receu avec tel applaudissement du peuple que le Roi s*en offensa, entendant que les communes de trois ou quatre lieues étoient accourues pour le veoir, et que Ton crioit, lorsqu'il sortoit en public : Vive Guise ! comme à celui qui les avoit délivrés de l'inhumanité des Reistres. Son logis fut marqué près le cloître Saint-Martin, chez la veuve Olive, où le Roi deffendit à ceux de sa maison de lui rendre visite, ni civilités aux autres princes qui étoient venus à son mandement. Plusieurs n'aiant osé y aller de jour, y furent de nuit, et particulièrement les capitaines des quartiers lui furent offrir gardes et secours, 'au cas qu'on eût voulu faire quelqu entreprise
contre lui. Le Duc les remercia de leur bonne volonté, sur la A^n. 1588. croiance qu il avoit que Sa Majesté n'en auroit point de mauvaise pour lui , ne lui en aiant jamais donné le subjet; qu'il estimoit que Sa Majesté avoit tant de sincérité qu'il ne croioit pas qu'elle voulût entreprendre contre lui.
Le Roi néamoins ne laissa de tascher de l'attraper dès le lendemain, 2» jour d'aoust, aiant fait mettre le feu dans une maison joignant le second porche du marché aux chevaux , visà-vis de la porte de Tévéché , en laquelle étoit logé M. d'O , l'un des favoris du Roi. Le guet du clocher neuf sonna, aiant découvert la flamme , commença à sonner et crier au feu , que c'étoit au logis du Roi. Les habitans se doublant que cet incendie étoit à dessain , pour tuer ledit sieur de Guise , dans la confusion de ceux qui couroient pour l'esteindre, et le faire massacrer par les gardes , qui avoient été plantés tout le long de la ceinture du manoir épiscopal, au lieu de courir au feu, prindrent les annes , et passèrent toute la nuit à asseoir des corps de garde , par les carrefours des quartiers , aiant par ce moien retenu plusieurs seigneurs de passer, pour secourir le Roi, qui le leur sceut bien reprocher le lendemain. Mais aiant sceu qu'ils en avoient été empeschés , il recongneut qu'il n'étoit le plus fort, et que ceste occasion lui aiant manqué, il falloit en attendre une plus commode. Cependant ce logis, où avoit été mis le feu, n'aiant été secouru des voisins, qui ne se trouvèrent en assé grand nombre pour l'estaindre, il fut brûlé avec une fille de dix-sept ans, laquelle n'eut assez de courage pour se jetter par les fenêtres, comme avoient fait ses frères.
On donnoit des avis au duc de Guise de beaucoup d'endroits qu'il print garde à lui , et qu'il y avoit des dessains sur sa personne; pas un ne le put émouvoir à se tenir sur ses gardes, ne pouvant se méfier du Roi, ni s'imaginer que Sa Majesté eût mis en oubli les services que son père et lui avoient rendus à la France, mesmement à sa personne, pour lui vouloir du mal. Il fut averti que le sieur de Maintenon estant dans le chœur de l'église de Chartres, où le Roi ouïoit la messe et le duc de Guise aussi, avoit dit à un de ses amis gentilshommes, montrant le duc sortant : « Voilà M. de Guise, qui pense être bien » l'éconcilié avec le Roi , il n'en est pas où il pense , il ne deu meurçra impuni des barricades. » Le gentilhomme, ne vou-
An. 1588. Jant se découvrir, le lui fit dire par M. de Réclainville, gouverneur de Chartres, et qu'un capitaine des gardes du Roi avoit dit à un sien ami : « Voilà le duc de Guise venu bien brave et >» bien accompagné au mandement du Roi, nous n'avons à » présent moien d'exécuter notre entreprise, mais quoiqu'il » tarde, si en mourra-t-il. » Il ne laissa d'aller à l'ordinaire en la maison du Roi, et d'y exercer sa charge de grand-maître, sans qu'on fit semblant de rien.
Le Roi passa encores quelques jours à Chartres , et assista avec les Reines, le jour de l'Assomption Notre-Dame, à la procession et grande messe, à laquelle lui fut présenté l'épervier que le sieur de Maintenon avoit offert à l'offrande , et à l'issue , il toucha les malades , rangés dans le cloître. Le samedi 20, il fit publier par les carrefours de la ville de Chartres , la tenue de ses états à Blois, et qu'on eût à éUre gens de probité pour y assister. Le dimanche 21 dudit mois, le nonce du Pape qui avoit été créé cardinal, receut le bonnet rouge à la fin de la messe, célébrée par M. de Thou , de la main du Roi, en présence de toute la cour. Le 29 , Sa Majesté aiant ouï messe basse, partit de Chartres avec les reines , princes et seigneurs de sa cour, pour aller à Blois, et furent coucher seulement à Bonneval. Quelque temps auparavant que partir, il envoia frère Michel Fourré, religieux profès des Jacobins de Chartres, retourné depuis peu d'Ecosse, où il avoit été confesseur de la reine Marie Stuard, auparavant qu'EUsabeth d'Angleterre l'eût fait mourir, en ambassade à Naples, d'où il retourna à son honneur, aiant géré et négocié avec beaucoup de prudence ce dont Sa Majesté l'avoit chargé.
Quelques jours auparavant partir de Chartres, le Roi manda le sieur de Réclainville, qui en étoit gouverneur, et l'aiant introduit dans son cabinet, auquel il n'y avoit lors avec eux que le sieur de Halde , son premier valet de chambre , il demanda audit sieur de Réclainville, si l'on avoit procédé à Chartres à la nomination d'un député de la noblesse du baillage pour les états de Blois. A quoi ledit seigneur aiant fait response qu'il n'y avoit encores rien de fait, mais qu'à l'air du bureau, le sieur de Mémulon, gentilhomme du Danois, personnage qualifié et de mérite, ou le seigneur Théodore des Ligneris, baron de Courville, pourroit y avoir bonne part, Sa Majesté lui
répartit que l'un ne lautre lui étoient agréables, que le sieur An. 1588. de Mémulon étoit un vieil resveur et opiniastre, quoiqu'il fût un des plus sages et accorts gentilshommes du pais: que le baron de Courville étoit déféré en justice, et n'étoit encores purgé de Tafifaire de Verneuil, il ne vouloit qu'on pensât à lui; mais que son intention étoit qu'on nommât le sieur de Maintenon, quil congnoissoit fort propre pour ceste députation. Le sieur de Réclainville s'étaut excusé d en porter la parole à la noblesse, et pressé par le Roi d'en dire le subjet, lui remonstra que sa conscience et son honneur ne pouvoient lui permettre de donner sa voix , puisque toute la noblesse du pais ne vouloit lui donner la sienne. Le Roi aiant voulu sçavoir pourquoi, et le sieur de Réclainville Taiant supplié de ne le presser de lui dire, enfin Sa Majesté aiant voulu sçavoir le sujet de ce rebut, le dit après beaucoup d'excuses, que c'étoit que ledit sieur de Main tenon étoit couché sur l'état de sa maison, et étoit de son conseil ; qu'il tenoit de sa libéralité plusieurs bénéfices pour ses enfans, que le sieur de Montlouet, son frère, étoit fort avant dans le parti huguenot, où il avoit commandement, qu'en sa considération, ledit sieur de Maintenon retiroitchez lui plusieurs personnes de la religion prétendue réformée, et les assistoit de ses moiens et faveurs ; que de le députer aux Etats, qui dévoient se tenir particulièrement pour la manutention de la religion catholique contrôla nouvelle, il n'y avoit d'appai-ence, n'étant à présumer qu'il se poilât pour les catholiques , puisqu'il supportoit les Huguenots, pour quoi ils ne pouvoient s'assurer de lui, ni faire choix de sa personne, pour être leur député auxdits Etats. Le Roi comme en cholère lui dit qu'il vouloit absolument qu'on l'élût, n'aiant de meilleurs ni de plus fidelles serviteurs que ceux de ceste maison-là, et de celle de Rambouillet, leurs parents et alliés, qui l'avoient toujours bien servi, et qu'on ne manquât à le nommer. Le siem* de Réclainville n'étant content de ce commandement, insista, disant qu'il ne croioit pas qu'on le voulût faire, et que si Sa Majesté avoit le sieur de Mémulon à dégoût, qu'elle trouvât bon qu'on nommât le sieur des Ligneris. Le Roi répartit brusquement qu'il vouloit absolument qu'on élût le sieur de Maintenon, et que si l'on députoit le sieur des Ligneris, il lui feroit coupper la tête, s'il se Irouvoit à Blois : ce qui fit juger que ces Etats n'étoient
An. <588. libres, et que le Roi y avoit beaucoup de personnes à sa dévotion.
Peu de jours après, le Roi partit de Chartres, pour s'en aller à Blois, et commanda, à son départ, qu'on fît jurer et prester le serment suivant l'édit d'union naguères publié. Ensuite de quoi messire François Cboaine, lieutenant-général au baillage de Chartres , fit assigner le Chapitre de la cathédrale dudit lieuy le mercredi 28 dudit moi», pour venir jurer, le vendredi suivant, l'union.
Le 2 d'octobre , le Roi fit l'ouverture des Etats à Blois, par une procession générale, qui se fit de l'église de Saint-Sauveur de Blois, en celle de Notre-Dame-des-Indes, an faubourg de Vienne de la même ville. Le Saint-Sacrement y fut porté par Tarchevesque d'Aix; M«' Claude de Saintes, chartrain, évesque d'Evreux,fit la prédication , Mf*" Regnault de Beaune, archevesque de Bourges, y dit la grand'messe. Le Roi s'y trouva le 16 dudit mois, et y harangua, en présence des reines, des princes, cardinaux, évesques, prélats et dignités, et comme il estoit des mieux disans de son tems, il leur représenta le sujet pourquoi il avoit fait la présente assemblée, qui estoit que ^ combien qu'il ne voulût ressentir de tous les mauvais services qu'on lui avoit rendus depuis son avènement à la couronne, son désir estoit néamoins de maintenir son authorité, qu'on avoit voulu lui retrancher, veoii-e ostor, par tant d'associations faites avec les étrangers , et tant de tumultes et séditions, qu'il lui auroit fallu essuyer pour la conservation de la religion catholique, et extirpation de la nouvelle.
Il ne se put contenir qu'il ne parlast beaucoup contre le duc de Guise, lequel, comme grand-maître, estoit à ses pieds, et bien qu'il ne le nommast par son nom, il faisoit assez entendre par ses paroles et ses gestes , que o'estoit de lui qu'il entendoit parler, le faisant autheur de ces désoi-dres. Le bruit couroit que le duc de Guise eût à se garder. Le sieur de Monthelon , advocal en la Cour, auquel le Roi avoit commis la garde de ses sceaux , qu'il avoit ostés au sieur de Chiverni , et lui avoit commandé de se retirer en sa maison , print la parole après que le Roi eut fini, et témoigna la bonne volonté que le Roi avoit de secourir son peuple, et d'aller au-devant des maux qui se présentoient. XlG^ Regnaud de Beaune, archevesque de Bourges et abbé de
Bonneval et Coulombs, dans ce diocèse, député du clergé, An. 1588. Claude Baufremont , baron de Sencei , et Michel Martel , député du Tiers-Etat, lui rendirent actions de grâces de tant de témoignages de bonne volonté, et Tasseurèrent de Taffection des Ordres pour lesquels ils parloient , à emploier leurs vies et leurs biens pour son service.
Le discours du Roi, auquel on avoit remarqué quelque aigreur, donna sujet à plusieurs d'en parler diversement, et un bruit sourd couroit que le duc de Guise eût à se donner de garde. Le Roi, pour mieux couvrir son jeu, avoit fait ledit seigneur de Guise, son lieutenant-général en toutes ses armées, et lui en avoit fait expédier lettres à Chartres. Le 4 d'aoust, il avoit promis au cardinal, son frère, d'intercéder envers le pape Sixte, pour lui faire donner la légation d'Avignon, et un chapeau pour Farchevesque de Lion, de la maison d'Epinac, qui estoit un des arcs-boutants de la Ligue, et fort affectionné à la maison de Guise. Il envoia le duc de Maienne en Dauphiné, avec une grosse armée. Tout cela n'estoit que pour les leurrer et les entretenir dans la croiance d'estre bien avant dans ses bonnes grâces.
Ce dernier s'eslant arresté à Lion , pour quelques respects particuliers, le sieur de Mandelot, gouverneur de la ville , tomba malade, sur la fin d'octobre, d'une fièvre accompagnée de coliques, gouttes et dissenterie, qui l'emportèrent le 24 du courant. Le duc de Maienne Testant allé visiter, le dimanche 20 précédent, ce seigneur, fort entendu aux affaires de la Ligue , lui dit entre autres discours , que la fin des Estats de Blois ne seroit si paisible que le commencement; que la plaie des barricades de Paris n' estoit encores bien reprise, et qu'il y avoit danger qu'elle saignast longtems , que la prinse du marquisat de Saluées l'avoit ouverte, et que le secours que le duc de Guise espéroit de l'étranger, ne pourroit la fermer, qu'au contraire il y feroit une plus grande escarre, par laquelle il jetteroit tout son sang.
Les députés murmuroient fort de la perte de ce marquisat, qui estoit l'arsenal de France pour l'Italie , duquel le duc de Savoie s'estoit emparé incontinent après que le Roi fût sorti de Paris. On en parloit diversement : les uns en rapportoient la faute sur le Roi, qu'on disoit avoir touché argent du Savoiard;
An. 1588. les autres la rejeltoieiit sur le duc de Guise et la Ligue, qu'on publioit avoir des intelligences secrettes avec le duc. Celui de Guise s'en plaignit au Roi, et lui promit que les Etats estant finis, il emploieroit toutes ses forces et sa vie pour le recouvrement de ce marquisat. Le Roi ne l'écouta seulement pas, et s estant tourné d'un autre costé, fit penser à ceux qui le virent, que Sa Majesté avoit quelque aversion dudit seignem*.
Il ne laissa toutefois d'envoyer le sieur de Pougni vers le Savoiard, pour lui demander la restitution de ceste pièce, et s'en plaignit au Pape , par messire Jean de Vivienne, marquis de Pizani , son ambassadeur à Rome, et lui fit ses excuses , s'il dénonçoit la guerre au duc de Savoie, qui n'avoit pour toute raison que la bienséance, disant l'avoir occupé pour fermer la porte d'Italie à l'hérésie , qui pouvoit aisément s'y glisser du Dauphiné, qui estoit proche, fort infesté de l'opinion nouvelle , et qu'il le tiendroit sous Tauthorité du Roi , auquel il promettoit le rendre.
D'ailleurs on faisoit couiir des bruits qui vindrent jusques aux oreilles du Roi , qu'il y avoit conspiration contre sa personne, de laquelle le duc de Guise estoit le chef. Cela lui échauffa la bile, laquelle, avec la haine qu'il portoit de longue main au duc, le firent résoudre à s'en deffaire, à quelque prix que ce fût. On avertit le duc de Guise de prendre garde à lui, et qu'il y avoit danger pour sa personne, s'il demeuroit davantage aux Etats, qu'on tenoit devoir finir par une sanglante tragédie. Il s'en mocqua , disant qu'il n'en pouvoit rien croire.
Le complot de le tuer avec le cardinal, son frère, fut prins le dimanche devant la saint Thomas, au soupper que leur donna l'archevesque de Lion, et le bniit couroit que ce devoit estre le jour dédié à la mémoii'e de ce saint. Néamoins , le Roi n'en aiant pu trouver la conunodité , l'exécution en fut remise au vendredi 23 suivant, que le Roi, feignant vouloir traitter de quelqu'affaire d'importance, devant les fesles de Noël, qu'il vouloit aller, disoit-il, passer à Cléri, il manda d'un grand matin le duc de Guise et le cardinal, son frère, lesquels estant venus, il fit lever le pont du château, et envoia le sieur de Renof , secrétaire d'Etat, appeler le sieur de Guise, pour pai-ler à lui, lequel levant une tapisserie de l'antichambre du cabinet du Roi, fut percé de coups d'épées et de dagues, par cinq ou
six des quarante-cinq qui y avoient esté apostés pour faire ce An. 1589. beau chef-d'œuvre.
Dès l*heure mesme, le cardinal fut saisi, le cardinal de Bourbon, M"** de Guise et de Nemours, le prince de Join ville, l'archevesque de Lion, le ducd'Elbeuf, M. de Nemours et quelques autres. Le lendemain, veille de Noël, il fit mettre à mort le cardinal de Guise, dans sa chambre, à coups de hallebardes; plus heureux que son frère d'avoir eu tems de penser à sa conscience et de penser à la mort. Sur le soir, leurs corps furent mis en pièces et bruslés dans une salle basse du chasteau, et leurs cendres jettées au vent. Voilà la fin tragique de ces deux princes, qui avoient tant fait parler d'eux, qui montre qu'il fait fort mauvais de se jouer à son maistre. Je n'en parlerai davantage, yaiant quantité d'escrivains qui en ont parlé pour et contre, que les curieux pourront veoir pour se contenter. La nouvelle de ceste exécution fut sceue à Chartres dès le soir, durant la messe de minuit, qu'on vint avertir Pierre Bichot , sieur de Boisbissei, vi-bailli dudit lieu, de monter à cheval avec sa compagnie , pour aller où le Roi hii commanderoit.
Le Roi aiant envoie un manifeste des motifs qui Tavoient porté à ceste extrémité , lequel il fit courir par toutes les villes de France, pour leur faire trouver bonne la violence de ce procédé qu'il n'avoit pu exécuter autrement, et se rendre maistre, ainsi qu'il le disoit, de son roiaume, ainsi qu'il le fut dù*e à la Reine, sa mère, après l'assassinat du duc de Guise, laquelle en print un tel déplaisii*, qu'elle mourut à Blois, le 5 de janvier de Tan suivant, et fut son service fait en TégUse de Chartres , le dimanche 5* et le lundi 6* du mois de febvrier.