CHAPITRE XXX
Trépas de la Reine-Mère. Révolte des villes de France. Chartres reçoit la Ligue et jure V Union, Service pour les seigneurs de Guise. Parlement à Tours. Comte de Soissons au Perche y qu'il maintient en t obéissance du Roi. Prinse de Vendôme et du Grand-Conseil. Guerre déclarée par le Roi à la Ligue. Le duc de Maienne devant Tours est poursuivi par le roi de Navarre dans le Perche. Défaitte du S"^ de Saveuse. Le duc d'Aumale défait devant Senlis. Entreprinse sur Chartres. Tumulte en icelle. Mort du roi Henri III à Saint'Cloud. Un athéiste à Chartres.
An. 1589, Tp E Roi pensoit avoir fait uu grand coup de s'estre dépesché I du duc de Guise, après le meurtre duquel il fut dire à sa ■* ^ mère, qui estoit malade, qu'il estoit maintenant le maistre dans son roiaume. Mais ceste dame, jugeant le mal qui en pourroit arriver, au lieu d'approuver ceste action, en conceut un tel déplaisir que sa maladie aiant empiré là-dessus, elle en seroit décédée audit Blois, le 9 de janvier de la présente année 1589. Aussi ce prince infortuné, désirant seulement contenter sa passion, et ne jugeant de la suitte de l'action qu'il veuoit de faire, trouva sa chutte où il espéroit son rétablissement; car croiant par la mort du duc de Guise et du cardinal, son frère, n'avoir plus d'ennemis, il s'en vit presque autant que de sujets. Tout le corps de la Ligue le print en une telle aversion que la seule proclamation de son nom faisoit horrem*, et sa deffense estoit criminelle. Toutes les bonnes villes de France se détachèrent de son affection et se révoltèrent. Orléans commença la première, sachant que le duc de Maienne, frère des deffunts, estoit en campagne, avec une grosse armée. Les autres suivirent, de sorte qu'en six semaines ou environ, le Roi veid le roiaume de France, si ample et si grand, réduit à Blois, Tours, Angers, Amboise et Beaugenci. De tous les Parlemens
de France, il n'y en eut que deux qui demeurèrent en son An. 158î>. obéissance : Bordeaux et Rennes, et de dix-sept généralités, il n'y en eut que cinq qui le recongneurent. Il ne congneut sa perte que quand il se veid perdu. Il pensoit qu*un morceau de papier, j'entends sa déclaration, qu'il publia à Blois, le 24 décembre 1588, le mettroit à couvert de l'envie et de la haine d'un chacun , mais tant s'en faut , qu'elle alluma plutôt le feu d'une guerre civile, qui ne s'éteignit de longtems.
Si, au lieu de manifeste qu'il fit courir par tout le roiaume, et des articles secrets qu'il envoia au pape par l'évesquedu Mans, il eût eu une armée prête, pour arrêter le cours des rebelles , il eût pu retenir les villes en son obéissance et ses peuples en devoir. Mais n'aiant personne sur pied , ni pour lui, et tous contre , il fut fort facile à ceux de la Ligue de prendre les avantages qu'ils eurent. Il faschoit fort à Sa Majesté de perdre Orléans, où il avoit envoie, dès aussitôt que le duc de Guise fut tué, messire François de Balzac d'Antragues, pour se la conserver, mais le sieur de Boissieu aiant esté plus diligent, s'en estoit déjà emparé pour la Ligue, et ainsi n'y put entrer. Il y renvoia le maréchal d'Aumont, qui avoit épouzé la veuve du sieur de la Bourdaizière , mère de la femme du sieur de Sourdis, gouverneur de Chartres, pour secourir la citadelle qui lenoit encores pour lui contre le bourgeois qui la tenoit fort pressée. Il recommanda aussi audit sieur de Sourdis d'envoier de Chartres des poudres et autres munitions de guerre audit maréchal, et au vi-bailli de les conduire avec sa compagnie. Il le fit nuictamment, veu que les Chartrains, irrités de la mort du duc de Guise , qu'ils tenoient pour leur libérateur, pour avoir deffaitles Reistres, qu'on tenoit devoir venir fondre sur eux et assiéger leur ville, ne l'eussent permis en plein jour. • D'ailleurs, le décret fait parla Sorbonne, le 17 janvier, le lendemain que le Roi eut licencié les députés des États de Blois, conclut, le 4 dudit mois, que tout le peuple du roiaume estoit absous du serment de fidélité qu'il devoit à Henri de Valois, naguères roi de France, le nom duquel on avoit effacé des prières publiques, et qu'il pouvoit prendre les armes contre lui, et lui faire la guerre comme à un tiran qui auroit violé la foi publique à la face des États de son roiaume. Ils ne soupiroient qu'après le duc de Maienne, lequel, à son départ d'Or-
An. 1589. léans, fit sommer Chartres de se ranger du parti de TUnion. On ne put lui faire réponse pour lors , à cause que le gouverneur et officiers d'icelle faisoient intercepter les lettres, qu'ils tenoient secrettes, et avoient cependant envoie en Cour. Le Roi, averti par le sieur de Sourdis et quelques officiers, qu'ils craignoient d'estre prévenus, et n'estre assez forts pour résister à une commune en furie, envoia des garnisons pour mettre dans la ville, pour contenir le bourgeois en devoir. S'estant présentés, les habitans les refusèrent, sur Tespérance qu'ils avoient de recevoir bientôt nouvelles du duc de Maienne, vers lequel ils avoient envoie. On tint assemblée de ville, dès le matin du mesme jour, où se trouvèrent tous ceux qui esloient du conseil, avec plusieurs autres, lesquels résolurent d'obéir au Roi. Ceux qui n'estoient de cet advis , à force de crier, firent remettre l'assemblée après disner, dans la grande salle de Saint-Père, combien que cela n'eût jamais été pratiqué , et y firent trouver grande quantité de peuple.
M^^' de Chartres s y estant aussi rendu , avec les députés du clergé, conclurent d'envoier vers ledit seigneur de Maienne, le prier de ne venir point, quoiqu'il pût s'assurer de leur bonne volonté; les autres, au contraire, vouloient qu'on lui mandât de venir. Le ducs'estant mis en chemin pQur Paris, qui s'estoit déclaré pour VUnion, le sieur de Réclainville, qui avoit parole de la plupart des habitans de Chartres , envoia à Estampes le sieur de Tivemon, son gendre, après lui, pour l'asseurer que la ville estoit à sa dévotion, et que s'il lui plaisoit faire bonne diligence d'y venir, on la lui livreroit.
Le Roi, averti de tout ce qui se passoit, donna ordre au maréchal d'Aumont de se jetter promptement dans Chartres, et de s'y rendre le plus fort. Il l'eût pu faire, s'il eût usé de plus de diligence , mais le duc y aiant déjà envoie de ses gens , le prévint et l'asseura pour lui. Le 22 janvier, fut tenue assemblée de ville, où chacun cria qu'il vouloit estre de l'Union. Le sieur de Sourdis estoit bien empesché à rabattre les clameurs du peuple , et lui remontrer qu'il devoit persister en l'obéissance de Sa Majesté, ce qui ne fut possible de leur persuader. Plusieurs craignant qu'en ceste conjecture il y eût de telles contestations qu'on en deut venir aux mains, avoient caché des armes es maisons voisines de l'Hostel de ville , pour les avoir
prêtes contre ceux qui parleroient pour le Roi, ou feroient mine An. 1589. de branler. Tout s'y passa néamoins sans émotion, les habitans s'estant trouvés les plus forts, lesquels mandèrent au duc de Maienne, qu'il eût à venir le plus tôt qu'il pourroit.
Le 4 febvrier, il y envoia le sieur de Rosne , et lui y arriva le jour devant caresme-prenant, 9 dudit mois. Tandis qu'on délibéroit si on le laisseroit entrer, et qu'on tenoit les portes fermées , quelques-uns lui allèrent ouvrir la porte Morard, par laquelle il fut receu avec tout l'honneur qu'il pouvoit espérer. Le sieur de Sourdis fit tout son possible pour rompre ce coup, mais il ne put estre maistre des habitans, qui n'avoient plus d'aureilles pour lui, ni d'affection pour Sa Majesté, l'aiant entièrement consacrée au duc. Il alla descendre à TégUse de Notre-Dame, où Mp" de Chartres et son clergé l'attendoient dans la nef avec la croix et l'eau bénite. Il refusa ceste déférence, et s'en alla ouïr messe devant l'image de Notre-Dame-la-Blanche , contre le puJpilre, où ledit sieur de Chartres le fut saluer et lui offrir son logis. Il l'en remercia, et voulut aller loger chez la veuve Olive, près Saint-Martin-le-Viandier, où son frère avoit logé la dernière fois qu'il fut à Chartres.
Le Chapitre le fut aussi saluer, et lui fit présenter par messires Guillaume d'Aubermont, doien, Louis Boucher, chantre, Raoul Charpentier, archidiacre de Dimois, et René Percheron, chevecier, le pain et vin de l'église , avec des chemises de la sainte châsse qu'il receut fort civilement.
Le sieur de Sourdis, voiant qu'il n'y avoit plus rien à faire pour lui, se leva le lendemain de grand matin, et fut ouïr la messe en la chapelle des criptes, avec dame Isabelle Babou, son épouse , ne sachant à quoi se résoudre. Il fut sommé de jurer l'Union, ce qu'il ne voulut faire, en aiant esté dissuadé par sadite fenmnie. Ce refus mit tellement en cholère le duc de Maienne, qu'il lui eût fait coupper la tète, sans M. de RéclainviUe, qui intercéda pour lui et obtint de sortir de la ville, et se retirer en sa maison de Joui , près Paloyseau, ou ailleurs, à condition de ne porter les armes contre l'Union pour le Roi. Promesse qu'il ne garda, estant dès l'heure mesme allé trouver le Roi , pour lui faire ses excuses de ce qu'il n'avoit pu conserver Chartres en son obéissance , et lui répondre de tout ce qui s'y estoit passé. Après sa sortie de la ville, le duc fit assembler les
An. 1589. habitans dans rHôtel-de-ville, et leur fit jurer et signer l'Union, autant de force que de gré, et le lendemain il s'en alla à Paris , où estant arrivé le dimanche 12, il fut au Palais, le lendemain 13 mars, où il fit le serment au Parlement, institué par les Seize, de lieutenant - général de l'Etat royal et couronne de France.
Cependant le dimanche 19 de ce mois et le lundi 20, fut célébré un service solennel en l'église de Chartres pour les deffunts cardinal et duc de Guise , tout ainsi qu'on avoit fait pour la Reine mère , le dimanche 5 et lundi 6 du courant. Ce qui fut fait semblablement par toutes les églises de la ville et banlieue, auxquelles se trouva grande affluenco de peuple. Le mesme jour, 20 de ce mois, mourut à Chartres, maistre Guillaume d'Aubermont, doien et chanoine dudit lieu, en la place duquel fut élu M. Louis Boucher, chantre de l'église, qui résigna sa chantrerie à maistre Henri d'Aubermont, neveu du deffunt, qui estoitdéjA pourveu de la prébende et canonicat de son oncle , par sa résignation.
Le Roi estoit lors à Tours , d'où il manda aux conseillers de sa Cour de Parlement de Paris, qu'ils eussent à aller le trouver audit lieu, pour y faire leurs charges, déclarant, par son édit du 23 mars, qu*il y transportoit la justice, leur enjoignant de s'y rendre incontinent et sans délai , à peine de privation de leurs offices, dignités et privilèges. Il en fit autant à la Chambre des Comptes et Cour des Aydes; quelques officiers obéirent, d'autres non. Le sieur de la Guesle, procureur-général, passant par Chartres, fut arrêté prisonnier en chemin par le baron de Courville, qui le mit à rançon.
Le Roi, voiant ses affaires fort décousues et en mauvais estât , envoia le comte de Soissons, qu'il avoit obligé de l'office de grand-maître, au lieu du duc de Guise, dans le pais du Maine et du Perche, pour purger le pais de quantité de compagnies qui y rudoient çà et là. Il rencontra près la Croix-du-Perche le sieur de Falandre, dont il sera parlé plus amplement ci-après, lequel il deffitavec cinq compagnies, tant françoises qu'albanoises, et nettoia la province de gens d'armes, et s*en retourna trouver le Roi à Tours.
Leduc de Maienne aiant fait un tour en Normandie, s'en revint à Paris, où il laissa le duc d'Aumale pour gouverneur.
et s* en alla avec son armée, qui estoit de dix-huit mille hommes An.. 1589. d'infanterie et dix mille chevaux, dans le Vendosmois, où Vendosme lui fut rendu par Bénéhard , gouverneur de la place. Il y trouva le grand Conseil , que le Roi avoit envoyé pour faire le procès aux frères , le cardinal et le duc de Guise, auxquels, par mocquerie, le sieur de Rosne dist qu'ils estoient venus là, pour leur apporter les épices du procès , qui fut tout au rebours , aiant tiré d'eux de grosses sommes pour leur rançon , et marchèrent vers Tours, en intention de surprendre le Roi. Ils Teussent fait sans un meunier qui rencontra Sa Majesté revenant de la chasse, et le pressa de se sauver. Le duc estoit déjà le 8 mai au faubourg Saint-Symphorien , et sans doute , s'il se fût tant soit peu avancé, il leût pris. Le comte de Soissons s'y porta fort généreusement, aiant, avec une pique en main, soutenu près de cinq heures l'efibrt des ennemis , qu'il empescha autant de tems de gaigner les faubourgs.
Le Roi qui avoit eu avis de la marche du duc , avoit envoie vers le Roi de Navarre, dès le mois d'avril, qu'il amenât son armée. Le Navarrois ne manqua de le venir trouver, auquel il bailla Saumur, pour lui servir de passage et d'asseurance , au lieu du Pont-de-Cé, et y entra le 17 dudit mois, et le lendemain déclara la gueiTe à ceux de la Ligue qui refuseroient mettre les armes bas. Sur la fin du mesme mois , il fit un autre édit, par lequel il déclaroit tous les biens meubles et immeubles des ducs de Maienne , des duc et chevallier d' Aumale et de ceux qui demeuroient volontairement es villes de Paris, Tolose, Orléans, Chartres, Amiens, Abbeville, Lion, le Mans et tous autres qui tenoient le parti de la Ligue, acquis et confisqués à son domaine, voulant que les deniers qui proviendroient de la vente d'iceux , fussent emploies aux frais de la guerre. On ne se soucia guères de ces comminations qui ne faisoient peur ni mal; au contraire, ceux de Chartres en aiant sceu la nouvelle, au lieu d'obéir, ils envoièrent leurs députés à ceux d'Orléans et Paris, pour les asseurer de leur assistance en tout ce qui concemoit l'Union, qu'ils avoient signée et jurée, les priant d'un secours réciproque, au cas qu'ils en eussent besoing. Le sieur de Réclainville, que le duc de Maienne avoit établi gouverneur de Chartres, au lieu du sieur de Sourdis, envoia en mesme tems par les bourgades circonvoisines , les sommer de venir-