IV. il
An. 1589. jurer l'Union et la signer, et s'obliger de continuer le paiement des taiUes ordinaires à la recepte dudit Chartres.
Quelques-uns obéirent, les autres non, temporizant pour recongnoistre de quel côté la chance tourneroit, et se tindrent neutres. Ce commencement fut assez bouillant, durant lequel on fit commandement à tous ceux qui faisoient profession de la relligion prétendue réformée, quoiqu'il n'y en eût que fort peu, qu'il eussent à sortir de la ville L'on en mit quelques-uns prisonniers, soubs le seul subçon qu'on avoit qu'ils fussent huguenots couverts, qui y demeurèrent assez longtems, pendant lequel tems leurs biens furent pillés.
Durant que cela se passoit à Chartres , le Roi , qu'il luy faschoit s'estre retirée de son obéissance, faisoit ce qu'il pouvoit pour l'y remettre, et pour ce, il y envoia un archidiacre de Bourges, neveu, disoit-on, autres l'appeloient fils naturel de M' de Bourges, lequel s'estant trop découvert, eut deffense de revenir plus à Chartres, et un autre nommé Michel Mamos, curé de BuUou et naguères de Saint-Michel dudit Chartres, lequel fut envoie par le sieur de Bullou, naguères bailU de Chartres, et y fut arresté le jour du Saint-Sacrement, 1" juin, et constitué prisonnier, ce qu'il eût évité s'il eût fait sa fonction curiale ce jour -là. Le Roi, indigné de ces traitemens à ses envoies, fit donner un arrest à Tours, contre le sieur de Réclain ville, de Tivernon, son gendre, et plusieurs autres habitans de Chartres, par lequel fut dit qu'ils seroient prins et saisis au corps et amenez à la conciergerie de Blois , ouïs et interrogés du procureur général, leurs biens saisis, leui*s offices vacans; et tout cela et rien estoit tout un, et jetter de l'huile dans du feu.
Le Roi, qui se voioit chaudement poursuivi par le duc de Maienne, manda le Roi de Navarre qui estoit à Chinon, et le duc d'Epernon qui estoit à Blois , avec quatre cens chevaux et deux mille hommes d'infanterie, pour le venir trouver ; ce qui ayant esté rapporté au duc de Maienne , et aiant sceu que les trouppes du Roi de Navarre n'estoient guères éloignées des siennes et s'estoient retranchées, il quitta son poste, et fit mettre le feu à deux arches de bois et à toutes les maisons qui estoient à l'entrée du pont de Tours, et fit faire douze lieues tout d'une traitte à son armée , et s'en alla loger au mesme lieu
d'où il estoit parti le jour précédent. Le Roi de Navarre se mit An 1589 à ses trousses, avec le plus de cavallerie qu'il put, pour Tescarmoucher et lui donner des alarmes, mais voiant qu'il ne pouvoit l'attraper, il sejetta dans le Perche-Gouet où il surprint, à diverses fois , Châteaudun, Brou, lUiers et Courville, et le seigneur de Fruncet, qui s' estoit retiré dans le château de Villebon , appartenant au sieur de la Vieuville, gouverneur de Domfront, pour la Ligue, du consentement duquel il lui rendit, lequel il en fit gouverneur soubz lui.
Ce fut une rude épine au pied de ceux de Chartres, d'autant que plusieurs de ceste ville, ou qui en étoient sortis de leur gré, s'y étant habitués, empêchoient qu'il ne vînt ni bois, ni charbon et vivres de ce côté là, retenoient les tailles, maisons, fermes , prenoient prisonniers autant d'habitans qu'ils en pouvoient attraper. Le jeune Bréchainville , qui étoit gouverneur de Brou , lorsque le roi de Navarre le prit et le pilla, se retira à Chartres où il servit beaucoup.
Vers le même tems, qui fut un jeudi 18 mai, dans la semaine de Pentecôte, les sieurs de Châtillon et de Sourdis, qui sui voient le parti du Roi, furent dépeschés pour faire uneentreprinse sur Chartres: ils passèrent Veau à Beaugenci, avec mille ou douze cents chevaux et quelques arquebuziers , lesquels, sur l'avis qu'ils eurent qu'il y avoit des trouppes du duc d'Aimiale qui marchoient pour charger Lorge, qui battoit l'estrade, ils s'avancèrent vers Bonneval, avec vingt gentilshommes, conduits par FouqueroUes, et rencontrèrent le sieur de Réclainville , qui alloit audit Bonneval, avertir les habitans, de tenir leurs portes ouvertes au sieur de Saveuse, fils du sieur des Brosses, gouverneur d'Amiens, et de Faucerville, qui y dévoient arriver. Ces deux jeunes gentilshonMnes menoient avec eux trois cents maîtres des mieux armés qu'il étoit possible de veoir, et tout boillants de combattre, avec soixante harquebuziers à cheval et à pié. Etant venus à Chartres, ils ne voulurent entrer dans la ville, résolus d'aller loger à Châteaudun, et de là tirer la part où seroit le duc de Maienne. Les eschevins de Chartres leur firent présent d'un poinçon de vin blanc, de vivres et d'avoine pour leurs cGevaux. Aiant eu avis que Châteaudun avoit été surprins la nuit précédente par Lorge, qui l'avoit pétardé, ils logèrent à Thivars et à Ver, attendant nouvelles de leurs coureurs.
An. 1589. L'ennemi aiant sceuparses espions la marche de ces troupes, il vint au devant d'icelles, près du village de Luplanté, et dit-on que le roi de Navarre y étoit en personne. Réclainville voulut les recongnoître, et s'étant approché de trop près, il fut chargé avec cinq ou six des siens qui y demeurèrent, tellement que voiant qu'il y faisoit trop chaud pour lui, il se retira au grand galop, et donna Talarme auxdits de Saveuse et de Faucerville qui le suivoient. Etant déjà avancés, ils apperceurent Tennemi vers le village de Vitrai, à côté du chemin de Bonneval. Saveuze, désirant combattre, délibém de le charger contre Tavis de Faucerville et des autres capitaines, qui voioient la partie mal faite de quatre cents honunes contre mille ou douze cents, et de vieux routiers contre de jeunes apprenttfs sans aucune expérience. Je trouve néamoins par certains Mémoires, que Châtillon n'avoit que deux cents chevaux , et cinq cents harquebuziers à cheval, qui lui furent inutiles, hormis cinquante des gardes du roi de Navarre, qui firent bien leur devoir.
Ce néamoins, Saveuse remporta, il jelta ses harquebuziers devant, dispersa ses troupes de lanciers en haie, et sans débander, il s en alla au pas. Châtillon aiant fait halte, planta son infanterie, et fit deux gros de sa cavallerie, aiant à sa gauche Charbonnière et Harambure , avec leurs compagnie» de chevaux légers , puis prit la charge, où Saveuze, trop inconsidérément quoique bravement, accourut au galop de trente pas. Ses harquebuziers à cheval aiant fait leur salve d'assez près, l'infanterie de Châtillon les receut, et après la première déchargé de leurs harquebuses, il se fourra dans la cavalerie, venue à la charge, tuant les chevaux à coups d'épées, sansperte que de trois soldats.
Saveuze, qui d'abord avoit la tête tournée contre les chevaux légers prit sur la droite, chargeant Châtillon de telle furie que les premiers rangs furent ouverts, lui choqué et porté par terre, avec huit ou dix gentilshommes, dont n'y en eut que deux ou trois légèrement blessés et vingt ou vingt-cinq de leurs chevaux tués. Châtillon et les siens s'étant relevés combattirent courageusement à pié. Sur cela Harambure et Fouqueroles chargèrent si rudement Saveuze et les siens qu'ils les renversèrent et rompirent, en sorte qu'ils n'eurent moien de se rallier, mais étant mis à vau de route il en demeura quatre-vingt ou cent
sur le champ. Il y en eut beaucoup plus de tués à la suite qu au An. 1589 coQibat. Ceux du parti du Roi disoient soixante avec tous les harquebuziers.
Deux cornettes furent perdues et quarante gentilshommes pris, entr'autres ledit de Saveuze, lequel aiant été conduit à Baugenci, il fut blessé entrant dans la ville, sans qu'on aie pu sravoir par qui ni comment. Tout aussitôt il écrivit au sieur de Réclainville de lui envoyer un chirurgien de Chartres pour le penser. Il lui envoia le nommé Jean Ha, homme assez expérimenté en son art, mais soubçonné d'être de la nouvelle religion, qu'on crut lui avoir avancé ses jours, pour complaire au roi de Navarre. Ce que lui aiant été reproché par un nommé Riverain, tamieur, ils vindrent des paroUes aux mains et Riverain aiant frappé ledit Ha, il mourut de ce coup. Le corps dudit de Saveuie fut mené à Chartres le 28 mai et fut receu à la poi-te des Épars par Mp" de Thou, le Chapitre et tout le clergé de la ville, exempt et non exempt, et porté en Téglise cathédrale, où lui fut fait un service solennel, d'où il fut conduit aux Cordeliers , où il fut enterré dans le chœur, au bout des chaires, vers l'autel devant la porte de la sacristie. Quand au sieur de Faucerville, il mourut de ses plaies à Bonneval et fut apporté pour être aussi enterré audit lieu.
Les blessés de la part du sieur de Saveuze furent menés audit Chartres, où aiant été guéris ils s'en allèrent, au nombre de deux cent cinquante maîtres , trouver messire de Maieime , qui étoit vers Alençon.
Le jour de ceste défaite, il y eut un si grand tonnerre, que de mémoire d'homme n'en a été ouï un pareil. Il tomba sur l'horloge de l'église de Chartres et endommagea fort la couverture, quoiqu'elle soit de pierre. Il fut suivi d'une telle abondance d'eau, qu'il sembloit qu'il dût arriver un autre déluge ; ce qui servit beaucoup à sauver le bagage des troupes du sieur de Saveuze , lesquelles pendant ce tems eurent le loisir de se mettre à sauveté.
Au même tems, le roi de Navarre, qui étoit à Baugenci, aiant receu la nouvelle de la défaite de messire d'Aumale devant SenUs, et après s'être reposé trois jours, alla à Châteaudun et logea son armée à Cloie, Fréteval, vers Bonneval et autres endroits, attendant le chemin que prendroit le duc de
An. 1589. Maienne. Le duc, sachant la défaitte de son frère par messire de Longueville, après «être asseuré de Laval ^ du Mans, de Belesme et Verneuil, s achemina en diligence à Paris. Il print sa marche par BrezoUes, Dreux et Houdanc, de quoi le roi de Navarre ne fut marri, pour ce que, si le duc eût tourné tête vers lui, il eût été contraint de quitter Châteaudun et se retirer, pour n'avoir trouppes suffisantes pour le combattre.
Durant ces entrefaites , ceux de Chartres étoient en grande appréhension pour les bruits qui couroient' que le Roi avoil intelligence dans leur ville. Il pouvoit en être quelque chose , veu que les sieurs de Châtillon, de Sourdis disoient hautement que la rencontre du sieur de Saveuze leur avoit fait perdre Toccasion de Chartres , où quelques habitans avoient promis les faire entrer. Le Roi à la vérité faisoit ce qu'il pouvoit pour la recouvrer et y ayant envoie, comme nous l'avons dit, un certain archidiacre de Bourges , pour faire des practiques, et de mesmes, un autre nommé Michel Manus, naguères curé de Saint-Michel à Chartres et lors de Bullou.
Il couroit encores un bruit qu'on vouloit faire entrer l'ennemi par les caves de Saint-Jean-en-Vallée, qui étoit encore^ sur pié, fors et excepté la couverture de Téglise, qui étoit à bas et rumée, et disoit-on que lesdites caves passoient par soubz les fossés et se rendoient dans la ville. Quelques reUgieux d'icelle furent mis prisonniers sur ce bruit, lesquels n'aiant été trouvés chargés d'aucune chose furent renvoies quittes et absoûls. La fuitte toutefois de frère Guillaume des Champs augmenta ce soubçon , s'étant retiré à Villebon avec autres bannis et réfugiés de la ville, à laquelle il fit du bien du mal et à ses confrères, jusques à ce que ce château fut reprins.
Le 2* jour de juin, le sieur de MaroUes, maréchal de camp de l'armée du roi de Navarre, aiant sceu que le sieur de Vaupillon , fils du sieur de Chantemesle, de la maison d'Illiers, avec le sieur de Falandre et deux de leui's compagnies de chevaux légers, étoient logés au faubourg de la porte des Epars de Chartres, d'où ils espéroient le lendemain entrer dans la ville, suivant le mandement du duc de Maienne, qui envoioit ledit Falandre pour être lieutenant du gouverneur, et faisoient mauvaise garde, entrepriut d'enlever leurs logis : pour ce faire, il print une partie des gens du roi de Navarre, le sieur de la Bou-
laie et autres compagnies avec quatre cens harquebuziers à An. 1589. cheval, et partit de Bonneval, pour exécuter son dessain. Il arriva sur la diane et donna si à propos sur lesdites compagnies que les deux capitaines furent prins au lit, quelques-uns de leurs soldats tués et la plupart prins prisonniers avec quarante chevaux. Vaupillon fut renvoie sur sa foi au sieur de Chantemesle, son père, par la prière du sieur d'Entragues, la fille duquel il avoit ôpouzée.
Falandre fut retenu prisonnier et en danger de perdre la vie, pour avoir faucé sa foi au Roi, duquel il avoit touché de l'argent. Chacun parloit diversement de sa prise, les uns disant haultement qu il avoit été vendu par ledit Vaupillon qui étoit du parti du Roi. D'autres en donnoient le tort au sieur de Réclain ville, qui, fâché de ce qu'on le lui avoit baillé pour lieutenant, au préjudice du sieur de Tivemon son gendre, avoit empêché qu'on tirât sur les ennemis, encores qu'on les veit dans le faubourg, où ils tuèrent plusieurs gens de bien et brûlèrent une maison.
On commençoit aussi à entrer en défiance dudit sieur de Réclainville, voiant qu'il avoit relâché plusieurs prisonniers par faveur et amis , sans aucune congnoissance de cause, de quoi un certain maréchal murmurant et ledit seigneur lui aiant donné un soufflet, il cuida arriver de la sédition. Tout cela petit à petit décréditoit le sieur de Réclainville parmi les habitans, qui ne veulent être gourmandes, mais plutôt chéris. El, comme en une querelle publique, on ne cèle que ce qu'on ne sçait |.as, il lui fut reproché que, combien qu'il n'eût garni la ville d'un seul cavalier qui valût, il n'avoit voulu recevoir ledit sieur de Falandre, brave capitaine, pour lieutenant, qui lui eût été un grand support et advantage pour son fils et pour lui qui eussent appris de lui à faire la guerre, à quoi ils étoient tout neufs.
Tandis que cela se passoit à Chartres, le Roi, piqué de ce (lu'il ne pouvoit la recouvrer et que ceux qui suivoient son parti, n'y étoient bien venus, fit donner, comme nous avons vu, le 20 juillet, un arrêt par le Parlement de Tours contre lesdits sieiu-sde Réclainville, de Tivernon et autres habilans de Chartres, par lequel il fut dit qu'ils seroient pris et saisis au corps et menés prisonniers en la conciergerie du Palais, pour être ouïs
An. 1589. et interrogés sur les informations, faites contre eux à la requête du procureur général, et répondre à ses conclusions, et où appréhendés ne pourroient être, ils seroient ajournés à trois briefs jours, leurs biens saisis et annotés, leurs bénéfices, états et offices déclarés vacans et impétrables ; et permis audit procureur général d^informer plus amplement.
Cela servoit plutôt de paille pour allumer le feu de la rébellion dans Tesprit des ligués, mal affectionnés au service de leur souverain. On trouva cependant moien de tirer des mains des ennemis ledit sieur de Falandre en paiant sa rançon, lequel aiant été fait gouverneur de Dreux , il la deffendit vaillamment contre le roi de Navarre, lequel, étant de retour d'un voiage qu'il avoit fait à Tours, vers le roi de France, fit attaquer Brou en plain jour par ses régimens qui le forcèrent et pillèrent, d'où il s'en alla loger à Illiers, où il fit quelque séjour, défit Mélétière, qui vouloit lui enlever quelques logemens.
Au partir, traversante Beausse, il fut loger àCourmenville et le lendemain à Artenai, d'où il envoia le sieur de Châtillon investir Gergereau, du côté de la forêt d'Orléans, qu'il prit. Etampes fut aussi forcé, où Saint-Germain, qui avoit autrefois été page du Roi et que le duc de Maienne avoit envoie, eut la tête tranchée par connnandemeat de Sa Majesté, et le procureur du Roi fut pendu. Sa Majesté étant encores audit lieu, recongnoissant que Chartres lui étoit une pièce de conséquence pour tenir en bride Paris, Orléans, Rouen et le Mans, il l'envoia sommer de se rendre. On ne lui fit aucune réponse et s'attendoit-on que bientôt on le viendroit l'assiéger. Toutesfois, étant venu nouvel avis au Navarrois que, le l*"' de juillet, le régiment de Villemin étoit logé aux environs de Noisi, proche Saint-Germain-en-Laie, il partit d'Efcampes, pour l'allei' charger et fut tout d'une traitte jusques à Saint-Cloud; il arriva deux heures trop tard parce que Villemin avoit déjà passé la rivière et fut veu en bataille au delà de la Seine.
Geste cavalcade du Navarrois diminua l'appréhension des Ohartrains d'un siège, sur laquelle, trois semaines auparavant, on leur avoit envoie des compagnies d'infanterie, soubs la couduitte du chevalier Picard, des sieur d'Auvillier, de Cespan et d'autres, qui eurent leurs quartiers aux faubourgs des portes de Guillaume et Morard, où ils commirent de grandes inso-
lences et y tuèrent deux habitans. Le duc de Maienne avoit An. 1589. beau écrire qu'on les laissât entrer, ce que le bourgeois ne voulut permettre, disant qu'ils se garderoient bien eux-mêmes, et que, s'ils étoient contraints se rendre au Roi, ils aimoient mieux le faire de bonne grâce et de leur gré, qu'y être obligés par des garnisons, lesquelles n'aiant que leur intérêt en veue, ils les vendroient à la première sommation et les pilleroient les premiers, conune avoient fait celles du comte Martinengue; joint que Tinsolence des soldats du parti de la Ligue étoit aussi haute que celle des roiaux, et partant qu'ils ne les recevroient point.
Au même tems, le pape Sixte V, qui n'avoit pu être adouci par Tévêque du Mans, de la maison de Rambouillet, que le Roi avoit dépêché vers Sa Sainteté, avec mémoires fort amples, pour Texcuser des meurtres du cardinal de Guise et du duc son frère, excommunia publiquement Henri III et envoia sa bulle par toutes les villes de France, pour y être publiée et, au cas qu elle ne pût Têtre , ordonnoit qu'elle fût afBchée à Meaux , Chartres, Orléans, le Mans et Agen.
Le Roi étoit encores à Etampes, quand ceste bulle fut apportée à Chartres. M«'de Thou, évêques du lieu, personnage sage et avisé, eût bien voulu que ces lettres-là eussent été adressées ailleurs; ne voulant pescher qu'avec conseil et procéder meurement en une afEaire si épineuse que celle-ci, il assembla son clergé, craignant d'un côté désobéir au Pape, chef souverain de l'église, et d'offenser le Roi, souverain de son État, lequel, aiant la force en main, pouvoit s'en ressentir, soit contre la ville, soit contre lui, et fut résolu que le porteur desdites bulles prendroit, si bon lui sembloit, deux notaires apostoUques, pour lui donner acte, de ce qu'il l'auroit lui-même affichée, sans que le clergé s'en meslât. Elle ne fut néamoins affichée pour lors, sur l'avis qu'on eut que le duc de Maienne envoioit le sieur de la Chastre à Chartres, réservant de la faire publier à sa venue; comme il fut fait, ce seigneur l'aiant luimême fait afficher aux portes de la cathédrale le dimanche d'après son arrivée, audit Chartres, qui fut un 5 juillet, au retour de la procession de Saint-André.
La venue de ce seigneur asseura le bourgeois et nettoia la ville de ceux qui pouvoient lui nuire, car, s'il y avoit des en-
An. 1589. nemis découverts au dehors, il y en avoit de cachés au dedans, lesquels on lui nomma. Il ne fit semblant de rien, tandis qu'il fut sur le lieu, mais, un 15 de juillet, étant sur le point de partir, il feit trousser dans son carrosse messire Nicolas Goulu , procureur du Roi , Pierre le Maire qui faisoit profession de la nouvelle opinion et quelques autres qu'il mena à Paris. Ce même jour, le chevalier Picard et ses compagnies délogèrent de Chartres et s'en allèrent. Plusieurs s'étoient durant ce temslà réfugiés à Chartres : le sieur de Bréchain ville , capitaine de chevaux légers, le capitaine deCespan, le chevalier Picard et Vaudargent son frère avec leurs régimens d'infanterie, le capitaine Cholard, qui commandoit dans Auneau, le capitaine Jacques, gouverneur de Dourdan, et autres. Le sieur de la Patrière s'y retira aussi après la reddition de Falaise où il étoit.
Ils faisoient souvent des saillies sur les ennemis sur lesquds ils attrapoient toujours quelque prisonnier. Le sieur de Bréchainville couroit jusques aux portes de Bonneval ( où le sieur de Sourdis étoit gouverneur, depuis qu'il sortit de Chartres), Châteaudun et Favières, où il print un vieil huguenot, nommé Boisguérin, dont il tira grosse rançon. La ville ne trouvoit bon ce procédé, veu que par icelui, il s'acquéroit autant d'ennemis, qui faisoient pareille guerre aux habitans de Chartres, desquels ils n'avoient aucune merci. Ils le témoignèrent à l'endroit de maistre Guillaume de Baigneaux , abbé de Saint-Cheron-lez- Chartres, qu'ils tuèrent avec un capuchin, retournant d'Orléans, et d'un autre nommé Michel Prévôt, bourgeois dudit Chartres. Ce qui irrita tellement les habitans, qu'ils ne donnoient plus de quartier à ceux qui tenoient pour le Roi, comme ils le firent expérimenter au capitaine Saint-Jean , qu'ils tuèrent à la porte, comme on l'emmenoit prisonnier dans la ville.
Cependant le roi de Navarre s'étoit retiré à Châtres, dès le 2 juillet, où il demeura quatre jours. Au partir, il alla à Saint- Clair, à Versailles. Le roi de France étoit à Villepreux, d'où il envoia sommer Poissi, en attendant qu'on amèneroit le canon d'Etampes. Ceux de dedans firent reffus de se rendre, mais, voiant le canon, se sauva qui peut, tellement que la ville, étant prise , fut pillée el quelques mutins pendus.
Le Roi, aiant receu deux mil Suisses et autant de Lansquenets avec quinze cens chevaux, fit reveue de son armée, qui
éloit de trente-cinq mille d'infanterie, tant françois qu'étran- An. 1589. gers, et cinq mille chevaux, avec beaucoup de princes et seigneurs, et s'en alla camper à Saint-Cloud. Il ne pouvoit effacer de sa mémoire la journée des Barricades, non plus que le roi de Navarre, celle de la Saint-Barthélemi. Pour s'en venger, il fut résolu d'assiéger ceste grande ville, croiant que de son abbaissement dépendoit celui de toutes les villes de France. Tandis que le roi de Navarre venoit de poser le siège et se mettre en bataille devant Paris, un jeune Jacobin de quelques vingt-trois ans, natif de Sorbonne au diocèse de Sens, et nommé Jacques Clément, vint trouver le Roi un mardi 1*' d'aoust, auquel aiant présenté un paquet de lettres, il lui donna un coup de couteau dans le petit ventre, dont il mourut le lendemain , avec toutes les marques d'un bon chrétien. Pour ce meurtrier, il fut halebardé par les gardes et tiré à quatre chevaux et brûlé, et ses cendres jettées dans la Seine.
Ce prince avoit force affection pour l'église de Chartres et de Tamour pour la ville, laquelle il vouloit faire croître et augmenter, si ce coup de couteau n'eût couppé la trame de ses jours, pour y faire la pluspart de sa résidence. Plusieurs, particulièrement haineux , interprétoient ses apparentes dévotions à hypocrisie, que ceux qui approchoient de plus près de sa personne, asseuroient être parties d'une sincère piété. Je n'en fais aucun jugement, le laissant à Dieu, qui seul congnoit les cœurs des hommes et n'appartient qu'à lui juger de leur intérieur.
Pour terminer ce chapitre, j'ajouterai un exemple des jugemens de Dieu, qui arriva à Chartres, sur la fin de juillet, pour faire veoir que l'hérésie dégénère facilement en athéisme. Quelque tems auparavant, le Roi aiant deffendu aux huguenots l'exercice libre de leur religion et enjoint à eux de vuider du roiaume, certain quidam s' étant présenté à la porte de la ville et interrogé par les gardes qui il estoit et où il alloit, répondit franchement qu'il suivoit la nouvelle religion, l'exercice de laquelle lui étant prohibé, il cherchoit un lieu, où il pût vivre en liberté de conscience. Sur ceste réponse, il fat conduit chez le sieur de Réclain ville, gouverneur, devant lequel aiant fait la même déclaration , il le fit enfermer dans un cachot de la tour, duquel il pouvoit veoir les autres prisonniers, qui étoient
An. 1589. en une geôle et parler avec eux. Il ne cessoit de prescher et de vomir des blasphèmes, si exécrables contre le saint sacrement de lautel et le saint sacrifice de la messe et autres sacremens de Téglise, que ceux qui Toioient en demeuroient grandement scandalizés.
Il demandoit incessanmient du papier et de l'ancre, pour écrire contre iceux. Quelques curieux étoient d'avis qu'on le contentât, pour reconnoître quelle étoit sa doctrine , d'autres crioient qu'on le brûlât. Le sieur de Réclainville ne fut de l'opinion de Tun ni de l'autre, aiant remarqué en lui quelque trait de folie , mais le laissa tramper dans ce cachot, près de deux ans, où il étoit bien nourri et entretenu, sans en sçaveoir aucun gré. Quelques personnes de doctrine et de piété le visitoient souvent, pour juger de sa suffisance et s'il étoit capable d'instruire ou d'être instruit: l'aiant reconneu ignorant, sans entendement ni jugement et présomptueux à merveilles, ils l'interrogèrent du mystère de la Trinité qu'il nia, disant qu'il ne congnoissoit autre Dieu que Bemapré, qui étoit beaucoup plus grand et puissant que le Père, le Fils et le Saint-Esprit et qu'il ne croioit autre Dieu que celui-là. En ceste rêverie, il tomba en une langueur de corps, accompagnée de poux et vermine, qui le rendirent si puant et infect, qu'on ne pouvoit approcher de lui. On fit tout ce que l'on put pour le réduire à la vraie religion et recevoir à tout le moins le sacrement de pénitence. Ce qu'il refusa et mourut en beste, comme il avoit vescu. Aussi lui donna-t-on une sépulture semblable, aiant été traîné à la veoirie comme les brutes mortes et inunondices de la ville.