CHAPITRE XXXI
JHenri II, roi de Navarre, recongneu roi de France, dit Henri IV. Charles, cardinal de Bourbon, déclaré Roi par la Ligue, Henri va en Normandie, Bataille d^ Arques. Tumulte à Chartres. Le Gouverneur emprisonné. Maire de la ville créé; Le sieur de la Bourdaisière, pourveu du gouvernement de Chartres. Villehon et Illiers pris par ceux de Chartres. Le sieur de Brehainville tué. Le Roi devant Paris. Le Roi va -en Beausse, prend Vendôme et le Mans et plusieurs villes. Siège de Dreux. Légat en France. Bataille €lvri. Mort du cardinal de Bourbon. Siège de Paris.
SITOT que le roi Henri III eutNles yeux clos, les princes et An. 1589. seigneurs qui étoient près de lui, aiant pris le serment du roi de Navarre de conserver la religion catholique, apostolique et romaine, sans rien changer ni innover en la discipline et doctrine dlcelle, et autres précautions, le reconguurent pour Roi et le saluèrent roi de France, conune prince plus proche et habille à succéder à la couronne, quoiqu'il en fût au 22* degré de parenté du défunt et Tappela-t-on Henri IV. Le sieur de Chivemi, chancelier de France, qui étoit lors en sa maison d'Eclimont, donna le premier avis à la ville de Chartres de cet assassinat du Roi, qui donna sujet de parler pour et contre.
Ceux de Paris voiant assis sur le trône des Lis celui qu'ils ne regardoient que comme la comète de leui* malheur et Tobjet de leur haine, pour le contrecarrer, déclarèrent roi de France Charles, cardinal de Bourbon, étant prisonnier à Chinon, et firent battre monnoie à son coin avec ceste inscription à rentour : CAROLUS X D. G. FRANC. REX. Le duc de Maienne, qui jugeoit que le prince captif, prêtre, âgé, duquel la France ne pouvoit espérer secours ni enfans pour tenir le sceptre gaulois, ni s'opposer aux armes du roi de Navarre, son neveu,
An. 1589. prince généreux et vaillant, qui avoit dès le berceau été oint aux exercices de Mars et auquel la couronne de France ne pouvoit fuir, si la religion ne l'empéchoit, prit ce dernier prétexte pour se déclarer contre lui, et la qualité de lieutenant-général de l'Etat et couronne de France, qui lui avoit été déférée par le conseil de l'Union, établi à Paris par édit du 5 aoust.
Henri IV, considérant que les esprits des hommes sont vacillans et se plaisent au changement et à contredire, pour ôter tout sujet aux ligués de se servir du nom de Charles, son oncle, et former un parti , le fit transporter de Chinon à Fontenai-le- Comte, où il dévida bientôt la fusée de ses jours, et ce faisant laissa au Roi la couronne de France libre et sans compétiteur.
Cependant notre Henri IV fit une revue en Normandie pour s'asseurer de quelques places et recevoir le secours qu'il attendoit d'Angleterre et d'Hollande. En y allant, il prit Mulanc, Gisors et autres petites villes avec le Pont-de-l' Arche et Dieppe, en la dernière desquelles s étant quelque peu rafreschi, il se saisit de Neuchâtel et d'Eu et de quelques passages qui pouvoient traverser ses dessains et retarder son armée.
Le duc de Maienne, aiant eu avis de la marche du Roi, pensa le prévenir, et avec mie armée de quarante mille honunes, se jetta en campagne, cherchant occasion de le combattre. Le Roi, jugeant ses forces inégales, manda tout aussitôt les sieurs de Longueville et d*Aumont qui étoient avec chacun une armée en Picardie et Champagne, lesquels s' étant joints avec le Roi, donnèrent la bataille au duc à Arques, en laquelle le Roi demeura victorieux. Ce fut dans le mois de septembre que ceste bataille fut donnée, auquel le sieur de la Motte-Ferrand vint à Chartres avec sa compagnie, qu'il y laissa et s'en alla en sa maison au pais du Maine avec peu de gens avec lui. Il fut rencontré par les roiaux, qui le prindrent et le menèrent à Tours, où il eut la tête tranchée.
Le sieur de Tivemon, se voiant renforcé de ceste compagnie, s'en alla à Villebon, pensant surprendre les réfugiés de Chartres qui étoient dedans et faisoient beaucoup de mal à leurs compatriotes. L'effet ne suivit son dessain, aiant été battu et aiant perdu des siens, entre autres un nonmaé Everard. Ti vernon, pour couvrir sa perte et ne s'en venir à vuide, s'alla présenter devant la ChoUetière, qui appartenoit au sieur de Hallot
de Lestourville, qu'il y prit : celui fut peine et dépense perdue, An. 1589, pour ce que ledit de Létourville, aiant quitté le parti du Roi pour prendre celui de la Ligue , fut mis en liberté. Sa relâche fâcha fort ceux de Chartres qui s attendoient de venger sur lui toutes les injures et déplaisirs qu'ils en avoient receus ; ce que ne pouvant faire ils déchargèrent toute leur cholère sur ledit sieur de Tivernon, lequel ils prirent le 16 dudit mois de septembre avec le sieur de Réclainville et ses fils, et les mirent en prison. Le sieur de Réclainville n'y demeura guères, étant sorti à caution de messire Charles Pasté élu; mais pour les autres, ils y demeurèrent jusques à la feste de Toussaint.
Ledit sieur de Réclainville rejettoit toute la faute de ceste sédition sur le sieur des Ligneries, baron de Courville, qui étoit picqué contre lui de ce qu'il n'auroit voulu lui bailler le gouvernement de Chartres, duquel il lui offroit six mille escus avec le gouvernement de Verneuil, et avoit dit qu'il aimoit mieux demeurer désapointé du gouvernement de Chartres que de l'avoir baillé audit des Ligneries, qui en feroit, comme il avoit de Verneuil, qu'il avoit vendu au comte de Soissons pour se remettre en grâce. L'on envoia cependant au duc de Maienne pour donner ordre à la ville , qui y envoia le sieur de Dampierre, raaistre des Requestes, et de Faulcon, et récrivit avec Madame de Montpensier sa sœur qu'on laissât aller ledit sieur de Tivernon et ses beaufrères et qu'ils eussent à reconnoître ledit sieur de Réclainville et lui porter honneur, comme à leur gouverneur, auquel ils écrivirent semblablement de donner l'injure, qui lui avoit été faite , au public et de continuer sa charge. Il n'en voulut rien faire , disant qu'il ne pouvoit dompter les fougues de ces mutins , qu'il ne pouvoit contenir en devoir sans une forte garnison, qu'il ne pouvoit recevoir, sans grande incommodité des bourgeois.
Les commissaires du duc, considérant que tout s'en alloit en une grande confusion, pensant y remédier, l'augmentèrent davantage, changeant, à l'appétit de quelques séditieux, tous les officiers et y en mettant de nouveaux affectionnés au parti et créant un maire, qui n'avoit encores été veu. A la vérité, les habitans de Chartres avoient tort de se plaindre du sieur de. Réclainville qui n'avoit que deux mille livres d'appointements. qui se prenoient sur le plat pais et non sur eux^ et ne pouvoient
An. 1589. dire qu'il les eût molestés en leurs personnes ni biens, comme ceux qui étoient auparavant avoient fait et firent ceux qui furent après lui, leur aiant toujours témoigné beaucoup d'affection, même après son mécontentement, les avertissant de faire bonne garde, y aiant entreprinse sur Chartres pour la rendre au Roi, et en écrivit au sieur de Maienne, pour y donner ordre, pour quoi, après la délivrance du sieur de Tivernon et de ses fils, de leur prison, étant allé à Paris, trouver ledit seigneur, pour lui rendre conte de ce qui s'étoit passé, il les renvoia à Chartres, pour y être comme ils avoient accoutumé.
Arrivés quils furent à Chartres, le sieur de Réclain ville manda en son logis messire Etienne du Ru, advocat au bailliage et siège présidial dudit lieu, qui avoit été élu maire par les factieux, et messire Claude Suireau, aussi advocat, que la ville avoit choisi pour procureur de TUnion , ausquels il fit entendre la volonté du duc : ils lui promirent d*en parler le lendemain à la chambre de ville, comme ils firent. Mais, siu* 1^ crainte que les plus factieux eurent que ledit sieur de Réclainville, ses enfants et son gendre se ressentissent de Faffront qu'on leur avoit fait en les constituant prisonniers, aiant écrit au sieur de la Bourdaisière, frère de la femme du sieur de Sourdis, qui étoit à louer, pour avoir perdu son gouvernement de Pontoise, qu il vînt pour être leur gouverneur, ils ne voulurent admettre ledit sieur de Réclainville en leur délibéi'ation ; au contraire, ils sollicitèrent ledit sieur de la Bourdaisière de se hâter de venir et écrivirent à messire de Maienne, qu'ils le prioient d'avoir aggréable le choix qu'ils avoient fait de la personne dudit sieur de la Bourdaisière pour leur gouverneur. Le duc aggréa leur demande, mais avec ceste restriction qu'il ne feroit rien sans le conseil de Réclainville.
Cet ordre fut mal observé par le sieur de la Bourdaisière , lequel, aiant été admis à ceste charge le 26 octobre, retint toute Tauthorité par devers lui et ne voulut autre conseil que le sien. Ce fut lors que le bourgeois recongnut la faute qu'il avoit faite de demander, au préjudice du sieur de Réclainville, qui ne faisoit rien sans prendre son advis, un autre gouverneur, duquel il n'eut la satisfaction qu'il espéroit, se faisant payer des gages par la ville, que le sieur de Réclainville prenoit sur le plat pais, sur lequel celui-ci ne laissoit d'exiger paille,
étraint, avoine, foin et autres provisions pour ses chevaux^ An. 158t). combien que sa compagnie véquit à discrétion sur le bon homme ; dont il fut bhlmé devant messire de Maienne. Il levoit les tailles et faisoit rendre conte pardevant lui aux receveurs , ce qu il eût bien voulu faire aussi à ceux des décimes , si le clergé Teût voulu soufi&ir. Ses exactions furent cause que les laboureurs du pais ne vouloient plus venir à la ville amener dès commodités, craignant d'être arrêtés par les tailles qu'on leur faisoit paier bien souvent deux fois;
Mais, pour ne parler davantage de choses si mal plaisantes, j'en rapporterai une qui pourra peut-être aggréer davantage au lecteur. Cest qu'au mesme tems presque, la garnison de Villebon, qui tenoit prisonnier le baron de Thorigni^ estant sortie pour aller picorer, sans avoir laissé personne dans le château que quelques serviteurs, ce baron en gaigna un, lequel Taiant délié, ils levèrent la planchette du pont et exclurent la garnison d'y rentrer, et, dès la nuit suivante, il envoia demander secours à Chartres. Les Maheutres ( ainsi appeloit-on les Roiaux ) se fâchant de se veoir ainsi duppés, avoientdéjà amassé ce qu'ils avoient pu de forces des lieux circon voisins qui tenoient leur parti et tenoient le château investi. Ceux de Chartres, désirant se tirer ceste épine du pié et se libérer des vexations qu'ils souffroient de ceste part^ y envolèrent en diligence le sieur de Bréchain ville , lequel les ennemis n'eurent plutôt apperceu, qu'ils s'enfuirent et abandonnèrent leur poste, qui donna moien de recouvrer la place sans coup férir, au grand contentement des Chartrains qui laissèrent dedans icelle ledit baron pour gouverneur.
Illiers fut aussi repris sur le Roi en la mesme saison. Un huguenot nommé la Chauverie y commandoit , lequel , sentant ledit Bréchainville approcher avec ses troupes, se rendit; il n'y avoit que le château qui tenoit bon , qui fut incontinent assiégé. Ceux dedans envolèrent promptement vers le sieur de Béthune, qui étoit gouverneur de Nogent-le-Roi, pour estre secourus. Il fut trouver le sieur de la Frette pour avoir des troupes , mais il ne fut plutôt parti que le sieur de Champs , gentilhomme du pais, détenu prisonnier par ledit de Béthune, aiant gaigné quelques soldats de sa congnoissance, qui le gardoient, le mirent en liberté et s'emparèrent du château. Ils envolèrent dès IV. 12
ktt. 1589. l'heure même demander du secours à Chartres, qui s'y trouva bien empesché , d'autant que le sieur de Réclainville , aiant été démis de sa charge, ne voulut y aller. M. Claude Suireau, personnage promt et zélé au parti, qui étoit lors échevin, se présenta pour en mener. Ils se trouvèrent bien douze cens hommes sous les armes, avec lesquels il partit, et trouva que lesdits sieurs de Béthune et de la Frette, sur l'avis qu'ils eurent de sa marche, avoient abandonné le secours d'IUiers et s'estoient rendus à Nogent , où étoit tout leur butin environ demie-heure auparavant.
Il n'eut que la peine de revenir, comme il étoit allé, avec tous ses soldats, audevant desquels fut ledit sieur de Réclainville, qui les ramena tous, sans perte d'aucun. Le sieur de Champs, n'étant que lui troisiesme dans le château, se voiant hors d'espérance d'estre secouru, capitula avec Béthune et se rendit à composition. Brechainville cependant ne perdit tems et pressa tellement le château d'IUiers, qu'il l'emporta et emmena avec lui Tartillerie qu*il trouva dedans. Au lieu de reconnoitre ce bienfait, quelques séditieux sémeurent contre lui de ce qu'il avoit pris la Chauverie à rançon, demandant y avoir part, pour lesquels apaiser, il fut contraint leur bailler une somme d'argent; ceste frasque le fascha, et, voiant qu'il avoit affaire à des mutins, il s'en alla demeurer. à Illiers, proche de sa maison d'où il incommodoit fort ceux de Bonneval et d'autres endroits, qui étoient occupés par le Roi. Il continua si souvent qu'enfin il y demeura.
Le 14 décembre, étant allé donner jusques dans les portes de Bonneval, les Maheutres, qui sçavoient son courage et son addresse, lui dressèrent des embûches, sachant bien qu'ils ne pouvoient l'avoir de force; ils jettèrent quelques chevaux à l'écart, croiant qu'il ne manqueroit à les venir charger, comme il fit. Tandis qu'il étoit aux prises avec eux, d'autres tous frais vindrent à l'envelopper et le tuèrent avec le sieur de Pérou ville et quelques Chartrains, qui aimèrent mieux mourir glorieusement avec lui, qu'en l'abandonnant soufTrir à l'avenir le reproche d'une honteuse fuitte. Le corps dudit sieur fut amené à Chartres le sabmedi 16 décembre, et le lendemain dimanche, il fut porté en la grande église, assisté de toutes les parroisses de la viUe, où lyi fut fait un service solennel, à la
fin duquel il fut conduit en celle des Jacobins, en laquelle il An. 1589. receut sa sépulture devant Taulel de Saint-Pierre-aux-Liens , à côté du grand autel du chœur.
lUiers fut incontinent repris par Louis de Coursillon, sieur de Dangeau, par la trahison du sieur de Carrières qui la lui vendit.
Mais ce n'est pas assez d'avoir veu ce qui se passa à Chartres, il est besoing encores, pour une plus parfaite intelligence, de scaveoir ce qui se passa es environs. Après la bataille d'Arqués, le Roi aiant receu renfort de quatre mil Aîiglois, résolut d*aller assiéger Paris. Dans ce dessain, il s'en vint à petites journées, côtoiant toujours Tannée du duc de Maîentie, passer la Seine sur le pont de Meulanc et se logea le dernier d'octobre près Paris à dessain de combattre ou de faire retirer ce duc de Picardie, où le marquis de Pienne avoit pris la Fère. Dès le lendemain, jour de Toussaint, il attaqua les faubourgs du côté de Chartres par trois endroits, lesquels furent enlevés en moins d'une heure avec perte de plus de mille Parisiens. Les plus malmenés furent ceux du faubourg Saint-Germain , où étoit Châlillou, frère du feu Amiral, lequel tuant ceux qu'il rencontroit, il leur disoit : « Souveués-vous de la journée de Saint-Barthélemi. »
Le duc de Maienne entra cependant dans Paris, où il passa l'hiver. Le Roi, asseuré de sa venue, attendit jusques au jeudi suivant, pourveoir, si quelqu'un sortiroit, mais n'aiant veu remuer personne, après avoir demeuré devant la viDe en bataille, depuis huit jusques à onze heures du matin, il prit sa marche vers Etampes, où étoit le sieur de Clermont de Lodève avec cinquante ou soixante gentilshommes, et le 10* de novembre, aiant brûlé h», château, il tira à Janville qui lui fut rendu. Le Roi y entra le même jour et y séjourna le lendemain , sans que les habitans en receussent aucune inconunodité. Aiant mis garnison au château, il alla le mercredi 15 coucher à Marchenoir et de là à Châteaudun, d'où Sa Majesté envoia sommer ceux de Vendosme, son ancien pratimoine, de se rendre.
Ce qu'aiant refusé de faire il l'investit le 24 dudit mois et aiant battu deux tours du château, le prit avec la ville eu moins de demie heure. Il pardonna à tous les habitans, fors au gou-
An 1590. verneur, nommé Habille Hauchard, et à un cordelier appelé Jessé , docteur en théologie, fort h£d)ille homme et des meilleurs prédicateurs de son tems, qu'il fit pendre, pour avoir vendu la ville, huit mois auparavant à ceux de la Ligue. Montoire, Laverdin, le Château-du-Loir, Montrichard et autres places se rendirent aussi. Il alla jusques à Tours, sur la fin de novembre, où il fut receu par le Parlement qui y étoit encores et par le peuple, et y ouït les ambassadeurs de Venize, qui y étoient venus pour le complimenter en son nouvel avènement à la couronne de la part de la seigneurie. Il en partit pour aller battre le Mans, où étoit messire Urbain de Laval, sieur de Boisdaufin , qui le rendit à composition le 2 décembre.
Tandis que le Roi y séjourna , les châteaux de Beaumont et Tonnoie, les villes de Chàteau-Gontier, Sablé et Laval lui envolèrent leurs députés pour Tasseurer de leurs bonnes volontés à son service. Il s'en alla à Laval, où le prince de Bombes le vint trouver avec la noblesse de Bretagne et envoia Biron père et fils assiéger Alençon, où commandoit le capitaine Gau; lequel fut rendu le 23 décembre, do sorte qu en moins de deux mois, il recouvra tout ce que le duc de Maienne avoit pris sur lui de ce côté-là et outre Evreux, Lisieux, Falaise et Honfleur, cependant que ceux de la Ligue s'amusoient après Pontoise et le bois de Vincennes.
Durant ces entrefaites, messire François de Luxembourg, prince d'Epinai, fut envoie à Rome où il arriva le 8 janvier 1590, pour asseurer le Pape , que, quoique les princes françois eussent recongnu le roi de Navarre, qui étoit d'une autre religion que la catholique, apostolique et romaine, ils demeuroient toujours très-affectionnés envers le Saint-Siège ; que la nécessité des affaires les avoit obligés le recevoir, pour acquérir un repos au public et maintenir la religion catholique en son entier, laquelle le prince avoit juré conserver, n'étant tellement obstiné en la sienne qu'il n'en put être démù, s' offrant à être instruit, et qu'à ces causes ils supplioient Sa Sainteté trouver bon ce qu'ils avoient fait en ceste extrême nécessité et de coopérer au salut de ce pinnce par tous les meilleurs moiens que faire se pourroît.
Le Pape qui, dès le mois d'octobre, avoit, en faveur de la ligue, créé le cardinal Caiétan so» légat en France, et étoit
arrivé à Paris au même mois de janvier avec Robert Belarmin, An. 1590; jésuite, depuis aussi cardinal, et fr. François Panigarole, cordelier, qui fut évêque d'Ast, ne voulut donner audience sitôt à cet ambassadeur et auparavant qu'il eût nouvelles de son légat , qui présenta les bulles de sa légation au Parlement de l'Union , séant à Paris, le 26 du même mois, et fit enregistrer en icelui ses facultés, le 6 février suivant. Le Parlement qui étoit à Tours, averti de sa venue, donna un arrêt du même jour 26 janvier, tout contraire à celui de Paris qui cassa celui de Tours le 20 février.
Pendant que ces deux Parlemens se battoient pour et contre le légat, le bruit étant venu à Chartres que le Roi vouloit assiéger Dreux , messire de Maienne y envoia le sieur de Falandre, brave capitaine, que le Roi avoit en aversion, pour ce qu'il avoit, peu auparavant, pris et pillé Châteauueuf-en-Thimerais qui étoit de l'ancien patrimoine de Sa Majesté, et avoit laissé dedans le sieur de Vigni, avec une compagnie d'Albanois, lesquels aiant été supprimés par les gens du Roi , ils avoient été battus et chassés de la place.
Sitôt que ledit de Falandre fut arrivé à Dreux, il envoia à Chartres prier qu'on l'assistât de pouldres et munitions. On lui en envoia, tant qu'il en eut besoing, quoique le bruit courût que le Roi devoit venir assiéger ledit Chartres. Il est vrai que, si Sa Majesté y fût venue lors, sans s'amuser à Dreux, il l'eût emporté, à cause des grandes divisions qui étoient entre les habitans.
Le 6 de février , les troupes du Roi se présentèrent devant Nonancourt, pour y entrer. Sur le refus qu'en firent ceux de la ville, ils y donnèrent l'assaut, le prindrent et saccagèrent. De là ils tirèrent à Dreux où ils ariivèrent au commencement de mars. Le Roi y envoia ses capitaines avec force paisans, pour serv'ii* de pionniei's , la pluspart desquels furent accablés soubz les mines, à cause que le terrouer est sablonneux.
I^ 4 dudit mois de mai*s, le duc de Maienne écrivit à Chartres qu'il alloit trouver le Roi avec son armée, qu'il ne croioit pas devoir l'attendre ; mais le bon seigneur contait sans son hosle, veu qu'il trouva tout le contraire de ce qu'il s'imaginoit, car, le Roi, averti que le duc marchoit avec ses troupes et celles que le duc de Parme lui avoit envolées par Philippes,
182 HISTOIRE DU t)IÔCÈSÈ
An. 1590. comte d'Egmont, qu'il publioit qu'il vouloit donner bataille et avoit fait tourner tête à son année vers la rivière de Seine, pour la passer à Mantes, et que déjà il étoit avancé jusques à Dammartin, deux lieues au deçà, il partit au devant le 12* de mars et fit marcher son armée en bataille droit à Nonancourt, pour lui faire passer légué, d'où il se rendit à Saint- André, village distant dudit Nonancour d'environ quatre lieues sur le chemin d'Ivri, où il estimoitque le duc de Maienne fût logé avec son ai*mée, et là, dans la plaine qui est au-delà dudit village, il rangea son armée en bataille, suivant le plan que luiinême en avoit dressé.
Après en avoir fait la reveue , il la laissa là jusques au lendemain qu'aiant eu nouvelles que le duc de Maienne paroissoit , il fit tourner tête à ses bataillons du côté qu'il venoit. L'on n'eut beaucoup cheminé que les armées se veirent et se mirent en bataille, en laquelle posture elles demeurèrent jusques à nuit presque fermée, que chacun fut contraint se loger. Le Roi print son quartier à Fourcanville, village à gauche de ladite plaine, et le 14* de mars, dès la pointe du jour, les deux nrmées reprindrent leurs ordres et se mirent en bataille comme le jour précédent. Le choq commença si furieux qu'il enfonça les bataillons du Duc, leur fit lâcher le pié et en contraignit partie de défiler et de fuir, après avoir taillé l'autre partie en pièces, en sorte que la campagne étoit toute jonchée de corps. Il y demeura vingt-deux cornettes de cavalerie, le grand étendard d.es Espagnols et Flamens, avec le comte d'Egmont, colonel des troupes du duc de Parme, les cornettes du général Reistre, soixante enseignes des gens de pié, sans y comprendre vingt-quatre enseignes des Suisses qui se i*endirent. Le sieur de Clermont d'Antrague, capitaine des gardes du Roi, y fut tué près de Sa Majesté, et fut porté inhumer ei7 Téglise de Mézières, non guères éloignée de là plus de deux à trois lieues. Là se veoid son tombeau de marbre, autour duquel ceste bataille est représenté en demie-bosse.
Le champ étant demeuré au Roi, Charles de Savoie, duc de Nemours, Bassompierre, Tavannes et Rosne vindrent à Chartres, la nuit d'entre le 15 dudit mois, et le duc de Maienne et le gros de ceux qui se reliroient prindrent leur route vers Ivri, où ils passèrent l'eau et rompirent le pont après eux, qui fut cause
de la perte de beaucoup des siens, particulièrement des reistres An. 1590. qui furent presque tous noies, mais qui favoriza fort sa re- Iraitte, d'autant que le Roi aiant recongnu ce gué dangereux et profond, ne voulut bazarder le passer, mais descendit à Anet, lieue et demie au-dessoubz, qui lui fut un grand destourbier et autant de loisir au duc de Maienne de se retirer à Mantes avec ses troupes. Le Roi qui le suivoit de près fut logeràRosni, environ à une lieue proche. Dès le lendemain, le Duc ne fut sitôt hors de Mantes quelle se rendit au Roi, qui s'y arresta quinze jours pour rafraischir son armée. En attendant quelle résolution prendroit Sa Majesté, messîre de Nemours qui voioit qu on le laissoit, sans lui rien dire, prit prétexte d'aller à Orléans trouver messire de la Ghastre, et néamoins il s en alla à Paris où il fut fort bien receu.
Les habitans de ceste grande ville ne s'attendoient pas que le Roi les allât attaquer, mais, quand sur la mi-avril, ils se virent enveloppés de ses troupes, qui enlevèrent Corbeil, Lagni, Melun et Montereau- Faut -Yonne et muguetèrent Sens, ils furent étonnés, mais ils le furent davantage quand ils veirent, le 25 du même mois, Charenton et quelques autres places en la possession du Roi, desquelles ils recevoient beaucoup d'incommodités, mais encores bien plus, quand la nuit de la saint Jean, ils veirent leur ville assiégée.
Le cardinal de Bourbon étoit décédé dès le 24 mai, et fut inhumé dans la chartreuse de Gaillon qu'il avoit fondée. Son trespas empescha bien la Ligue, n'aiant aucun prince, sur lequel elle pût jetter ses yeux pour légitime successeur de la couronne Gauloise que le roi de Navarre. La répugnance qu'ils avoient de se donner à lui , à cause de sa rehgion, fit continuer le duc de Maienne en sa charge, en laquelle il se trouvoit fort empesché pour ce que les habitans de Paris pressés par la faim , après avoir mangé non-seulement les chevaux, asnes, mulets, chiens, chats, rats et souris, voires autres choses plus sales et horribles à croire, crioient à la faim après lui.
ÎjC Roi se mocquoit de leur disgrâce et misère , disant que c'étoit le cardinal Caiétan qui leur faisoit faire de tels jeûnes , pour être plutôt exaucés. Le duc de Maienne les repaissoit d'un bref secours de la part du duc de Pfirme, mais n'aiant que des paroUes vuides et sans effet, ils députèrent sur le commence-
An. 1590. ment du mois d'aoust, maistre Pierre, cardinal de Gondi, évéque de Paris, avec Tarchevêque de Lion, pour aller trouver le Roi qui étoit à Saint- An toine-des-Ghamps-lès-Paris, aflin de trouver les moiens de quelque bonne paix. Le cardinal Caiétan en eut aussi quelque pourparler avec messires de Biron et de Villeroi et le Plessis-Mornai. Le Roi cependant donna huit jours aux Parisiens, pour aviser ce qu'ils voudroient faire , de rendre leur ville ou traitter la paix générale de tout le roiaiune.
Le duc de Maienne faisoit semblant d'en être bien content, mais c*étoit au plus loing de sa pensée , veu qu'il alla à Bru-» xelles, pour solliciter le duc de Parme de venir avec son armée. Son voiage ne fut long, duquel le Roi averti, il s'en alla, pensant l'attrapper au rencontre. Il Teust fait s'il se fût avancé de demie heure , d'autant que le duc aiant eu avis de sa marche se jetta dedans Laon.
Le Roi, voiant son coup failli, se retira avec son armée et le duc à Meaux, où il arriva le 21 d'aoust avec le duc de Parme. Le duc de Maienne faisoit courir le bruit qu'il vouloit donner bataille. Le Roi, qui ne demandoit pas mieux, partit de devant Paris, le 29 d'aoust, et assigna le rendez-vous dans la plaine de Bondi près de Livri. Le 1" de septembre, son armée se trouva en bataille sur les onze heures. Le duc de Parme Taiant découverte de dessus un heurt , ne voulut hazarder ses gens , mais il employa toute la journée à se retrancher, et tandis il se saisit de Lagni-sur-Marne qu'il fit démanteler pour ne l'avoir jugé de deffense.
Le Roi, considérant qu'après huit jours que les armées avoient été les unes devant les autres, sans avoir pu attirer celle de la Ligue au combat, il distribua partie de la sienne par les villes assizes sur la Seine, pour incommoder Paiis, et l'autre partie, il l'envoia en Normandie, Champagne, Bourgongne et Touraine. Par ce moien Paris fut déhvré du siège et secouru de vivres, tant par terre que par eau. Ceux de Chartres avoient offert deux ou trois cent muids de bled, lorsque messire de Maienne fut à Dieppe , en contreschange de quelques pièces de batterie , qu'ils ne voulurent accepter, dont ils eurent tout loisir de se repentir puis après.