CHAPITRE I
Siège posé devant la ville de Chartres par le roi Henri IV, où il se trouva en personne; fait sommer la ville de se rendre. Traistres dans la ville. Sommation de la ville pour la seconde fois de se rendre.
|es habitans de Chartres, congnoissant que c*es- An. 1591. toit tout à bon que les effets avoient suivi les parolles, se mirent en dévotion, aiant fait, ledit dimanche de la Septuagésime, procession en Téglise cathédrale, pour implorer la miséricorde et assistance de Dieu , le prier de détourner son indignation de dessus ceste ville, dont sa digne
An. 1591. mère se disoit être Dame et ne permit que les ennemis de son nom eussent Tavantage de Tavoir eue à la force de leui's bras. La consternation du peuple fut fort grande, quoiqu'il fût résolu de se bien deffendre.
Le lundi 11« jour dudit mois de febvrier, le sieur de Grammont^ qui avoit cpouzé une fille d'un premier lit de M"* de Maiemie, arriva sur le soir avec environ deux cens hommes bien armés, et le sieur d'Andouins, bom^guignon, avec ses argoulets à cheval. Ledit sieur de Grandmont pensoit aller trouver le duc de Maienne, mais aiant rencontré le Roi à Etampes, il auroit rebroussé vers Chartres, où il se jetta. Lors de son arrivée, les portes de Guillaume et Morard étoient fermées et fut contraint de passer la nuit aux faubourgs , où on lui envoia des vivres pour lui et ses hommes et du foin et de Tavène pour ses chevaux ; le matin on le fit entrer et fut loger en la veillée près lesdites portes. Plusieurs en murmuroient, comme tels rencontres ne se passent jamais sans deffiance , disant qu il avoit été envoie par le Roi de Navarre pour lui faire rendre la ville et lui marquer ses logis , mais les pbis avisés jugeant que , touchant de si près au duc de Maienne , auquel il avoit rendu tant de preuves d'amitié et de service au siège de Paris et s étoit toujours montré très-affectionné au parti de la Ligue , laissèrent dire les autres et le recourent.
Environ la même heure, le guet qu'on avoit redoublé au clocher neuf de la grande église, sonna une alarme du costé de la porte des Epars : c'étoit le sieur de Sourdis, qui s'emparoit du faubourg et s'y barricadoit avec ses troupes, pour commencer le siège. Les habitans se repentoient fort de ce que, dès le commencement qu ils eurent avis qu'on vouloit les assiéger, ils n'avoient mis le feu dans les faubourgs, suivant la résolution qui en avoit été prinse en l'hôtel commun de la ville. Tout le reste du jour fut emploie à brûler les autres faubourgs, jusques à la portée du mousquet, et le sieur de la Bourdaisière fut luimême en personne pour mettre le feu en celui de la porte Guillaume. Le guet faisoit son devoir de sonner à mesure qu'il voioit arriver du monde. Le sieur de Grammont vouloit sortir avec des troupes contre ceux qui arrivoient, sans l'empeschement que lui firent ceux de la ville, en laquelle, pour mettre quelque ordre, le sieur de la Bourdaisière fit le département des
quartiers aux seigneurs qui étoient réfugiés en icelle. II se re- An. 1591. tint le quartier de porte Saint-Michel avec le grand ravelin proche. Le sieur de Pescherai eut celui de la porte des Epars , lieu le plus dangereux, à cause du ravelin , qni estoit non encores parachevé et qui fut le premier assailli et deffendu par ledit sieur, quoiqu U ne fût encores bien gari d'un coup d'harquebuze, qu'il avoit receu à Longni au Perche peu de jours auparavant.
Les sieurs de Rochembaud, Réclainville et ses fils furent départis aux portes du Châtelet et Saint-Jean. Les sieurs de la Patrière et de la Pinelière avec le capitaine Lacroix furent mis à la porte Drouaise et sur la rivière où fut depuis la Brèche ; de (irammont devant la porte Guillaume , et M' Legrand eut le quartier de la porte Morard. La nuit suivante, le guet sonna fort et donna le signal de tous les côtés, tandis que Tennemi se logea aux faubourgs et éteignit le feu qui y estoit encores.
Le mardi 12, un soldat du sieur de Réclamville, dit le Pont, fut tué le premier du siège dans le ravelin de la porte des Epars. Les habitans voulant venger sa mort, un nommé Robert Contet, avec un sien fils et quelque douze harquebuziers, allèrent mettre le feu dans une maison proche des barricades de Tennemi, mais aiant veu que pas un de la garnison ne l'avoit voulu suivre, il revint sans perte, que d'im de ses honmies.
Le mercredi 13 , fut faite procession générale aux Cordeliers, où assistèrent tous les vieillards , tant du clergé que laïcs , avec les femmes et enfans, tandis que les plus robustes furent emploies tout ce jour-là à garnir les portes , barricader les ravelins et faire autres fortifications dans la ville. Le sieur de Grammont fit une saillie par la porte Morard , où il en tua sept ou huit et en ramena un de ses hommes blessé. L'huissier de la Varenne , sergent de la ville, accompagné de quarante harquebuziers, n'en fit pas moings , en aiant tué autant dans la maison d'un nonuné Marchand, près de Saint-Barthélemi, tellement qu'en ce jour- là, il y eut de côté et d'autre plus de cent ennemis tués. Quelques-uns ne trouvèrent cela à propos , à cause de la poudre qu'on dépensoit trop follement, disoient-ils. Comme de fait, celui qui avoit charge de la distribuer, reconnut en avoir distribué plus de cent livres ce jour -là, par l'ordre des rhefs, ce qui fit soubçonner quelques-uns de trahison.
An. 1591. Le jeudi 14, quantité de compagnies arrivèrent du côté de Paris avec plusieurs charretées de foin , et le sieur de la Bourdaisière fut donner avis à M' de Chartres, que le Roi étoit arrivé au camp. Quelque tems auparavant, le sieur de Granmiont étoit sorti à la Croix de Saint- Lubin, où il se battit fort longtems et y en tua bon nombre et en ramena un charretier blessé. Son maréchal-des-logis y demeura prisonnier, la selle de son cheval estant par malheur tournée soubz lui. La PineUère avoit fait une sortie à la porte Drouaise , où il avoit tué trois ou quatre hommes en une barricade , où il y eut un de ses gens blessé.
Il n'y avoit pour lors que neuf moulins dans la ville, qui à peine sufflsoit pour moudi'e la munition. Si les ennemis eussent pensé, dès leur arrivée, à leur faire coupper Veau, ils eussent fait jeûner les habitans plus qu'ils n'eussent voulu. Il y avoit quelques moulins à bras qu'on fit racconunoder et en faire de nouveaux, de sorte qu'auparavant que l'ennemi s'avisât de rompre les levées, qui font entrer l'eau dans la ville, on se pouvoit passer de mouUn à eau. Le pain ne laissa d'enchérir et doubler de moitié.
Le sabmedi 16, le Roi envoia un trompette et un héraut, pour sommer la ville de se rendre. Le sieur de la Bourdaisière et le maire Suireau firent réponse qu'ils le feroient très-volontiers, si le roi étoit catholique, et, quand il plairoit à Sa Majesté retourner à l'Eglise, qu'ils seroient les premiers à le recongnoistre pour leur vrai et légitime seigneur, et à lui rendre toute sorte d'obéissance. Le héraut aiant réparti qu'ils contraindroient Sa Majesté à les avoir de force : « C'est à quoi » nous nous attendons (dit la Bourdaisière), nous scavons qu'il » vient à ceste intention et la nôtre est de nous deffendre : nous » espérons, avec la grâce de Dieu, qu'il n'y gagnera non plus » que de là où il vient. »
Le lendemain, dimanche de la Septuagésime , 17 dudit mois, M' de Chartres exhorta un chacun à faire une communion générale, connue le jour de Pasques, pour se préparer à recevoir la miséricorde de Dieu , ou à bien mourir en sa grâce. Après la grande messe de la cathérale, il y eut procession, tant par le haut que par le bas d'icelle, où le Saint-Sacrement fut porté par ledit seigneur évesque , après laquelle il célébra la messe au grand autel et la dit de Notre-Dame , à laquelle tout le clergé
communia. Dmant la célébration d'icelle, il s'éleva un grand An. 1591. bruit que Fennemi faisoit ses approches , pour battre la ville par le mesme endroit qu'on avoit fait au premier siège , du côté du Massacre, lequel se trouva faux.
Au mesme tems, maistre Martin Cailleau , naguères chanoine de Chartres et lors curé de Saint-Anian, faisoit aussi procession avec ses paroissiens , où tous allèrent nuds pieds , combien que les neiges fussent fort hautes. Ces dévotions n'empeschèrent qu'on ne brûlât une barricade de l'ennemi près la porte Drouaise, qui incommodoit grandemeot ce quartier. Pour l'avoir, les sieurs de la Bourdaisière et de la Patrière s'avisèrent de faire conduire le canon qui avoit été fondu de nouveau avec quelques autres pièces, dès le soir du samedi précédent, sur le cavalier de la Prescherie et pointèrent contre ladite barricade, prévoiant que l'ennemi y accourroit pour la deffendre. Ce qui réussit suivant leur dessain, veu qu'ils ne furent plutôt sortis •de la ville , faisant semblant de l'aller attaquer, que les soldats y vindrent de tous côtés, sur lesquels le canon aiant débuché en fit une terrible tuerie. Que s'ils eussent tant soit peu tardé, ils eussent mal accommodé les Suisses, qui accouroient pour la garder. Ceste barricade ainsi abandonnée fut enlevée la nuit, et le feu mis dans une maison du faubourg, pour incommoder d'autant l'ennemi.
Dès le matin du même jour, il y avoit eu un soldat de la ville, tué sur le ravelin de la porte des Epars, et un du parti contraire, blessé devant ladite porte, qui se mocquoit de ceux qui étoient en garde- Lesquels, aiant tiré sur lui, l'enti^aînèrent dans la ville, espérant apprendre quelque chose de lui; mais, estant mort aussitôt, pour avoir perdu tout son sang, on ne put rien découvrir de lui. Ce qu'on fit d'un autre qui , l'après dlnée, querellant avec ses camarades, s'enfuit et étant poursuivi , se jetta dans les fossés et fut receu dans la ville. Etant €nquis de ce qui se passoit au camp, il rapporta que le Roi avoit douze canons pour faire brèche, mais que quand elle seroit faite compétente, il n'avoit pas quatre bons soldats, pour venir à l'assaut et qu'il y avoit plus de cinq cens traistres dans la ville, qui avoient sollicité le Roi de la venir assiéger.
Sur le soir, on sonna une chaude alarme à la porte des Epars, où plusieurs se rangèrent, messire de la Bourdaisière y
An. 159!. fut à cheval, le tems étant fort obscur et pluvieux, et fut bieu étonné, quand il trouva la muraille déjà bordée et des corps de garde dans les rues. On craignoit une mine vers la porte de Saint- Jean, et pour ce l'on commença, le lundi 18, à contreminer. Ce soubçon vint de ce qu'on voioit des hommes porter de la terre contre la contrescarpe du fossé, dont il y en eut plusieurs de tués et des ennemis parmi ceux qui étoient sur la muraille qui tiroient incessamment contre eux, entre lesquels étoit un cordier, demeurant près de la porte Châtelet, lequel tiroit si asseurément, qu'il ne manquoit son homme pas im coup , si qu'en moins de rien , lui seul en tua neuf.
Il fut fait aussi le mesme jour une sortie par la porte Drouaise, où sept ou huit des ennemis furent tués dans une barricade par ceux de la ville qui y mirent le feu. Environ la mesme heure, fut trouvée une gueuse, âgée de douze à quatorze ans, laquelle vouloit sortir de la ville, feignant vouloir aller mendier sa vie aux champs. Les gardes en aiant compassion, sur la crainte que, si elle tomboit es mains des ennemis, ils n'attentassent à son honneur, ils ne la voulurent laisser sortir. Quelqu'un s'étant avisé de la fouiller, elle fut trouvée saisie d'un pacquet de lettres, adressant au Roi, par lequel on lui mandoit qu'il fit hardiment ses approches pour faire brèche, n'y aiant personne pour la defiendre, s' excusant de lui avoir manqué de parolle , pour n'avoir pu mettre en efiet ce qu'ils lui avoient promis, mais qu'il n'y avoit encores rien de gasté et qu'un peu de patience lui feroit recongnoisti-e qu'il avoit dans la ville des serviteurs très-affectionnés à son service. La fille, interrogée de ceux qui lui avoient baillé ces lettres, dit que c étoit messire René Bonhomme, receveur du Domaine; Adrian Aubeit; l'huissier Pigeard et un nommé Besli, pâtissier, demeurant tous rue du Muret. Les aiant fait venir et confrontés à ladite fille, dit qu'elle ne les congnoissoit point et que ç avoit esté un soldat qui lui avoit donné ledit pacquet et lui avoit dit que c'étoit de la part des dessus nommés. Enquise si elle congnoistroit bien ledit soldat, dit qu'oui. Sur quoi, aiant été menée au ravelin de la porte des Epars, ellft montra un jeune homme, nommé Etienne Goussu, lequel nia l'affaire et Tescripture, comme de fait on recongnut qu'il n'y avoit grande apparence et que cela pouvoit procéder de
quelques malveillances. On ne laissa de vouloir avoir caution An. 1591. des autres, auparavant que les laisser aller.
Il y avoit pourtant quelques traîtres dans la ville, veu qu'aiant averti l'ennemi qu il y avoit faute de farine dans la ville, il rompit les levées, pour empêcher que Teau ne passât au travers, pour faire moudre les neuf moulins qui y sont. Mais il étoit trop tard, y aiant assés de moulins à bras pour subvenir à tout. Et de plus, c'est que le lendemain, il tomba si grande quantité de neige, laquelle s' étant fondue, emporta toutes les cimes que Tennemi avoit mises pour détourner Teau, qui crût tellement que nonobstant ses efforts, elle entra dans la ville et fit moudre tout à la fois les neuf moulins qui sont dans son enceinte. Les ennemis, voiant l'eau ainsi grossie, et qu'elle faisoit toutes les meules, crièrent à ceux de la muraille que leur Dieu étoit Ligueur, puisqu'il les assistoit de la sorte conti-e eux qu'il incommodoit de tant d'eaux.
Dans le clocher neuf de la grande église, il se trouva im vieil moulin à bras, qui n'avoit servi depuis que les Anglois assiégèrent Chartres, lequel, aiant été descendu, raccomodé et mis dans TofiBcialité du Chapitre, fut trouvé très-excellent pour faire trois à quatre septiers de farine, chaque jour; de quelques moulins à tan, on en fit des moulins à bled, qu'on faisoit tourner avec un cheval, dont j'ai parmi mes Mémoires un modèle.
On s'étonnoit que cependant le Roi demeuroit si longtems à faire ses approches, veu qu'il y avoit déjà huit jours qu'il tenoit la ville assiégée. Aucuns faisoient courir le bruit que c'étoit faute de poudre, qu'ils disoient avoir été prise par le sieur de la Châtre ; autres que c'étoit que le Roi avoit intelligence dans la ville, qu'il s'attendoit avoir sans combat, mais, qu' aiant été déceu, il avoit envoie quérir son artiUerie à Mantes.
Le mardi 19, il vint un vigneron de Lèves, qui asseura avoir veu le lieutenant-général de Chartres avec le Roi, qui lui disoit : Que les sieurs de Nemours et de Grammont l'avoient empêché d'entrer dans Paris, mais, qu'il seroit plutôt demi-an devant Chartres, qu'il ne contraignit ledit sieur de Grammont à venir à composition ; qu'il étoit au reste fort empesché à faire ses approches et plus en souci de venir à l'assaut, quand il en
An. 1591. seroittems, attendu le difficile accès qu'il y avoit et les fréquentes cannonades qu'on tiroit sur ses gens, desquels on lui enlevoit nombre chaque jour, s* étonnant comment ils étoient si prodigues de poudre, qui lui faisoit croire qu'ils en avoient beaucoup.
Le mercredi 20 et jeudi 21 furent emploies par ceux de la ville, à rompre les barricade que l'ennemi faisoit. Il en avoit posé dans le cimetière de THôtel-Dieu avec des cuves; qui donnoit de l'appréhension qu'il vouloit battre la ville de ce côté-là et de celui de la porte des Epars. Pour leur résister et les inconunoder, on fit un cavaUer entre ladite porte de Châtelet et celle de Saint- Jean pour y placer le canon. On y terrassa semblablement et répara tous les endroits par lesquels on soubçonnoit devoir arriver quelque attaque. L'ennemi préparoit des gabions assés loin de la ville, sur le chemin de Bailleau-l'Evêque, qu'on estimoit être pour battre la ville en ruine. Les capitaines s'en mocquèrent, n'étant que des mines pour intimider le bourgeois et faire croire que le Roi avoit force canons.
L'on fit ce même jour plusieurs saillies, autant témérairement entreprinses qu'heureusement exécutées. Georges Mignon, chaussetier, capitaine de la porte Châtelet, en fit une avec quinze ou seize harquebuziers, gens de résolution, ausquels aiant fait prendre chacun une hache ou congnée, et s'étant coulés, sans être apperceus, dans ledit cimetière de l' Hôtel-Dieu, ils se jetteront de telle impétuosité sur l'ennemi qui se gabionnoit, que, les aiant mis en fuitte, ils couppèrent les cercles des neuf cuves, déjà rangées, partie du bois desquelles ils apportèrent dans la ville à la barbe des ennemis , sans perte d'aucun d'entre eux. Geste entreprinse les rendit plus vigilans , et firent venir de cent à six vingt chevaux dans le faubourg, pour garder dorénavant leurs barricades et gabions et couvrir les premières des sorties de ceux de la ville.
Jusques à ce jour, on s'étoit doubté que les ennemis minoient soubz la porte de Saint- Jean , pour ce qu'on veoioit des hommes brételer de la terre, mais, aiant été recongnu que c'étoit pour servir aux retranchemens , qu'ils désiroient faire, pour gaigner la contrescarpe du fossé de ladite porte et s'y gabionner, quelques bons garçons sortirent de la ville, qui allèrent ren-
verser deux poinsons ou barriques dans le fossé malgré ceux An. 1591. qui y travailloit.
Le sieur de Grammont alloit cependant çà et là pour encourager un chacun à se bien deffendre, soubs espérance d'être bientôt secourus du duc de Maienne, qui avoit receu, selon le bruit commun, cinq raille chevaux et deux mille honunes dlnfanterie d'Espagne. Ce qui n'étoit que pour les amuser ; le bon seigneur étant assés empêché d'ailleurs. On fit aussi crier que, suivant l'ordonnance de ville, chacun eût à fournir six sacs de toile, pour les remplir de terre, pour garnir la brèche, s'il étoit besoin, et en porter mille ou onze cens dans la chambre de ville, affin de les avoir prests et à main, quand l'occasion s'en présenteroit.
Le Roi envoia de rechef sommer la ville par im trompette et un héraut, ausquels le sieur de la Bourdaisière fit la même réponse que la première fois et leur deffendit de ne plus y retourner.
Le sabmedi 23, on fit une sortie pour aller forcer et ruiner les barricades delà porte du Châtelet; elle fut mal exécutée, trois des habitans y aiant été blessés, sçavoir Pierre le Noir, greffier, et deux autres. La nuit, l'ennemi tâcha de s'emparer du ravelin de la porte des Epars qui fut bien contesté et n'y eut en tout qu'mi gentilhomme du sieur de Grammont qui fut blessé à la tête , dont il mourut le lendemain et fut enterré à Saint- Saturnin.
Le dimanche 24, après la messe canoniale du jour, M' de Chartres célébra la messe du Saint-Sacrement au chœur de la grande église, à laquelle tous les habitués de l'égUse communièrent. Tous les jours se faisoient deux processions par le haut et le bas d'icelle, auxquelles tous les vieillards et les femmes assistoient avec les petits enfans, en grande dévotion. Le soir, on tira quantité de coups de mousquet à la porte des Epars, qui fit sonner le guet, au signal duquel la muraille fut incontinent bordée. On craignoit que l'ennemi voulût tenter l'escalade, le tems étant fort obscur et pluvieux pour n'être apperceu. On ne veid toutefois personne qui fit semblant de s'y présenter. Ce fut pourtant un sujet de redoubler les gardes et de faire descendre deux hommes dans le fossé , qui rapportèrent deux picques, qu'ils trouvèrent dans une eau dormante
An. 1591. d'icelui; qui fit juger que les sentinelles avoient eu raison de donner Talarme, y aiant apparence que l'ennemi fût venu sonder Teau avec lesdites picques.
Après ceste alarme , le baron de Biron s'en vint sur les neuf heures crier d'assez loin et demander qui est-ce qui commandoit à cet éperon. Lui aiant été répondu par le sieiu* de Pescherai, qui Tavoit recongnu à la voix, que c'étoit lui, le baron lui dit en ces termes ou fort approchans : « Puisque vous » nevoulés recevoir votre Roi, il vous va battre par quatre » endroits et faii'e quatre brèches, pour vous forcer. » — « Je » n'en crois rien, dit Pescherai, car il n'a ne canons ne poul- » dre à suffisance pour le faire, et, quand bien il le pourroit, » nous ne le craignons pas. Nous lui préparons des tranchées » et remparts assès forts pour le repousser. » Le baron lui réplica : « Vous n 'avez gens dans la ville, qui puissent la def- » fendre. » — « Il y en a assés, dit Pescherai, pour vous, » encores qu'il n'y eût que moi et mes gens avec les habitans. »
— à Hé ! comment, dit Biron conune en se mocquant, pour- » riez-vous bien combattre, n'aiant qu'im bras? » — « Je suis » devenu bon gaucher, répondit Pescherai, et apprens encores » tous les jours à l'être. Je soutiendrai la picque sur mon bras » droit et la manierai de la gauche. » — «Mais, dit Biron, » messire de Maienne est bien pesant à vous venir secourir ? »
— a II a pourtant, dit Pescherai, de bons chevaux, assés forts » et puissans, pour le pouvoir porter. » — « Je le sçai bien, dit » Biron, mais je veux dire que votre secours n'est pas prest à » venir. » — « Nous n'en avons que faire, répartit Pescherai, » d'ici à plus de trois ans. » — « Vous pouvez avoir des bleds, » répUca Biron, mais vous n'avés point de farines. » — « Il y 1) en a autant qu'il en faut, répondit Pescherai, n'y aiant maison » qui n'aie son moulin à bras, et ne faut craindre que la ville en » aie faute, tant qu'il y aura du bled. » — « Qui commande, » dit Biron, le grand éperon de Saint-Michel? » — « C'est mes- » sire de la Bourdaisière, dit Pescherai. » Le baron ajouta: a Qui est-ce qui commande à ce petit cavalier de la porte Saint- » Jean? » — « De bons hommes. » Le baron lui aiant encores demandé : « Et celui de la porte Drouaise ?» — « Grammont, » dit Pescherai , combien que ce fût la Pâtrière et la Pinelière. — « J'en suis bien aise, dit Biron, c'est mon cousin et ami, je suis
» le sien, adieu! » Et sur ce ils se retirèrent. Le sieur de Pes- An. 1591. cherai commanda que chacun se tint sur ses gardes en son quartier, ce colloque n'aiant été que pour sonder ce qui se passoit dans la\ille, dont il ne manqueroit d'avertir le Roi, qui pouvoit être présent durant leur conférence.
Le lundi 25, ledit Cailleau, curé de Saint- Anian, fut encores en procession avec ses parroissiens, qui étoient nuds pieds, tant en la cathédrale qu'ailleurs, et y en eut qui furent en chemise, quoiqu'il fît un grand froid. Les jésuites prêchoient que cela étoit bon , pour appaiser l'ire de Dieu et le fléchir à miséricorde , mais qu'il étoit autant de besoing de penser aux fortifications qu'à la dévotion.
Le mardi 26, jour de caresme-prenant , on découvrit le canon dans le cimetière de l'Hôtel-Dieu et pensoit-on que, dès le lendemain, ils deussent commencer à battre la ville. Ce n' étoit que pour donner de la terreur, n'aiant été rien fait ce jour-là, sinon que le Roi envoia les sieurs de Biron et Sourdis avec autres, pour sommer la ville, pour la troisième fois. Sourdis, parlant à la Bourdaisière, frère de sa femme, lui fit plusieurs remontrances entre autres: Que les gentishommes, qui étoient dans la ville de Chartres avoient beaucoup de moiens de se sauver et trouver grâce près de Sa Majesté, s'ils vouloient entendre à composition, qui leur seroit honorable et avantageuse; qu'en ce faisant, ils seroient cause du salut du peuple, ou, persistant en leur obstinée résolution de lui résister, ils avanceroient sa perte; la mort de plusieurs gens de bien et tous les maux qui arrivent à la prinse d'une ville lui seroient mputés , qu'il lui conseilloit d'y penser et tâcher de se mettre à couvert avec tous ceux qui étoient avec lui, par quelque bonne capitulation.
La Bourdaisière lui répartit que tant les capitaines que soldats et habitans de la ville s'étoient solennellement promis la foi de vivre et mourir ensemble pour le maintien de leur religion et de la ville et qu'ils ne pouvoient s'entre-abandonner, sans encourir le blâme de perfidie. Biron leur demanda pourquoi ils faisoient difficulté de recevoir le Roi? Auquel la Bourdaisière répondit que c'étoit à cause de sa reUgion et qu'étant excommunié, il étoit indigne de porter la couronne de France, qui n'appartient qu'à un roi catholique, qui à raison de ce
An. 1591. s'appeloit très-chrétien et fils aîné de Téglise; que, si le Roi eût été de ceste qualité, on lui eût porté les clefs delà ville ^ qui l'eût recongnu comme son vrai et légitime souverain.
« Et nous, dit Biron , pour qui nous tenez-vous, sommes-nous » pas catholiques? » Auquel le maire Suireau répartit: « Nous » vous réputons tel» que vous estes et plus méchants que lui, » traîtres à votre mère Téglise, puisque vous bataillez contref » elle. Si vous ne flattiés point le Roi , et ne vous missiez si avant » dans ses intérêts pour lui complaire, il y a longtems qu il » seroit converti et que nous aurions mis fin à tous nos différens » et n'y a que vous qui Ten empeschiés sur des respects » humains, qui n'ont apparence ny raison. »
Les parolles commençoient à s'émouvoir entre eux de part et d'autre, pour ausquelles obvier, ils se séparèrent. Au départir, le sieur de Sourdis dit au sieur de la Bourdaisièi^e : « Mon frère, » je vois bien que vous voulés vous perdre et le peuple de » Chartres avec vous, adieu I mon frère ! » et se retirèrent.
Le sieur de Grammont, qui jugeoit bien que tous ces pourparlers n'aboutiroient à rien , pour animer les Chartrains à se fortifier, fit lui-même, ce jour-là, action de pionnier, prenant une bretelle sur ses épaules, pour exciter les autres à faire le semblable et travailla assés longtems. Le soir, tous les gentilshommes et capitaines, qui avoient commandement dans la ville, s'en allèrent à l'évêché, où M' de Chartres les arrêta à soupper. L'on ne laissa de se tenir sur ses gardes, de crainte que les ennemis ne fissent quelque entreprinse, sur l'opinion qu'ils pouvoient avoir que les habitans s'amuseroient à faire la débauche ce jour-là. Aussi fit-on plus seure garde, que de coutume, les bourgeois ne autres n'aiant envie de rire.
Environ les neuf heures du soir, les ennemis commencèrent à tirer leurs gros canons, qui furent les premiers coups qu'ils tirèrent contre le raveUn de la porte des Epars. Ceux qui étoient dedans congneurent que c'étoit eux à qui on en vouloit et se tindrent sur la deffensive.
Il arriva ce jour-là une chose digne en quelque façon de remarque. Comme l'on travailloit aux tranchées de la porte de Châtelet, deux poules d'eau volèrent pardessus la muraille et vindrent tomber parmi quantité de monde, qui étoit présent : l'une fut tuée, l'autre fut prinse en vie. Plusieurs prindrent
sujet de vouloir philosopher là-dessus et deviiier ce que vouloit An. 1591. prédire une chose si extraordinaire à leur avis, comme de ce qu*un an auparavant, on auroit prins une perdrix en la rue des Grenets.
Quoique j'en laisse le jugement libre à chacim, cela n'empêche pas que je ne puisse donner le mien et dire que je ne trouve rien d'extraordinaire ni contre Tordre naturel, ni en l'un ni en l'autre, pour ce qu'il se peut faire que cette perdrix s'estant échappée de quelque maison proche, ou bien que, s' étant levée des vignes , qui sont près de la porte Saint-Michel, elle auroit continué son vol jusques vers l'Etappe-du- Vin, où étant tombée elle auroit couru le long de la rue des Grenets, où elle avoit été prinse; s'en prenant de la sorte à la course bien souvent dans les rues des villages.
Pour les poules d'eau, on peut dire aussi qu'étant dans ces jonchées près des herses où il s'en veoid bien souvent, étant étonnées par les coups de canon et d'harquebuziers, qui furent tirées ce jour-là , elles avoient laissé leur nid et leur giste pour en aller chercher \m autre plus asseuré, la nature leur aiant donné cet instinct d'éviter ce qui leur est incommode ou nuisible, et ainsi auroient prins leur essort pardessus les murailles de la ville où elles seroient tombées et arrêtées.