CHAPITRE IL
Batterie contre la ville de quatre mille coups de canon en un jour. Plusieurs, tirés en grand nombre, les autres jours. La ville, battue en ruine du côté de la porte des Epars. V Image de Notre-Dame, qui étoit sur ladite porte, frappée et renversée d'un coup de canon, sans avoir été rompue. Accident mémorable arrivé à la même porte. Assault au ravelin d'icelle. La ville, sommée pour la quatrième fois de se rendre au Roi, qui, demeuré malade à Josaphat, commanda de donner un assault et de faire main basse sur les habitans, si la ville étoit prinse. Secours.
An. 1591. -|-^ouR divertir quelque peu le lecteur, je commencerai ce second chapitre par le premier jour de carême. Le mercredi des Cendres, 27 février, les ennemis battirent furieusement la ville, depuis six heures du matin jusques à midi avec sept pièces de canon, dont y en avoit trois doubles, jettèrent les boulets de trente-huit livres pièce, qu'ils avoient plantées au Marché aux pourceaux. Leur dessain étoit de battre en ruine entre l'église de Sainte-Foi et la porte des Epars, pour renverser les gabions et appuis qui étoient sur le tert d'Hercules, affin que ceux de dedans ne pussent les endommager de ce côté-là. Ce fut peine et poudre perdue, d'autant qu'au lieu de gabions, les soldats y firent des refcranchemens, qui les meltoit à couvert de Fartillerie ennemie, et refirent les appuis avec des sacs plains de terre.
Ceux qui étoient des plus zélés à la Ligue remarquèrent que le premier boulet qui fut tiré, passa pardessus le revestiaire de l'église et pardessus la grande salle de Tévêché et alla donner contre le posteau de la chambre, qui étoit derrière, appelée la chambre du Roi, en laquelle on tenoit que la mort du duc de Guise avoit été complotée et résolue et exécutée à Blois, lesquels il ruina et renversa entièrement. Ce boulet fut apporté à
relise et attaché contre le pillier, qui est vis-à-vis Timage de An. 1591. Notre-Dame en la nef, conune la première offrande de ces bons pèleiîns.
Sur les deux heures après midi, la batterie recommença de plus belle et continua tout le jour, tant qu*il fut conté environ quatre mille coups , avec pareil effet qu'auparavant. Toutefois l'église de Sainte-Foy , qui avoit de naguères été rehaussée, fut quelque peu endonunagée et le clocher cuida être abbattu. Ce que voiant le sieur de Grammont dit à ceux qui étoient proche de lui : « Vous étonnés-vous s'ils tirent contre Sainte-Foi ; ce » sont Huguenots qui en veulent à notre sainte foi; mais Dieu, » qui nous la donne, nous la conservera, s'il lui plaist, contre » tous leurs efforts. »
Hs tirèrent aussi un coup contre l'égUse de Notre-Dame entre les deux clochers et abbatirent un des pilastres de la porte Roialle de ladite église, lequel en tombant fit un grand bruit, sans toutesfois offenser pei^sonne. Un soldat de la ville fit un trait fort hardi: aiant apperçu que, sitôt que le canon auroit joué , on mettoit un manteau devant pendant qu'on le rafi*aichissoit etchargeoit, il se jetta dans le fossé du ravelin delà porte des Epars et s'en alla habillement prendre ledit manteau et l'emporta. Je laisse à penser s'il étoit de bonne prise et s'il y avoit en ce soldat plus de témérité que de hardiesse. S'il eût été suivi, l'on eût pu enclouer ce canon des ennemis et le rendre inutile. Toute la matinée, tandis que le canon tiroit, plusieurs gentilshonunes et habitans se disposèrent à la mort par une confession de leurs péchés et conununion qu'ils firent. D autres s'emploièrent à fortifier la ville. Sur le soir, on s'apperceut que l'ennemi changeoit de batterie et plantoit son canon dans le cimetière de l'Hôtel-Dieu. Au même tems, arriva un messager de la part de messire de la Chastre qui fut receu par la porte de Saint-Michel, mais assés mal, pour ce qu'un de ceux de la ville, estimant que ce fut quelqu'un des ennemis, tira dessus et le blessa par la joue. Je n'ai pu sçavoir quelles nouvelles il apportoit; il couroit toutesfois un bruit au même tems que messires de Nemours et de la Chastres venant au secours de Chartres, avoient été receus par le Roi au Coudrai, où ils se battoient; qui étoit ime fourbe moientée pour faire sortir ceux de la ville, les faire tomber en leurs embusches et les surprendre. IV. 14
An. 1591. Aussi les capitaines n'en firent grand cas et ne s en remuèrent davantage. Le soir, fort tard, le guet sonna une chaude alarme, criant que chacun se rangeât en son quartier, et redoubla par deux fois, puis le tambour alla par la ville, pour faire aller aux l'emparts, et mêmes les capitaines furent par les maisons pour contraindre les habitans d*y aller travailler.
Le jeudi 28, les ennemis tirèrent leur artillerie, etlesiéur de Réclainville fut blessé à la tête d'un éclat de pierre que le canon avoit fait voler. On voioit comme Tennemi avoit placé son canon dans le cimetière de THôtel-Dieu et dans celui de Saint-Thomas, et tenoit des gabions prests dans le chemin de Bailleau-rEvêque et continuoit à miner la contrescarpe du fossé de Saint-Jean. Cela faisoit soubçonner qu'ils avoient envie de faire brèche de ce côté-là et y donner Tassant, aiaiit planté quelques couleuvrines dans ledit chemin, couvertes de plus de -cinquantes cuves de tan ou de gabions, faites en forme de grands paniers ou de claies.
Cependant bien deux cens enfans de la ville se présentèrent au sieur de Grammont pour deffendre la brèche au cas qu*clle se feit. La nuit suivante, les ennemis placèrent une barricade devant la porte Guillaume sur le bord du fossé. Ce qu'aiant apperceu ceux de la ville, ils en furent, le vendredi 1" de mars, dès la pointe du jour, chasser ceux ijui la gardoient, la rompirent et emportèrent le bois dans la ville. Quelque tems après , ils allèrent prendre une enseigne , qui étoit dans une maison près les vieux fossés, et remportèrent sans perte d'aucun, quoiqu'on tirât incessamment sur eux. Les ennemis, pour ne demeurer oyseux , tirèrent quelques coups d*artillerie en ruine contre le fort d'Hercule , où ils blessèrent deux fils du cannonier Lionnet. Le soir, il tomba force neige, et ne demeura que la garde oixiinaire et les sentinelles sur les murailles. L*on s'attendoit que l'ennemi feroit quelqu effort, veu que la nuit précédente, ses sentinelles avoient crié aux nôtres qu'ils prinsent bon courage, qu'ils ne garderoient plus que ceste nuit.
Le samedi 2 mars, les ennemis ne firent rien toute la matinée, jusques à midi, qu'ils tirèrent cinq ou six volées de canon en ruine, et s'estant reposés recommencèrent jusques à ce qu ils eussent perdu visée. Hs avoient placé une barricade au Marché-aux-Pourceaux, assés près du fossé. Un capitaine de
la ville entreprint de Tenlever; pour quoi faire il print dix ou An. 1591. douze de ses gens, pour l'assister. Tous Tabandonnèrent, fors frère Louis Fiant, Jacobin du couvent de Chartres, avec lequel il exécuta son entreprinse et renversa les tonneaux et huches dessus ceux qui estoient cachés derrière. Il apparut une tren* taine des ennemis, qui venoient à leur secours, lesquels furent tirés de dessus les murailles par ceux que ledit capitaine y avoit placés pour le soutenir, et en demeura partie sur la place, le reste s'enfuit.
Ceux qui s*estoient barricadés près la porte des Epars avoient tant fait par leurs mines, qu'ils avoient gaigné le fossé du raveUn et déjà commençoient à le sapper, ce qu'ils pouvoient aisément faire, pour n'estre encore maçonné. Le sieur de Pescherai entreprit de les chasser, dès le soir, et connue il feut venu aux mains avec l'ennemi qui venoit au secours de ses mineurs, ils eurent à répondre à quantité d'harquebuziers, qui bordoient les murailles de la ville. Il y eut plus de deux cens coups tirés de part et d*autre , et n'y demeura que deux soldats du sieur de Granunont et quelque peu de blessés.
La place demeura audit sieur de Pescheray, et néantmoings, ceux de la ville, considérant ce qui s'estoit passé, cuidèrent émouvoir sédition contre ceux qui avoient prins la charge de faire ce ravelin, pour ne l'avoir achevé et mis en estât de deffense, pour ce que, si l'ennemi venoit à s'en emparer, celuy seroit comme une planche dans la ville. On s'attendoit que le Roy battist la ville, dès ce jour-là, sur Tadvis qu'on avoit eu, qu'il avoit dix-huit pièces de canon touttes prestes, et craignoiton qu'il feist brèche et donnast Tassault en mesme tems, pour ne donner loisir aux habitans de réparer ce qui avoit esté abattu ; comme de vray, si le Roi l'eustfait, il eust bien empesché les assiégez. Ce qui les confirmoit en ceste opinion, estoit qu'un soldat de l'ennemi s'estant venu rendre dans les tranchées , desquelles le sieur de Pescheray venoit de chasser ses camarades qu'il y pensoit trouver, fut prins et conduit au sieur de Grammont, lequel faisant semblant de le vouloir faire pendre, l'enquist du dessein qu'avoit le Roi; auquel il respondit que Sa Majesté avoit arresté de donner un assault général, le lundy suivant, et estoit résolu de lever le siège si , après cet effort, il n'emportoit la ville. Cest advis fut cause qu'on sonna un ban, pour faire
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An. 1591. tenir près tz les soldatz et gendarmes pour se deffendre en cas que cela arrivast; et, cependant, le soldat fut mis en prison.
Le dimanche 3 dudit mois de mars, l'ennemy, qui désiroit passionnément de regagner le ravelin de la porte des Epars, commença de plus belle à battre la ville en ruine de ce costé-là : une volée de canon , aiant attrapé la charpente du béfroy du clocher neuf de la grande église, en fist voler une pièce dans le cloistre et cassa une des cloches appellée Renée, du nom de Madame Renée de France, duchesse de Ferrare et de Chartres, et fist donunage de plus de quatre cens escuz. Il y en eut plusieurs de tuez et blessez , entre autres le sieur de Carrières et Nicolas Esnault, qui eut un coup d arquebuze dans la gorge, dont il garit.
Ce fut une grande faute aux habitans de n'avoir abbattu les maisons plus proches du fossé, pour ce que Tennemi, qui s'estoit logé dedans , incommodoit fort la ville. On ne fut pas aussi à se repentir de n'avoir abattu Féglise et couvent de Saint -Lubin- des -Vignes, quil sembloit que le roi Henry III eust fait bastir, plus tost pour nuire à la ville , que pour y loger des Capuchins.
La nuict, le guet sonna plusieurs alarmes qui mirent les habitans bien en peine, estimant que c*estoit l'ennemy qui faisoit ses approches, pour donner Tassault le lendemain, ou qu'il voulust de rechef tenter de recouvrer ledit ravelin, ce qui estoit véritable. Le sieur de Pescherai y estant couru, repoussa vaillamment l'ennemy. Il avoit tiré de ses tranchées nombre de soldats, qu'il fist coucher sur le ventre, la main sur leurs mesches, sur le bord du chemin, par lequel l'ennemy avoit accoustumé de venir à ce ravelin et leur commanda que, sitost qu'ils l'apperceuvroient approcher, qu'ils tirassent tous à la fois dessus et se jettassent dans le fossé. Ils exécutèrent si addroictement cet ordre, qu'en aiant abbattu partie, espouvantèrent tellement les autres qu'ilz s'enfuirent. Le sieur de Pescheray les poursuivit jusques près l'artillerie, et eust peu facilement l'enclouer, s'il eust eu un marteau et des clous , et leur aiant ainsy donné la chasse, s'en revint sang perte d'aucun des siens, que de deux, qui furent blessez et moururent depuis, pour lesquels il ramena un Suisse, quin'avoit esté si bien du pied quie les autres.
Le lundy 4 , les assiégeants tirèrent encore quelques douzes ou An. 1591 . quinzes coups en ruine, et, sur les unze heures ou midy, le guet sonna l'alarme à la porte Morard, pour avoir découvert quelques compagnies qui s'y venoient rendre. On avoit fondu de nouveau deux pièces de canon, qu'on avoit placées sur le ravelin de la porte Saint-Michel, qui crevèrent touttes deux; l'esclat de l'une desquelles tua messire Jacques le Roi, procureur, demeurant prez les Cordeliers, devant la rue de la Fourmagie ditte à présent des Ursulines. On soubçonna quelquesuns d'y avoir jette de l'eau forte , parce qu'elles crevèrent par dessoubz.
Le mardi 5, les ennemis voulurent encore faire un effort audit ravelin porte des Ëpars : dès six heures du matin , ils conunencèrent à tirer et continuèrent dix heures durant avec douze ou quinze pièces d'artillerie, dont y en avoit partie qui jetoient des boulets de trente-huit livres du moins. Ils tirèrent six coups de leurs grosses pièces tout à la fois, puis soixante tout de mesme et deux coups assés loing l'un de l'autre. Ces deux coups ne frappèrent point le ravelin , ains passèrent par dessus et allèrent donner contre la porte des Epars , pour empescher que nos soldats, sortans de leurs tranchées, ne leur respondissent de leur escopéterie, tandis qu'ils rechargeoient leurs pièces, desquelles ils déchargèrent plus de huit cens coups. L'image de Notre-Dame, qui estoit au-dessus de la porte des Epars fut abattue d'une voilée de canon , sans estre nantmoings aucunement endommagée , et fut portée saine et entière dans l'église dédiée à ceste Vierge et posée près celle qui est dans la nef, où elle demeura jusqu'après le siège, qu'elle fut remise en son lieu.
Les assiégez estoient bien empeschez à recongnoistre les desseins du Roy. L'on présumoit qu'il s'obstinoit à ce ravelin pour y placer son canon afin de battre la ville de plus prez et d'empescher les assiégez de deffendre la brèche quand elle seroit faitte. Mais, quand le Roy eust eu ceste pensée, il eust esté trop tard, d'autant qu'il avoit donné loisir de se retrancher aux habitans et se fortifier par terrasses. 11 arriva bien un autre accident, qui ferma la porte au Roi, quand il l'eust eu gaignée. A cause que le jour précédant l'ennemy avoit tiré quelques coups de canon , qui tomboient eu la gravide rue de la porte
An. 1591. des Epars, personne n*y estoit en asseurance, pour parachever une terrasse, qu'on avoit conunencée entre le pont-levis et la herse ou chausse-trappe , soubz le grand portail et entrée de la ville : les ennemys tirèrent tant ce jour contre le hault de la porte, qu'ilz Tabbattirent, et tomba si proprement sur ceste terrasse, que ses ruines remplirent le vuide qui y estoit, et au lieu d'une bresche par laquelle ils pouvoient entrer, ils firent une muraille qui leur en exclut l'entrée. Ce que voiant, le sieur de Grammont se mist à rire, disant que le Roy de Navarre, avec cinq cens coups de canon, s' estoit bousché une brèche, qui lui cousteroit plus de quinze cens à desbouscher, et que, non - seulement il avoit perdu sa poudre, mais l'avoit employée pour faire plaisir à la ville.
Après avoir tiré jusques sur les trois heures après midy, fut donné un assault audit ravehn. Il avoit esté prévu par un gentilhomme que le sieur de la Bourdaizière avoit mis au clocher avec un chanoine et le guet ordinaire; lequel gentilhomme luy envoya, sur une heure après midy, un billet par lequel il l'advertissoit qull estoit arrivé trente-cinq enseignes de gens de pied, armez à blanc la pluspart, contenant trois ou quatre régimens, qui s*estoient campés derrière l'artillerie et qu'on ne pouvoit penser venir pour autre chose que pour un assault : on n'y fut trompé, veu que, sur les trois heures, le guet qui descouvroit tout ce qui se faisoitau camp, commença à sonner effroyablement et ne cessa durant l'assault , qui dura plus de trois heures et jusques à la nuict. Si l'ennemy attaqua furieusement, il fut repoulsé de mesme : les canonniers qui estoient sur les cavalliers et plattes-formes et les mousquetaires qui estoient sur les murailles, les receurent avec les caresses qu'un chacun peult penser. Cela n'empescha pas l'ennemy de présenter l'escalade audit ravelin et d'en venir aux mains avec les soldats qui y estoient commandés par le sieur de Pescheray, la Croix et autres bons hommes.
L'artillerie du Roy donnoit à rez dudit raveUn , cependant que les soldats donnèrent l'escalade, pour empescher ceux de la ville se présenter à la défense; mais quand les sieurs eurent gagné le hault, elle cessa de tirer, crainte de les offenser, ce qui ne leur servit de guère , d'autant que les soldats de la ville qui estoient dans leurs retranchemens , voyant ceux du Roy sur
!e ravelin en plusieurs endroilz , parurent hardiment avec leurs An. 159r. picques, halebardes et pertuizannes , mousquets et autres bas- Ions, pour les recevoir, et en jettèrent grand nombre, d'abord dans les fossez, lesquels ne perdii^ent néantmoings courage, estant remontez aussitost, mais se voiant repoulsez aussy chaudement, se retirèrent tant pour éviter les coups, qu'à cau.se de la nuict qui survint, et encores que cent ou six-vmgts soldats, la plupart d*habitans, sortis par la porte Saint-Michel, coulèrent tout le long du bas du fossé et s'allèrent rendre au pied dudit ravelin , d'où aiant fait tomber une gresle de balles sur les assaillans qui estoient aux mains, les contraignirent tjuitter et se sauver comme ils peurent.
Lorsque cet assault se donna, on chantoit Tobit, qu'on a accoutmné dans l'église de Nostre-Dame, à l'heure ordinaire. Iceluy finy, et vespres dittes ensuitte , les chanoines et habituez firent procession, tant par le hault que par le bas de l'égUse , où tout le peuple de la ville qui ne pou voit combattre s'estoit rendu pour prier Dieu de donner la victoire à ceux de leur party, desquels ils voyoient retourner plusieurs en leurs maison tout ensanglantez et blessez à l'assault. Mr de Chartres avec le clergé, s'arrestèrent dans les grottes de l'église, pour y dire compiles, attendu que le canon donnoit par la rose de la Porte-Royale jusqu'au grand autel. On fit depuis cette heure tout le service audict lieu dans la chapelle de la Magdelaine, en laquelle le Saint-Sacrement fut porté le lendemain et y demeura jusqu'à la fin du siège.
Comme le jour commençoit à faillir, la dame de l'Escu, entrant dans lesdites grottes, où le peuple estoit en prières devant l'image de la Vierge, s'escria tant qu'elle peult : « Courage, mes amys, courage, nous avons gaigné. » A ces paroUes, chacun redoubla ses prières, n'y en ayant guères dans la compapagnie qui n'eust quelqu'un de ses parens bu amys en cest assault, pour la conservation desquels ils employoient leurs prières envers Dieu. Au mesme tems, Michel Renouard, bourgeois de Chartres, vint de la part du sieur de la Bourdaisière,, advertir le clergé que Tennemy avoit tourné le dos et que ceux de la ville estoient demeurez maistres du ravelin , quoiqu'avec perte d'une vingtaine d'habitans et quarante autres soldats, vingt ou vingt-cinq blessez , les priant de continuer leurs prières.
An. 1591. le reste de la nuict, craignant que l'ennemy ne reconunençast au clair de la lune , pour avoir la revanche. L*on continua les prières toute la nuict, durant laquelle il y eut un merveilleux silence dans le camp ennemy.
Le sieur de Pescheray fut blessé en cest assault d'im coup de mousquet dans la teste, duquel coup il mourut chez M"® Olive, près Téglise de Saint -Martin, où il fut inhumé. Ce fut une grande perte pour la ville , estant personnage fort entendu à la guerre. Il fut tué du côté du Roy, de trois à quatre cens, sans compter ceux qui furent précipités à Tescalade dudit ravelin, à laquelle tous ceux qui se présentèrent demeurèrent. Le lendemain le Roy envoya demander le corps de deux de ses capitaines, l'un appelé Sanson, Tautre Goliath, le dernier desquelz Tavoit servy dès son enfance, homme au reste fort cruel et sanguinaire, qui fut tué par le sieur de Rives, de la compagnie des chevauxlégers du capitaine de la Croix. Estant monté sur le ravelin, il combattoit main à main avec ledit de la Croix , quand de Rives, qui Tapperceut, lui passa une pique au travers de la gorge, qui lui fit perdre son coup et donna tems à son capitaine d'asséner le sien sur ce bravasche, qu'il jetta mort dans le fossé. Il avoit promis au Roy de prendre ce ravelin, qu'il ne peult lui Uvrer, y aiant luy-mesme esté prins. Le capitaine Laborde, qui, comme nous l'avons marqué cy-dessus, avoit esté gouverneur du chasteau d'Angers, renvoya le corps dudit Goliath au Roy, mais, pour celui de Sanson , on ne peult le trouver, le Roy croyoit qu'il eust esté prins prisonnier, mais il ne s'en trouva qu'un, nonuné la Mare , que Sa Majesté échangea avec un soldat de la compagnie du sieur de Grammont. On loua fort la valeur de deux enfans de la ville, du capitaine Laborde et d'un couvreur nommé Lanfertain , qui firent merveille à cest assault. Il y eut aussi deux frères de la maison de Montigny, qui signalèrent leur courage en iceluy, ayant esté tous deux blessés, avec le capitaine Lafontaine qui mourut sept jours après.
Le mercredi 6 se passa à enterrer les morts et panser les blessés ; et de tout ce jour ne fut tiré que trois coups de canon dont le premier emporta la cuisse d'un soldat qui fut enterré à Sainte- Foy. Le jeudy 7, on estimoit que l'ennemy deust donner un second assault, ainsy qu'il en menaçoit et sembloit s'y préparer . Il ne fist rien néantmoings.
Le vendredy 8, rennemy se tint eu repos, et non ceulx de la An. 1591. ville qui, craignant d'estre prins, si le Roy eust donné Tassault, comme il Teust faict asseurément, s'occupèrent à réparer ce qui avoit esté abattu et à faire de nouveaux retranchemens aux endroicts les plus foibles, auxquelx on doutoitque Tennemy se debvoit présenter. Touttes les bombes, grenades, pots de feu griefs ou grégeois, qu'on avoit faict faire pour incommoder ceux qui se présenteroient à Tassault se trouvèrent inutiles par l'épargne de ceux qui eurent charge de les faire faire. Il se présentoit un habile ouvrier, qui s'offroit les faire à un certain prix. Jacques Mathieu, orphèvre, les luy envoya et s'offrit les faire à moings, on l'accepta; mais, comme il n'avoit l'expérience de faire ces feux d'artifices , qui n'estoient de son mestier, il ne fit rien qui vaille, et sans une particulière assistance du Ciel, la ville estoit en danger d'estre perdue, si l'ennemy se fust tant soit peu mis en peine de la vouloir forcer. En tels rencontres, les plus expérimentez ouvriers sont à rechercher, et ne faut tant regarder à la despense qu'à la deffense , et un peu d'espargne cause une grande perte.
Le bruit couroit par la ville , que ce qui avoit retenu le Roy de tirer, estoit le manque de munitions, et que le sieur de Tavannes, gouverneur de Vemeuil, et de Contenant, gouverneur de Dreux, avoient prins celle qu'on luy menoit, et, de plus , qu'ils avoient esté jusques aux forges tuer les forgerons qui faisoient les boulets et rompu les fourneaux. Les autres disoient que c'estoit le Roy qui estoit malade dans l'hostelerie de la Croix-de-Fer, de despit de n'avoir peu prendre ceravelin, que les canonades eussent incommodé, si l'artillerie eust joué. Il y avoit de l'apparence en l'un et en l'autre, veu qu'un soldat natif de la ville, ayant esté quelque tems parmy les ennemys , faignant estre de leur party, s'estant venu rendre dans Chartres, avoit rapporté pour certain que le Roy n'avoit pas mille livres depouldre et fort peu de boulets et qu'il en attendoit; qu'il avoit veu le sieur de Biron , que deux Suisses emportoient de son quartier de MainvilUers au logis du Roy, qui estoit malade, pour adviser, disoit-on, de ce qu'ils avoient à faire, et que le comte de Soissons estoit arrivé au camp depuis trois jours.
Le samedi 9, l'ennemy ne tira point, ains continua ses mines et casemattes, tant à la porte de Saint-Jehan , qu'à celle
An. 1591. des Espars. Le soir, un certain esmouleur, qu*on avoit envoie vers messire de Maienne, rapporta que dans bref il envoyeroit du secours , qui ne fut néantmoings sitost prest.
Le 10 mars, qui estoit im dimanche, le Roy ne tira aucune de ses grosses pièces; mais, sur le soir, estant venu nouvelles qu'il estoit arrivé au camp du Roy quarante charettes de pouldre ou munition, le sieur de la Bourdaisière flst tenir chacun sur ses gardes, craignant que Tennemy, se voyant fort, n'assaillist la ville dès le lendemain. Et de faict, dès les sept à huict heures du soir, le guet ne manqua de sonner Talarme. Les ennemys s'estant mis en devoir de gaigner une barricade, que le sieur de Pescheray avoit fait poser sur la douve du fossé proche la chapelle de Saint-Thomas , qui estoit autrefois dans le cimetière de Saint-Saturnin, ils eu furent vaillamment repoussés par ceux de la ville qui , durant Talarme, estoient couruz, chacun à leur quartier, border la muraille et y passèrent la nuict de crainte de surprinse.
Le lundy 11, les ennemys laschèrent cinq ou six volée» de canon en ruine , tant contre le raveUn que contre la porte des Epars, où un soldat et un païsan, qui travailloient sur le ravelin, furent tuez. Dans la ville furent aussi tuez, sur la muraille, un jeune prestre de THostel-Dieu, nonmié Malvisé, mais trop bien visé à son dommage, d'un coup de mousquet qui le tua, et un gentilhomme , dit le cadet de Réclainville , autre touttes fois que le fllz du sieur de mesme nom, naguères gouverneur de Chartres , qui receut un coup d'harquebuze , dont il décéda.
Durant ce tems-là, plusieurs de la ville, soit par dévotion, soit par poltronnerie, s' estoient retirés dans les égUses. Le sieur de Grammont, pour les obUger à aller sur les ramparts, chacun en leur quartier, fist une ordonnance que toutes les messes et services de Téglise seroient achevés à huict heures du matin et que les portes d'icelles seroient fermées, depuis laditte heure jusques à celle de cinq heures du soir, afin que le peuple, soubz ombre de dévotion, ne s'y allast cacher. Ce qui fut observé tout le long du siège.
Le mesme jour, le Roy envoya un trompette, pour la cinquième fois, sommer la ville de se rendre, avec menaces de faire payer aux habitans bien chèrement la pouldre qu'ils lui faisoient bnisler, dont on ne fit grand compte. Les habitans
avoient bien plus d'appréhension d*une mine qui passoit par An. 1591» soubz la porte de Saint-Jean, que Tingénieur du sieur de la Bourdaisière avoit éventée, ne vint à la faire tomber, veu que , si le Roi eust poincté son canon de ce costé-là, il eust faict une grande bresche et eust peu s'emparer de la ville.
Le mardi 12, on craignoit que le Roy ne voulus t donner im assaolt, après avoir sonuné Chartres de se rendre. Ils eurent d'autres divertissemens de la part des capitaines Cholard et Jacques, gouverneurs d'Aulneau et de Dourdan, qui les vinrent attaquer dans Saint-Cheron , où ils leur donnèrent de Tesbat. Néantmoings le sieur de Granunont ne laissa de se transporter au ravelin de la porte des Epars, auquel le Roi en vouloit particulièrement, pour donner ordre à le fortifier. H n'y estoit quasi pas arrivé que deux de ses gens furent tuez à ses pieds, et un gentilhomme, nepveu du sieur de la Gaignerie, Ueutenant du sieur de la Bourdaisière , lequel aiant esté adverty par son laquais qu'un soldat ennemy le miroit , pensant se tourner pour lui donner sur le nez, fut à l'instant frappé dans l'espaule, duquel coup il mourut.
Le Roy s'estant trouvé plus mal, se fit porter en Tabbaye de Josaphat, pour estre plus loing du bruit. Il commanda, disoiton, à son départ, de donner im assault général à la ville, laquelle si on prenoit, il vouloit qu'on pardonnast aux soldats, qu'on fist main-basse sur tous les habitans, jusques aux enfans du berceau , picqué de ce qu'on s'estoit mocqué de lui en la dernière sommation qu'il avoit fait lui rendre. Ces menaces, soit véritables, soit faulces, en espouvantèrent quelques-uns qui, dès le soir, firent sortir trois hommes pour s'en aller à Dreux haster le secours de deux mille hommes qu'on avoit eu advis d'y estre arrivez pour garnir la ville , lesquels ayant esté découverts se jettèrent dans la rivière, la passèrent et se rendirent sans perte dans Chartres.