CHAPITRE Ht
Continuation du siège de Chartres.
An. 1591. ^ E mercredi 13 de mars, les ennemys ne tirèrent que trois I ou quatre coups de canon par intervalle, qu*ils faisoient, -^— ^ disoit-on, pour décharger leurs pièces, de crainte qu elles se gastassent si elles estoient si longtems chargées. Ils avoient toujours leurs pionniers et fossoyeurs au pied du ravelin de la porte des Epars, pour le miner et faire des casemattes dans le fossé, près des barricades , afin de n*estre descouverts. Il y avoit des traistres dans la ville , qui advertissoient le Roy de tout ce qui s'y passoit, jettant des esteufs par dessus la muraille, dans lesquels y avoit des lettres et billets. Le sieur de Grammont, voyant qu'on ne pouvoit chasser ces sappeurs à coups d'harquebuzes ou mousquets, s'advisa de jetter sur eux de l'huile bouillante du haut du raveUn et sur ceux qui s'estoient barricadez au pied, lesquelz en estant touchez, crioient si furieusement pour la violence de la douleur qu'ils enduroient, que le guet, qui ne sçavoit ce que c'estoit, donna l'alarme au raveUn, où chacun courut, si bien qu'il y eut un rude combat et y demeura plus de deux cens de part et d'autre. Auvray, secrettaire de M' de Chartres, y fut blessé, dont il mourut un mois après. Durant ce conflict, le sieur Michel, avec le» grands crochets de la ville qui servent pour le feu, flst abattre les barricades que l'ennemy y avoit posées sur la douve du fossé et les renverser dedans.
Le jeudy 14, le Roy fist tirer quelques coups de canon par intervalle. Le bruit couroit qu'il vouloit battre la ville par quatre endroits de vingt-huit pièces et donner l'assault par les bresche» qu'il avoit faites, afin que les soldats, ainsy départis, ne peussent s'entre-secourir, et y gaigner par ce moyen quelqu'une par laquelle il peust emporter la ville. Les capitaines s'en mocquèrent, disant que Sa Majesté ne seroit pas mal , si elle pouvoit donner un assault seulement par une de ses bresches. A la vérité, les ennemys n'entreprinrent rien, tout allant assez négligemment en leur camp, où quelques jeunes garçons delà
porte Chastellet allèrent trop témérairement abattre leurs bar- An. 1591. ricades et les jetter dans le fossé.
Le vendredi 15 du même mois, on fit la procession de la délivrance de la ville du premier siège de Tan 1568 et le service fondé par feu maistre Macé Ssdier, chanoine de Chartres. A ceste procession , le Chapitre fit sonner touttes les cloches. Ce qui estonna grandement les assiégeans , qui ne les avoient ouï sonner, depuis le commencement du siège. Le roi mesme s'estant enquis du suject et Tayaut sceu de quelques-uns de la ville, qui estoient en Tarmée, deffendit de tirer tout le jour, disant qu il ne vouloit qu'on troublast leurs dévotions. On ne laissa de faire bonne garde sur la muraille et partout, pendant ladicte procession , pour ce qu on craignoit que Tennemi fist jouer une mine qu'il avoit faitte soubz le ravelin de la porte des Epars, d'autant qu'après le décès du sieur de Pescheray, qui l'avoit en garde, il avoit regaigné les tranchées etcontinuoit à sapper ledit ravelin. Le sieur de Gramont avoit faict contreminer soubz ceux qui travailloient pour le Roy, et dès le soir, fit mettre le feu à sa mine, laquelle succéda avec plus d'eflect qu'on n'eust voulu, pour ce qu'en satisfaisant, elle entraisna un grand paUs dudit ravelin, qui ensevelit soubz ses ruines Leplessis, capitaine du sieur de la Bourdaisière, un honune du sieur de la Gaignerie, son lieutenant et un autre soldat, accabla plusieurs des ennemys et renversa leur mine, soubz laquelle furent étouffés plusieurs pauvres villageois, quisappoient dessoubz les ruines de ce ravelin, avoient remply le fossé, qui faisoitun beau chemin au Roy, pour s'emparer du reste , s'il eust eu son monde prest. Pour lui cousper, on ne s'endormit pas le lendemain qu'on employa à faire oster les terres qui s'estoient esboullées et à remettre le tout en estât de défence.
L'on croyoit aussy, comme Gerbault, mineur du sieur de la Bourdaisière, l'avoit asseuré, que l'ennemy y eust faict ime autre mine à la porte Saint- Jehan, laquelle il devoit faire jouer. Les sieurs de Réclainville et de Rochambault firent contreminer et travailler jour et nuict. Les sieurs de Grammont et de la Bourdaizière s'y rendirent aussy et y firent porter leur disner et tenir leur monde prest soubz les armes, pour résister si la mine jouoit ; après avoir bien attendu , on ne veid remuer personne , qui fit croire qu'il n'y avoit rien à craindre de ce costé-là. Il
An. 1591. est bon, dorant un siège, se tenir sur ses gardes et se deffier de tout, la defflance étant la mère de seureté, mais il s'y trouve aussi bien souvent des bourdes pour de véritables advis.
Le samedy 16, le Roy, dès le grand matin , fit sonner ses tambours et tirer ses canons; Ton croyoit quil deubt faire quelque grande chose, puisqu'il commençoit si matin. Il ne fit rien pourtant de toutte la journée, n'ayant tiré que dix coups par intervalles et fort loing à loing. L'homme qu'on avoit envoyé à Dreux, en retourna le mesme jour, rapporta que ceux qui estoient là ne pouvoient venir sitost, pour ce qu'ils attendoient des compagnies du duc de Mayenne, avec lesquelles ils se joindroient et feroient leur possible pour venir secourir Chartres. Il fut prins aussy un jeune garçon , qui sortoit de la ville , lequel fut trouvé chargé de lettres , par lesquelles on advertissoit le Roy de tenir bon et avoir patience, que les meilleurs soldats de la ville estoient morts ou blessez et qu'il n'y avoit plus que le bourgeois et quelques villageois qui s'y estoient réfugiés pour la deffendre , et que les premiers et plus puissants de la ville estoient d' advis qu'on se rendist à lui. Le garçon, interrogé qui luy avoit baillé ces lettres, dist que c'estoit l'huissier Bardon, lequel lui avoit promis trois escuz, sur lesquelz il luy avoit advancé un quart d'escu. Estant confronté audict Bardou, il lui soutinct que ç' avoit esté luy. Pour quoy le sieur de Grammont s'estant déclaré partie contre luy, il fut appliqué à la question, où n'ayant rien confessé , il fut relasché.
Le dimanche 17, il y eut seulement quelques volées de canon, tirées à la porte des Epars , et la nuict y eut une alarme à cause de la cavallerie du Roy, qui se présenta vers la Courtille et s'en vint passer Teau au Pont-qui-tremble , non-obstant les mousquetades qu'on tira sur eux; auquel tems F ennemy empiéta fort sur le ravelin de laditte porte des Espars, qu'on disoit que ceux de la ville seroient contraints d'abandonner.
Le lundy 18, ne se fit rien. Le mardy 19 se passa à parlementer entre les sieurs de Grammont et de la Bourdaizière , et de Laverdin et Biron, sans qu'on aye sceu de quoy ils traictèrent.
Le mercredy 20, les assiégeants tirèrent deux ou trois grosses pièces qu'ils avoient faict venir de Blois, qui jettoient quarantedeux Uvres pesans. Le premier coup de boulet passa au travers de la vouHe de maistre Guillaume le Houic, chanoine de
Chartres, demeurant sur les Trois degrés, et tua trois pigeons, An. 159K sans faire autre mal , et le second entra dans le clocher vieil de la cathédralle , il se cassa ainsy que tous les autres. On estimoit qu'ils taschoient à casser les deux cloches Marie et Gabrielle, qui sont les plus grosses de France , lesquelles sont dans ledit clocher. Sur le soir, ils se ravisèrent de tirer quelques volées de canon , de Tune desquelles ils emportèrent la cuisse d'un soldat de la ville , et de l'autre ils rompirent une esquillette de la tour de la Courtepinte, qui est la plus belle et la plus forte de la ville. Elle descend jusqu'au bas du fossé et a une belle cazematte au pied, qui a douze ou treize pieds d'épaisseur par bas et neuf ou dix par le hault. On disoit qu elle pouvoit soutenir plus de six cens coups de canon , joinct qu'on ne peut Tabattre par le pied et si, au lieu de ravelin, on eust faict une douzaine de semblables tours, on eust rendu la ville imprenable. La nuict estant survenue, le sieur de Granunont commanda qu'on la descouvrist, de crainte du canon, lequel faisant voler les tuiles et le bois, ofTensoient les soldats qui estoient dedans ou à Tentour. Ceux de dehors, oyant le bruit de quelques tuiles qui couloient, demandoient aux sentinelles pour quoy ils découvroient leurs maisons, et sur quelques paroles qu'ils eurent ensemble, ceux du party du Roy poinctèrent leur artillerie contre laditte tour, qui servit à ceux qui la descouvroient au lieu de leur nuire, pour ce que le feu estant mis à l'amorce, ne fist que voler en hault et dura tant qu'il y eut de pouldre dans le canon, qui sortit par le trou de la culasse, et fit une lueur qui donna moyen aux couvreurs et charpentiers de veoirce qu'ils faisoient et à achever ce qu'ilz avoient commancé. Le jour estant venu, ilz voulurent tirer une autre pièce, qui flst la mesme chose, qui donna suject de croire qu'elles estoient éventées et hors de service.
Le jeudi 21 , les ennemys tirèrent deux ou trois coups en ruine , la pierre desquelz faisoit fort grand bruict en passant par dessus la ville. Ilz en avoient particuUèrement au clocher de Sainte -Foy, contre lequel ilz tirèrent douze coups, pensant en dénicher quelques compagnons qui les incommodoient de dedans, et tiroient sur ceux qu'ilz voyoient dans le cimetière de l'Hostel - Dieu. Dès le matin, un marchand de Nogent-le-Roy, nonuné Louis Radepont, et autres avec luy, qui
An. 1591. estoient venus toutte nuict de Dreux et esloient passez au travers de rarmée à course de cheval, se vindrent présenter à la porte Saint-Michel, où estant descendus de leurs chevaux qu'ik laissèrent sur la douve du fossé , craignant d*estre aperceuz et poursuivis , se jettèrent dans le fossé , pour gagner la ville. Ces animaux, sentans leurs maîtres, descendirent après eux et les suivirent, et ainsy tous furent sauvez. Ces marchands apportèrent lettres du duc de Mayenne, qui promet toit du secours à son ordinaire et mandoit qu*on tînt bon. Cependant les ennemys faisoient toujours quelques nouvelles approches et posèrent leurs barricades sur le bord du fossé devant la Courte- Pinte, où huicts soldats de la ville furent tuez ou blessez; qui faisoit appréhender qu'on voulust faire quelque attaque de ce costé-là.
Le vendredy 22 , chacun voyant ces barricades si proches, porta des sacs pleins de terre, pour estre prests à réparer la bresche, si d'adventure on en faisoit quelqu'une. Il fut tiré ce jour-là seulement neuf ou dix volées de canon à diverses fois et force escopéterie. Le capitaine Fervaque et un autre, qui estoit près de luy, furent tuez sur le ravelin de la porte des Espars. Le maistre du Grand-Cerf y fut aussy tué, pour avoir imprudemment, après son coup, voulut regarder où il avoit asséné. L'après-dinée, le sieur de Grammont sortit avec vingt- cinq chevaux pour aller parlementer avec le Roy. Plusieurs de la ville coururent à la porte Saint-Michel, pour parler à leursparents et amys réfugiés au camp ennemy. Le sieur de la Bourdaizière ne voulut les laisser sortir, ains les contraignit à se retirer à coups d'épée, leur reprochant qu'ilz Tavoient appelé traistre, mais que c estoient eux qui l'estoient, voulant aller porter des nouvelles à Vennemy, pour luy donner suject de faire quelqu'entreprinse.
Les samedi 23 et dimanche 24, ne s'y tira que quelques mousquetadesde part et d'autre, durant lesquelles Vennemy ne laissa d'asseoir ses barricades sur le bord du fossé de la porte de» Espars.
Lelundy de l'Annonciation Nostre-Dame, se fit processioa par le haultde la ville, excepté qu'elle rebroussa par Saint- Saturnin et par la Boucherie, pour retourner dans \[égUse cathédrale de crainte des boulets qui voloient; la sainte châsse y fiU
portée à la suscitation d'un Minime qui preschoit à Saint- Ai- An. 1591. gnan et crioit en ses sermons que c*estoit se défier de la grâce de Dieu , de cacher un si précieux joyau et les autres reliques des Saints , qui debvoient servir de moyen pour opposer à nos ennemys et obtenir la victoire contre eux. Ce qui donna suject aux capitaines et bourgeois de prier le Chapitre qu'on les portast en procession, en laquelle y en eust qui furent nuds-pieds, boueux, nuds en chemise, encores qu'il eust neigé la nuict précédente.
Le mardy 26 , le jour n'eut plustost paru que les ennemys tirèrent un coup de mousquet contre le ravelin de la porte des Espars, et tuèrent puis après quelques pauvres villageois qui y travaiUoient, et, comme le guet eut à son ordinaire sonné les trois coups pour signal qu'il commançoit à descouvrir, ceux du camp luy respondirent par trois coups de canon contre ce ravelin. Geste façon de faire donna quelqu'espouvante à la ville, croyant que, puisqu'ilz commançoient de si bonne heure, ils avoient envie de faire quelque grand effet. Ce qu'ilz ne firent pourtant, s'estant contentés de tirer trente coups de leur artillerie, tant contre la ville que contre ce ravelin et en ruine contre Sainte-Foy et quelques maisons voisines, qu'ilz endommagèrent fort. On récent ce mesme jour lettres de M' de • Mayenne par cest esmouleur qu'on luy avoit envoyé, lesquelles répettoient la mesme chanson de tenir bon jusques à ce qu'il peust envoyer des secours et qu'on s'abstînt de parlementer avec Tennemy. Ce non-obstant, le sieur de Graramont ne laissa de s'aboucher avec le Roy, ce qui ne plaisoit aux habitans qui disoient que tous ces parlemeos ne serviroient qu'à les rendre. Les sieurs de Laverdin, de Lude et de Saint-Paul et Biron, se trouvèrent bien accompagnez à la porte de Saint-Michel de la part du Roy; et du costé de la ville y furent les sieurs de Grammont, de la Patrière et la Pinelière et la capitaine La Borde avec vingt-cinq hommes seulement. Comme le sieur de la Patrière conunançoit à parler au sieur de Laverdin, duquel il avoit esté autrefois lieutenant, le sieur de Grammont avec le comte du Lude et le sieur de Biron , il fut tiré un coup d'artillerie de la part des assaillans , qui vola par dessus la muraille et alla tomber dans le neuveau couvent des Cordeliers , où il blessa un religieux et un autre homme qui estoit avec luy. On ne dist mot
An 1591. pour ceste fois, mais au départir, ils en tirèrent encores un autre, qui tua le fourrier du sieur de la Pinelière et tua le fi'ère du sieur de Longny, près le sieur de Grammont, de quoy espouvanté, il mit la main à Tespée et se jetta dans le fossé, criant à ceux de dedans qu'ils tirassent sur les ennemys , ce qu'ils ne manquèrent de faire et en abattirent aucuns et contraignirent les autres de s'y sauver à la fuitte, laissant là leurs chevaux sur lesquelz ou ne leur avoit donné temps de remonter, que les laquais de ceux qui avoient esté audict parlement ramenèrent dans la ville. Les gens du Roy envoyèrent les redemander et asseurer le sieur de Grammont que ce désordre estoil arrivé par l'imprudence d'un cannonier, qui avoit tiré sans commandement; mais, avec toutes leurs excuses, les chevaux demeurèrent.
Le mercredy 27, lesdits sieurs de Laverdin, du Lude et Biron vindrent prier le sieur de Granunont de renouer leur conférence et qu'il lui pleust aller trouver le Roy qui l'attendoit à Saint- Lubin. Il print avec lui un de ses cousins et les sieurs de la Gaignerie et de Longueville et im autre, qui partirent à dix heures du matin et revindrent seulement à cinq. Le sieur de Grammont fut reconduit par les gens du Roy jusques à la ville avec trente chevaux et plusieurs gens de pied, dont la pluspart étoient des habitans réfugiés au camp. Le sieur de Grammont estant rentré avec ceux qui l'avoient accompagné, il commanda à ceux qui étoient sur la muraille de tirer. Ils obéirent et ceux de contraire party leur répondirent et se retirèrent. Les pièces qui estoient à la porte des Espars, qui n'avoient tiré de toutte la matinée, tirèrent Taprès-disnée six ou sept coups en ruisne contre le ravelin. Le jour venu et les sentinelles posées de part et d'autre, les ennemys s'efforcèrent de surprendre ledict ravelin à la faveur de la nuict qui estoit fort obscure. Cela ne leur succéda, ayant esté repoulsez à coups de mousquets, et le guet ayant sonné fort rudement aubruict qu'ils faisoient, le bourgeois borda promptement la muraille. Au mesme tems le sieur de Grammont fit assembler les capitaines et gentilshommes, qui commandoient dans la ville, au logis du sieur de Montescot, où estoit logé le sieur de la Bourdaizière , pour sçavoir la résolution qu'ils avoient prinse et quelle responce il pourroit faire au Roy de leur part et de la ville, suivant la promesse qu'il
auroit faitte à Sa Majesté de retourner luy rendre le lendemain. An. 1591. Tous d'une voix dirent qu ils estoient résolus de vivre et de mourir avec les habitans, ainsy qu'ils leur avoient promis. Geste réponse réjouit fort le bourgeois , se voyant délivré du soubçon qu'ils avoient que la garnison les vouloit trahir et mettre la ville en la main du Roy.
Le jeudy 28, ledict sieur de Grammont sortit de la ville, pour porter la response au Roy, qui fut que tous estoient en bonne dévotion de se deffendre et de mourir plutôt que de se rendre à luy, tandis qu*il persistroit en sa religion. Conune on trouve toujours à redire aux actions les plus parfaictes , aussy plusieurs s offensèrent de ce que ledict sieur de Grammont avoit esté faire ceste response, sans en avoir communiqué auparavant en une assemblée générale, quimérittoit bien estre faitte, poursçavoir en une afEaire de telle conséquence le sentiment des habitans, et qu'il eust esté à propos auparavant que de rien respondre faire la reveue des soldats , pour recongnoistre ceux desquels les capitaines pourroient sasseui*er au besoing, et si la ville avoit assés de forces. Le sieur de la Bourdaizière , adverty de ceste rumeur, tascha de l'appaiser, et cependant le sieur de Grammont estant de retour, assembla tous les capitaines des quartiers avec leurs soldats et habitans , pour exiger d'eux le serment de se rendre avec les garnisons, la part où ils seroient commandés contre l'ennemy, silost qu'on sonneroit le ban. Dès le soir, les ennemys , qui sçavoient bien qu'ils ne pourroient venir à la bresche, s'ils n avoient le ravelin , vouloient encores faire un effort sur iceluy ; et pour ce, sur les huict heures du soir qu'il faisoit fort obscur, ils se présentèrent avec force serpétrie, qui fut receue par deux cens soldats, tant soldats qu'habitans, qui estoient sur ledict ravelin et sur les murailles, qui les repoulsèrent avec perte des leurs, n'y estant demeuré pas un seul de la ville, quoiqu'il y en eust de légèrement blessés, qui se plaignoient que les coups venoient de dedans et non des ennemys.
Le vendredi 29, les ennemys ne tirèrent qu'un seul coup de leurs grosses pièces, mais renvoièrent au sieur de la Bourdaizière un gentilhonmae appelé la Ferté-Milon , pour traicter avec lui des conditions de la reddition de la ville. Les habitans ne voulant y entendre, il s'éleva un grand bruict que ce gen-
An. J591. tilhomme laschoit d'empescher et adoucir les habitans par ses remontrances, et ayant sceu qu'il ne procédoit que de la crainte qu ils avoient que, venant à se soubmettre au Roy, il ne violentast leurs consciences à embrasser sa religion, les asseura qu'il laisseroit vivre chacun en sa liberté, qu'ils feroient mieux de se rendre de bonne heure en son obéissance que se commettre au hasard de ses armes; que le seigneur, offensé par son suject, lui pardonne difficilement; que, trouvant Sa Majesté en bonne hmneur de les recevoir pour ses sujets, ils n'en doivent laisser escouler l'occasion ; que c'estoit folie à eux d'attendre secours du duc de Mayenne, qui en avoit autant de besoing qu'eux, et que, s'ils espéroient en avoir quelque assistance, le Roy ne leur donneroit seulement huict jours pour envoyer vers luy, mais un moys, estant bien asseuré qu'il ne pouvoit leur en envoyer : il leur tint tout plain d'autres discours, par lesquels il taschoit les amadouer, pour les faire rendre au Roy; qui fut parler à des sourds, cela estant bien loing de leur pensée. Le sieur de Grammont, voulant esprouver le sentiment des habitants et sonder la résolution qu'ils pouvoient avoir à la defFense de leur ville, considéré le peu de garnisons qui estoient dedans, fit semblant de dresser les articles de la prétendue capitulation et de les bailler aux sieurs de la Gagnerie et de Poivillier, pour les porter au Roy. Ledit sieur de la Bourdaizière disoit ce qu'il pouvoit, pour intimider les habitants, leur représentant le danger de soustenir une bresche, le peu de monde qu'ils estoient, le péril de l'escalade, la violence d'un assault, qui se pouvoit Uvreren divers lieux en mesme temps, le grand nombre de soldats qu'il falloit pour le soustenir et border la muraille, l'insolence d'un soldat victorieux, le pillage de leurs maisons, la confiscation de leurs biens, le péril de leurs vies, le violement de leurs femmes et filles, bref tous les inconvénients qui pouvoient arriver en un siège et prinse d'une ville. Mais , voyant que tout ce qu'il pouvoit leur dire, n'ébranloit leur constance ny les démouvoitde la résolution qu'ils avoient de se deffendre, il fallut à bon escient dresser quelques articles, pour satisfaire au Roy, qui en demandoit; que les habitants baillèrent en la forme suivante:
I. Ils ofTroient de demeurer neutres sans se mesler d'aucun acte d'hostilité, ne recepvoir ou entretenir en la ville,
l'espace d'un an durant, aucunes forces de quelque party qu'ils An. 1591. fussent, fors la compagnie de gens d'armes et gardes de leur gouverneur, lequel ils entendoient ne leur estre changé, non plus que leur religion, qu'ils tenoient plus chère que la conservation de leur vie et de leurs biens, demeurans à la ville en l'estat qu'elle estoit lors.
IL Et ce, moyennant qu'il ne leur seroit fait aucune offense en leurs personnes et biens, et ne seroient travaillez et troublés -en la jouissance et possession de ce qu'ils avoient aux champs, ny aussy en la levée des tailles, taillon, aydes, subsides et autres deniers, qui avoient accoutumé estre levés et apportés -en ladite ville.
IIL Et afin que laditte ville demeurast libre, lesdicts seigneurs, gentilshommes et gens de guerre sortiroient lorsque l'armée de Sa Majesté seroit retirée à dix lieues loing de Chartres et qu'il luy auroit pieu leur donner bon passeport et sauf-conduit, pour se retirer où bon leur sembleroit, avec leurs armes, chevaux et cornettes, enseignes déployées, trompettes sonnantes, tambours battants et les mesches allumées et tout leur équipage, avec asseurance de Saditte Majesté de n'estre recherchez d'aucunes choses passées, tant qu'ils fussent en lieu de seureté.
IIII. Oflfroient, lorsque Sa Majesté seroit cathoUque, recogneue et receue par les bonnes villes catholiques avec lesquelles ils s'estoient unis, d'estre ses très-hmnbles serviteurs et sujets.
V. Demandoient premier que les articles peussent être tenus pour accordés de part et d'autre, qu'ils eussent un moysde temps pour envoyer vers messire le duc de Maienne, auquel ils avoient preste le serment d'obéissance, pour avoir sa volonté.
VL Prétendant que si, dans ledict moys à compter de ce vendredi 29 mars, ils n'estoient secourus de forces et rafraîchis de gens de guerre, jusques au nombre de cinquante, n'estre tenuz à Tentretenement desdicts articles.
Ces articles ainsy dressez, le sieur de Grammont, qui prévoyoit que le Roy n'en seroit content, demanda hostages à Sa Majesté, devant que les lui envoyer. Le Roy luy bailla le sieur de la Ferté-Milon , dont a esté parlé cy-dessus , qui fut retenu jusques à ce que ceux qui porlodent lesdicts articles
An. 1591. fussent de retour. Ledit sieur, considérant de plus qu'il n'estoit propos qu'il y allast luy-même les porter, ny personne de condition, pour le danger auquel ils se metteroient, les luy envoya par deux de ses gens. Le Roy les ayant leus se mit en cholère et jura sou ventre sengris , que Grammont avoit fort bien faict de n'estre venu les luy présenter et que, n'estoit l'hostage qu'il avoit baillé, ileust faict pendre ceux qui les luy avoient portés et que, s'il pouvoit une fois estre maistre de la ville, comme il Tespéroit bientost, qu'il feroit pendre tous ces mutins, qui se mocquoient ainsy de luy, et leur monstrant Rapin, son grand-prévostdeThostel : «Voilà (dict-il) » celui qui en fera T office, » et s'estant retourné vers messire Hurault, sou chancelier, luy demanda « que vous en semble? » messire le chancelier, » lequel lui respondit seulement : « Vous » en avez tout pouvoir, Sire I » Là-dessus il renvoia ces porteurs avec force menaces, qui furent bien contents de Tavoir échappé si belle. Le reste du jour et de la nuict suivante , lennemi ne dict mot.
Le samedy 30 mars, le guet sonna du grand matin. On courut vistement aux armes et aux murailles, craignant quelque entreprinse sur lédict ravelin, porte des Epars, duquel ils avoient desjà la plus grande partie et avoient gagné une cave des maisons qui souloient estre dans la basse-court; mais quand on ouït crier l'alarme à la porte Saint-Michel, chacun y courut et ne pouvoit penser ce que c'estoit, jusques à ce qu'il arriva sur le fossé une compagnie de 27 cuirasses qui crioient : Vive la Chastre et le vicomte de Tavannes. Au même instant, ceux qui étoient aux plus prochaines barricades des ennemys conamancèrent à tirer sur eux, qui se jettèrent à cheval sur le fossé implorants Tayde de ceux de la ville, qui furent bien estonnez, quand ils virent que c'étoit du secours qui leur venoit; ils deslâchèrent leur escopèterie sur l'ennemy, qu'ils firent retirer, n'y ayant eu perte que d'un cheval qui fut blessé, estant remonté au-dessus du fossé, et un savettier, qui s'hazarda de l'aller requérir. C'étoit la compagnie du capitaine les Monts, qui disoit venir de Rouen et avoir laissé plus grande compagnie vers Dreux, envoyée par le duc de Maienne, qui n avoient osé s bazarder do passer au travers du camp de l'ennemy, mais qu'il s'esloit adventuré avec ses gens soubz la conduitt« de
Jehan Prévost, laboureur de Challet, qui Tavoit heureusement Au. 1591. guidé toute nuict sans estre découverts. Sitost qu'ils furent entrés dans la ville, ils s'en allèrent rendre grâces d'un si heureux succès dans Téglise Notre-Dame et de là aux logis qui leur furent assignés. Sur le soir, un nommé Sotteau, natif de Chartres, qui estoit dans le camp du Roy, se jetta dans le fossé €t se vint rendre aux gardes, qui le menèrent au sieur delà Bourdaisière, auquel il promit montrer les mines que l'ennemy avoit Csdctes. On le mena au mesme instant à la porte de Saint- Jehan, où Ton ne peult descouvrir aucune chose de ce qu'il disoit. Il donna aussi advis que le Roy devoit changer sa batterie et la mettre entre la porte du Bourgs et la porte Drouaise, proche la brèche qui fut au premier siège 1568.
Ce qui se trouva véritable puis après, car dès le dimanche, dernier jour de mars, on veid que l'ennemy faisoit de nouvelles plates-formes et gabions en la vallée près la porte de Bourgs, en im lieu, appelé le Vieux-Trou, et se présentoit en un lieu, où falloit traverser l'eau pour venir à la brèche, combien que le fossé fût fort plat en cest endroit et qu'alors le soldat n'eust peu y estre qu'au genouil, ou mi-cuisses. On s'estonna d'une si sotte entreprinse, veu que les réfugiés, qui estoient avec le Roy et lui donnoient conseil, sçavoient bien que la muraille estoit terrassée par derrière dès lors du premier siège, et qu'il y avoit des tranchées commancées pour y faire regorger la rivière et la rendre plus profonde qu'elle n'est es fossez de dehors: ce néantmoings, le capitaine La Croix, voyant ces préparatifs contre son quartier, fit travailler pour le fortifier. Il sembloit que ceste nouvelle entreprinse n'espouventast tant les habitans que faisoit l'appréhension d'une brèche et assault à la porte Saint-Jehan. Sotteau avoit rapporté qu'il y avoit deux mines ; l'une, commençant dès la cave de la Rose, qui estoit autrefois une hostellerie, proche le fossé de porte Chastellet; et l'autre, es caves de l'abbaye de Saint-Jehan qui n'est guères éloignée, pour venir soubz la muraille et une tour, qui fait comme une encongneure de la muraille , qui est entre la porte de Chastellet et de Saint- Jehan, devant ledict lieu de la Roze. Ce qui donna suject à Gerbault , mineur du sieur de la Bourdaizière, 4e conireminer, lequel en éventa une, ainsy qu'il le disoit.
Jjejour s' estoit passé, sans que les assiégeants eussent tiré un
An. 1591. seul coup de leurs grosses pièces ; mais sur le soir, environ sept heures, ils sadvisèrent d'en tirer une contre le ravelin delà porte des Epars. On ne sçavoit que vouloit signifier ce coup , mais on sceut de Sotteau que c'estoit le signal que le Roy estoit venu à ce ravelin, comme il faisoit tous les jours, de soir et de matin, pour veoir ses gens qui sappoient. Ce qu on faisoit pour faire cacher nos gens dans leurs tranchées. L*on ne laissa pourtant de se tenir sur ses gardes, ayant Tennemy seulement à la longueur de la pique , et qui venoit bien souvent aux mains avec ceux qui gardoient ledict ravelin.