CHAPITRE VI
Bulles du Pape contre le Roy lacérez par arresls et brûlées. Deffense d'aller à Rome pour expéditions bénéficiales. Déclaration du Roy sur ce suject. Assemblées à Manies. Siège de Louviers et de Noyon et la prinse de ce dernier. Le duc de Guyse se sauva de Tours. L'assemblée de Mantes renvoyée à Chartres, qui condamna laditte Bulle. Baptesme en VEglise cathédrale d'un filz du sieur de Sourdys. Rouen a^siégé. Corps de saint Piat veu à descouvert. Mort du pape Grégoire X/T, successeur de Sixte V. Election d Innocent IX. Baptesme aux fonts de VEglise de Chartres. Déceds de maistre Claude de Sainctes , chartrain , évesque d'Evreux , ses mœurs et sa vie.
An. 1591. -|—v ÉsiRANT expédier tout d'une suitte ce qui concernoitle I I siège et la reddittion de la ville de Chartres , pour n'in- -L' terrompre Tordre qui y a esté gardé, je n'ay rien entremeslé ou fort peu de ce qui se passa pendant iceluy. Maintenant je reprendray ce qui peult avoir quelque part de notre histoire et diray que, sur la fin du moys de mars, le pape Grégoire XIV envoya en France Marcille Landrian, son nonce, avec deux bulles, données à Rome, le 1" dndit moys de mars, dont Tune s'adressoit au clergé, l'autre à la noblesse : par la première, il obligeoit tous les ecclésiastiques, de quelque ordre, estât, grade, prérogative, dignité et prééminence qu'ils fussent, à se retirer dans la quinzaine de l'obéissance de Henry de Bourbon, jadys roi de Navarre, à peine d'excommimication et de sïispension , à faute de quoy faire et s'ils attendoient encores quinze jours , de déposition et privation de leurs bénéfices , sans aucun délay, exception ou excuse, après la publication desdittes bulles et autres comminations contenues en icelles. Par la seconde, les princes, grands seigneurs et tous autres, tant de la noblesse que peuple, estoient admonestés d'abandonner
ledict Henry de Bourbon et ses fauteurs et adhérents, et me- An. 1591. nacés , qu'à faute d'obéir, au lieu des tesmoignages de sa bonté paternelle , ils recevroient son indignation et justice très-sévère, et par Tune et l'autre des dictes bulles , ledict Henry, comme hérétique, relaps et persécuteur de l'Eglise, estoit déclaré ex- (*ommunié et privé de ses royaumes et seigneuries.
Arrivé que fut Landrian en France, il fit imprimer ces bulles à Reims, et les fit publier où il peust. Ce procédé , hors de saison , brouilla fort les esprits , et au lieu de la paix , apporta beaucoup de dissentions. Partie de la Cour de Parlement de Paris, qui estoit à Chaalons, sans attendre l'ordre du Roy, condamna cette bulle à cstre publiquement lacérée et rompue par son arrest du 10^ de juin. Quelques-uns adjoustent que la i]our déclara lesdittes bulles contraires aux libériez el droits de l'Eglise gallicane , tendans à séditions abusives et de nulle valeur et oi-donna qu'elles fussent bruslées, ce qui est vray, mais par autre arrest du 1" de juillet. Pour Landrian , porteur et exécuteur d'icelles, fut ordonné que, pour estre entré dans le royaulme sans congé ou permission du Roy, il seroit saisy et appréhendé au corps , pour estre conduit et mené prisonnier, pour dire les causes de laditte publicquation , et, où il ne pourroit estre appréhendé, seroit citté à trois biiefs jours, avec [)romesse de dix mille livres à qui le prendroit, et deffense de le retirer à peine de la vie, à tous archevesques, évesques et ecclésiastiques, à peine d'encourir crime de lèze - majesté , comme aussy de faire ou souffrir publier lesdictes bulles, déclarant les caixlinaux, prélats et autres, qui avoicnt donné advis à Rome de ce faire, ou auroient consenty au parricide du roy Henry IH , privez de tous les bénéfices qu'ils pourroient avoir et posséder dans le royaulme, avec deifense, à qui que ce fust, de porter ou envoyer or et argent à Rome, pour l'exposition des signatures ou bulles concernants les bénéfices, pour impétration ou expédition d'icelles, et acte au Procureur général de l'appel par luy interjette au concile futur, légitimement assemblé, de l'élection dudict pape Grégoire XIV. Le Parlement, séant à Tours, s'en remua en mesme temps et donna son arrest contre lesdittes bulles fort approchant de celluy de Chaalons. Le Parlement de la Ligue, séant à Paris, qui avoit practiqué telles bulles, les approuva et cassa les arrests précédents.
An. 1591. Au contraire, le Parlement de Dijon, séant à Flavigny, et celuy de Rouen, séant à Gaen, donnèrent au moys de juillet mesmes arrests que ceux de Chaalons et de Tours, ausquels celuy de Rouen adjousta que les exemplaires de laditte bulle seroient deschirés et bruslés par la main de T exécuteur de justice, et que Grégoire, se portant pour pape, seroict déclaré ennemy de la paix et de l'union de VEglise catholique , apostolique et romaine, du Roy et de son Estât, adhérent à la conjuration d'Espagne, fauteur des rebelles et complice deVexécrable parricide, arrivé en la personne d'Henry III,~roy très-chrestien. Quoyque le Roy n'improuvast ce qui avoit esté faict par le Pai;lement séant à Chaalons , il voulut pourtant y imposer son authorité par un édict en forme de déclaration, donné à Mantes le 4® juillet, par lequel, après avoir rapporté ce qui estoit de son intention de se faire instruire en la religion catholique et du désir qu'il avoit de la conserver, il se plaignoit du pape Grégoire, de ce qu'au contraire du pape Sixte V, lequel , ayant recongneu la malice de ses hayneux , avoit révoqué non-seulement tout ce qu'il avoit faict contre luy, mais déUbéré de le retrarguer contre eux , ledict Grégoire adjoustant foy à leurs impostures , auroict envoyé un nonce en France avec mandement très-fâcheux aux princes, prélats et magistrats pour les faire retirer de son obéissance, que ledict nonce, estant entré sans permission dans son Royaulme pour fomenter la rébellion de ses adversaires , ce qui toumoit non-seulement à injure au royaulme et à luy, mais encores choquoit les droits de sa couronne, les libertés et franchises de l'Eglise gallicane et seureté publique, qu'il ne vouloit rien décerner sur ceste haulte entreprinse, le jugement et discussion de laquelle il laissoit à ses cours de Parlement pour en arbitrer suivant les loix du royaulme.
Il avoit escript environ trois jours auparavant aux cardinaux, évesques et prélats de son Estât, qu'ils eussent à se trouver à Mantes à la my-aoust, pour délibérer sur ceste excommunication et bulles décrettés contre les formes de droict, et d'ordonner sur icelles ce qu'ils trouveroient à propos. Il écrivit à cet effet à tous les archevesques, évesques du royaulme la lettre suivante qui peut trouver sa place en cet endroict :
« Monsieur,
» Depuis qu il a pieu à Dieu m' appeler à la succession légi- » time de cest Estât , que j'ay trouvé assailly d'ime infinité de » misères, j'en ay recherché le bien et le repos, autant qu'il » m'a esté possible , pour essayer de le remettre en sa première » splendeur avec Tadvis et bon conseil de ceux qui me le pou- » voient donner le meilleur, tant par leurs charges et qualitez » que par les mérites qui les y ont appelés, principalement du » clergé , qui tient le premier rang entre les Estats de mon » royaulme. C'est pourquoy, j'ai fait assembler en ceste ville » mon cousin le cardinal de Bourbon et tous ceux qui estoient » demeurez pour mon conseil à Tours près de luy, tant arche- T» vesques et évesques, que séculiers, qui ont rendu au Roy » Monseigneur et frère la preuve entière deleurfldéUté jusques » à sa mort et ont continué en mon endroict jusques à présent, » très-marry que la malice et infidélité des rebelles m'aye osté le » moyen de le faire plustôt, comme je l'eusse bien voulu. En- » core suis-je contrainct d'interrompre le cours de mes aflaires, » pour entendre et adviser avec mes bons et loyaux conseillers , » serviteurs et sujects, à quelque chose qui se présente très- » importante au bien de cest estât ; et pour ce que vous estes de w la qualité, du mérite et de TafiFection de ceux desquels je dé- T» sire prendre advis, je vous prie vous acheminer et me venir » trouver en ceste ville, dans le jour de Nostre-Dame de my- » aoust prochain au plus tard , pour entendre ce que je veux » proposer et m'y donner le conseil que j'attends de vostre pru- » dence accoustumée , usant en vostre voyage de la plus grande » diligence que pourrez, afin que, par im trop long séjour en » une place, je ne donne loysir ausdicts rebelles d'entreprendre » quelque préjudiciable au bien de mon service. Et, si tant es- » toict que, par extrémité de maladie, vous fussiez empesché » d'assister à ceste assemblée , dont j'aurois un extrême regret, » pour l'espérance que j'ay d'y recevoir vostre bon advis et » sage conseil , je vous prie d'envoyer une bonne et ample pro- » curation , pour aggréer ce qui sera conclud et arresté par mes )> cousins les cardinaux , les archevesques, évesques et prélats « qui y assisteront , afin que ne pouvant y estre vous-mesme » en personne , ladittc procuration supplée à vostre absence.
An. 159t.
An. 1591. » Et sur ce, je prie Dieu qu'il vous aye, Monsieur, en sa saincle » garde. Escript à Mantes ce 1" de juillet 1591. »
Bien que, par cette lettre, il ne fasse mention particulièrement de ceste bulle , ny que rassemblée qu'il désiroit faire fust pour Texamen d'icelle, sy est-ce que c'en estoit le suject en partie, comme nous le verrons cy -après. Or, dès devant la feste de la Nativité de saint Jehan-Baptiste, le Roy avoit mandé le cardinal de Vendosme qui, après le décès de son oncle , print lo nom de cardinal de Bourbon, de le venir trouver à Mantes : il passa par Chartres avec le Grand Conseil , lequel , comme lo commun peuple est fort suject à s'imaginer ce qu'il veut, il disoit aller pour élire un patriarche , attendu Texcommunication fulminée par le Pape contre Sa Majesté et ses adhérents, mais en effet c' estoit pour révoquer Tédict d'Union et remettre sus celuy de juillet de l'an 1577, faict par le roy Heni7 III on faveur des Huguenots, qu'on appelloit l'édictde Pacification, pour durer jusques à ce que, les troubles estant appaisés , l'on peust adviser plus amplement au faict de la religion. Après la publication de cest édict, le sieur de Chiverny, chancelier de France, s'en revint à Chartres avec partie du Grand Conseil, qui tint sa jurisdiction dans le nouveau réfectoire des Jacobins.
Le Roy cependant battoit Louviers, lequel ayant prins, pour s'asseurer de la Normandie , auparavant que de penser tout de bon à la Picardie, s'en alla, sur le commencement d'aoust, assiéger Noyon qui tenoit pour la Ligue. Il envoya, pour en faire les frais, l'argent qu'il avoit à Chartres, qui réjouist en quelque façon les habitans et autres du pays Chartrain, voyant que, par ce moien , ils auroient la liberté de recueillir les grains , qu'ils craignoient ne pouvoir faire si de Manies le Roy eust tourné vers Dreux, qui tenoit encores pour la Ligue.
Le dimanche 18 aoust, nouvelles arrivèrent à Chartres que, le 15 dudict moys, Charles do Lorraine, prince de Joinville, fils du feu sieur de Guyse , s' estoit sauvé de Tours où il estoit comme prisonnier : tant s'en fault que le Roy en fust fasché, qu'au contraire on tenoit (|ue , sourdement et soubz main , il avoit practitïuo ceste délivrance, se doublant que, comme il advint, le duc du Mayne, son oncle, ot luy, no domoureroient guères en paix.
Le lundy 19, on eut nouvelles à Chartres, que le Roy aiant An. 1591, par quatre fois défaict le secours que le duc de Mayenne envoyoit à Noyon, la ville s'estoit rendue à composition. Dès le 17 de ce moys, le duc, avec les sieurs de Belin, Vitry et d'Allincour, pensant destourner le Roy de ce siège , firent semblant de Taller poser devant Mantes , et chasser les Suisses de Soleure qui estoient à Houdans. Ce fut des paroUes et des mines sans efiect, le Roy n'ayant laissé après la prinse de Noyon de poursuivre sa poincte vers Han , taschant de provoquer les Ligueurs au combat, à quoy ils ne voulurent entendre.
Lejeudy 22 d'aoust, le comte de Soissons, qui sestoit eschappé des piisons du duc de Mercœur, et qui avoit esté longtemps malade à Tours d'une fiebvre quarte, passa par Chartres, pour aller trouver le Roy et se purger de ce qu'on disoit qu'il avoit bien sceu le dessein dudict sieur de Guyse et ne Tavoit empesché. Son logis fut marqué aucloistre, en la maison de maistre Charles de la Chaussée , qui avoit esté chassé de la ville avec plusieurs autres chanoines.
Le mardy 27, le cardinal de Bourbon retourna de Mantes à Chartres, avec Madame Catherine de Bourbon, abbesse de Soissons, tante du Roy, l'archevesque de Bourges, les évesques de Beauvais , de Nantes , du Mans , d'Angers et autres. On doubtoit qu'il y vint tenir un concile ou synode national , pour procéder à l'élection d'un patriarche en France, ainsy qu'il avoit esté proposé , mais c'estoit pour traitter des afifaires pour lesquelles le Roy les avoit mandés à Mantes. Là se trouvèrent aussy le cardinal de Lenoncoiu*, M' de Thou, nostre prélat, l'évesquede Noyon, de Malezais, d^Bayeux et autres ecclésiastiques. Le 3 septembre, ces seigneurs firent demande au Chapitre de Chartres du lieu capitulaire, auquel il se congrège pour traitter des affaires d'iceluy, pour y tenir leur assemblée. Chapitre leur accorda et estoient en tout vingt- huict personnes, entre lesquels furent nommez par le Chapitre et acceptez unanimement par lesdicts seigneurs, messires Paul Charpentier, archidiacre de Dunois et théologal, et Jehan Grangier, chanoine de Chartres, lesquels eurent voix délibéra tive en ceste assemblée, pour ce que presque tous les autres prélats de France n'avoient osé s'y trouver, à cause des comminations portées par laditte bulle. M*" le cardinal de Bourbon y présida si sagement et avec tant