‹ Histoire du diocèse et de la ville de Chartres (volume 2)Chapitre 27 sur 67 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Procédure extraordinaire contre Jlf Charles Esnault, chanoine de Chartres. Rouen assiégé. Novice Jacobin pendu. Mort d^ Innocent IX. Election de Clément VIII. Le Roy pense à se faire instruire dans la Religion Catholique. Procession générale à cet effet. M* de musique pendu à Mantes et Arrest du Conseil contre les Cordeliers du dict lieu, V armée du duc de Parme au secours de Rouen. Le Roy va au-devant et quitta le siège dudict Roiien, de/fit le Duc avec le duc de Mayenne. Mareschal de Biron tué devant Espamay. Mariage en V Eglise de Chartres de la fille de JT Jïuraulty chance Hier de France et le marquis de Royan. Estats de la Ligue à Paris; Mort du duc de Parme.

ENVIRON la feste de Toussaint, le comte de Soissons revint à Chartres avec ses compagnies , qui firent quantitez de ravages dans le pays Chartrain et es environs. Ils n'avoient respect de personne, non pas mesme du Roy, ayant prins et pillé Chasteauneuf-en-Thymerais , qui luy îçpartenoit de son propre, auparavant qu'il parvint à la couronne. Ce fut un grand

contentement pour ceux de Chartres et de tout le pais, quand kn. 1591. on les veid partir, le 9 novembre , pour aller trouver le Roy, qu'on disoit s'en aller assiéger Paris. Il est vray que le Roy retournant de Sedan, des nopces du vicomte de Turenne, duc de Bouillon , qui avoit espouzé Charlotte de la Marche , héritière dudict Sedan , manda le comte de Soissons , qui estoit à Chartres, pour l'aller trouver à Senlis avec M. le cardinal de Bourbon , le chancelier et le Grand Conseil; et le bruict estoit qu'il en vouioit à Paris.

Au mesme temps, fut prins un certain homme près de Saint- Clair, qui portoit des lettres à quelques particuliers de Paris, entre lesquelles en furent trouvées deux de deux frères, filz demessire Jehan Esnault, greffier des insinuations à Chartres; desquelz, l'un nommé Charles, qui estoit chanoine dudict Chartres, aagé d'environ vingt ans, escrivoit à maistre Jehan le Monnier, son oncle, soubz-doien et chantre de Chartres, qui estoit réfugié à Paris, qu il le prioit d'excuser, s'il ne lui envoyoit de l'argent, pour en avoir desjà esté trop baillé au Roy par la ville, qui estoit tenue de court par les garnisons, et à la fin adjoustoit ces parolles : « Au reste, nous sommes toujours bien unis, mais nous » avons faulte d'un bon chef. » Ces lettres, ayant esté envoyées à M. le Chancelier, qui estoit encores à Chartres, assembla le Conseil, lequel fut d'advis d'envoyer quérir ledict Esnault, pour luy faire recongnoistre son escript, et sçavoir de luy s'il y avoit quelque Ugue ou conspiration dans la ville contre le service du Roy. Estant venu et n'ayant donné autre raison, sinon qu'il ne sçavoit qu'il se passast chose quelconque au préjudice du Roy, se jetta aux pieds dudict seigneur chanceUier, le suppliant de luy pardonner, n'ayant eu ny sceu aucun mauvais dessain , quand il avoit escript ceste lettre. A quoy ledict seigneur, luy aiant réparty qu'il ne pouvoit pardonner à une personne qui vouloit luy oster la vie, luy donna au mesme tems pour conmiîssaires, les sieurs le Tonnellier, seigneur de Conty et d'Aschères, etGuitard, conseiller au Grand Conseil, pour luy faire son procès. Nicolas Esnault, son frère, fut aussy arresté et tous deux mis en la garde du capitaine huguenot, surnommé Parradis, grand ennemy des ecclésiastiques, qui les traicta fort incivilement. Charles fut interrogé par plusieurs fois et ne fit autre rcsponsc que la première. Ce que voyant, ces

An. 1591. commissaires le condamnèrent à la question ordinaire et extraordinaire, laquelle ayant soufferte par deux fois, sans faire autre confession que ce qu'il avoit dict, ne laissèrent de donner arrest contre luy, par lequel il fut condampné à faire amende honorable par trois jours, la teste nue, la corde au col, nud en chemise et la torche au poing , et en deux cens escuz d'amende envers les révélateurs , et cinq cens envers le Roy, trente envers les Jacobins, dix envers les Gordeliers et aux galères perpétuelles, et eussent conclud à la mort, n'eust esté que sa sœur, femme de messire Estienne Robert, controlleur, s'en alla jeter à genoux devant le cardinal de Bourbon , qui luy fit donner la vie, mais ne peut obtenir modération de la partie de Farrêt; par lequel ses bénéfices ayant esté déclarés vacans, sa chanoinie fut donnée au sieur de Valiros , qui la fit mettre au nom de Domenge , ou Dominique Sommeillan , natif de Saverdun, diocèse de Rieux, filz de son maistre d'hostel, jusques à ce qu'on eust trouvé marchand.

Durant l'instruction du procès dudict Esnault, le Grand Conseil cassa, le 12 novembre, la sentence donnée par le lieutenant-criminel de Chartres contre Poussemotte, duquel a esté parlé ci-dessus, et un autre, exécutés à mort pour plusieurs violences commises par eux contre les habitans de Chartres , qui suivoient le party de la Ligue , les déclarant innocents et exécutez à tort, et condampnant les juges, qui avoient assistés au jugement, à les despendre en effigie, et à recongnoistre qu'ils les avoient injustement condamnez et sans cause, et à payer à leurs veufves et enfans mille escuz d'amende, et pour ce seulement qu'on allégoit qu'on les avoit fait mourir pour estre bons serviteurs du Roy ; et au contraire firent pendre maistre Michel Gougeon, prestre, curé de Meslay-le-Grenet, homme de bien et bon ecclésiastique, pour avoir esté saisy de quelques armes , qu'il emportoit pour la défense de sa maison.

Le samedy 23 novembre, l' arrest donné contre M. Charles Esnault fut exécuté, et d'autant qu'il estoit tout rompu de la torture qu'il avoit endurée par trois fois , il fut porté par deux porte-faix dans la salle des Jacobins, où le Conseil tenoit sa séance, où il fit sa première amende honorable. L'arrest portoit qu'il auroit la corde au col. Le cardinal de Bourbon en estant adverty, envoya envers les juges pour oster ceste clause et leur

dil^ que s'ilz l'y faisoient mettre il Viroit luy-mesme oster et An. 1591 i empescheroit bien qu'en la personne de ce jeune homme, qui avoit plus offensé par sottize que par malice, on fist ce déshonneur à tout Tordre ecclésiastique. On déféra à sa prière pour ce chef; mais de là il fut apporté devant l'église cathédralle où il fit la seconde : ce fut im piteux spectacle de voir ce jeune homme nud, en chemise, tout rompu et disloqué en ses membres, porté par deux crocheteurs, faire ceste amende honorable devant l'égUse, dont il estoit im des membres les plus honorés. *

Le mardy suivant , il fit la troisième amende honorable devant la Tour, les juges disant qu il falloit qu'elle fust à la veue de tout le monde, pour donner exemple aux autres. En cela ils monstroient trop de passion, connue l'un d'iceux tesmoigna lors , ayant aperceu un nommé maistre Etienne Goussu , prestre, vicaire de Saint-Anian dudit Chartres, auquel il dist d'un accent un peu hault : « Voilà conunent ton frère estoit à Tours », voulant parler de maistre Robert Goussu, aussy prestre, autrefois enfant de cœur à Chartres et naguères maistre de musique à Saint- Martin dudict Tours, auquel la Cour, séant audict heu, ayant commandé de mettre en musique quelque chose à l'honneur du Roy, auroict répondu trop Ubrement qu'il ne pouvoit chanter les louanges d'im hérétique ny le recongnoistre pour Roy. Pour quoy il fat condamné à faire amende honorable et banny hors des terres du Roy. Il se retira à Nantes, où il fut maistre de musique , estant très-habile en son art et depuis s'en revint, connue l'on dict, mourir au terrier, estant décédé au service de l'Eglise de Chartres. Mais pour revenir audict Esnault , à Tyssue de l'amende honorable qu'il fit devant la Tour, il fut remis en prison , d'où il trouva moien de se sauver.

Le jeudy 28, le cardinal de Bourbon partit de Chartres, pour aller à Louviers et au Pont-de-l' Arche, et emmena avec luy quantité de pics et de pesles pour les pionniers qui debvoient se rendre au siège de Rouen, qu'après la prinse de Dourlans, le Roy tenoit fort à l'estroict.

Le lundy 16 décembre, fut pendu un novice Jacobin, natif d'Illiers , aagé de 13 à 14 ans, sur un mauvais rapport qu'avoit faict de luy sœur Louise de Chambes, de la maison de Monsoreau , qui estoit lors prieure des Filles-Dieu-lez -Chartres. Ceste

An. 1591. religieuse, estant à la poursuitte de quelque affaire quelle avoit au Grand Conseil, qui tenoit sa séance, comme dict est, dans la grande salle ou Réfectoire desdicts Jacobins , rencontra ce novice qui desjeûnoit et tenoit un petit cousteau duquel il coupoit son pain. L'ayant recogneu éveillé et gaillard, luy dist qu'il se faisoit grand tort de s'estre renfermé dans un couvent , qu ayant bonne mine, il eust peu parroistre au monde d'une autre façon qu'il ne pourroit faire dans son ordre, qu'ayant un port guerrier, il y avoit apparence qu'il pourroit faire fortune dans les armes. Luy, qui peusoit faire de Thabile homme, lui répartit que, voirement il seroict propre à porter les armes, pourveu que ce fust contre les Huguenots. « Hél comment, luy dist-elle, voudriez-vous tuer le Roy? » — « Pourquoy non? dist-il, est-il pas huguenot? »

Elle n'eust pas plustost ouy ceste paroUe qu'elle en communiqua avec maistre Daniel du Cormier, chanoine de Chai^tres, natif de Chinon et pai*ent de Rabelais, lequel, pour avoir esté prévenu d'hérésie et détenu en prison environ un an , allèrent ensemble déférer ce pauvre enfant aux gouverneurs de la ville et de la citadelle et au Grand Conseil, lequel en aiaiit faict informer et ouy ce jeune garçon, sans avoir esgard à sa jeunesse, ny aux conclusions du Procureur-général , qui requéroit seulement qu'il eust le fouet dans le chapitre de son couvent; et, si on recongnoissoit que la maUce excédast l'aage, par les carrefours de la ville, le condamnèrent à estre pendu. L'arrest fut exécuté au Marché-aux-Chevaux, devant la rue des Trois-Flacons, où ce petit religieux mourut en son habit fort constamment et pieusement, attendu son aage; soustenant qu'il n'avoit point dict les paroUes dont on le rendoict coupable, de la façon que les tesmoignages l'avoient exposé; que ce qu'il en avoict dict, ç'avoit esté sans mauvais dessain et seulement pour se moquer de celle qui luy avoit faict une si sotte demande; et, quand mesme il seroit en son pouvoir de tuer le Roy, il ne l'eust voulu faire , ayant esté trop bien instruict de l'honneur et respect qu'on debvoit aux Roys.

Il y avoit nombre de petits enfans qui estoient présens à ce triste spectacle. Comme ils virent que l'exécuteur le jelta, ils commencèrent tous à s'enfuir et crier, comme sy l'on eust voulu les attacher avec ce pauvre patient, qui tira la larme de

beaucoup de personnes là présentes, comme si Tinnocence de An. 1591. leur aage eust voulut demander vengence de la mort de ce jeune enfant. Durant vingt-quatre heures qu*il demeura attaché à la potence, il jetta grande quantité de sang. Enfin, les religieux Jacobins, ayant eu permission d'enlever son corps, im nonmié frère Dominique Martin Talla luy-mesme dépendre , et avec un autre, l'emporta enterrer en leur couvent.

Ladite dame de Montsoreau est depuis morte à Chartres assés pauvrement et hors de son monastère, comme aussy la Goguere, la servante, qui avoit servy de tesmoing contre ce pauvre garçon. La justice du Grand Conseil estoit fort rigoureuse et n'osoiton parler de ce qu'on voyoit. Une parolle estoit incontinent relevée, et la compassion du mal de son prochain estoit crime. Ceux-là estoient plus sages qui ne disoient mot.

Vers le mesme temps, les sieurs de Montlouet, gouverneur de Nogent-le-Roy, etdeMarolles, gouverneur dTenville, estant allés conduire le cardinal de Bourbon avec le Chancelier et autres à Rouen, furent advertisque, durant leur voyage, le chasteau de Denonville en Beaulce, qui tenoit pour le Roy, avoit esté surprins par la Ligue : ils prinrent leur marche à leur retour par Houdan, qui leur ferma ses portes et ne voulut les loger, combien qulls eussent avec eux Tévesque de Malezais, frère du sieur deSourdys, gouverneur de Chartres, et plusieurs conseillers du Grand Conseil, qui furent contraints s'en revenir du mieulx qu'ils peurent jusques à Chartres, bien fatigués et harassés du chemin.

Les gens de guerre ne se reposèrent guères, estant allez dès le jeudy 19, avec deux pièces de canon, qu'ils avoient prins à Chartres , se présenter devant le chasteau dudict Denonville : ceux qui estoient dedans les voyant résoluz de les avoir et n'ayant de quoy se défendre, se rendirent vies et bagues sauves. Composition qui leur fut mal gardée , plusieurs ayant esté pendus et le capitaine mené à Chartres, où il fut aussy exécuté.

Le Roy continuoit toujours le siège devant Rouen , depuis la veille de Toussaint, estant tantost battu, tantost battant. A Noèl, vindrent nouvelles que l'armée du duc de Parme venoit en France pour faire lever le siège de devant Rouen. Le Roy qui estoit à Dernestal, résolut d'aller au-devant pour luy don^

An. 1592. ner bataille. Il manda des forces de tous costez et escrivit au sieur de Sourdys qu'il se hastast de partir.

Le vendredy 1 0 janvier 1 592 , il partit de Chartres avec le sieur de Montigny, gouverneur de Bloys, et mesmement avec une grande cavalerie. Ce fut ce mesme jour que les cardinaux entrèrent en conclave pour Télection d'un pape au lieu d'Innocent IX, lesquels eslurent le 30 dudict moys, Hyppolite Aldobrandin, cardinal de Saint- Pancrace, grand pénitencier de l'église ordinaire, lequel print le nom de Clément VIII et fut consacré évesque le deuxiesme fébvrier par AJfonse Gesuald, cardinal évesque d'Ostie, et la huictaine suivante fut couronné pape par François, premier cardinal -diacre. Les François avoient quelque défiance de luy, à cause qu'il avoit esté esleu par la faction du cardinal Montalde, nepveu de Sixte V, et estoit bien veu de l'Espagne, qui taschoit de reculer nos affaires pour advancer les siennes. Néamoings il se porta pour la paix du Royaulme, qu'il procura de tout son pouvoir, comme nous le verrons cy-après.

Le samedy il* de janvier, furent apportées à Chartres lettres de Sa Majesté, signées Ruzé, et scellées du petit sceau, par lesquelles il mandoit qu'on eust à prier pour sa personne, faire processions et chanter litanies, à ce qu'il pleust à Dieu luy donner la victoire sur Alexandre Farnèze, duc de Parme, qui venoit avec une grande armée d'estrangers , ennemys de la France, pour la ruine du Royaulme. Ceux qui avoient encores la Ligue dans le cœur s'en mocquoient; les mieux sensez s'en resjouissoient , comme d'une disposition pour sa conversion à la religion catholique. Il en avoit donné beaucoup d'asseurance à M' de Chartres , et la remise ou rétablissement qu'il avoit faict de sa chapelle sur la plainte que rendoit la noblesse catholique de se voir privée de l'exercice de sa religion à la suitte de la Cour, et que Morel, maistre d'icelle, luy avoit menée avec le sieur de Sourdys, donnoient de grandes espérances : il avoit dict confldemment audict sieur de Chartres qu'il avoit escript au Pape d'avoir un peu de patience et de ne le presser de se faire cathoHque, que son dessein estoit de se faire instruire et d'embrasser tout de bon la religion romaine; que certaines considérations le retenoient de se haster, et paiticulièrement pour ce que ces haineux feroient courir le bruict que ce qu'il

en auroict faict, n auroit esté que par faintise et par la con- An. 1592. traincte de ses sujets, où il désiroil qu'on recogneutque c'estoit véritablement et de son propre mouvement : que les Huguenots estant encores puissants et ayant les armes en main, se voyant méprisés et abandonnés de luy, le quitteroient aussitost quil auroit embrassé la religion catholique, s'allieroient des Anglois et autres, faisant profession de leur religion, qu'ils* feroient entrer dans le royaulme , et par ce moïen , au lieu de luy procurer la paix , luy susciteroient la guerre : que ce qu'il faisoit n'estoit que par Tadvis de son conseil, qui trouvoit à propos qu'il temporizast et attendist que ses afiTaires fussent en meilleure disposition pour se .rendre maistre des uns et des autres. Aussy ledict prélat, qui sçavoit les intentions du Roy, disposa le Chapitre à ordonner une procession, qui fut faicte le dimanche 12 de janvier en l'église des Jacobins, où le docteur Maignan , que le Grand Conseil faisoit prescher, dist en son sermon qu'il prioit Dieu de rendre les armes des Espagnols contre le Roy molles comme pommes cuites; qui appresta à rire à l'assistance et de l'indignation contre ce prescheur, qui farcissoit ses discours de sornettes et d'invectives contre les ecclésiastiques et autres catholiques.

Au mesme temps , la ville de Chartres estoit en grande rumeur pour six mille escuz que le Roy demandoit pour payer la garnison qui estoit dans la citadelle et particulièrement de ce qu'en faisant le département. Ton avoit ordonné que certains chanoines payeroient deux mille escuz dans trois jours , à faulte de quoy faire, on enverroit des garnisons en leurs logis, pour y vivre à discrétion, jusques à ce qu'ils eussent payé. Ces vexations venoient des officiers, non tant pour zèle ou affection qu'ils eussent au service du Roy, que pour avoir moien d'emplir leurs bourses des deniers qu'on levoit, lesquels n'estoient employés à la solde des soldats qui, n'estant payez, s'en alloient autour de Chartres à la petite guerre, et picorer, voire , s'amusoient à coupper des bourses dans l'église et y faire choses, desquelles la seule pensée faict horreur.

Le jour de la Purification de Nostre-Dame , le sieur de la Trimouille arriva à Chartres et le mareschal d'Aumont deux jours après. Ils y séjournèrent jusques à ce qu'on eust appresté les trois ou quatre cens muids de bled, pour conduire par eau.

An. 1592. de Nogent-le-Roy à Rouen, au camp du Roy. Tout ce bled estant prest , le sieur de la Trimouille partit pour se rendre à l'armée, et le sieur d*Aumont, le lundy gras, pour aller trouver le Roy qui s'en alloità Aumale, pour descouvrir Tannée du prince de Parme, qui venoit au secours de Rouen, devant laquelle il avoit laissé le mareschal de Biron.

Le 5 febvrier, le Roy, ayant recogneu Tarmée ennemie, mais ayant trouvé autre résistance qu'il ne s'y attendoit, il fut contrainct de se retirer avec perte des siens. Il y receut un coup de balle dans les reins , qui ne luy fist touttefois qu'effleurer la chair; sitost qu'on en receust la nouvelle à Chartres, on fit procession par le haut et le bas de l'église, en action de grâces de sa conservation.

Le mercredy des Cendres et le lendemain , le Conseil en fit faire une autre aux Jacobins , ordonnèrent une aumosne estre faicte d'une amende en laquelle ils avoient condamné maistre Pierre Legueux, lieutenant particulier de Chartres, pour avoir battu un sergent qui Tavoit esté adjoumer par devers luy, et que tous ceux qui recevroient laditte aumosne, qui n'estoit que d'un sol, crieroient, durant laditte procession : Vive le Roy! Quelque peu auparavant, le Conseil, qui estoit à Mantes, avoit défendu de prier pour la conversion du Roy et ordonné qu'on prieroit seulement pour sa conservation. Arriva qu'en ceste sepmaine, le maistre des enfans de cœur dudict Ueu, disant la messe haulte et chantant la collecte pour le Roy, au lieu de dire : Ut famulus tuus Herwicus, Rex noster, qui tuâ miseratione suscepit regni gubernacula , dist : Ut famulus tuv;S HenricuSy tuà miscratione conversuSy suscipiat regni gubemacula. Ledit Conseil en fit informer et emprisonner ledict maistre de musique; ayant demandé son renvoy par devant l'official de Chartres, il luy fut octroyé. L'official appela le Ueutenant criminel pour raison du cas privilégié , lequel ayant veu les charges et informations déclara qu'il n'y en avoit point et que ledict officiai seul pouvoit le juger. Ce qu'ayant faict et condanmé l'accusé en quelques aumosnes envers les pauvres de Mantes et suspendu de ses ordres jusques au second dimanche de caresme, ce maistre, s'en estant retourné audict Mantes, fiit prins et, par ordonnance du Conseil, pendu dès le lendemain avec la sentence de son officiai au col.

Au mesme lieu, deux Cordeliers accusés d'avoir voulu trahir An. 1592. la ville , furent saisis et appliqués à la torture. Les autres Cordelliers, épouvantés du traictement qu'on faisoit à leurs confrères, abandonnèrent nuitamment leur couvent et s'enfuirent, craignant qu'on leur en fist autant. Ce qu'estant venu à la cognoissance du Conseil , les déclara tous coupables de trahison , comme s'il eust esté adverse contre eux.

Le premier dimanche de caresme, le Conseil fit faire procession générale à Saint-Père et ordonna qu'en icelle le peuple criroit : Vive le Roy I Le mesme jour, fut prins un pauvre homme de village qui venoit d'Orléans, lequel fut constitué prisonnier comme espion. Il se disoit marchand, qui trafflquoit parmy l'un et l'autre party, sans se mesler d'autre chose que de sa marchandise. Néamoings, sans avoir égard à ses excuses et remontrances, il ne laissa d'estre pendu au Marché-aux-Chevaux, le mercredy suivant. On ne parlôit que de pendre, et falloit estre bien circonspect pour éviter le danger.

Le pénultiesme de febvrier , le baron de Langey, de la maison du Bellay, frère de la dame de la Bourdaisière, que Ton appeloit le Roy d'Yvetot, et avoit esté amené de Rouen où il avoit esté blessé, mourut à Chartres, en l'hostellerie où pendoit pour enseigne : Le Pont de Saint-Michel , près les Halles, et fut porté en son pays.

Le 19 avril, fut faict procession générale par le hault de la ville, en mémoire d'icelle faicte à pareil jour l'an précédent. Cependant l'armée du duc de Parme approchoit. Le Roy, en ayant eu advis, partit soudain de Dieppe, où il estoit allé pour rompre quelque inteUigence des ennemys, et considérant que ses troupes n'estoient bastantes pour luy résister, leva le siège de devant Rouen et se retira le 21 d'apvril es environs du Pontde-l' Arche, à quatre Ueues de là, pour avoir temps de rassembler les troupes qu'il avoit congédiées , quelque peu auparavant, pour se rafraischir.

Dès le lendemain , l'armée de la Ligue entra dans Rouen où , ayant fait quelque séjour, en partit un mercredy, et les ducs de Mayenne et deGuyseprindrentleur marche, le dernier d'apvril a Yvetot, où, s'amusantà disner, le Roy, qui avoit redressé son armée, ne leur donna loysir d'achever, ayant chargé l'avant-garde si brusquement qu'elle fut taillée en pièces, et à

An. 1592. peine ces ducs eurent le tems de monter à cheval pour s'enfuir. Ils laissèrent leur vaissaille d'argent qui demeura au sieur de la Guische, et quelques jours après, lés seigneurs perdirent plus de deux mille chevaux et quinze cens piétons qui furent tuez , sans les prisonniers, et furent contraints se retirer, le duc de Mayenne, à Paris , et le duc de Parme à Chasteau-Thierry, en attendant les monstres qu'on devoit luy envoyer de Flandres pour la solde de son armée.

La veille de la Saint- Jean-Baptiste, la garnison de Verneuil courut jusqu'au Tremblay-le-Vicomte, entre Chartres et Dreux, qu'elle print, pilla et brusla. Et en mesme temps, le capitaine Cholard reprint Auhieau sur le Roy. Peu auparavant, le duc de Parme avoit prins Espemay, près Chaalons, que le Roy rassiégea et reprint au.moys de juillet. Le mareschal de Biron y eut la teste emportée d'un coup de canon. Son corps fut porté en son pays et passa le dimanche 23 d'aoust par Chartres et reposa en la grande église, en laquelle il fut receu par M' de Thou, le Chapitre et habitués d'icelle, et y demeura jusques au mardy quatriesme, qu'il en fut enlevé, après la messe des Trespassés , qui fut ditte pontificalement par ledit sieur de Thou, lequel, en ses mesmes habits pontificaux, le conduisit avec le Chapiti'e et habituez jusques à la porte royale seulement.

Environ ce tems-là, la cour des Aydes vint résider à Chartres, où messire le chancelier Hurault se rendit, le 6 septembre, pour achever le mariage d'Anne, sa fille, avec messire Albert de la Trimouille, marquis de Royan, seigneur d'OUonne et d'Aspremont, capitaine de cent gentilshommes de la maison du Roy et grand séneschal de Poitou , fils de Georges de la Trimouille, baron de Royan, et de Magdelaine de Luxembour de Martignes : les épousailles en furent faittes le jeudy suivant, dans la chapelle de la maison canoniale de maistre Jehan Galloys , chez lequel ledit sieur chancelier estoit logé. Sur les onze heures du matin, les nouveaux époux vindrent à l'église de Nostre-Dame ouïr la messe, qui fut ditte solennellement au grand autel par maistre Guillaume Lehouis, et à laquelle maistres Claude Couard et Noël le Vasseur, aussy chanoines, firent le diacre et soubz-diacre. Après la messe chacun se retira en la grande salle de l'évesché, où le festin de la nopce se fit avec beaucoup de magnificence.

Dès le 15* avril, le pape Clément VIII, à Finstance de la An. 1592. Ligue, avoit escrit à Philippe Sega, cardinal de Sancto Onuphrio, dict de Plaisance, son légat en France, qu'il eust à procéder à l'élection d'un nouveau Roy catholique, qui peust défendre la religion contre les hérétiques et luy adressa bulle, portant pouvoir de le faire. Elle ne parut qu'au moys d'octobre, que ce légat de la Ligue la fit publier à Paris , où fut arresté qu'on tiendroit les Estais pour résouldre l'élection d'un nouveau Roy ou Royne, suivant Tintention de laditte bulle. Le Roy ne laissoit de poursuivre les Ligueurs, sur lesquels il gaigna, sur le commencement de novembre, quinze, tant enseignes que cornettes, lesquelles il envoya à Chartres pour estre mises en l'église cathédralle : le dimanche 4* dudit moys, elles furent posées au pulpitre durant la procession, et le lendemain aux galeries au-dessus de l'autel du Crucifix.

Le 18 novembre suivant, le procureur général de la chambre du Parlement de Paris, séant à Chaalons, ayant eu advis de la publication de ceste bulle, s'en porta appelant comme d'abus, ensemble de l'importation et oclroy d'ycelle et de tout ce qui s'en estoit ensuivy. Et la Cour, sur son réquisitoire et conclusion, ordonna que Philippe, cardinal de Saint-Onuphre , autrement de Plaisance, seroit assigné en laditte Cour, pour défendre audit appel , exhortant tous prélats de demeurer fermes au debvoir de bons et naturels Françoys et en l'affection et charité qu'ils debvoient à leur Roy et à la patrie, avec défense de se trouver auxdicts Estats, sur peine aux nobles d' estre dégradés du tiltre de noblesse; aux ecclésiastiques, de privation de leurs bénéfices, et à tous en général d'estre déclarés criminels de lèze- majesté, perturbateurs du repos public, déserteurs et Iraistres à leur patrie ; et à touttes les villes de recepvoir les rebelles, fauteurs et séditieux, ny les loger ny héberger pour tenir laditte assemblée , sur peine d'estre rasées de fond en comble, sans espoir d'estre rebasties à l'advenir, pour mémoire perpétuelle à la postérité de leur perfidie, témoignant à touttes personnes de sonner le tocsain et coiu*ir sus à tous ceux qui se transporteroient à laditte assemblée. Les Ligueurs ne laissoient pour cest arrest de se rendre à Paris de touttes les villes du Royaulme, pour se trouver à ces Estats et procéder à l'élection d'un Roy. Plusieurs prétendoient à ceste dignité; et pour con-

An. 1592. trecarrer le Parlement de Chaalons, le duc de Mayenne fit publiquement brurier, la veille de Noël, à Paris, Farrestcydessus.

Le Roy estoit pendant touttes ces divisions à Chartres , où il estoit arrivé le 14 décembre, pour assembler de son costé les principaux du Royaulme, pour pourvoir aux difficultés qui se présentoient. Il y demeura jusques au 23, qu'il s'en alla coucher à Nogent-le-Roy, et de là à Mantes, où, pendant le séjour qu'il y fit, Aulneau fut remis en son obéissance, le 26 du mesme moys. Dès le 2« d'iceluy, le duc de Parme décéda à Arras, de quoy le duc de Mayenne ne fut marry, se voyant défaict d'une personne de laquelle il appréhendoit la puissance.

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