CHAPITRE XXIII
Paix rompue entre le prince de Condé et le Roi; le Prince se retire à la Rochelle, la reine de Navarre Vy vient trouver avec ses en fans. Bataille de Jarnac, en laquelle le Prince fut tué. Mort de Dandelot, qui portait un collier d'aureilles de prêtres. Siège de Poi-
. tiers. Bataille de Moncontour, gaignée par les catholiques. Paix. Mariage du roi Charles et du roi de Navarre. Mort de C Amiral, du pape Pie V, de la reine de Navarre. La Saint-Barthélemi. M^ d^ Anjou élu roi de Pologne. Sièges. Paix.
LE siège estant levé de devant Chartres, le Prince fit la paix avec le Roi et s'en alla en l'Authunois en une maison de sa femme appelé les Noyers: il y eût bien voulu vivre dans le repos que le tems lui donnoit, mais T Amiral, esprit inquiet qui ne soupiroit que la guerre, ne le laissa jouir du
bien qu'il souhaittoit : il envoia couvertement en Allemagne An. 1569. pour renouer avec les Allemans et les Reistres; il retint, contre ce qui étoit porté par les articles dont ils étoient demeurés d'accord avec Sa Majesté, les villes qu'il devoit rendre en plusieurs endroits du roiaume. N'aiant pu traitter si secrettement avec les ennemis de TEtat, que le Roi n'en eût congnoissance, sur l'appréhension qu'ils eurent que les troupes que le Roi levoit n'y fussent pour les envelopper, ils se retirèrent à la Rochelle, où les habitans n'avoient voulu recevoir le sieur de la Vieuville, que Sa Majesté y envoioit pour commander: ils y arrivèrent le 14 septembre, où Jeanne d'Albret et ses enfans les vindrent trouver avec force trouppes, ausquelles se joignirent de toutes parts les forces des Huguenots, qui se rendirent maistresses de l'Engoulmois, Saintonge et Poitou, et autres endroits où ils avoient du monde sur pié , et y traittèrent les catholiques sans miséricorde et particulièrement les ecclésiastiques, contre lesquels ils exerçoient de grandes cruautés.
L'argent aiant manqué au Prince, il en vouloit avoir pour contrequarrer le Roi, qui avoit obtenu du Pape, par bulle du 1" d'aoust, pennission de vendre, à faculté de rachapt perpétuel, jusques à cinquante mille escus de rente des biens du clergé pour faire la guerre aux Huguenots. Il fut à la Rochelle, où il vendit les biens des ecclésiastiques des lieux que les religionnaires occupoient; desquels aiant fait une grosse somme, et receu quatre-vingt mille livres, que prêtèrent ceux de la Rochelle, avec cent mille angelots, que leur envoia la reine d'Angleterre, six canons, quelques milliers de poudre et de boulets, ils se mirent en campagne sur la fin de febvrier.
Pendant ce tems et dès le lundi 3 du même mois, il y eut arrêt donné en faveur d'Etienne Boudet, pourveu, par résignation en cour de Rome, du doienné de Chartres, contre le Chapitre de la cathédrale, qui tenoit que l'on n'avoit peu résigner ledit doienné, et fut dit par ledit arrêt que le droit d'élection dudit doienné demeureroit audit Chapitre en deux cas seulement, sçavoir de simple résignation ou démission entre leurs mains, et de mort.
Le Prince avoit envoie Piles en Querci pour y lever du monde, M. le duc d'Anjou, aiant eu avis qu'il amenoit quelques trouppes, avança son armée pour empêcher qu'il se
An. 1569. joignît au prince, et se mit entre deux. Il obligea par ce moien le Prince à une bataille, qui se donna le 13 mars, en laquelle ledit prince aiant été prins par les sieurs d*Argenet et de Saint- Jean des Roches, ausquels il s*étoit rendu avec stipulation de cent mille écus de rançon, Montesquiou, fils du maréchal de Montluc, estant survenu, lui donna d'une pistoUe dans la tête, dont il mourut sur le champ, et de là s'ensuivit la déroute de sa cavallerie et la perte de la bataille.
Le sieur de Billi, seigneur de Prunai-le-Gillon au chartrain , y fut tué de sang-froid après* s'estre rendu prisonnier. Un certain historien écrit que le sieur de Lignières, qui Tan passé avoit soutenu le siège de Chartres, y fut tellement blessé que peu de jours après, il en mourut (ce que je ne me persuade aisément). Je ne sais pas comment il le peut dire, veu que, par les registres capitulaires de Téglise de ladite ville , il est porté que dès le 15 dudit mois, on fit un service dans ladite église pour ledit seigneur de Lignières, qui montre qu*il falloit qu'il fût décédé devant cesle bataille, la nouvelle de laquelle n'arriva à Chartres que le 21 dudit mois, auquel jour, après compiles, fut chanté le Te Deum et furent faits feux de joye, et le lendemain procession à Saint-Père en action de gi-âces d'une si signalée victoire , où il avoit esté bataillé pour le moins dix heures.
Le roi de Navarre demanda le corps du Prince , qui lui fut déUvré et envoie par lui à Vendôme, pour y estre ensépulturé avec ses prédécesseurs dont il s'estoit rendu toutes fois indigne, pour avoir remué leurs cendres, jette leurs ossemens et permis de prendre le plomb dans lequel ils estoient enveloppés, pour en faire des balles d'arquebuzes et mousquets.
Ce Roi fut recongneu pour chef de la ligue des Huguenots , soubz le nom duquel tout se devoit faire et passer. Et pour la guerre, on en donna la charge à l'Amiral, qui s'en alla recevoir les Reistres en Limozin, d'où estant de retour à Saintes, une fièvre emporta Dandelot, un samedi 27 mai, au grand regret de ceux de son parti et au grand contentement des catholiques. Il haïssoit tellement les prestres qu'il avoit fait im collier de leurs oreilles, qu'il disoit priser davantage, que celui de l'ordre du Roi. La première chose qu'il faisoit, arrivant dans une ville, esloit de faire épandre le sang de ceux de cet ordre, sur
les autels dédiés pour le sacrifice du sang du fils de Dieu, An. 1569. comme pour expiation de Tidolâlrie qu*il leur imposoit.
Le Roi, pour estre plus proche des siens, et en avoir nouvelles de jour à autre, s'en alla à Orléans. Les princes avoient, dès le mois de juin, dressé une requeste pour lui présenter, par laquelle il demandoit la paix. M' d'Anjou ne voulut laisser passer leur député, de quoi l'Amiral picqué s*en alla trouver son armée qui estoit à Roquebelle et la mit en déroute, et après avoir couru le Périgord, il print Châteleraut, le 12 juillet , et Lusignan trois jours après , ensuitte il assiégea Poitiers. Le comte du Lude estoit dedans , avec lequel les ducs de Guise et de Maienne s'enfermèrent, résolus de conserver la ville au Roi , connue ils firent. L'Anwral demeura cinquante jours devant, où il perdit deux mille honunes, et fut contraint de lever honteusement le siège , quoiqu'il fît courir le bmit que c'estoit pour secourir Châteleraud que Monseigneur tenoit assiégé. Le capitaine Prunai, frère de celui qui fut tué à la journée de Bassac ou Jamac, y eut la jambe gauche emportée d'un coup de canon , dont il mourut sept jours après.
Monsieur aiant fait lever le siège, et ne se sentant assez fort pour recevoir Tannée des princes, fit retirer la sienne. Les princes en aiant eu avis , se mirent à la suivre toute la nuit, et aiant passé laVianeetlaCreuse, ils se résolurent à donner une bataille, ou à forcer M' d'Anjou de se retirer dans Tours où estoit le Roi. Durant que cela se passoit, ledit seigneur d'Anjou fit entendre i Madame Renée de France, notre duchesse de Chartres, que Montargis, où elle faisoit son séjour ordinaire, servoit de retraitte à ceux de la nouvelle opinion qui y faisoient des assemblées contre le service de Sa Majesté , pour quoi il la prioit de les chasser avec les ministres et en bannir tout à fait Texerdce du Calvinisme dont elle faisoit profession ou de prendre autre demeure. Elle ne fit comme l'autre fois; au contraire, elle fila doux, donnant congé à la plupart, qu'elle fit conduire dans ses coches et chariots, jusques à la Charité et à Sancerre, qui tenoient le parti huguenot.
Le 13 septembre, M' d'Anjou, aiant ramassé toutes ses forces, s'en alla au-devant de l'armée ennemie. Et Biron, maréchal de camp, aiant découvert les coureurs qui prenoient leur marche vers Moncontour, il lui en donna avis un vendredi
An. 15G9. dernier jour de septembre ; avec mille lances chargea Moni , qui faisoit sa retraitte , et le défit. Le lendemain , ledit seigneur duc fit jouer son artillerie par le milieu des Huguenots , laquelle , pour être bien pointée, neperdoit un seul coup. L'Amiral, pour mettre ses gens à couvert, fit descendre son infanterie au pied de la montagne, de quoi Monsieur s' étant apperçu, il fit changer sa batterie, en mettant partie à costé droit de la plaine, et le reste à gauche , pour battre la cavalerie et Tinfanterie tout ensemble par les deux flancs , ce qui réussit si bien que partie des Reistres y trouvèrent leur dernier jour, aussi bien que plusieurs autres; la nuit garendit le reste, auquel l'Amiral fit prendre la route de Moncontour où il ramassoit ses forces.
M' d'Anjou, sachant leur retraitte, les poursuivit, et le 3 d'octobre, il leur livra la bataille dans les plaines de Moncontour, où les Huguenots furent défaits entièrement et y perdirent en deux heures plus de quatre mille Lanskenets et quinze cens François, que d'autres ont fait monter à dix-sept mille cinq cens fantassins et six cens chevaux, sans les prisonniers et blessés, toute l'artillerie et son équipage, avec bagage des Reistres, où, de la part des catholiques, il y en eut fort peu de désirés.
Le roi de Navarre et le prince de Condé s'étoient sauvés à Partenai dès auparavant la bataille et l'Amiral après. Les autres gaignèrent Nioi-t et la Rochelle, furent plus loing, tant l'épouvante fut grande. Monsieur, après avoir rendu action de grâces à Dieu de ceste victoire , dépescha le maréchal de Retz , pour en porter la nouvelle à Leurs Majestés, qui étoient , comme dit est, à Tours, lesquels tout aussitost la firent publier tant dedans que dehors le roiaume. Elle arriva à Chartres le 7 d'octobre , auquel jour se fit procession générale à l'issue des vespres par le commencement de la rue des Changes, des Trois-Maillets, du Bœuf-Couronné et du Cheval-Blanc, au retour de laquelle le Te Deum fut chanté dans la nef de l'église.
On ne recongnoît les fautes que quand elles sont faites, mais il n'y a point de doute que si Monsieur eût poursuivi sa victoire, au lieu d'aller prendre Partenai, Lusignan et Niort où commandoit Moni, qui y fut blessé d'un coup de pistolle, dont il alla mourir à la Rochelle, les Huguenots étoient perdus, mais Monsieur leur aiant donné tems de se rallier et de se remettre, le Roi après ceste deffaite s'en vint à Niort, et fit assiéger
Saint- Jean-d'Aiigeri , qui lui fut rendu par Armand de Cler- An. 1570. mont, seigneur de Piles, le 2 de décembre, vie et bagues sauves. Messire Sébastien de Luxembourg, duc de Martigues, gouverneur pour le roi en Bretagne, fut tué en ce siège.
Les princes se retirèrent en Querci , Gascongne et Languedoc où ils prindrent leurs quartiers d'hiver. Le Roi, la Reine-Mère et M*" d'Anjou les firent sonder de paix ; dès le mois de novembre suivant, il y eut abouchement entre le maréchal de Cossé et les députés de la Reine de Navarre, auquel toutefois il n y eut rien d'arrêté pour ce que les Huguenots demandoient quantité de choses que le Roi ne voulut passer.
Tandis, plusieurs allées et venues se faisoient de part et d'autre pour trouver quelqu expédient pour la faire. Mais comme les Huguenots avoient seulement la paix sur les lèvres et la guerre dans le cœur, ils ne laissoient durant ces pourparlers de prendre villes et faire tous actes d'hostilité. Briqueniaud, qui étoit de ce parti-là, couroit vers Orléans et la Beausse et y commettoit plusieurs désordres. Le Roi commanda le maréchal de Cossé, qui avoit demeuré à Chartres, depuis la fin du mois de mars avec sa compagnie, de lever une armée la plus grosse qu'il pourroit, pour aller au-devant des Religionnaires, qui menaroient d'aller à Paris : il amassa environ quatorze mille honmies qu'il conduisit jusques à Dessize en Nivemois, où il passa la Loire, le 17 de juin, et se rendit à René-le-Duc en Bourgongne, où étoit l'armée protestante. Il y avoit bien de l'apparence qu'on en viendroit aux mains, mais les trêves, qui furent arrêtées, pour dix jours entre ledit maréchal de Cossé pour le Roi et les ReUgionnaires, firent surseoir leurs armes.
La paix fut enfin conclue, le 11« du mois d'aoust, entre le Roi et les princes et ceux de leur parli, par laquelle toutes modifications et restrictions qu'on avoit apportées aux édits précédens furent ostées, et le second édit de pacification remis sus. Ceste paix fut receue généralement d'un chacun avec espérance de réunion des deux partis par tout le roiaume. Quelqu'un fit pour lors ce huictain , que j'ai trouvé dans mes mémoires et peut bien trouver place ici :
Bis fuU infausto Martis pax men^e creata, Pax quoque bis peperit Martia martis opus,
An. 1571. Nunc lœtum Augusti quod visit nomme mensem
Ferrea eut gemini limina clausa Dei,
Omen habet : positisque furoi^ quod concidit armis Cum fera siderei flamma Leonis abit,
Mox Virgo eœoritur : felix tibi, Carole felix Sidus adest : Paci pax favet aima tuœ,
La paix publiée es camps et es villes, les années furent cas^ sées, et les compagnies étrangères conduittes jusques en Lorraine, d'où les Princes s'en retournèrent au mois d'octobre à la Rochelle, qui leur avoit été laissée pour ville d'asseurance, avec Montauban, Congnac et la Charité.
Vers ce mémetems, les Echevins voyant que leur maison commune étoit trop petite pour y tenir leurs assemblées, achetèrent l'hostel des Trois-Rois, des héritiers de Louis Beschebien, pour les y tenir plus spatieusement et pour y faire leur arsenal. Le 22 dudit mois d'octobre, y eut un jubilé à Chartres.
La paix ainsi asseurée, le Roi pensa à se marier : il fit demander Madame Elisabeth d'Austriche, fille puînée de l'empereur Maximilian, âgée seulement de seize ans, laquelle il épouza le 24 de novembre, en la ville de Mézières. Dès le même jour après complies, fut chanté Te Deum en l'église de Chartres en témoignage de réjouissance de ce mariage, et furent faits feux de joie par toute la ville, et deux jours après fut fait procession générale en Téglise des Jacobins, pour prier la suprême Majesté de bénir ceste alliance et de la féconder d'une heureuse lignée. La conunune croiance étoit que ceste alliance des deux plus grandes maisons de l'Europe afTermiroit la paix, pom* laquelle établir davantage, on avança au mois de janvier suivant de marier Henri de Bourbon , prince de Navarre, avei: Madame Marguerite de France, sœur du Roi.
Le sabmedi 26 du mois de mars, le maréchal de Cessé, gouverneur de l'Orléanois et pais Chartrain, fit son entrée à Chartres, où les rues furent tendues et un poêle du dais porté au-devant de lui. Il fut descendre à l'église de Notre-Dame, environ les quatre heures après midi, où, aiant fait sa prière, il fut loger à l'Evêché: il en partit dès le lundi, pour se trouver à l'entrée que la Reine, qui avoit été couronnée à Saint-Denis-
en-France le jour précédent, devoit faire à Paris le 29 sui- An. 1572. vant.
Le Pape fit tout ce qu'il put pour traverser le mariage du prince de Béam avec Madame Marguerite de France, qu'il avoit envie de marier avec le roi de Portugal : il envoia pour ce sujet le cardinal Alexandrin, son neveu, en Espagne et en Portugal, etTévéque Salviati en France, pour en conférer avec le Roi, lequel, lui aiant représenté les raisons qui le portoient à ceste alliance, il le renvoia content. Sur cela la reine de Navarre viijt en cour, où elle fut receue à Blois par le Roi et la Reine-Mère avec tous les signes d'amitié qu'elle eût peu souhaitter. Le mariage du roi son fils avec ladite dame Marguerite, sœur du roi, aiant été remis sur le tapis, il fut conclu et arrêté à Paris, assigné pour les noces. Peu de tems après, ledit prince se rendit à Blois, où se fit le mariage de Henri, prince de Condé, fils de celui qui fut tué à la bataille de Jarnac, avec Marie de Glèves, la plus jeune des filles de François, duc de Nevers, marquis dlsles.
Sur le commencement de mai de l'année 1572, le pape Pie V décéda, en la place duquel fut élu le 13 du même mois Hugues Boncompagnono, cardinal-prêtre de Saint-Sixte, qui prit le nom de Gr^oire XIÏI et fut couronné le jour de la Pentecoste 25 dudit mois. Dès le vendredi 9 d'icelui, la reine de Navarre arriva à Chartres, environ deux heures après midi, et logea à l'Evêché; MM. le cardinal de Bourbon et de Longueville en étoient partis il n'y avoit guères, et M' de Monunoranci s'y rendit après qu'elle en fut partie. Elle s'en alla à Paris pour donner ordre à ce qui seroit nécessaire pour le mariage de son fils, et y arriva le 15 mai, et fut loger en l'hostel de messire Charles Guillard, évesque de Chartres, sciz près les Filles pénitentes: elle y tomba malade le 4 de juin d'une fièvre pulmonique, dont elle mourut le 9 du même mois; son corps fut mené à Casteljeloux en Gascogne, pour y être inhumé près celui d'Àlbret, son père, suivant sa dernière volonté.
Le vendredi 11^, il passa par Chartres et reposa en la salle de la maison canoniale du sieur Archambaud, chanoine dudil lieu, et dès le lendemain il en partit. Quinze jours après, sçavoir, le 4 de juillet, le roi de Navarre vint audit Chartres, sur les dix heures du matin, et logea à l'Evesché; il en partit le
An. 1572. 5 pour Paris ou le Roi le sollicitoit de se rendre pour y accomplir son mariage: le 17 d'aoust, il fiança au Louvre madite dame sœur du Roi, et le lendemain il l'épouza. Toute la semaine se passa en festins et réjouissances jusques au vendredi, que TAmiml qui avoit été invité aux noces, s'en retournant du Louvre, avec les maréchaux de Gossé et Ta vannes, fut frappé d'une harquebusade, qui lui rompit l'index de la main droite et lui perça le bras gauche. L'Amiral fut pansé de ses blessures et visité pai* le Roi, qui lui promit faire recherche de l'assassin, qui après le coup s'étoit évadé par la porte de Saint- Antoine, et en faire faire telle justice qu'il auroit tout sujet d'en êti'e satisfait, réputant ceste action, comme une injure faite à sa propre personne, et lui offrit une chambre dans le Louvre pour son asseurance. Quelque tems après, Maligni, vidame de Chartres, vint visiter l'Amiral et demeura longtemps avec lui. Au bout de quelques heures, en une conférence qui fut faite en une des chambres de ce logis, ledit Vidame remontra au roi de Navarre et au prince de Condé et aux principaux seigneurs qui s'y étoient trouvés, que ce coup étoit un prélude de la tragédie qui sedevoit jouer sur eux, pour quoi il leur conseilloit de sortir de Paris. Ils eussent bien fait, s'ils l'eussent cru, d'autant que le Roi aiant toujours sur le cœur Talfront qu'il avoit receu de l'Amiral et s'en retournant de Meaux lui donnoit une grande aversion de sa personne et de son humeur et façon arrogante avec laquelle il tenoit tous les autres seigneurs au dessoubz de son estime, lui avoit concilié sa haine, de manière que, quelle mine que le Roi lui fit, il y avoit toujours quelque réserve et, quoiqu'il semblât que l'arrest de mort donné contre ledit Amiral et Vidame de Chartres, 'le 13 septembre 1569, fût aboli par une amnistie et oubli du passé, si est-ce qu'il y avoit quelque reste de levain, qui leur donnoit de la défiance les uns des autres: mais comme l'opinion contraire l'eust emporté , personne ne bougea.
Le samedi 23 d'aoust, le Roi eut avis que ceste assemblée avoit été faite, et qu'il avoit été résolu en icelle de le tuer, sa mère et ses frères: du commencement, il fit semblant de le mépriser, mais aiant été asseuré par personnes qui disoient avoir assisté à la délibération et confirmé par divers avertissemens, Sa Majesté se résolut de le prévenir. A cet effet, la nuit du
24 d*aoust dédié à la mémoire de saint Barthélemi, le logis de An. 1572. r Amiral fut forcé, lui tué, et son corps jette par les fenestres dans la rue, ce qui lui avoit été prédit quatre ans auparavant par Michel Grêles, gardien des Cordeliers d' Angoulesme , lorsque r Amiral le fit pendre à un mûrier dans le couvent des Jacobins d'icelle ville, lors de la prise par ceux de la nouvelle religion.
Plusieurs coururent mesme risque que lui; les plus habiles trouvèrent moien de se sauver, entre lesquels fut le Vidame de Chartres qui se retira en Angleterre.
Quantité de bonnes maisons de Paris furent pillées, soubz prétexte d'y chercher certaines personnes de la reUgion prétendue réformée qu'on disoit y être cachées, et fit-on courir le bruit que beaucoup d'honnestes gens en faisoient profession , pour avoir prétexte de voler , ou bien les mettre à mort. Notre évesque ne fut oublié, pour ce qu'il étoit soubçonné, mais son absence de la ville lui sauva la vie.
La grande furie de ceste exécution estant passée, et le feu d'icelle amorti, le Roi fut au Parlement le 26 dudit mois, où, toutes les chambres assemblées, il tint son lit de justice et déclara que ça avoit été par son ordre et commandement que l'Amiral et les autres avoient été tués ; qu'aiant eu avis certain que le dessain de l'Amiral et des autres ses compagnons étoit de le tuer, sa mère, ses frères avec quelques officiers, qu'il n'avoit deu les soufTrir davantage ; que son trop de bonté et sa grande patience leur avoit élevé le courage et fait prendre la résolution de le perdre, qu'il n'avoit pu rabaisser qu'en se défaisant d'eux; qu'avec le prétexte spécieux de la religion, ils avoient soulevé ses peuples par tout son Etat et avoient bouleversé son roiaume, en telle sorte qu'ils tâchoient de se rendre maistres de quelque partie et étaindre si peu qu'il restoit de la ÉamiQe de Valois ; qu'il auroit été contraint de se servir de ce remède violent, n'en aiant trouvé d'autre plus propre pour exterminer ce dangereux homme, qui sembloit n'être nai que pour la perte de ceste couronne, aiant un tel ascendant sur ceux de son parti, qu'il les faisoit tourner ainsi qu'il lui plaisoit ; qu'il espéroit que ce chef étant à bas, les membres se rangeroient plus volontiers à la raison, et pourroit donner la paix à ses sujets, lesquels, après tant de souffrances des guerres pas-
An. 1573. sées, n'avoient besoing que de repos pour les remettre en leur premier enbonpoint et bonne posture ; qu'il vouloit qu'on agit extraordinairement contre la mémoire de TAmiral et de ses complices qui avoient causé tant de désordres par la France, abbatu tant d'églises, prophané les autels, meurtri les prêtres,, violé les religieuses, fait la guerre aux défunts qu'ils auroient persécutés jusques dans leurs tombeaux, et que, comme criminels de lèze-majesté divine et humaine au premier chef, il commandoit qu'on en fît justice suivant les charges et informations qui se trouveroient au présent, voulant au reste que ses édits de pacification fussent observés et entretenus par toutes ses terres, fors et excepté pour le regard des prêches et assemblées qu'il deffendoit, crainte de sédition, voulant qu'il n'y eust en France que la reUgion romaine, privant tous ceux qui feroient profession d'une autre que de celle-là de toutes charges, offices et états.
Il y en eut quelques-uns qui se convertirent véritablement, d'autres seulement en apparence, comme l'événement le montra. Le Roi voiant que ni ses édits ni la paix proposée par iceux contre les contrevenans , ni la saignée qu'il avoit faite en ce corps n'avoit de rien servi , et que les Huguenots s'étoient cantonnés dans Sancerre, la Rochelle et autres lieux, il envoia assiéger ces deux villes, desquelles il receut la première après huit mois de siège et avoir souffert des incommodités non imaginables.
Quand à la seconde, il la fit assiéger par le duc d'Anjou, son frère , qui , tandis qu'il fut devant , receut l'ambassade des Polonois, qui, par la persuasion de Jean de Monluc, nommé à Tévesché de Valence, l'avoient élu pour leur Roi, le 9 mai, veille de la Pentecoste, et venoient le quérir pour le conduire en leur pais. Cela changea le train des affaires, d'autant que, désii*ant faire la paix, avant que de partir du roiaume de France, il fit tant qu'en aiant proposé quelques articles, elle fut conclue et publiée dans la Rochelle, le 10 juillet.
Cependant il s'apprêta pour son voiage, qu'il entreprint sur le commencement d'octobre, qu'il partit de Paris. Le Roi envoia avec lui messire Nicolas d'Angennes, sieur de Rambouillet, son ambassadeur, pour remercier de sa part les états de Pologne de l'élection qu'ils avoient faite de la personne de son
frère pour leur roi, avec quantité de noblesse françoise fort leste An. 1573. pour raccompagner. Le Roi le conduisit jusques à Vitri, où étant demeuré malade, la Reine-Mère et M' d'Alençon furent avec lui jusques en Lorraine, où ils le quittèrent et s*en revindrent trouver le roi Charles, qui avoit assigné les Etats- Généraux de son roiaume à Compiègne, lesquels n'eurent aucun effet, et cependant M' d'Anjou, poursuivant son chemin par TAllemagne, arriva enfin en Pologne au mois de janvier suivant.
Maintenant je viens à reprendre notre histoire chartraine pour voir ce qui se passa durant ce tems-là.