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CHAPITRE XVI

Des Druides et de leurs diverses dénominations y de leurs habits, et honneur qu^on leur portoit.

CE n'est pas assés d'avoir parlé des Druides confusément et en gros , aux chapitres précédents, il est à propos pour mieux entendi*e quels ils estoient , et les emplois qu'ils avoient, d'en traicter en particulier.

JUpuar., tit. XXXI, XXXII et XXXV, nuni. 1, 2 et 4. Beda, lib. de ratio, iemporum .

G'estoit le nom commun des philosophes et sravanls des Gaulois, lesquels n'cstoient distingués d'entre eux que par des noms d'offices. Ceux qui suivent le prétendu Bérose se sont imaginés qu'un certain Saraothés, qu'ils feignent avoir esté frère ou fils de Gomer, autheur des Gaulois, ayant esté envoie par Noé du pays d'Arménie es Gaides, environ cent cinquante ans après le déluge, il y régna l'espace de cent cinquante-cinq ans, durant lesquels il s'occupa à polir, par les règles de la philosophie et des arts lihéraux, les esprits rudes et guerriers de ses sujets, les surnommant Samothées de son nom.

Après son déceds, ils luy substituent im certain Magus, qu'ils assurent avoir esté son fils, lequel, ayant suivy les traces de son père, commnnica à ceux de son aage les décrets de nature, qn'il avoit apprins de luy, auquel, voulant gratifier, ils prindrent le nom de Mages.

Demesme, Saron, descendu (^.e Magus, ayant dressé des collèges où il enseigna les sciences, ses sectateurs quittèrent leurs premières dénominations pour prendre celle de Saronides.

Ils disent de mesmedes Druides, qu'ils prindrent leur dénomination de leur roy Dreux ou Drius, fils de Saron, comme firent les Bardes de leur roy Bardus, fils de Drius, et ainsy des autres, qu'ils disent avoir prins lem* nom de ceux qui leur avoient enseigné leur doctrine.

J'estime que ce seroit perdre le temps de réfuter une chose qui porte son rebut avec elle, et ne peut estre receue des personnes doctes, qui la réputeront tousjours plus pour fabuleuse que pour véritable.

Pour un premier pas, un autheur ancien n'a appelé nos philosophes Gaulois-Samothées, conune le veut et suppose Bérose, et ceux qui le reçoivent pour authentique; mais Samothées, en quoy il y a bien à dire. Diogènes Laertius, tout au conunencement du premier livre de la Vie des Philosophes, parlant de ceux qui ont mis la philosophie en vogue, escrit qu'elle a commencé chez les Barbares, lesquels appelloient leurs philosophes de divers noms. Les Perses appelloient les leurs Mages, et peu de lignes après irapa Te KeXtTç xal FaXaraiç toÙç xaXoujjiévouç ApliSaç xal ^[xvoôeouç. Ce que dit pareillement Suidas , escrivant que IpytSat Ttapi TaXotTatç oî îptXodocpot xa'i 2ejxvoOeot, et Ambroise, moine de Camal loli, en sa version latine du grec de Laertius, a remarqué

expressément, en la marge, que ces philosophes des Celtes et Gaulois esloient appelés Semnothées et non Samothées. Clément Alexandrin leur donne le mesme nom, comme fait Gentian Hervet, son interprète, mal cité pai' Charron, au Chap. 17 de son Histoire des Gaules, où il le fait parler contre son sentiment, ainsy qu'il se peut veoir par la lecture d'iceluy.

Aussy ne peux-je me pei-suader que ces philosophes ayent esté nommés Samothées de leur roy, mais plutôt Semnothées, du mot grec ^refiveTov, que Philon, juif, prend pour vm monastère ou maison sacrée, en laquelle certains contemplatifs d'Egypte habitoient de son temps, à clause que de mesme les Druides estoient retirés en des collèges, où ils vivoient séparés du commun, comme moynes et cénobites. Qui a donné sujet à Ammian Marcellin de dire d'eiLX que sodalitiis adstrirti consoriiis erant (1). A la vérité, Jean Picard escrit, en sa Celtopaidie, qu'il y avoit, à douze milles de Langres (2), mie viUette appelée Samothée, entourée de toutes parts de foresls fort espaisses, dans laquelle habitoient autrefois les Druides, ce qu'il dit volontiers selon le langage corrompu , estant plus véritable de dire Semnothées que Samothées, ainsy que nous venons de le montrer. Ou bien encore ces philosophes s'appelloient Semnothées, du nom déjAvoç et de 5€oç, comme qui diroit graves, sérieux, méritant quelque révérence et respect par dessus les autres, comme serviteurs et ofRciei-s de Dieu, au cidte duquel ils estoient destinés (3).

Ce qu'ils disent aussy que les philosophes gaulois s'appeloient Mages, de leur roy Magus, est \me chose inventée à plaisir, tout de mesme que ce qu'ils advancent que ça esté ce roy qui a donné le nom à toutes les villes qui se terminent en magus, veu que, pour le premier, le mot Magus est Persique, conunel'a observé Bodin, et signifie « une science des choses divines et naturelles (4) »; et Mage ou Magicien , en la mesme laiigue, n'est autre chose que philosophe : qui fait dire à Platon, en son Alcibiade, que la magie estoit tSv Oewv :&Êpa7t£{av, mi culte divin ou des Dieux; connue à Celius Rodiginus, que le mot de

(I) Euseb., lib. I, Hisl. codes. y cli. 17. Philo. , Tcspi toO piou ^ecopm'xou IxÊTwv. Ain. Mart-el., lib. XV. — (2) Picard, lib. III. — (3) Kusthatius, Homeri inlerpreti Jliad. — ('i) Bodin, in sua dcpruonwHj lib. II, cli. 1.

fActyoç se prend pour interprète et observateui* des choses divines (1), et qui considère exactement les secrets les plus abstrus et cachés y et les découvi^e par la subtilité d'une science éminente. Qui a donné sujet à Genebrard de penser que le mot de Mage venoit de la racine hébraïque nJin hags^ qui signifie méditer, d'où l'on auroit tiré le mot d'jnhd Magim, c'est-à-dire méditants, spéculants et sages, considéré que, selon Ptolémée, au prologue de son Almagesie, la méditation est la clef de la sagesse. D'où vient que les Ghaldéens, les Perses, Syriens et Ethiopiens, et autres peuples orientaux, la langue desquels a une grande afQnité avec celle des Hébreux , on appelle Mages lem's philosophes et sages, à cause qu'ils s'occupoient en la contemplation de choses divines et naturelles, duquel nom les autres nations se seroient servies pour honorer ceux qui s'occupoient chez eux aux sciences et à la philosophie. C'est pourquoy ceux-là se sont lourdement trompés, qui ont creu que le mot de Mage signifioit Sorcier ou Enchanteur^ et que les Mages gaulois estoient des prestidigitateurs, qui se mesloient de deviner les choses, par le ministère des démons; veu que Pausanias, pensant blasmer les Druides, les loue plustost, en ce qu'il dit qu'ils ne sçavoient ni magie, ni divination; que si quelquefois ils devinoient Uadvenir et tiroient des présages des choses sacrifiées, comme Ta laissé par escrit Diodore de Sicile , parlant des théologiens et philosophes gaulois, c'estoit par une longue expérience^ qu'ils avoient du passé ou de la congnoissance des astres, par laquelle naturellement on peut sçavoir beaucoup de choses. Ainsy, ces Arabes qui vindrent adorer le Sauveur du monde dans la crèche de Betheléem, treize jours après sa naissance, sont appelés Mages par Tévangéliste S. Matthieu, non qu'ils fussent prestidigitateurs et enchanteurs, mais pour ce qu'estant bien instruits et expérimentés en l'astrologie naturelle, ils aupoient recongneu que ce météore qui paraissoit lors en la moyenne région de l'aër, n'estoitune vraye estoille, pour ce qu'elle avoit son cours extraordinaire, tirant du septentrion au midy; mais que c'estoit plustost quelque comète ouinflamation, qui présageoit quelque chose de grand, par son mouvement irrégulier qui les induisoit à la suivre, et marcher soubz sa con-

)l) Cel. Ilodifr., lil). V, art. iî.

duitte, jusques au lieu où reposoit ce nouveau nay, sur lequel ceste inflamation s'estaut arrestée, ils recongueureut que c estoient là que les fatigues de leur voyage se desvoient terminer, et que, suivant la prédiction de Baalam, duquel ils descendoient, le roy des Juifs estoit nay là dedans.

Pour le second, n'est-ce pas vouloir imposer trop librement, et se jouer de nostre crédulité, dire que c'a esté ce Magus, roy imaginaire des Gaules, qui a donné son nom aux villes (jui se terminent de mesme, veu que, quand bien mesme il auroit esté en nature, ces villes ont esté basties longtemps après luy. Peut-on dire avec vérité que ç'aye esté luy, qui a donné le nom de Cesaromagus à Beauvais, ou autre de mesme terminaison, comme Juliomagus à Angers, de Noviomagiis à Noyon et Lisieux, veu qu'elles ont tiré leur nom de Jules-César, qui les fit bastir ou réparer, tandis qu'il fit séjour es Gaules. Mais, sans nous amuser après ces noms fabuleux, il y a bien plus d'apparence qu'elles ayent prins leur dénomination de celuy de magns qui, en vieil gaulois, signifie maison ou ville, comme qui voudrait dire maison ou ville de César ou de Jules, ou bien nouvelle maison. Qui fait que Nicolas Serrarius rapporte ce nom à l'hébreu na'^;, magon, qui signifie habitation ou habitacle (1); chez Jérémie, ch. 9, et Nahum, ch. 2, et d'où la langue punique a tiré le mot magar, duquel est sorti celui de magaria et magalia, qui sont cases j cabanes et habitacles de pasteurs; et de vray, comment ce Magus auroit-il nommé CiPsaromagus en Angleterre, en la comté d'Essex, et Novio)nagus en la comté de Surrey, appellée à présent Wooderte, d'autant que ce roy gaulois n'a jamais passé la mer pour aller en ceste isle.

Je n'ignore pas que Jean Balée et Guillaume Camden, historiens an glois, soutiennent le contraire, taschant de s'attribuer à Irur nation, la gloire des lettres et sciences, et l'oster aux Bretons- Armoriques, chez lesquelles elles ont premièrement fleury. Impertinents en ce point, puisqu'il falloit que, si ce Magus les a portées en leur pays, elles fussent plustost en Gaules, dont il estoit originaire. Aussy, César escrit à leur confusion, que les bonnes lettres et sciences avoient commencé chez nos Bretons-Gaulois, et qu'avant son arnvée aux Gaules, le passage

(1) Hislor. Maguntiîia, lib. I, ch.

d* Angleterre n'avoit encores esté ouvert , estant le premier qni l'avoit entreprins.

Si Origènes dit (1) que les Druides estoient passés en ceste isle, laquelle, estant de tous costés entourée de l'Océan, fait comme un autre monde, pour polir et apprivoiser l'humeur farouche de ses habitants et leur donner la congnoissance de Dieu, ce n'a esté qu'après que César l'eut conquise, qui put donner son nom à ce Cesaromagus anglois, plus de douze ou quinze cens ans plus tard qu'ils ne posent ce supposé Magus.

Quand aux Saronides et Druides, qu'ils contestent avoii* esté ainsy nommés de leurs roys, Saron et Dreux ou Drius, c'est ce qu'on nie aussy bien que le reste. Il est bien plus probable qu'ils ont esté ainsy dénommés des chesnes, parmi lesquels ils liabitoient, que les Grecs appellent <7apwvi$eç, ainsy qu*il se ht dans Callimaque , et opuiouç , comme l'a remarqué Suidas , desquels ils nommoient semblablement les Druides, qu'ils disoient faire leur résidence dans les chesnes creusés. Bibliander est de mesme opinion, quand il escrit, en son Commentaire de la raison commune de toutes les langues et lettres, que « GalHarunt sacerdofC'S nomiîw (îï\rco dicli su ni Druulœ, quasi diras quercuarios. » Si ceste étymologie ne leur plaît, ils peuvent avoir esté nommés du mot hébreu ;rii darasJi, qui signifie rechercher curieusement, pour ce que la principale occupation des philosophes est de faire une exacte recherche des causes, principes et effets des choses naturelles et supernaturelles, pour les sçavoir et enseigner.

Rouillard, en sa Parthcnie, veut que le mot Druide soit piu-ement gaulois et dérivé du mot Dru, qui signifie fréquent. Je voudrois bien déférer à l'authorité de cest escrivain, qui avoit de bonnes lettres; mais je ne peux luy accorder que le mot de Druide soit tiré de là, non plus qu'à Ammian Marcellin, qui les appelle Drusidas , ni que la ville de Dreux aye esté nommée de ce mot Dru; ni que le mont Dru, prés Authmi, et un autre, près Semur en l'AiLxois, ou Flavigny, et encores cest autre, près Espices, au mesme pays, appelé Montgese, qu'on appeloit autrefois Montdriu, ayent prins leur dénomination de Driu, en la signifi- Ccition qu'il le prend ; car Dru, en ancien Gaulois, ne signifie seu-

(I) Honu^lie in EzMueL

lement une fréquence, mais exicov^ espaissenr^ allégresse j dispositimiy forte vigueur, et un amoureux ou conseiller. S'il le prenoit en ceste dernière signification , il y auroit plus d'apparence, d'autant que les Druides estoient les conseillers et juges des Gaulois, mais, persistant en ma première opinion, je dis, avec Pline (1), que les Druides sont ainsy appelés du mot grec ^puç, et la ville de Dreux de mesme, pour ce qu'elle fut bastie dans la forest de Dreux et de Crotais, qui sont composées, pour la pluspart, de chesnes; que les Druides y avoit un collège, et que le principal domicile de leur souverain prebètre estoit dans la forest d'Ivry, dans laquelle s'en voient encore les masures.

Il y avoit de plus une autre sorte de Druides , qu'ils appeloient EubageSy ou Euages, selon Marcellin (2), lesquels Scrutantes summa et tnirahilia naturœ pandcre conabantur. J'estimerois qu'ils auroient esté ainsy nommés du nom grec eua-priç , qui veut dire saint, à cause d'une certaine apparence de sainteté, qui paroissoit en eux, et de ce qu'ils estoient employés aux sacrifices, conune nous le dirons au chapitre suivant.

Les Bardes estoient encores ime autre soi-te de Druides, ainsy appelés, non de leur roy Bardus, mais du mot gaulois Bard, qui signifie ;}0è7^, chantre, ménestrier et jongleur (3). Ce mot reste encores pour le jourd'huy en la Bretagne, en la mesme acception, d'autant que ceste sorte de gens s'occupoient, dit Diodore le Sicilien, à chanter les poésies qu'ils avoient composées, soit en l'honneur de Dieu, soit à la louange de ceux qui s'esloient comportés généreusement dans les occasions, soit pour blasmer ceux qui s'estoient poltronnement retirés du combat, ou avoient commis quelque lascheté indigne d'un homme de courage; qui a fait dire à Lucain , les apostrophant :

Vos quoque, qui fortes animas, bclloque peremptas Laudibusin longum, vates, dimittitis <Tvum , Plurima secui^i fudistis carmina Bardi(A),

Car c'estoit ime coutmne dans les premiers siècles de nos ancestres, que ceux qui avoient composé des vers les chantassent; pour ce estoient appelés dfoiôot, c'est-à-dire chantres et philo-

(1) Lib. XII, ch. 1 etlib. XVI, ch. 44. — (2) Lib. XV. — (3) Chasseneux et Saliell. — (4) Lucan., de Beïlo Pharsalico, lib. III.

sophes; ce qui pouvoit avoir xnûns son oiigine de ces Bardes, la secte desquels s'estant perdue, il en demeure quelqu'image en ces joueurs de \4oions, de liéles, de cymbales, flustes et tambours, qui s'en vont x)ar les portes donner des aubades, que les Latins appellent joculatores, et les anciens YYdiïïc,o\^y jongleurs. Un ancien romant sans tiltre en parle de la sorte :

Moult fut predom le Vat^asor, Il avoit mandé ses amis, I^s bonnes geni de cel pais.

Les chevaliers et les bourjeois.

Et les nobles gen:{ et courtois; JuGLEORS vindrent , sans mander.

Car il ert large de donner.

Ces Bardes, dont Montbard, près Brene, a prins son nom, estoient aussy emploies par le prince ou souverain prebstre des Druides, sitost qu'il avoit recueilly le guy, pour aller par les bourgs, villes et villages, exhorter un chacun à se disposer pour le recevoir au commencement de l'année prochaine, pour les rendre sains et heureux tout le long d'icelle. Ce qu'a remaniué le poète Ovide en ce vers

Ad visrum DruidrX\ I>rnidx clamare solebant.

D'où est venu la coutume, qui se practique encores parmy nous, d'aller, le premier jour de l'an, chez les parents et amis, demander lesestrenes, que le vulgaire dit YEguUanleu, pour le Gxiy Van neuf, pour ce que, ce jour-là, on distribuoit le guy pour estrene et comme par forme de bon augure, pour s'en servir le long de l'année de remède et antidote contre toutes sortes de maux et venins, et pour rendre leurs animaux féconds et propres à la génération, s'il estoit mis en infusion et beu, voire, pour présage d'mie bonne aimée et plantureuse. D'où vient que les Picards encore ce jour-là crient : Plante, plante! pour demander une bonne et heureuse année; et les anciens appeloient ceste médecine faicte de guy, Tcav/pi^orov, comme qui voudrait dire bon à tout, et propre pour la guérison de toutes sortes de maladies.

Strabon, parlant des Gaulois, AUemaiisel Espagnols, a laissé par escrit que, chez ces trois nations, les Bardes, devins qu'ils appellent Vatc^y et les Druides, estoient fort honorés, et discourant de leurs fonctions et emplois, « Bardi quidem, dit-il, iaudationibus , rcbusque poëticis sludent. Vates autcm sacrifi.' ciorum, naturaliumque causarum curœ dcdlli; Druidœ, prœler causarum naturalium studia, moralcm disciplinam exercent (1). » En quoy je trouve qu'il en i)arle comme mal informé, veu qu'il est contredit en cela par César, lequel escrit des Allemans que « Neque Dnikies hahcnt qui divinis rcbvs pi\rsint, neque sacnficiis studcnt , Deorimi numéro eos solos diteunt, quos cernunt , et quorum opibus aperlè juvantur, Solem et Vuleanum et Lunam, reliquos ne fa ma quidem aceejerunt. » Tacite, néamoins, escrit qu'ils célébroient, par leurs vers anciens, qui leur servoient d'annales, leur dieu Tuiscon, qu'ils disoient estre sorty de la terre, avec son fils Man, desquels ils se glorifioient estre issus, et qu'ils adoroient Mars, Mercure, Hercules et Isis. Je demeure d'accord qu'ils n'avoient ni Diiiides, ni Bardes, et qu'ils n'avoient que ces Vafrs , qu'ils employoient aux sacrilires de leurs dieux, (^ar, connue le remarque le mesme Tacite, les Germains estoient grands observateurs des auspices, augures, sortilèges et divinations, ce qu'ils avoient emprunté des Romains, depuis qu'ils furent soubz leur domination, n'entreprenant rien qu'ils n'eussent premièrement consulté leius oracles ou devins, qu'ils appeloient Vates ^ pour sonder, par les entrailles des animaux immolés, ou par le vol et mouvement des oyseaux, quelle seroit l'issue des choses qu'ils voudroient entreprendre.

Diodore, parlant des Allemans et Gaulois, escrit qu'ils se servoient grandement de divinations, et qu'à cest effet ils immoloient des honunes. Cela est bon pour les Allemans, desquels Munster, escrivain de leur païs, dit qu'ils sacrifioient des hommes à Mercure, qu'ils appeloient Teuthalès, d'où ils auroient prins le nom de Teuthons (2). César dit le mesme des Gaulois, qui pouvoient estre ceux qui avoisinoientles Allemans, et avoient apprins d'eux ces barbares procédés, que Tacite, qui avoit conversé pamiy eux, ne qualifie de nom de sacrifices,

(I) Slrnl)., lih. IV. — .;2) Munster, lil). Ilï, p. '208.

mais dit seulement que ces peuples faisoient ce qu'ils pouvoient pour attraper quelqu'un de leurs ennemis, chez lesquels ils vouloient porter la guerre, et qu en ayant prins, ils le faisoient combattre, à armes esgales, contre l'un de leur nation, tirant augure de la victoire ou perte de leurs armées de celuy qui restoit vaincu, ou demeuroit maistre du champ.

Mais, laissant ces questions, qui pourront estre décidées ailleurs, il y en a qui adjoutent à nos Druides les Patères qui habitoient le Bessin, fondés peut-estre sur ce que dit Ausone, poëte bourdelois ou angoumoisin, en ces vers qu'il addresse à Attius, fils de Phébitius, tous deux grands rhétoriciens, qu'il fait sortir des Druides de Bayeux.

Tu Baiocassis stirpe Druidarum satus,

Si fama non fallit fidem, Belcni sacraknn ducis è templo genus,

Et iïide vobis nomine Tibi Rateras, sic ministros mtncupant

ApoUinaris mystici.

Sur quoy un docte personnage remarque que ces prestres estoient appelés Patères, à cause qu'ils offroient à Apollon certaine liqueur dans des tasses ou des couppes, qu'ils appeloient patères, et Phcbiciens, pour ce qu'ils estoient dédiés au culte de Phébus. Je demeure d'accord que ces prestres s'appelassent ainsy; mais je ne peux croire qu'ils fussent de l'ordre des Druides, qui n'avoient aucune idole ou représentation, conune nous le ferons voir au chapitre suivant; mais ils estoient plustost prestres romains, ou descendus de ceux que les Romains appeloient Patères et Phébiciens, lesquels ils avoient introduits en Gaule avec leurs superstitions et idolastrie du temps de leurs conquestes. Que si Ausone les appelle Druides, c'est à cause que Ton ne recongnoissoit chez les anciens Gaulois, autres prestres que de la secte des Druides, laquelle s'estant esclypsée au rencontre de la religion chrestienne, ceux qui auroient esté subrogés en leur place par les Romains auroient esté réputés pour Druides, et en auroient retenu le nom.

Ils pouvoient bien aussi estre appelés Patères , pour ce qu'ils devinoient avec des coupes plaines d'eau, dans lesquelles le démon leur faisoit voir la représentation de ce qu'ils cherchoient. I. 11

102 HISTOIRE DU DIOCKSE

Ce qui estoit familier chez les Eg^'ptiens, avec lescjuels les Druides avoient quelque commerce, comme le prouve Jules Seranius(l), et se peut veoir dans la Genèse, ch. 24, vers. 5, quand le maistre-d'hostel de Joseph dit aux frères de son seigneur « Scyphiis qucm furaii rstis. ipse est in quo bibit DonmnusrtieuSj et in quo augiirari solet. » D'où l'on ne doibt tirer que Joseph fust enchanteur ou de\ân , par le moien du diable ; mais que , comme il avoit prédit par esprit de prophétie la famine qui devoitestre en Egypte, ce maistre-d'hostel croioit que ce fust par ceste route de di\'ination, à laquelle les Égyptiens estoient addonnés, que Joseph se servist de sa couppe pour prédire les choses à venir.

Taillepied adjoute encore îi ceux-cy les Corybantes et Tectosages, les premiers desquels nous reverrons en Phrygie, au mont Ida, au sersice de Cybèle, ou chez les Romains, qui luy avoient dressé un temple ea leur Capitole, près de celuy de Jmion Sospita, pour ce qu'elle n'a point esté congneue aux Gaules, et pour les derniers, nous les laisserons en leur pays du Languedoc, attribué à la nation des Tectosages; ce nom estant propre d'une nation et non d'une secte.

Quand à Thabit que portoient les Druides, ils ne l'avoient tous semblable. Ceux qui tenoient quelque rang parmy eux portoient une robe blanche, ceinte d'une fasce de cuir doré, avec un rochet par dessus, tout ainsy que les chanoines réguliers, et un bonnet blanc tout simple, à la dUDférence de celuy du Grand -Prestre qui avoit deux bandes pendantes derrière, à la façon de celles des mitres de nos évesques , avec une houppe, ou floc de soye de mesme couleur au-dessus , pour le faire recongnoistre d'avec les autres.

Les Bardes avoient un habit enfumé , auquel estoit cousu un capuchon de mesme couleur, et par dessus un manteau attaché d'une agraffe de bois, auquel pouvoit aussy estre cousu un capuchon, conune il se veoit aux cappes de Béarn. C'est pourquoy Martial, en ime de ses épigramjnes, dit

Gallia Sanctonico vestit le bardocucuUo, pour ce que ceux de Saintonge portoient de ces cappes de son

(1) Defato.Wy, IX, ch. 18.

DE CHARTHES. LIVRE I. 163

temps, pour se mettre d couvert de l'incommodité des pluies. Domitius, sur la cinquante-quatrième épigranmie de ce poêle, escrit que ce bardocuculc estoit, vcstis gallica grossioris fili, facta composUionc ex Hardis ^ qui pocUr sunt Gallicmri, et eucullo; eue ul lus enim vestis grossior, e^piti eliarn tegendo apta, et qu'il n'y avoit que le commun peuple qui portast cest habillement. Ce n'est pas pourtant le sentiment de Martial, lequel, au lieu sus-allégué, escrit que ceux de Langres le portoient d'esc^rlatte violette, quand il dit :

Urhiea Lingonieus Tgruintlnna bardoeucuUus,

qui n'estoit pas une couleur commune pour le simple peuple.

Tous les Diiiides estoient en grand honneur paraiy les Gaulois, sbigulièrement le Grand-Prestre d'iceux. Quand ils alloient en pubhc, ils se faisoient trahier avec des bœufs, dans un chariot fait en forme de navire, que Luc^in appelle rostratinn covinum, couvert par dessus en rond et ouvert par devant, à la façon des coches de campagne et des chariots sur lesquels les Romains combattoient, que Tacite, à ce sujet, appelle covinnrios équités (1).

Si ces Druides estoient mariés on non , je n'en sçaurois que dire; j'estime pourtant qu'ils n'estoient sans femmes, le célibat n'ayant encores esté introduit. Et de fait, je trouve dans Flavius Vopiscus, en la Vie d'' Au rélien, que cest empereur, estant en France, consulta les femmes Druides pour sçavoir d'elles si l'empire demeui-eroit en sa famille. Et de mesme, il se lit qu'une femme Druide prédit à Dioclétian qu'il parviendroit à l'Empire Romain; comme ceste Arima ou Aurinia, de laqueUe parle Tacite, qui prédit à Marcomir, 430 ans auparavant la venue du Fils de Dieu au monde, par le moyen d'un spectre qu'elle luy fit veoir, ayant trois testes, que sa race se rendroit maistresse des nations désignées par les testes des trois animaux qu'elle luy faisoit veoh', scavoir des Romains, représentés par l'aigle; des Germains, parle lion; et des François, par le crapaut. Gomme il y avoit des pythonisses parmy le peuple de Dieu, il pouvoit y avoir des devins parmy les Gaulois. Pour moy, j'estime que ceste Yellada, que Tacite dit avoir esté

(t) Glossarium velu^.

fort honorée entre ses compatriotes, estoit quelque fameuse sorcière et de\ine; laquelle, par ses pronostications et rencontres à deviner, s*estoit acquise du crédit pârmy eux. Il y en a tousjours eu entre les Allemans qui ont fait ce mestier. Basine, fenune de Chilpéric, l'un de nos premiers roys de France, père du grand Clovis, fit veoir à son mary, la première nuit de leurs nopces, diversité d'animaux, par lesquels elle luy fit pronostic des roys qui debvoient sortir d'eux (1). Ces femmes, que nous appelons Égyptiennes, qui se meslent de dire la bonne-adventure et deviner, sont sorties de Bohesme, et déçoivent les ignorants par leurs mensonges et impostures. L*on ne peut pas dire pourtant qu'elles soyent ou ayent esté de la secte des Druides, lesquels, s'ils devinoient ou prédisoient quelques choses, ils le faisoient ou par la science qu'ils s'estoient acquise par leur estude et l'expérience du passé, ou par l'astrologie en laquelle ils estoient fort versés , oVi celles-cy ne le font par aucune science, mais plustost par rencontre, si elles disent quelque vérité.

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