‹ Histoire du diocèse et de la ville de ChartresChapitre 20 sur 71 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

De la Religion des anciens Gaulois y et quils ne sacrifioienl des hommes; qu'ils n avaient ni temples ni idoles, et sacrifiaient seulement du pain, du vin et des taureaux,

SI nous voulions croire à César (2) et à ceux qui ont escrit après luy, nous trouverions que nos anciens Gaulois estoient fort adonnés à la religion et idolastrie; bien loin du sentiment de Cicéron , qui dit, en son oraison pour Marc Fonteie, que les Gaulois n'avoient ni foy ni religion. Ils veulent qu'ils

(1) Nicol. Gilles. — (2) Comment., lib. VI.

adorassent parliculièrement Mercure, soubz le nom de Teutathès ; Mars, soubz celuy de Hésus ; Jupiter, soubz celuy de Téranis ; et Apollon, soubz celuy de Belenus; voire encores Minerve : de tous lesquels ils avoient la mesme opinion que les autres nations, qu'on leur offroit en sacrifice des honunes, qu'on esgorgeoit au pied des autels , ou qu'on faisoit mourir à petit feu dans des cages d'osier. C'est ainsy que le ditLucain, en son premier livre de la Guerre Pharsalique :

Et quibus immitis placalur sanguine dira Texdaies, horrensque feris altaribus Hesus, Et Taranis Scythicœ y non mitior ara Diana',

Et encores en son troisiesme livre de la mesme guerre :

Structœ dirk altaribus arse, Omnisque humanis lustrata cnioribus arbos.

Je ne veux absolimfient exempter tous les Gaulois de ceste ciTiauté, veuque, comme Ta remarqué Chasseneux, ceux d'Authun, ayant contracté amitié avec les Romains, pour leur gratifier, ils embrassèrent leurs superstitions et idolastrie, de sorte tiu'il n'y avoit endroit en leur ville, où il n'y eust temple ou idoles, ausquels ils sacrifloient à la mode de ces dompteurs de l'univers. Leurs voisins en firent tout autant, ayant basty un temple à Jupiter à Flavigny, Joigny, Sémur en FAuxois, à Auxerre, et un à tous les Dieux à Dijon. Ceux qui estoient du costé d'Allemagne peurent faire le semblable , à cause du commerce et fréquentation qu'ils avoient avec eux, et que s'il est vray ce qu'on dit, ils avoient desjà receu l'idolastrie dès le temps de Trebeta, fils de Ninus; lequel, chassé de son pays par Sémiramis, sa marastre, s'estoit réfugié en la Belgique, où il bastit la ville de Trêves, et y fit sa principale demeure. Tacite dit que les AUemans adoroient Mercure, et luy offroient des hosties humaines; de quoy Munster demeure d'accord, escrivant que les Saxons sacrifioient des hommes à Mercure, qu'ils appeloient IrminsuL Mais pour les Gaulois qui estoient plus avant dans le cœur de la France, ils se conservèrent en la religion de leurs ancêtres. C'est pourquoy le tesmoignage de César, ou de Julius Celsus, son secrétaire, ni d'Aimoin, qui n'en parle que d'après eux, n'est recevable, taschant d'attribuer à la nation

gauloise les vices de la leur. Cai- on ne peut nier que les Romains ne sacrifiassent des hommes, tesmoins ces deux Gaulois, mar^^ etfenune, ces Grec et Grecque, qu'ils sacrifièrent au Marché des Bœufs, pour expiation de la faute qu'Opimia etFloronia, leui's vestales, avoient commise contre leur honneur et leur vœu de chasteté; ce qui passa pour divertissement et donner du plaisir : ainsy qu'il se ht de Néron , qu'il faisoit couvrh-les Chrestiens de peaux de bestes sauvages, pour avoir le passe-tems de les veoir dévorer par des dogues , ou de les faire empaler tous vifs , et revestir de papiers gressés ou huilés , pour les faire brusler toute la nuit à guise de chandelle ( 1 ). Juvénal ne s*est peu taire de ceste cruauté, parlant de ceux qui fascheroient Tigillinus, disant, en se moquant de luy, qu'il leiu' feroit pareil traictement que faisoit Néron à ceux contre lesquels il estoit en cholère.

T,vda, dit-il, lucebis in il la Que stantes ardent, (jui fixa guitare fumant (2).

(Test ce que reprochoit Tertulian aux Romains, escrivant qu'ils appelloient par moquerie les Chrestiens sarnienUvos et semaxios, quia ad stipitem dimidii axis revincti, sarmentomm ambitu axurimur (3). Les cruautés qu'ils ont exercées contre les Chrestiens , qui se peuvent Ure dans Eusèbe et auti'es historiens, montrent assés que ces sacrifices et tourments inhumains estoient sortis de leur escole , lesquels ils avoient introduits soit de gré, soit de force, par tous les lieux où s'estendoit leur empire. César a peu, sans crainte d'estre contredit, publier le premier ces bourdes contre l'honneur des Gaulois, n'y ayant autheur de conséquence, qui aye parlé de leurs sacrifices de la sorte qu'il fait; aussy n'en doit-il estre creu, ses Commentaires estant farcis de quantité de sornettes, qui diminuent beaucoup de la foy qu'on pourroit adjouster à ses escrits. J'ay Suétone pour garend (4), quand il dit qu'Asinius Polho disoit de cest escrivain qu'il les avoit composés avec aussy peu de vérité que de diligence : Cum pleraque, et qu:e per alios

(l) Aymoin, De gesiis Franc. j lib. l, cli. 6 et 7. Orose, lib. IV, ch. 12, ami. 4. Olymp., cxxxvin. Tite-Live, Déc^d. III, lib. II , sub fine. SoUn., lib. J. Tacit., lib. XY. Juvénal, sat. T. - (2) Sat. I. — (3) Tert., m Apolog. — (4) Supt., ifi JulhiS Crsar , ch, 56.

(/esta temerè crediderit, et quœ per se^ vel consulta, vel etiam memoria lapsus, perpcram ediderit, eœistimatque rescripticrum et correcturum esse : ce qui a quelqu apparence, veu que Tacite, pressé de la vérité, escrit que chez les Celtes et les Gaulois nulla simulachra, nullum peregrhiœ superstitionis vestigium videre licebat (1) : voiie qu'ils n'avoient point de temples, pour ce que, par la congnoissance qu'ils avoient des choses célestes, ils ne se pouvoient persuader que l'inunensité de Dieu peust estre renfermée dans l'estroit des parois, ni qu'il peust estre représenté par quelque espèce humaine, pour belle qu'elle fust, ne pouvant y en avoir aucune entre les créatures qui ne fust de beaucoup au-dessoubs. Ce qui est conforme aux Actes des. Apostres'(2), ausquel il est porté que Dieu n'habite pas dans des temples faits de main d'hommes, c'est-à-dire pour y estre comprins et resserré, conrnie un corps dans son heu, et non comme nos novateurs l'expliquent. Je dis plus , que les Gaulois estoient tellement ennemis des idoles, qu'ils les destruisoient partout où ils en trouvoient, pour en faire pei*di*e la mémoire. Je n'en veux autre preuve que le voyage que fit Brennus, leur chef, avec ses Sénonois et Chartrains, en la ville de Rome, où, sans aucun respect de Mars Capitolin, ils pillèrent son temple; et de là, estant passés en la Grèce, ils enlevèrent de celuy de Delphes toutes les richesses et présents qui avoient esté offerts à Apollon, adoré en iceluy par presque toutes les nations de la terre , qui y abordoient de toutes parts, ouïr les responses de l'oracle, qui y estoit en crédit. Autrement il faudroit condamner les Gaulois, estimés trèsrehgieux par César, d'ime très-grande impiété, de faire la guerre à ceux desquels ils espéroient la paix, combattre ceux qu'ils honoroient, et profaner les lieux que Tacite dit que sola reverentia videhant. Je sçay bien que les autheurs payens, pom* plastrer plustost que couvrir la honte de leurs faulses déliés, ont escrit qu'Apollon, ou le démon qui résidoit en iceluy, poursuivant la vengeance de ce sacrilège, lança des tonnerres, des foudi-es et des feux sur ces Gaulois, pour les punir de leur crime. Mais, comme je ne doute point que le démon, qui se faisoit adorer en ce temple soubz le nom d'Apollon, ne feist tout ce qu'il peust pour maintenir l'honneur et le bruit qu'il s' estoit acquis, lequel il se

(I) Tacite, in iierman. — (2) Acl. aposl.. 1 i^t 10.

voyoit à la veille de perdre, sUl souffroit le mespris qu^avoient fait les Gaulois de son imaginaire déité; aussy peux -je dire asseurément que ces braves guerriers, imbus par lesDi-uides qu'il n'y avoit qu'mi seul Dieu qu'ils adoroient, et que tous les autres qu'on vouloit faire passer pour Dieux n'avoient leur apothéose que dans le caprice des hommes, se mocquèrent de toutes ces canonades paniques, et ne laissèrent, nonobstant tous ces tintamarres de l'aèr, d'enlever leurs dépouilles et butin (1). Les Gaulois n'avoient que les forests et bois les plus espois pour temples, ausquels ils se reth*oient pour vacquer plus librement à leurs dévotions. Tacite, sus-allégué, disoit d'eux que ducos ac nemora consecranl, Deorumque nominihus appellabanty secretmn illud quod sola revereniia vident. Et parlant des Suèves, peuples de l'Allemagne, issus autrefois de la province de Sena, il dit qu'au premier jour de leur année, ils s'assembloient dans une forest, qui leur servoit de temple, où si quelqu'un vouloit entrer, il falloit qu'il eust les mains et les pieds liés , que s'il venoit à tomber, il n'osoit se relever, et estoit obligé de se rouler jusqu'à ce qu'il fust dehors , pour tesmoigner son respect envers Dieu, qu'ils croyoient résider en ce lieu. Ce qui a du rapport avec la vision de Jacob, de ceste eschelle d'admirable hauteur, qui, de ses deux bouts, joignoit le ciel avec la terre, et par laquelle les anges montoient et descendoient, veu qu'en s'esveillant, il s'écria : « Yrayment Dieu est en ce lieu, et je » n'en sçavois rien. 0 que ce lieu est terrible I il n'est autre que » la maison de Dieu et la porte du ciel (2), » et dressa au mesme lieu im autel de pierre , pour mémoire de ce qui s'y estoit passé, appelant ce lieu-là Bethel, c'est-à-dire Maison de Dieu, comme si Dieu eût habité là particulièrement. Et bien que Dieu veuille estre adoré spirituellement et en esprit, il requiert toutesfois un culte extérieur, par lequel on tesmoigne la déférence qu'on luy doit, qui est conune l'âme de la religion. C'est pourquoy Moyse, dès le conunencement de son livre, fait mention des sacnûces d'Abel et de Caïn, l'un sanglant, par la victime d'un aigneau, l'autre incruent, par l'offrande des prémices du bled et du vin, comme s'il eût voulu prophétizer que ce seroit par ces deux sortes de sacrifices , l'un d' Aaron , sur la Croix , l'autre de Melchisédech,

(1) Appian. Alexaiul., i>? IlUrico. Pausanias. Justinus. — (2) Gen., 28.

en la Cène, que nostre salut seroit opéré, et la faute de nostre premier parent seroit effacée après une longue suite de siècles. Il est vray que Gain, par sa mauvaise inclination, se retira du culte du vray Dieu et l'attribua aux idoles, desquels il fut l'inventeur, ayant enseigné à ses enfants de rendre à l'ouvrage de leurs mains les honneurs qu'ils dévoient à leur créateur. Tertulian escrivit contre ceste impiété , et fait mention en son Livre de celuy d'Enoch, dans lequel il prédit que ces esprits, qui se rebellèrent dans le ciel, concevroient une telle haine contre leur autheur, qu'ils remueroient contre luy tous les éléments, voire tout l'univers, pour se faire rendre l'honneur et le respect qui luy estoit deu. Aussi Philon escrit que ce fut Tubal-Caïn , fils de Lamech, im des descendans de Gain, qui, le premier, fondit des idoles et les adora : action si déplaisante à Dieu qu'il se résolut, pour effacer la mémoire de ces impies , de submerger la terre par un déluge universel. Ge qu'ayant fait, et Noé, mieux instruit en la congnoissance de Dieu , après estre eschappé avec sa famille seule de ceste générale inondation, qui avoit noyé le reste des hommes, ne fust pas plustost sorty de l'arche, dans laquelle, par Tordre de Dieu, il s'estoit sauvé, qu'il luy sacrifia le septiesme de tous les animaux qui y estoient entrés avec luy, ainsy que l'a remarqué Comestor (1), et obligea ses fils, selon S. Epiphane, par serment solemnel, de faire le semblable et de l'enseigner à leurs neveux , pour en conserver la mémoire aux siècles avenir. Il n'y eustque Cham, esprit meschant et libertin, qui se montra désobéissant à son père, veu que, comme un autre Gain, s'estant persuadé que le monde se gouvernoit plustost par la prudence hmnaine que par la providence divine, imbut ses descendans de ceste fausse doctrine, ensuitte de laquelle l'idolâtrie se fourra dans les plus saintes familles. Nachor etTharé, neveux de Sem, adorèrent les idoles, au rapport de Suidas; et, dans la maison d'.Vbraham, que Dieu avoit choisi pour estre le père des fidèles, Ismaël faisoit des idoles d'argile qu'il contraignoit Isaac d'adqrer (2). La vraye religion, néamoins, demeura en la maison de ce patriarche, du tems duquel n'y avoit encores eu aucun temple basty pour y adorer Dieu; il fit planter un bocage en Bersabée, où il invoqua le nom de

i\) In llistor. scholastica. — (2) (!tMiU'^t., ///*/. 55.

l'Eternel (I), ce qu'il fit en souvenance de ce que Dieu s'estoil apparu à luy soubz la chesnaye, ainsy que tourne la version de Zurich , de la vallée de Mambré , croyant que Dieu se plaisoit en ces lieux, et qu'il les avoit destinés pour y estre honoré.

J'estimerois (|ue les Druides, qui estoient grandement en vogue du temps d'Abraham , avoient eu quelque congnoissance de ce qu'avoit pratiqué ce paliiarche, et qu'ils auroient, àmesme dessain, choisy les bois et les forests pour y faire leurs dévotions et sacrifices; mais, comme il n'y a rien de si saint dans la religion, dont on ne puisse abuser, et que le diable ne tasche de profaner pom* donner sujet d'offenser Dieu, il suscita quelques uns d'entre le peuple de Dieu de se servir de ces bocages pour y idolastrer. C'est pourquoy Asa est loué au troisiesme Livre des lioj/s de les avoir ruisnés , pour autant que Machaa , sa mère, y avoit dressé idoluni horrendum ("2), ou comme le toimie la version de 7j\xncheo (/iiod fceerat lucmn ipsi Miplczeth. Elle avoit fait planter un bocage à l'Horreur mesme, que nostre version commune interprète d'une partie de l'homme si déshonneste, que cela fait horreur de penser que ces gens eussent l'âme si salle et si brutale que de vouloir l'adorer. C'est pourquoy le temple de Hiérusalem ayant esté rebasty pour la seconde fois après le retour des descendans de Jacob de leur captivité de Babilone , Josephe remarque ([ue ceux qui y alloiont pour i)rier demem^oient tout estomiés de veoir cest édifice si magnifique, planté. comme en un champestre , et sans estre accompagné d'aucmi bocage, comme l'estoit le premier et ceux des Gentils. Dieu avoit commandé qu'on abbatist ces bouquets d'arbres, qui revestoient les temples par dehors; mais pour les Gentils, ils les conservoient chèrement, et n'eussent pas creu rendre l'honneur deub à leui-s Dieux, si ce n'eust esté parniy les arbres et forests, ésquels mesme ils croyoient y avoir quelque divinité.

C'est ce que semble vouloir dire Sénèque, quand il escrit que frequens lucus et conspectin)i eœli densUate ramorum alionmt a lias protegentiuîn submovens: Ula proceritas syhWj et secrctxnn locij et admvratio nmbric in aperto tam dens:v atque continua', fidem txbi nonmiis facit ÇS) ». Et Apulée traitant un certain d'impiété, nii/hini , diL-il, in villa ejus delubruni situ)n,

(1) Genèse, '21. — (?) Hofî. 111, l.î. -- (3) Séneca, é])it. 41.

nullus locus aut lucus consccralas (1). Et de mesme Pline, parlant des arbres dit que lue fuere nmninum tonpla, priscoque ritu simplicîa rura, etiam nunc prieceUentcm arborein dicant : nec tuagis aura fu/gentia, ahjue ebore siinulachra , cjuam liicos et in lis silentia ipsa adoranius. Ce que Numa avoit apprins de Pythagore, disciple des Druides, selon S. Clément Alexandiin, lequel deffendit de mettre aucune idole en iceux, qui représentas! un homme ou un animal, conformément à la doctrine et pratit^ue des Druides, qui n'en avoient du tout; ce qui peut avoii* trompé Tynus Maximus, lequel, pour ne veoir point d'idoles es bociiges ou les Gaulois faisoient leurs sacrifices, et rien que des arbres, il se seroît imaginé (iu'ilsadoroient Jupiter soubz la forme d'un chesne.

Tl semble que Lucaiu ave eu la mesme pensée, quand, au UV livre de sa Pharsoliqiœ, parlant deceste forest (jne César fist abbatre près Marseille, il dit :

Simulachraque mœsta Deorum Arle carcnt, cœsisque cxtant inforinia tnincis.

Il est vray que les Saxons ont esté si grossiei-s d'adorer un tronc de bois, qu'ils appeloient /^/^■/^v/</, c'est-à-dire Colonne universelle, que Charlemagne fit abbatre en 772; et au Concile de Francfort, tenu en 70i; canon 43, il ordonna que de arboribus et lucis destriiendis cammica obscrvetur auctoriiaSy mais cela estoit seulement chez cesr peux)les et non pour les Gaulois (2).

Je n'ignore pas qu'on dit que ces Druides révéroient mie vierge qui devoit enfanter, j'en demeure d'accord, mais non qu'on luy aye dressé aucune image ou représentation. Véritablement il y a eu plusieurs ondi'oits ausquels ceste vierge glorieuse estoit honorée, mais sans image, n'y ayant que ceste inscription Vin/ini paritnra' , qui manjuast la dévotion qu'ils avoient envers elle. Je ne sray où François Dinet, au deuxiesme volume de son Théâtre de la Noblesse Franeoise (3) , a trouvé que nos ancestres, estant enrorespayens, furent inspirés à pré^sen ter leurs sacrifices sur un autel de la montagne de Chartres, où

(1) Apulée, apolog. I. — n^ Vutlior. incerl. inonacli. S. Kparclii» , Jonnn. Bar., in lil). lit, de niorilms gonlium , cli. 13. - - (3) liil). I, ch. '2.

estoit escrit Virgini pariturXj lequel ils gravoient en leur monnoye, ayant un Lion à ses revers avec le nombre de LXIV, qui dénotoit les provinces des Gaules, que Strabon escrit avoir esté en pareil nombre ; car, si cela eust esté , la mémoire en eust esté plus célèbre, et quelque pièce de ceste monnoye pourroit encores se trouver dans le cabinet de quelque curieux , aussy bien qu'autres pièces antiques. Qnoyque c'en soit, je tiens que c'est une erreur populaire que l'image de la Vierge, qui est à l'autel principal de la grotte qui est soubz l'église de Chartres, est une de celles que les Druides honoroient es Gaules, veu qu'elle est d'une sculpture plus récente, quoyquele bois duquel elle est faicte paroisse foi-t antique, pour estre tout piqué et vennoulu, ne pouvant avoir résisté à tant de centaines d'années sans plus grande altération , sinon par un très-grand miracle. Cela ainsy posé que nos Druides et anciens Gaulois ne trempoient dans l'idolastrie , voyons maintenant quels estoient leurs sacrifices.

Pline, quoyque l'un de ceux qui ont taxé les Gaulois d' estre cruels en leurs sacrifices, si est-ce que, changeant d'opinion, il escrit que lorsque les Druides vouloient cueillir le guy, pour quoy faire ils usoient de leurs grandes cérémonies , le Grand-Prestre, revestu, comme nous l'avons représenté au chapitre précédent, s'en alloit comme processionnellement au lieu destiné pour en faire la cueillette. Les Eubages, ou plutost Euages, marchoient tous les premiers, conduisant deux bouvillons ou taureaux blancs, choisis pour le sacrifice. Les Bardes alloient après, chantants quelques hymnes appropriées à la solemnité du jour. Les escoliers, qui estudioient soubz eux , suivoient en grand nombre et bel ordre. Venoit après un héraut ou roy d'armes , tout seul revestu de blanc, qui avoit deux aëles attachées à son chapeau , et portoit en sa main un rameau ou branche de vervaine entortillée de serpents en forme de caducée. Après ce roy d'armes, marchoient, coste à coste, trois des plus anciens Druides, portant, l'un le pain préparé pour le sacrifice, l'autre un vase plein de vin, desquels Pline et Tacite, ignorants le mystère, disent que c'estoitpour banqueter; et le troisiesme, une maui d'ivoire au bout d'une verge de mesme estofîe, qui représentoit la main de Justice qu'on a depuis portée au sacre de nos Roys, et qu'on représente assis dans leur throsno tenant icelle, pour leur faire souvenir qu'ils

doivent la justice à leurs sujets; suivait après le Grand-Prestre, tout seul, avec une gravité digne de sa qualité : si toutefois le Roy ou Prince esleu par le peuple assistoit à la cérémonie, ils marchoient en mesme rang, suivis de la noblesse et de la commune. Estant arrivés au lieu désigné, ils y trouvoient un autel préparé au-dessoubz de l'arbre dans lequel estoit le guy, où, après quelques prières, le Grand-Prestre offroit en sacrifice le pain et le vin qui avoient esté apportés, bruslant quelques parcelles du pain et répandant un peu de vin , qui estoit la libation des Anciens, gardant le reste pour estre distribué à ceux qui assistoient; ce fait, il mon toit sur Tarbre, et avec une serpette d'or cemoit le guy à Fentom', Tenlevoit entier, et le laissoit tomber tout doucement dans le rochetdes autres Druides qui attendoient soubz le chesne pour le recevoir. Geste cérémonie achevée, le prestre descendoit et se faisoit amener lesdits taureaux blancs, lesquels il immoloit; et cela fait, chacim se retiroit chez luy.

Peut-on remarquer quelque chose d'inhumam en tout ce procédé? Où sont ces hommes qu'on sacrifioit, n'y ayant qu'une hostie pacifique, et holocauste d'animaux qui, tant s'en faut qu'ils fussent deffendus , qu'ils estoient conunandés en l'ancienne Loy. Aussy y a-t-il bien de l'apparence qu'ils eussent apprins ceste façon de sacrifier des descendans de Noé, veu que Melchisédech, l'un d'iceux, que S. Hiérosme (i) et les docteurs des Hébreux tiennent avoir esté Sem, offrit à Dieu du pain et du vin en action de grâces de la victoire obtenue pai* Abraham à rencontre de Cordolahomor et autres roys , et non un pain prophane et conunun, présenté à ce patriarche et à ses gens par forme de régalement, ainsy que le disent Calvin et Kenmitius. Ce qui paroist assés pai* les termes desquels se sert Moyse qui en descrit l'histoire (2), disant expressément que Melchisédech , roy de Salem, offiit du pain et du \in à Abraham et à ses soldats, pour ce qu'il estoit prestre du Très-Haut; car, à quel propos exprimer si précisément que Melchisédech estoit prestre, s'il n'eust esté question que d'un simple présent de pain et de vin, et ne peut estre allégué là qu'à raison de sacrifice. C*est pourquoy David, prédisant les grandeurs du Messie, met, entre

(l) Hiérosm., Epist. ad Evagrium. — (2) Genèse, 14.

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autres, qu'il seroit prostré selon Tordre de Melchisédech, ce que S. Paul interprète de Jésus - ('luist qui, en la dernière Cène, institua le sacrement de l'Eucharistie, souhz les espèces du pain et du \in, ce que personne ne doit trouver nouveau, considéré qu'en tous les sacrifices de l'ancienne Loy, il falloit qu'il y eût de la farine , des pains , tourteaux ou galettes pétris avec de la farine et de l'huile, desquels, comme nos Druides, ils hrusloient un morceau avec la victime, et du vin duquel ils répandoient quelques gouttes sur icelle, et le reste se distrihuoit aux prestres et au peuple qui le présentoit, pour le boire et manger ensemble.

Athénée et Macrobe ont remarqué que ceste coutume es toit observée presque par toutes les nations, de banqueter après le sacrifice. Les agapes et banquets de dilection que faisoient les premiers Chrestiens en peuvent faire foy, ésquels, après avoir receu la communion, ils se rangeoient pour manger ensemble. Nos Gaulois faisoient le mesme, ainsy que le semble dire Tacite en son IV*" livre des Mœurs des Germains, lorsque, parlant de Civilis, il dit que vocavxl Batavos soerti?)) in nernus, specie eputarum; car par là il veut dire que CiviUs assembla les Hollandois dans un bocage, soubz prétexte de les vouloir traicter et régaler après le sacrifice ; autrement à quel propos choisir un lieu sacré pour banqueter ensemble , le pouvant faire en leurs maisons particulières? Ainsy Moyse, voulant sortir de l'Egypte et s'enrichh* des meubles précieux de ses habitans, les ût emprimter aux Israélites, et feignit s'en vouloir aller sacrifier dans le désert et lieiLx écartés, pour les décevoir, comme Civihs fit les Romains, faisant semblant d'assembler ses compatriotes pour sacrifier et banqueter les uns avec les autres, où néamoins c'estoit pour résoudre de secouer le joug de la domination romame et retrouver leur ancienne liberté. A quoy je peux adjouter ce qui se lit dans le Thalmud des Juifs, au livre Béracothy c'est-à-dire des Bénédictions, et dans le Brévière intitulé Mahzor Siddvr tephiloth, qui portent que les Juifs estant assis à table en jours de leurs grandes festes, le père de famille, ou le plus honorable de la compagnie, devoit prendre en sa main

(l) I Corint. II. Tertul., Apolog. 29. Chrisost., in moral homin., 27. Baron., a<l ann. condl. Leod., can. 28. Cariag. 3, can. 29.

droite une coupe plaine de vin, et dire cesle prière qu'ils appellent Kiddusch^ c'est-à-dire Sanctification; « Rcny sois- lu, ô Sei- » gneur nostre Dieu, Roy du monde, qui crées ce précieux fruit » de la vigne » ; laquelle achevée, il devoit présenter ceste couppe aux assis tans qui en beuveoient que^kjues gouttes les mis après les autres. Gela fait, le mesme père de famille ou le plus apparent de la trouppe prenoit un pain ou galette entière, laquelle tenant entre ses mains, il adjoutoit ceste autre prière: « Bény » sois-tu, ô Seigneur, nostre Dieu, qui produis le pain de la » terre; » et rompant un morceau de ce pain ou galette avec* tous les doigts, pour la raison là déclarée, leur en donnoit un fragment à chacun , qu'ils mangeoient sur le lieu.

De mesme, en Tancieune Loy, lesIIébreiLX, après avoir mangé Taigneau Paschal, prenoient des azDueSy ou pains sans levain, cuits soubz les cendres, ou comme d'autres disent, des gaufres avec du vin. Ce que fit le Sauveur de nos âmes en sa dernière Cène, ainsy que S. Jean, l'un des banquetans, l'a particulièrement remarqué, disant que corna facta surgit a ca'na{\)j comme s'il vouloit dh*e qu'après le soupper mysticjue de Taigneau Paschal, il se leva de table, et ayant osté ses vestemens que quelquesuns disent avoir esté une robbe, laquelle, pour ce qu'ils la prenoient pour soupper, s'appeloit ccnalr'u\, du mot coena, il se ceignit d'un linge, mit de l'eau dans un bassin et lava les pieds à ses Apostres, ausquels, puis après, il donna son corps et son sang soubz les espèces du pain et du vin.

N'est-ce-pas presque la mesme chose que faisoient nos Druides, quand ils cueilloient la Sélage ou Saviiw, veu que, selon PUne, il falloit que le Druide, député pour ce faire, se fust lavé les pieds, et eust fait sacrifice de pain et de vin, puis, tenant sa main droitte couverte de sa robbe, avec la gauche nue, passée par dessoubs en croix, cueilloit sans ferrement ceste herbe, si addroictement qu'il ne sembloit y avoir touché.

V'oudroit-on veoir une figure qui se rapportast mieux à la vérité de ce qui s'est passé au sacrement de l'autel, où le fils de Dieu lava les pieds à ses Apostres, et leur donna son corps et son sang en sacrifice éternel , soubz les espèces du pain et du vin. Que si, paimy les Juifs, il s'en est trouvé quelques-uns qui

(!) Baron, ad annum 34, nuni. 26 et suiv., passim

nont pardonné à leurs propres enfans, qu'ils ont sacrifiés à l'idole Moloch, comme lui particulier ne fait loy pour un général, si ceste inhmnanité s'est rencontrée en un particulier, on ne doibt attribuer ceste faute à toute la nation. Je dis au semblable que s'il s'est rencontré parmy les Gaulois quelques-uns qui aient sacrifié des honunes , que ceste cruauté ne doit estre reprochée à tous les autres. Aussy César, qui a son dit et son dédit, n'en parle que comme de supplices desquels les Gaulois punissoient les larrons, qu'ils poursuivoient à outrance; qui fait que j'ai sa foy fort suspecte, quand il escrit que les Gaulois se servoient du ministère des Druides pour sacrifier des hommes, et que s'il ne se rencontroit des criminels, ils prenoient des estrangers ou innocents pour immoler au lieu. Car s'il est vray «e que disent Diodore et Strabon, le premier, que les Gaulois usoient de force civilités envers les estrangers, qu'ils invitoient à boire et manger avec eux; et le second, que les Druides estoient très-justes; quelle justice pouvoit-il y avoir en ces personnes qui faisoient mourir des innocens et qui ne leur avoient fait aucun mal? Au contraire, Ghassçneux les purge de ce blasme, disant que les Druides qui avoient un collège sur le mont Dru, près d'Authun, du costé d'occident, voyant qu'ils n'avoient peu empescher que les habitans de ceste ville ne receussent les" superstitions romaines, entre lesquelles passoient les sacrifices d'honunes, ne pouvant contempler qu'à contre-cœur un objet si déplaisant, et la religion de leurs ancestres foulée aux pieds, ou abandonnée par l'introduction d'une nouvelle, se retirèrent à Taian, demie-lieue de Dijon, et les Bardes à Fontaines, près la maison paternelle de S. Bernard, où, vivant suivant leurs règles anciennes, ils dressèrent un autel Virgini pariturx, à laquelle ils avoient ime dévotion particulière, comme à celle qui par son enfantement devoit réparer le genre humain, et rendre à tous les hommes le salut qu'ils avoient perdu par la faute du premier de leur espèce. Car ce n'estoit à Chartres seulement où il y eust des autels dressés à son honneur, il y en avoit en beaucoup d'autres lieux de la France, comme audit Fontaines, à Nogent-soubz-Coucy, où ceste inscription se veoid encores sur un autel Ara Virginis paritiirœ, et en plusieurs autres endi'oits. Ce qui fait assés paroistre le peu de foy qu'on doit adjouter à César et autres, qui ont taxé les Druides d'une inhumanité de laquelle ils estoient bien esloignés.

Je pourrois asseurer que les Chartraiiis n'ont polu leurs maiiis ni leurs autels de ces horribles sacrifices, pour ce que, la vraye religion et le culte de Dieu estant imprimé en leurs cœurs, ils ont donné les premiers les mains au Christianisme, amsy que nous le verrons cy-après, et ont embrassé une doctrine qui se trouvoit conforme à celle de leurs Druides; lesquels, ayant apprins, par la publication de l'Evangile, que ceste Vierge, qu'ils croyoient devoir enfanter, avoit mis au monde celuy qui estoit l'attente de toutes les nations, se rendirent à la vérité , recongnoissant que le tems estoit venu auquel leurs sacrifices de pain et de vin debvoient céder à celuy qu'avoit institué Jésus- Christ, soubz les espèces de ces choses, et l'holocauste des taureaux à l'immolation qu'il avoit faite de son corps sur l'arbre de la Croix, la flgiu'e à la réalité, l'ombre à la solidité, la nuit à la lumière.

Ce que je me persuade d'autant plus volontiers que je voy la religion chrestienne introduitte dans la ville de Chartres, dès aussitost qu'elle y fut publiée, et receue sans beaucoup de peine par les habitans d'icelle, qui y avoient une grande disposition, nonobstant tous les efforts que faisoient les Romains d'en empescher la publication et le progrès. C'est pourquoy je ne peux gouster ce qu'escrit Du Saussay, en la Vie de Saint-Denys, que ce saint fut mis à mort à l'instigation des Druides, qui n'estoient plus, d'autant (jue, comme a remarqué Suétone en la Vie de Clodius, cest empereur les avoit abolis (1), et d'ailleurs que leur secte s' estoit évanouie au lever du soleil de Justice, et esclypsée à la splendeur de la prédication de l'Evangile qu'ils avoient receu.

(l) Suet., in Clodio, ch. 25. Plutarq., lib. XXX, ch. 1

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