CHAPITRE XVlll
Quel langage parlaient les anciens Gaulois^ s ils parlaient le Grec , au sHls avaient un langage particulier.
JE ne sçaurois assés m'estonner voyant ce qu escrit Génébrard (1) de nos Gaulois, qu'ils ont esté des lovu'dauts, rustauts, et sans congnoissance de lettres, jusques au tems de Cyrus, qui régna sur les Pei^ses; que les Phocenses {Phocéens)^ s'en estant venus à Marseille, commencèrent à cultiver leurs esprits, et les rendre capables des sciences; d'autant que Cyrus n'ayant commencé son règne que vers le temps de Tarquin le Superbe, septiesme roy des Romains, qui estoil environ Tan 3474 du monde, ou selon Yignier 3569, et encores selon d'autres 3640, et Goïner avec sa famille estant venu aux Gaules, soit Tan 31 après le déluge, qui fut en Tan 1656 du monde, soit en 163 ou bien 240, selon Vignier, voire 370 selon le Scder Ocam des Hébreux, il y avoit, à le prendi^e de la dernière supputation, plus de quatorze cens ans d'intervalle, qu'on ne doit présumer que les Gaulois ayent demeuré sans loy, sans doctrine et exercice d'aucun art.
Je sçay bien que Strabon, natif de Cappadoce, pour avantager sa nation par une vanité grecque par dessus les autres, a escrit que les Phocenses, originaires de son pais, ayant basty Marseille (2), y avoient les sciences et bonnes lettres en telle réputation que les Gaulois, recongnoissant l'honneur et profRt que recevoient ceux qui s'addonnoient à l'estude d'icelles, s'y appliquèrent avec tant d'ardeur et de soin, qu'ils se rendirent les lettres grecques si familiaires, qu'ils escrivoient tous leurs actes publics et particuliers en ceste langue, qu'ils scavoient comme leur naturelle, et voyant que les Romams l'avoient en telle estime qu'ils envoyoient leurs enfans estudier à Marseille, où le grec estoit aussy pur qu'en l'Attique, sa source, ils auroient gagé des honunes sravants en ceste langue, pour les mstruire en icelle, et polir leurs façons rudes et agrestes, par la science
(1) Chroml, lib. 1, p. 62. — (2) Strab., lib. IV.
et les lettres. Je ne doubte point que cela n'aye peu estre pratiqué en cette contrée, où l'humeur des habilans est assés brusque, prompte et fascheuse, mais de vouloir que Tignorance et la barbarie ayent régné par les autres parties des Gaules jusques à la venue de ces Phocenses, c'est ce que je ne peux accorder. Je pourrois prouver facilement le contraire par les escrits de Bérose, Xénophon, Manéthon et d*Annius de Viterbe leur glossateur, qui ont laissé par escrit que les Grecs avoient tiré le caractère de leurs lettres de celles des Celtes et Gallo-Grecs, et que Saron, l'un de leurs roys, avoit le premier ouvert les escoles et gagé des régents pour les enseigner, mais
Mendaces odi :pir)cul hinc, ^n'ocul, Annhts, esin, Et guotquot verttm non didicere loqui !
Je suivray plustost ce qu'en disent Diogènes Laërtius et S. Clément Alexandrin (1), que la philosophie et les lettres ont fleur^' chez les Barbares auparavant que chez les Grecs, qui ne les ont apprinses que d'eux, et que les Druides, philosophes des Celtes et Gaulois, ont esté les premiers qui leur ont enseigné toute sorte d'arts et sciences, ausquels ils ont excellé, et ce qu escrit Guillamne Postel, en son Traité des lettres Phéniciennes, que, plusieurs siècles auparavant Gadmus, auquel les Grecs attribuent l'invention de leurs lettres, les Gaulois avoient déjà l'usage des leurs; qui montre évidemment que les Gaulois avoient non-seulement le charactère des lettres , mais encore les sciences, auparavant que les Phocences fussent venus aux Gaules , et qu'ils ne les ont apprinses d*eux.
Si l'on m'objecte que les Druides n'escrivoient rien concernant leur doctrine, se fiants en la bonté de leur mémoire, pour quoy ils n* avoient que faire de lettres, pour la rédiger par escrit, je respons que ce n'est pas une conséquence, que les Druides n'escrivant rien, les autres Gaulois ne deussent non plus escrire. Les Egyptiens, selon Hérodote (2), ne communiquoient par escrit les mystères de leur religion qu'ils couvroient de quelques figures d'hommes, de parties d'iceux ou d'animaux, qu'ils appeloient lettres sacrées, mais en leurs affaires propres et civiles,
(1) Diog. Laert., de vila philosop.j lib. I. Clem. Alexand., Lib. stomaL ■ (2) Hérodote , in Eulerp.
ils usoient de lettres Assyriennes et .Phéniciennes, qu'ils appeloient populaires, lesquelles leur a voient, disoient-ils, été apportées par Mercure, qu'Eusèbe (1) dit avoir esté estimé de Moyse, et par Isis; de mesme, combien que les Druides n'usassent d'aucunes lettres, craignant que leur doctrine et les secrets de leiu* religion vinssent à estre dé(;ouverts et congneus par le moyen de l'escriture, les autres Gaulois ne laissoient pas de s'en servir es choses politiques pour asseurance de la foy pubUque et de la validité de leurs contracts. César et Strabon, aux lieux sus-allégués, en demem'ent d'accord, en escrivant que les Gaulois faisoient leurs contracts et autres actes en charactèro et langage Grecs. Ce que je réduits à quelque partie des Gaules où le Grec estoit commun comme en la Narbonnoise et en Provence, mais non pas en tout le reste dicolle où ces lettres et characlères n'avoient cours.
Mais n'estant icy question que de la forme des lettres simplement, desquelles nos Gaulois se servoient, et non du langage duquel nous parlerons cy-après , il no se peut nier que les Gaulois aient eu l'usage des lettres des premiei"s, puisque l'escritui'e estoit déjà en vogue auparavant le déluge; cela se veoid par ce que dit Tertulian des Uvres d*Énoch et autres, que Seth, fils d'Adam, grava sur deux colonnes les arts et les sciences, qui estoient de son temps, ce qu'il n'eut peu faire si les lettres n'eussent desjà esté trouvées. S. Augustin escrit qu'il couroit en l'église première quelques livres, qu'on lenoit avoir esté composés par Adam (2) , lesquels ne furent pas receus pour canoniques, à cause de leur trop grande ancienneté, craignant qu'ils ne fussent supposés. Les Éthiopiens n'ont fait ceste difficulté, les avant receus avec ceux d'Enoch, et conservés avec un trèsgrand soin (3). Josephe dit avoir veu une de ces colonnes dressées et gravées par Seth en la Sorie (Syrie ) , et Suidas escrit que Seth fut appelé Dieu par ceux de son aage, pour ce qu'il avoit inventé les lettres hébraïques , et donné les noms aux estoilles (4).
(I) Kusèbc, de prepar. Evang., lib. IX, cli. 4. — (2) Epist. Jwlœ. Toitul., de Idolalr. et de liahilu muL August., Civil. Dei, XVIU, cli. 38. El conlra Faiisluniy dist. 17. S. Romans, duos libri de Vorigine des Langues, cli. 85. — (.3) Cedrinus. — (î) .losepli, Antiq. 1, eh. 4. Suid., in Histor.
Voii'e, remoiitaut plus haut jusques à Adam, il dit que les sciences estoient venues de ce premier des hommes (1), les lettres, les arts, les prophéties, sacrifices, purgations, loix et instituts, toutes les inventions, doctrines et tout ce qui estoit utile et nécessaire pour passer la vie. C'est l'opinion des anciens rabbins , qui enseignent que ce propagateur du genre humain , ayant esté chassé du paradis terrestre, après son offense, composa les pseamnes qu'on attribue à la pénitence de David, lesquels il escrivit en charactères hébraïques, qui estoient autres, selon Paul Cenaher, que ceux dont se servent les Hébreux, qu'il veut estre les Chaldaïques. Raziel a passé plus outre , disant que l'ange Raphaël apporta du ciel à Adam ceilaines figures de lettres pom' s'en servir à escrire ses Uvres, lesquelles estoient de la mesme forme, signification et valeur que sont les hébraïques (2). Et de vray, l'usage des lettres est si ancien , que Pline semble avoir eu raison de dire qu'il estoit éternel (3), d'où il se peut conclure que, les lettres estant inventées avant le déluge, elles ont jm avoir passé juscjues à Noé, qui les auroit communiquées à ses descendants, qui les auroient apprinsesà leurs enfans et neveux, entre lesquels sont réputés les Gaulois. Ce qu'on ne peut nier, s'il est vray ce que disent le mesme Pline et Aristote (4), que Zoroastres (qu'on tient avoh* esté Cam, fils de Xoé) avoit rédigé par escrit deux millions de vers, touchant la magie et la religion, et que Sambetha, qu'on met la première des sybilles, et ([ue quelques-mis estiment avoir esté la bru dudit Noé, avoit escrit queliiues prédictions. Otti m'empesche d' estre de l'advis de Barrachias chez Reuclin (5) , où il attribue à Moyse l'invention des lettres hébraïques, veu mesme que S. Augustin enseigne (6) qu'elles estoient auparavant ce législateur. Bibliander franchit librement, et en attribue l'invention à Adam, lequel, relevé de sa chute par la grâce de Dieu, auroit (dit-il) dépeint et représenté ses pensées et la mémoire du passé par ses escrits, ce soin appartenant à l'excellence et dignité du premier homme (7); et après avoir discouru de l'ex-
(I) Epi pli an., j>i /*a;m no. — (2) Haziel, lit». Il, InsiituL, etWh. de Ignr, — (3) Pline, lib. VII, rh. 51». - (4) Lil). VJl, Oroculor Sybill. — (5) Lib. II, \Qrho }firif. — (0) \ugust.,69, in Exod., i»t 18, m Civil., rh. 37. ~ (7) Bibliander, in Comimnl. de Raiione rommunis ling. el lilter. av., cap. de Ongiiic litteranim.
cellence des lettres, Tiiivention desquelles ne pouvoit, dit-il, appartenir à un autre qu*à ce premier homme, il conclud quel'escrit d'Enoch, qui a vescu huit cens ans avant le déluge, réfute toutes les opiiîions de ceux qui ont attribué à Moyse ou à Abraham Tinvention des lettres , de façon qu ayant suffisamment prouvé leur ancienneté, voyons maintenant si c'estoient les grecques ou d'autres qui fussent propres et particulières aux Gaulois, desquelles ils se sont servis.
Archilocus, chroniqueur grec (1), ayant escrit que Cadmus avoit porté en Grèce les lettres dont se servoient les Phéniciens, il adjoute qu* elles furent réformées par Homère, qui vivoit en l'olympiade XXIII, environ Tan du monde 3308, quelques huit vmgts ans auparavant que les Phocenses vinssent en Gaules, et que les charactères d'icelles furent remis en une meilleure forme qu'ils n'estoient, veu que ceux que Cadmus avoit apportés sentoient trop lem- antique barbane, et n'avoient aucime convenance ou rapport, soit en la figure, soit en la gentillesse, avec les lettres Phéniciennes, ains ressembloient plustost à celles des Galates et Gaulois ou des Méoniens. Je tire ceste authorité d'un Grec, que les Gaulois avoient l'usage des lettres particulières à leur nation auparavant que les Grecs sortissent de la Phocide pour venir es Gaules, et qu'elles estoient dissemblables en figure à celles des Grecs. Je dis plus que Cadmus, selon Génébrard(2), n'ayant porté les lettres de son païs qu'en l'an du monde 2727, ou après le déluge, en 1071 , les Gaulois avoient les leurs plus de huit cents ans auparavant. Ce que les Grecs recongnoissent chez Varrou (3), confessant que les lettres ne sont pas de leur crû ou invention, mais qu'elles estoient émanées des Barbares, chez lesquels eUes avoient prins leur naissance. Ce qui ne s'accorde avec ce qu' escrit Elian (4), que les nations, qu'ils appeloienl barbares, avoient teUement les lettres en mesprix, que les Thraces réputoient autant à déshonnem* de les apprendre, que les autres à gloire de les sçavoir. Cela pouvoit estre bon pom* les Thraces, qui ont tousjours fait profession d'ignorance, ou pour les Ephésiens, chez lesquels il n'estoit permis à personne d'exceller en quelque art ou science (5); mais
(I) Jn libr. de Temporib. — (2) In Chronic, p. 89. — (3) In Analogia. - (5) Lil). VIII, Dial. hisior. — (à) Siil. Apoll.
cela ne se peut dire des Gaulois, qui ont tousjours fait pareil estât de l'olive de Minerve et des lauriers de Mars, n'y ayant aucune apparence qu'estant, selon Solin, le plus. ancien peuple de la teiTe, ils eussent vescu sans congnoissance des lettres.
Dire au certain quelles estoient ces lettres, il n'est pas possible, pour ne nous en estre demeuré aucun vestige. Postel croit que c' estoient les pures hébraïques, et celles dont on se servoit auparavant le déluge. S'il m'est néamoins permis d'en dire mon sentiment, j'estimerois, avec Bibliarider sus-allégué, que, n'y ayant que la langue hébraïque au monde, il n'y a eu que des charactères conformes, pour pouvoir l'interpréter, mais que les langues ayant esté divisées en la structure de Babel , ce premier Alphabet auroit esté corrompu et d'autres inventés à leur imitation , de pareille signification et valeur, quoyque dissemblables en figm*es. Geste multiplicité des chai-actères pourroit aussy estre arrivée de l'ignorance ou peu d'imagination des copistes et escrivains, lesquels n'en ayant pu concevoir et moings retenir la figure , ni eu la main assez habile pour les imiter et représenter, leur auroient peint des lettres mal faites et d'autre forme, lesquelles seroient passées en la mesme signification que leur prototype. Je ne veux toutefois nier que nos lettres approchassent des grecques, pour ce que Gomer estant issu de Japhet aussy bien que Javan, duquel les Grecs se vantent d'avoir prins leur origine, ils pouvoient avoir les mêmes charactères. PUne semble pencher en ceste opinion, disant « Gentimn consoisus tacitus primus omniinn coiisjnmvit^ ut lonum litieris utereU' tur (1). » Il pourroit aussy estre arrivé, d'ailleui^s, que les lettres estant détériorées par le tems , comme nous le voyons es nostres, qui ont grandement changé, depuis quelques centaines d'années, celles des Gaulois se seroient entièrement perdues, après la venue des Grecs à Marseille, desquels, par une légèreté assez ordinaire à ceste nation, ils am'oient emprunté les charactères comme plus aggréables à la veue , et quitté les leurs qui n'avoient tant de poUtesse.
Les lettres ont leurs périodes aussy bien que les langues, et les figures anciennes des lettres à peine se peuvent-elles recongnoistre d'avec les nouvelles. Qu'on confère l'ancien grec avec
(I) Ub. Vil, rlî. 57.
celuy dont on se sert à présent, il 8*y trouvera bien de la différence. J'ay pourtant bien de la répugnance à croire que les» lettres grecques ayent esté en usage par toutes les Gaules, d'autant que si les charactères grecs avoient esté receus au lieu des gaulois, comme veulent les cy-dessus allégués, à quel propos Chilpéric, un de nos roys, auroit-il adjouté à nostre alphabet ^ vers Tan 533, ainsy que le disent Grégoire de Tours, Vignier et autres ( 1 ), les lettres il^'Zn ou selon d'autres X^0 , veu qu elles estoient déjà dans celuy des Grecs et partant eussent esté dans celuy des Gaulois.
Pour le langage, posé que les Gaulois se servissent pour escrire des charactères grecs, le langage n'estoit semblable. Strabon escrit (2) que, comme les Gaulois estoient différens en mœurs ^ ils l'estoient aussy pour le langage. On ne parle en Gascongne, Languedoc et Provence, ni en la Basse -Bretagne, conune Toi? fait aux autres endroits de la France. Chacun a son langage particulier et ses dialectes propres ; qui a fait dire au mesme Strabon, que ces premiers estoient différens et dTiabit et de langage du reste des Gaulois , et qu'ils avoient plus de conformité avec les Espagnols, avec lesquels, quoyqu'ils ayent beaucoup de mots communs, il ne se peut dire que les Gascons, Languedociens et Provenceaux parlent espagnol, pour ce que ce rie sont les mots seuls qui font le langage, mais la tisseure, agencement et construction d*iceux en une oraison parfaite. Je veux qu'en la langue françoise il se trouve quantité de mots qui approchent du grec, mais c'est qu'on les a appropriés, faute d'autres, pour mieux s'exphquer, et, comme il y a bien de la différence entre la langue gauloise et françoise, ce n'est pas à dire qu'il se trouve des mots grecs en la françoise, qu'ils se doibvent pareillement rencontrer en la gauloise (3). Qu'on compare le langage du jourd'huy avec celuy du passé, l'on ne sçanra ce que c'est; qu'on baille à expliquer aux mieux entendus les serments réciproques que s' entrefont Louis et Charles, roys de France et d'Allemagne, fils de l'empereur Louis le Débonnaire, rapportés par Nithard en langue romande ou gauloise et allemande, et je m'asseure
(1) Grépr. Turon., lib. IX, ch. 45. Vignier, m Bibliotheca. — (2) Lib. IV. — (3) Piwird, m sua Cellopedia. Joachim l^irion, in stio dialogo de litigtta Galliro. Du Harthas, en sa Babyhnr. Horat., de A rie poHica.
qu'ils n'y entendront que le haut allemand. Fauchet a plustost deviné qu'expliqué celuy de Louis, qui correspond à l'allemand de Charles, veu qu'à peine les AUemans du jourd'huy le peuvent-ils recongnoislre pour leui- langage.
Tous les Gaulois n'avoient qu'im seul parler, qui s'est corrompu, gu perfectionné, comme les autres veulent, par la fréquentation des peuples voisins, qui ont contribué quelque chose du leur pour le rendre plus intelligible, ou bien les François ont prins des autres langues quelques mots significatifs pour orner la leur et parler plus proprement. Mais cela n'empesche pas que les Gaulois n'eussent leur langage particulier, selon les lieux où ils habitoient. Ce qui se peut tirer de ce que dit César (1 ) d'Ariovistus, roy des Germains, qu'il avoit apprins la langue gauloise et la sçavoit bien parler, et envoya vers luy Marc Valère Porcilie qui entendoit et parloit le mesme langage, pour conférer ensemble. Je ne veux pas nier que ceux qui sont sur les lisières du royaume ne participent au langage de leurs voisins, comme Cousin escrit, en son IHstmre de Tournay (2), que les Belges parloient l'allemand. Combien que, selon Beatus Rhinanus, ceux de Toumesis, Hainaud, de Liège, de Maestrich, de Tongres, Vermandois et les autres Belges ayent plustost usé de la langue gauloise. Aussy Suétone, en la Vie de Galba (3), donne un langage propre aux Gaulois , disant que ce prince Romain fut ainsy nommé de ce qu'il estoit fort gras , que les Gaulois disoient Galbé; et, en la Vie de Vittilius, il escrit que Beco (4), en vieux gaulois, signifloit, comme il fait encores, le bec d'un oyseau. D'autres disent pareillement que l'empereur Caracale fut ainsy appelle d'un habit à la Gauloise qu'il portoit ordûiaii'ement à la façon de nos cazaques ou caraques. Qui en voudra veoir quantité d'exemples n'a qu'à lire Le Charron en son Histoire universelle des Gaules ^ et autres qui en traictent amplement (5). Argentré, en son Histoire de Bretagne (6), escrit que la langue de la Bretonne-Bretonnante estoit la mesme que la gauloise, ce qui a du rapport avec ce que dit Tacite, en la Vie d'Agricola, que ce vieil langage gaulois estoit demeuré aux habitans de la princi-
(1) Comment , lib. I, ch. 2. — (2) Lib. 1, ch. 17. — (3) Ch. 3. — (4) In Vitellio, ch. 18. — (5) Lib. î, ch. 13. Picard, in (Jeliopedia. — v6) Lib. I, ch. 12.
paulé de Galles en Angleterre, qui approchoit fort du bas-breton, auparavant qu'il eust esté corrompu par les Saxons, qm se rendirent maistres de ceste province.
Vigenaire, en ses annotations sur les Commentaires de Cesa7'{\), croit que cest ancien Gaulois estoit le Catalan ou Provençal, qui approche fort du Gascon ou de TEspagnol. A la vérité, ce serment de Charles, rapporté par Nithard(2), a bien du rapport avec ces langues, mais je ne croy pourtant que ce fust la mesme, la catalane et provençale ayant esté gaslée par les Goths et Wisigoths qui ont possédé ces pays-là, et que la pureté de la langue gauloise s'est perdue tout-à-fait avec les charact^res qui servoient pour l'exprimer. Voire, qui plus est, Picard, en sa Celtopédie (i) , escrit que, lorsque César vint es Gaules, le langage gaulois avoit esté tellement altéré et corrompu, qu'il n'y avoit plus que les Celtes qui le parlassent, encore non pur ni dans sa naïveté, et que si les doctes et les nobles parloient le langage grec, cela estoit particulier pour eux et non général pour tous. Ce qui se peut prouver de ce qu'escrit le mesme César, qu'ayant receu advis que l'on dressoit une partie contre Quintus Cicéron , frère de l'orateur romain, il luy escrivit par un chevalier gaulois en charactères et en langage grec, affîn que si sa lettre venoit à eslre interceptée par les Gaulois, qui le tenoient bloqué, ils ne peussent descouvrir ce qu'il luy mandoit, d'autant qu'il se peut veoir par là, que si les charactères et le langage grec eussent esté familiers aux Gaulois, César eust, pour un grand cappitaine, commis un notable pas de clerc d'avoh* commis son secret à une personne, laquelle, venant à décacheter sa lettre, eust descouvert sa pensée et intention.
Flavm escrit (4) que César, asseuré de la fidélité de ce Gaulois, luy avoit confié son secret, et que la lettre qu'il luy avoit baillée estoit seulement en lettres grecques, mais en langage latin; qui est retomber en une plus lourde faulle, pour ce que les Gaulois avoient l'usage de l'un et de l'autre; des charactères grecs, puisqu'ils s'en servoient poiu* escrire, et du langage romain pour la fréquentation et commerce qu'ils avoient avec les Romains, qui
(I) Fol. 13. — (2) Lil). III. — (.3) n stip., lil). III. — (4) Dit Théâtre d'honrimr et de Chevalerie, lib. II.
avoient fort en recommandation d'obliger ceux qu'ils avoient conquis d'apprendre leur langage; et ainsy, si ceste lettre eust esté interceptée par les Gaulois, il eust pu s'en trouver quelqu'un qui l'eust interprétée. Il est plus probable que ceste missive fust conceue en lettres et langage gi^ec, pour en oster la congnoissance aux Gaulois particuliers , qui se contentoient de leur langue maternelle, et n'usoienl communément de la grecque. Flavin s'efforce de prouver le contraire par Tauthorité de S. Hiérosme, luy faisant dire que, de son tems, on parloit grec à Trêves, qui estoit la capitale de la Belgique, et qu'en son Commentaire sur TEpistre aux Galates, il auroit laissé par escrit, que les peuples de THellespont , Eolide , Phocide , lonie , et autres peuples de Grèce parloient le mesme langage qu'à Trêves. Ce que je ne sçay pas comme il l'advance, veu que S. Hiérosme dit seulement que les Galates ne parloient pas le pur grec, comme faisoit toutrOrient, et qu'ils avoient un langage tout pai'ticulier, ressemblant presque à celuy qu'on parloit à Trêves; cela se verra mieux par les paroles de ce Père : « Unum est, dit-il, quodinferimus et jyromissum in cxordio reddimnSj GalataSy excepto sermo)ie GrwcOj (juo amnis Oriens loquHur, propriam liiiguam eaméem perte habere, qiiam Treviros; nec referre y si aliqua exindè corrxiperint , cum et Afri-Phoenicam linguam nonnulla ex parte mutaverint ^ et ipsa latinitas et regionibus quotidie rmitatur et tempore. » Ce que ce Père attiibue aux colonies que les Gaulois avoient menées en Grèce, ayant dit quelques lignes auparavant : a IHnc utique Galatia provineia, m quam Galli venientes^ cum G^rcis se miscuerimt^ iinde primum ea regio Gallo-Grivcia , post Galatia nominata est, » Et un peu plus bas : « Aquitania, dit-il, Grœca se jactat origine y et Galatœ non de illa parte terrarum sed de ferocibus Gallis sunt profecti, » D'où Flavin ne peut tirer autre conséquence, sinon que les Galates parloient presque comme Ton faisoit à Trêves, mais non que ceux de Trêves parlassent le grec comme les Galates. Et pour montrer davantage qu'on ne parloit grec par toute la France, mais gaulois, S. Irénée, grec de nation, et archevesque de Lion en Gaule , au prologue de son œuvre contre les hérésies, s'excuse s'il n'a escrit en termes plus polis et choisis, pour ce que, demeurant chez les Celtes, il estoit obligé de parler leur langage, qui ressentoit son barbare.
Qui luoutre nettement que les Celtes, qui sont les vrays Gaulois, n'entendoient et ne parloient le grec, puisque S. Irénée avoit esté obligé d'apprendre le leur pour se faire entendre à eux, et que partout ils avoient un langage particulier à leur nation. Ce qui se confirme par ce qu'escrit Sévère Sulpice (1), contemporain de S. Hiérosme , lequel , en son troisiesme dialogue de la Vie de S. Martin^ archevesque de Tours, fait destination entre le langage celtique et le gaulois, introduisant un certain Posthumian auquel il fait dire à Gallus, autre disciple de S. Martin, qui estoit de la Gaule Belgique, « vel Celticè, aut si mavis, Gai liée loquerCy dummodo jam Martimim loquaris. » D'où il se peut recueillir qu'autre estoit le langage celtique , autre le gaulois duquel on usoit en autres provinces de la mesme nation, ausquelles le grec n'estoit en usage , veu que si on Teusl parlé es Gaules, ce Posthumian, qui estoit grec naturel, Feust bien entendu. Le mesme se peut prouver de ce qu'escrit Sidoine Apollinaire , évesque de Clermont en Auvergne, en TEpistre qu'il escrit et envoyé à son beau-frère Hecdicius, fils de Tempereur Avitus, qu'il avoit fait venir de toutes parts en Auvergne des personnages doctes pour instruire la noblesse, et luy faire apprendre le latin et quitter « sermonis Celtici scammam » l'escaille du langage celtique, qui ressentoit son barbare. Ce qu'il n'eust escrit si le langage celtique eust esté le mesme que le grec, qui estoit en estime panny les gens d'honneur et qui se picquoient de science, et duquel Sidoine n'estoit ignorant. Conclusion : doncque le langage de nos anciens Gaulois n'estoit le grec, mais qu'ils en avoient un propre et particulier, que parloient les Druides, aussy bien que le commun peuple, et que quand bien ils se seroient servis de lettres grecques , ils ne parloient pas grec pour cela , non plus que ceux qui , pour escrire en lettres italiennes, ne parlent pas italien.
(l) De Vita Sancti Martini, lib. III.