CHAPITRE XIX
De la doctrine qu' enseignoient tes Druides.
JE ne sçay à quel dessain nos Druides ont tellement caché leurs sciences, qu'ils n'en ayent voulu rien laisser par escrit, et que nous soyons contraincts d'aller mandier ailleurs ce que les autres devroient chercher chez nous, car le hien estant diftusif et communicatif de soy-mesme, et la science estant un bien de l'âme, ne demande qu à se communiquer. César en donne deux raisons, lesquelles n'estant admissibles pour leur foiblesse, ne peuvent excuser ces sages, qui l'ont trop esté en ce rencontre, ayant peut-estre considéré la fm, mais non les inconvéniens qui pourroient s'en ensuivre.
La première raison qu'en rend César, est qu'ils craignoient que leur doctrine, se rendant trop commune par la communication qu'ils en feroient, devint mesprisable, soit envers leurs disciples , soit eiivei^ les ignorants qui n'en estoient capables.
L'autre, que la jemiesse qu'ils avoient soubz leur discipline, se fiant plus en leurs escrits qu'en leur mémoire, ne se mist beaucoup en peine d'apprendre, et ignorast la pluspart de ce qu'elle devoit sçavoir.
Nous eussions eu une grande obligation à leur mémoire, s'ils eussent rédigé par escrit leurs dogmes et enseignemens, pour ce qu'ils nous eussent relevés de la peine de nous rapporter de la vérité d'iceux à des autheurs qui, soit pour la haine, soit pour l'envie qu'ils ont portée à nostre nation , et la jalousie qu'ils ont eue d'advantager la leur pai* le mesprix et rabaissement des autres, les ont peu falsifier et nous donner des bourdes pour des choses certaines. Geste négligence affectée ne peut estre louée ni bien receue, quoyqu il y eust quelque apparence de justice en leur procédé , qui ne tendoit qu'à exciter leurs disciples de consen^er, par leur mémoire, ce qu'ils avoient apprins d'eux. Mais comme tous ne l'ont si heureuse, ellepouvoit estre suppléée par les livres , qui eussent mieux conservé la science que ceste faculté, laquelle, pour estre habile, en perd plus qu'elle n'en retient. Ils ont , par ce moyen , donné beau jeu aux estrangers
d'entrer en lenrs labeurs , et se rendre propre ce qu'ils n avoient que par emprunt d'eux, d'autant qu'estant. les premiers qui se sont meslés des sciences, et d'en enseigner l'encyclopédie, s'ils les eussent escrites et laissées à la postérité, ils eussent peu recevoir la gloire que Pythagore, Anaxagore et Platon, qui avoient apprins des Druides la pluspart de ce qu'ils sçavoient , se sont acquis par les livres qu'ils ont publiés. Perse (1) avoit bonne raison de dire :
Scire tuum nihil est, nisi te scire hoc sciât alter,
veu que, comme disoit Lucilius, « Scii^e hoc se nescit, nisi altos id scire nescierit » , d'où est venu le proverbe ancien : tîjç XovOavoudYjÇ [Aou<iixf.ç oùoelç Xo^oç, qu'à une musique cachée point de parolle ; conmie qui voudroit dire qu'à une musique ou autre chose que nous ne voyons pas, on ne scauroit qu'en dire.
Il ne faut pourtant en demeurer là ; puisque nous avons veu quelles estoient leurs lettres et leur langage, il faut maintenant sçavoir quelle estoit leur doctrine. César est le premier qui en a parlé, auquel je ne me fie que de bonne sorte, pour les raisons rapportées cy-dessus, et aymerois mieux avoir le tesmoignage de quelqu'un du païs que le sien , qui ne peut estre si certain que d'mi , qui , de père en fils et par ime traditive et cabale, auroit apprins quelle estoit ceste doctrine des Druides.
César dit donc qu'elle estoit « Non interire animas^ sed ab alm post mortein transire ad alios atque hos maannie ad virtutem excitari putasse, metu mortis neglecto : multa praoterea de syderibus, atque eorum raotu , de mundi ac terrarum magniiudine, de rermn naturay de Deorum immortalium vi ac potest<ite, disputasse et juventuti tradidisse. » Je n'ay pas beaucoup de peine à me pei^suader que ces théologiens gaulois enseignassent l'immortaUté de l'âme, pour ce que ceste doctrine estoit commune à beaucoup d'autres qui l'enseignoient comme véritable, combien qu'ils errassent en la façon de le dire. Pythagore et ceux de sa secte prouvoient ceste immortalité de l'âme, de ce qu'estant séparée d'avec le corps, elle passoit en un autre, soit d'homme, soit d'animal.
(1) Satyre 1.
Telle n'estoit l'opinion des Di-uides; mais que Tânie, après sa sépai'ation d'avec son corps, subsistoit d'elle-mesme et passoit en une autre vie que la présente. Cela est aysé à inférer de ce qu'escrit le mesme César, que les Gaulois brusloient, avec leurs morts, les serxâteurs et animaux qu'ils avoient le plus affectionnés durant leur vie, et escrivoient des missives à leurs amis , qu'ils croyoient vivre en certains lieux , où ceux qui décédoient les alloient trouver pour estre avec eux , leur prestoient de Targent qu'ils debvoient leur rendre en l'autre monde, d'autant que s'ils eussent eu ceste opinion de la transmigration et passage de l'âme d'un corps dans un autre, ils n'eussent escrit à leurs amis, qui n'eussent plus esté les mesmes du paravant, mais d'autres. Aussy Pythagore , disciple des Druides , n'avoit apprins ceste doctrine d'eux, mais plustost des Egyptiens avec lesquels il avoit conversé, qui avoient les premiers, selon Hérodote (1), publié ceste métempsycose et transmigratioij d'âmes de corps en corps terrestres, aquatics ou d'oiseaux, dans lesquels aiant passés, retournoient, après une révolution de trois mil ans, dans un corps humain.
Le sire de Joimille, en sa Chronique ou Vie de S, Louis (2), escrit que lesBéduins, sujets du Vieil-de-la-Montagne, avoient ceste opinion, que l'âme de ceux qui se faisoient tuer en obéissant au commandement de leur seigneur, passoit en un autre corps plus beau, avec lequel elle vivoit beaucoup plus à son aise, et que l'âme d'Abel estoit passée au corps de Noé, de Noé en celuy d'Abraham, et de cestuy-cy au corps de S. Pierre; et que, leurs jours estant comptés, ils ne pouvoient mourir qu'en celuy qui leur estoit déterminé; pour quoy ils ne vouloient s'armer allant en guerre, croyant que, s'ils le faisoient, ils contreviendroient à leur foy et croyance; et que quand ils maudissoient leurs enfants, ils leur disoient : « Maudit sois-tu, conune » lenfant qui s'arme crainte de la mort » , tenant cela à grande honte. Oui semble estre la mesme opinion des Gaulois, qui combattirent tous nuds en la bataille de Cannes. Comme aussy ce que rapporte Joinville (3) sus-allégué , « qu'un certain prince » chi*estien estant mort au pays des Commains, on fit une fosse
(1) Cîém. Alexand., I. Slraniat. Eutrop., lib. I, ch.2. Hérodote, in Euterpe. ~ (2) Gh. 36. — (3) Ch. 61.
» fort large dans terre, en laquelle on assit le coips de ce sei- » gneuren une chaire fort bien et richement parée, et avec luy » on mit le meilleur de ses chevaliers, tout vif et à cheval. De- » vaut que d* entrer en la fosse, ce chevalier prenoit congé du » roy et des assistans , et prenoit une quantité d'or et d'argent, » qu'on luy mectoit en escharpe , qu'il promectoit au roy de » luy rendre, quand il seroit en l'autre monde. Ce fait, le roy » luy bailloit des lettres par lesquelles il attestoit que ce preud- D homme avoit bien vescu et Tavoit bien servy, et pour ce re- » quéroit qu'on voulust le récompenser. Après avoir fait tout ce I) que dessus, ils couvroient de terre tant le chevalier que le » mort , et jectoient par dessus des planches de bois bien che- » villées , et faisoient siu- leur tombeau un grand amas de terre j> et de pierres, en forme d'une montagne, pour mémoire de 7> ceux qui estoient enterrés en ce lieu. »
Autant en faisoient les Gaulois, ainsi que l'a remarqué César, escrivant que les fmiérailles des Gaulois estoient somptueuses et magnifiques, faisant dresser de superbes monuments sur les corps ou urnes des trespassés, pour estendre leur mémoire au delà de la brièveté des siècles (1).
Ces Druides enseignoient aussi que Dieu, estant offensé par les hommes, ne pouvoit estre appaisé que par ime victime homogène, et que la vie de l'honune ne se pouvoit racheter que par la vie d'un homme qui devoit estre Dieu et homme tout ensemble , et devoit pour ce naistre d'ime vierge (2). Ce qui am'oit donné sujet de croire qu'ils inmioloient des hommes , et qu'ils avoient l'image d'une vierge qu'ils adoroient à Chartres, quoyque les hommes qu'ils faisoient mourir, fust plustost par supplice que par sacrifice, comme nous l'avons montré cy-dessus. On veut aussy leur attribuer qu'ils ont creu le baptesme, d'autant qu'ils portoient plonger leurs enfans dans l'eau, sitost qu'ils estoient nez, mais ils le pou voient faire pour autre raison, y ayant plusieurs sortes de purifications entre les gentils.
(]es philosophes gaulois enseignoient aussy l'astrologie et congnoissance des astres , leurs mouvements et positions , leurs levans et couchans chro: iques et cosmiques, leurs passions et deffaults, leurs conjonctions, élévations et rabaissements, leurs
(1) Pline. — (2) Vincent Qiiernau, en son Tableau histonal dunwnde.
apogées et zénith, leurs périgées et nadirs; bref, tout ce qui sert à ceste science qui estoit en vogue de leur temps , et l'avoient apprinse des enfants de Noé, ausquels elle estoit venue par une traditive d'Adam, qui avoit esté fort expert en cette science, et i avoit enseignée à Enoch, son fils, qui en avoit composé quelques livres, et, par le moyen d'icelle, avoit préveu le déluge à venir (1). Ce que je ne crois pas véritable, pour ce que, ce cataclisme universel estant extraordinaire, et dépendant de la seule volonté de Dieu, il n'y a pas d'apparence qu'il peust estre préveu, selon l'ordre des choses secondes , hors desquelles il estoit.
Diodore le Sicilien (2) attribue l'invention de cet art aux Grecs et Thébéens, qui se glorifloient d'estre les plus anciens peuples de l'univers, et que la philosophie et astrologie avoient premièrement esté inventées chez eux. Ce qu'il advance plus par une vanité grecque que de vérité, veu que Dieu ayant créé le soleil, la lune et les astres pour signes des temps , des saisons et des ans, il en donna la congnoissance parfaicte à Adam, de mesme que des autres choses qu'il enseigna à ses descendans. C'est pom*quoy Lactance est repiins d'avoir escrit (3) que l'astrologie, la nécromancie, la magie, l'ai-uspicine ou divination par l'inspection des entrailles des bestes, esloient de l'invention des malins esprits, d'autant que, quoy que ce soit des trois dernières, l'astrologie a prins son conunencement avec le monde; Dieu en avoit infus la congnoissance dans l'âme d'Adam, connue du reste de toutes les choses naturelles. Il est bien vray que Zoroastre, l'un des plus fameux magiciens et prestigiateurs du passé, en ayant abusé et s'en estant servy en autre façon que licite, ceste science ou art tourna en mesprix et fut deffendue, non absolument, mais à cause de l'abus qui se commettoit en icelle, voulant, par ses règles, congnoistre l'avenir, qui est au dessus des termes de sa notice. Je ne nie pas que, par la conjonction des astres , on puisse congnoistre les tems qu'il pourra faire, mais qu'on puisse deviner quel sera l'événement des choses, qui dépendent de Dieu seul, c'est où est la difficulté. Ce qui a donné sujet à S. Epiphane (4) de remarquer qu'Aquila de Pont, .ce fameux interprète de l'Escripture, fut chassé de l'Éghsepour ce
(1) Plin., lib. Vil, ch. 56. Joseph., Anixq. juâ.y I. — (2) Lib. H. — (3) Lib. 11, ch. 17. - (4) Lih. de pond,
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qu'il s'amusoit à l'astrologie judiciaire, et à faire l'horoscope et nativité des personnes. Et non- seulement. ceste judiciaire estoit deffendue chez les Chrestiens, mais encores parmy les Ethniques, amsy qu'il se peut veoir chez Dion Cassius (1), qui rapporte que, du temps d'Auguste, les astrologues et prestigiateurs furent chassés de Rome, où par ces prestigiatcurs il entend ceux qui s'appliquoient à l'astrologie judiciaire, contre lesquels Tacite rapporte un sévère arrest, nonobstant lequel ils ne quittèrent la ville. Car tant s'en faut que l'astrologie soit simplement deffendue, qu'elle sert pour montrer la grandeur et puissance de Dieu, l'excellence duquel se recongnoist par la noblesse de son ouvrage.
Plus on remarque de merveilles en ces arbres célestes, autant plus doibt-on estre porté à louer celuy qui les a formés. J'adjoute que, par la congnoissance qu'on a de leurs effets, ils servent à la conduicte des choses hmnaines, pour sçavoir le tems qu'il faut semer, planter, enter, médicamenter, saigner et faire autres actions qui dépendent mesmement de l'influence des astres, et la certitude desquelles se rencontre plus dans l'expérience que dans la spéculation. On void la mer plaine quand la lune est en sa rondeur, les os plains de leur mouelle, les conques rempUes de leiu^ huitres et moules, ou lorsqu'elle est en son décours, l'eau de la mer est basse, les marées seulement demies, les os et les conques presque vuides, de sorte qu'au croissant et décours de la lune, il se fait en l'homme et es animaux une estrange mutation de sang et d'humeurs dans leurs corps, voire dans les plantes qui en reçoivent du dommage (2). Le bois couppé en plaine lune est sujet à la vermoulure, et n'est bon à bastir; en la nouvelle, il y est fort propre. L'herbe qui est couppée en décours ne revient sitost qu'elle fait en nouvelle ou plaine lune; qui plus est, bien que nos esprits n'ayent rien de conunun avec les astres, ils dominent sur nos corps, et, comme l'enseigne GaUen, en plusieurs endroits de ses œuvres, et les médecins en demeurent d'accord, les affections et maladies de nos corps ont une sensible correspondance avec les astres, d'où vient que les Arabes ne recevoient aucuns médecins parmy eux, qui ne sceussent parfaitement l'astrologie, qui les fit appeler
(1) Lib. XLIX — (2) Lib. XVIII, ch. 32,
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par les Grecs latrœiiathématiciens. Aussy estimay-je que nos Druides ne s*en servoient pour autre sujet, et que, s'ils devinoient quelque chose future, c'estoil plus de rencontre que de science, comme font nos composeurs d'almanachs.
Les Druides enseigiioient de plus la Cosmographie et Géographie, ce qu'ils ne pouvoient faii*e sans la congnoissance des t:ercles célestes, de Téquateur, du méridien, des colures, des solstices, des zones, du zodiaque, auquel sont les douze signes, des pôles et de leurs cercles, des climats pour pouvoir assigner les assiettes des villes et provinces. Ils avoient apprins ceste science de leurs devanciers, lesquels, estant venus de l'Asie habiter l'Europe et l'Afrique, avoient la congnoissance et scituation des terres, par lesquelles ils avoient passé. L'Amérique, qui à présent fait la quatriesme partie de l'iuiivers, estoit incongnue à nos anciens, et n'y a guères que deux cens ans qu'elle a esté découverte par Améric Vespuce, florentin, qui iuy a donné son nom. Il y a bien de l'apparence toutesfois que les habitans de ceste terre, qui est presqu'aussy grande que les trois autres, desquelles elle est divisée de toutes parts par les mers, soient sortis de mesme estoc que les autres hommes, et qu'ils ayent esté portés là par quelque inondation, des païs plus voisins ausquels ils n'ont peu retourner. Ces peuples, quoyqu'ils ayent vescu en une grande ignorance des lettres et sciences , recongnoissent pourtant, par une cabale et traditive, qu'il y a eu autrefois un grand déluge d'eau, qui auroit couvert toute la terre, mais y adjoutent tant de fables, qu'on n'en peut rien dire d'asseuré.
Quand je dis donc que les Druides enseignoient la Cosmographie, je l'entends de mesme que César pour la description universelle du monde, et la Géographie pom* un dénombrement particulier de chaque province, lieu et p^s, villes, bourgades, mers, fleuves, lacs, montagnes, promontoires et autres parties, desquelles le monde est composé ; qui se subdivise en chorographie et topographie (1), qui sont descriptions de régions et lieux particulière, sans considération des autres parties du monde, ni des lieux circonvoisins qui les bornent. Je croy bien qu'ils n'enseignoient ces sciences comme l'on fait à présent, l'expérience
(1) V. Mafiiiium, in PlolomCy cosmographiam,
1% HISTOIllE DU DIOCESE
y ayant donné de grandes lainières, que peut-eslre ces Druides n'avoient pas; car pom* le jourd'huy, dans la géographie, on y employé beaucoup de choses qui concernent l'histoire , comme les origines des nations, les noms propres des choses, les œuvres les plus illustres et admirables de la nature qui se rencontrent dans certains lieux, sans entreprendre néamoins sur le philosophe physicien qui traicte de leurs causes, où ceste-cy ne discourt que de la superficie, de la terre et de l'eau, en tant (jumelle est habitée des hommes, des animaux terrestres, des oyseaux et poissons, et qu'ils se rapportent aux cercles de la sphère, desquels la cosmographie traicte particuUèrement, et par dessus la géographie parle des cieux et de la terre, suivant la longitude et latitude des régions, de la diversité des ombres, selon la distance des lieux, des espaces d'entre les climats et degrés, de l'élévation du pôle, des tropiques, des solstices et autres cercles cy-dessus, que les astrologues se sont imaginés dans le ciel ; des quatre parties du monde, de l'Orient, Occident, Midy et Septentrion; des vents Est, Ouest, Sud, Nord, correspondants à ces quatres parties, lesquels ils divisent en 8, puis en 16 et 32, et enfin 64, ausquels ils baillent chacun leur nom. Ils parlent des milles, stades et Ueues Gauloises et Germaniques, des heures et minutes et autres choses, qui sont nécessaires pour rhitelligence de la géographie, laquelle, estant comprinse soubz la mathématique, en tant qu'elle considère la quantité, a aussy besoin de l'arithmétique, pour les nombres, fractions, sections, divisions, subdivisions et proportions, pour quoy l'on peut inférer qu'il falloit que nos Druides enseignoient aussy les nombres et l'arithmétique ( I ).
Pour la Musique qui est aussy une dépendance de l'aritlimétique et des nombres, il n'y a point de doubte qu'ils ne l'enseignassent, puisque les Bardes, qui estoient de la secte des Druides, estoient musiciens, conrnie nous l'avons dit cy-dessus.
Quant à la Médecine, ils l'enseignoient pareillement, puisqu'ils la practiquoient, se servant de leur guy et sabine pour remède contre toutes sortes de maux.
Ils excelloient surtout en la Théologie, suivant laquelle ils enseignoient le culte d'un seul Dieu et bannissoient de leurs
(l) Strabon, lib. IV.
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escoles celuy que les Gentils rendoient à plusieurs faulses et imaginaires divinités, contre ce qu'en dit César, ou par ignorance ou par malice, qui les fait adorer une pluralité de Dieux. Car, comme les Braomanes, selon Génebrard(l), estant sortis de la race d* Abraham, avoient conservé entre eux le vray culte de Dieu; aussy les Druides, issus de la famille de Noë, avoient peu retenir ceste leçon de luy, touchant la congnoissance du vray Dieu. Je tire ceste conclusion de ce qu'enseignent de Noë les Hébreux et leurs docteurs, que Dieu avoit donné sept préceptes qu'ils appellent partie des fils de Noë, partie de nature, qui obligeoient aussy les Gentils, sçavoir est le premier, de n'adorer les idoles, le 2^ de bénir Dieu, le 3* de garder le droit pubUc, le 4* se garder de commettre inceste entre parents et toute autre fornication, le 5" de ne respandre le sang humain, le 6* de ne desrober, le T de n'oster aucun membre à im animal vivant; veu que, par les deux premiers, il defîend la pluralité des Dieux et commande le culte d'un seul, que les Druides observoient comme en ayant receu l'instruction des descendants de Noë. Je ne sçay où Taillepied a esté pescher les belles ordonnances qu'il a publiées en son II» livre de la République Gauloise (2) , et qu'il dit avoir esté faites par les Diniides, veu qu'elles ressentent toutà-fait l'impiété et l'idolastrie, leiu* faisant commander d'adorer plusieurs Dieux, qui estoit bien éloigné de la maxime qu'ils tenoient qu'il n'y en avoit qu'un.
Comme c'estoit eux qui administroient la justice, aussy enseignoient-ils le droit, selon lequel ils se gouvernoient, c'est ce que veut dire César que « ferè de omnibus controvers'iis publicis^ privatisve coustituunt; et si quod est admissum facinus^ si CcTdes facta, si de hœreditate, de finihus controversia est, iidcm deeernunt prœmia psunnsque constituunt, etc. » et un peu plus bas : « Hi certo anni tempore in finibus Carnutùm , qux regio totius Gallve média habetur, considunt in lucoconsecrato; Itùc omnes undique, qui controversias habent, conveniunt^ eorumque judiciis décret isque parent. »
Les Gaulois, estant d'un esprit prompt et bouillant, sont plus sujets à entreprendre des procès que ne font les autres nations ; qui a donné sujet à Bodin, en sa République {^j^ de dire que le
(l) In Chron., p. 27. - (2) Gli. 6. - (3) Lib. VI, p. 227.
royaume de France a plus de loix et coutumes que tous lespeuples qui l'avoisinent, et plus de procès que tout le reste de l'Europe. C'est pom-quoy il y a toujours eu quantité de jurisconsultes et personnes sçavants en droit, soit pour l'enseigner, soit pour consulter et plaider, desquels il semble que les autres nations Tayent apprins, ainsy que le dict Juvénal
Gallia causidicos clocuit facunda Bntann(ps{\),
et encores autre part :
Gallia vel potius nutricula caxisidicorum.
D'où vient que Budé attribue l'éloquence aux Gaulois , d'autant que, devant parler souvent en public, ils s'estudioient à bien dire.
Les Druides faisoient grand cas de la poésie ; pour faciliter ou ayder la mémoire de leurs escholiers, ils leur enseignoient leur doctrine en vers, qu'ils les obligeoient apprendi'e par cœur, ne mectant rien, comme nous l'avons dit cy-devant, par escrit, en quoy ils les occupoient l'espace de vingt ans, qu'ils dévoient demeurer soubz leur férule et discipline , pour apprendre toute l'encyclopaidie de leur science, avant que d'estre receus en leur sect€.
Rouillaid s'est imaginé qu'ils avoient leur collège à Dreux, où ils faisoient profession d'enseigner. 11 pouvoit bien y avoir quelques études particulières, tout de mesme qu'aux petites villes il y a des collèges pour les basses classes, mais non pour les hautes sciences, conune dans les universités. Dreux est trop petit pour contenir une si grande quantité d'escoliers qui se rangeoient soubz les Druides , et n'a peu estre plus grand en son estendue, estant borné de deux collines et d'une prairie qui le resserrent dans Testroit d'un vallon. J'estime qu'il y avoit des collèges de Druides par toutes les bonnes villes des Gaules, mais que les meilleurs et comme les principaux estoient à Authun et à Chartres, où les plus sçavans d'entre eux demeuroienl, d'autant qu'ils faisoient en ceste dernière ville leurs assemblées, ausquelles ils décidoienl des plus importantes affaires de Testât
(I) Juvénal, satyre XV.
et des particuliei^s, à cause que les plus qualifiés d'entr'eux estoient là, et que les lettres y florissoient plus qu'en autre endroit de la Gaule.
Voilà ce que j'ay peu trouver de la doctrine des Druides, digne de remarque, pour ce que le reste que j'ay veu semble plus tenir de la fable que de la vérité.