‹ Histoire du diocèse et de la ville de ChartresChapitre 23 sur 71 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Des conquestes des Chartrains aux pais estrangersy ausquels leur nom est demeuré, et des guerres qu'ils ont eu contre les Romains, auparavant la Nativité de Nostre-Seigneur.

ON ne peut nier, d'après tout ce qu*ont escrit tant de graves autheurs (1), que les Gaulois n'ayent fait voler leur nom des premiers, presque par tout l'univers, par les glorieuses victoires qu'ils ont remportées des autres nations. Leur nom étoit si redouté dans les païs estrangers , et principalement parmy les Romains, qu'ils tenoient tousjours en cervelle , que sitost que ceux-cy avoient avis que les Gaulois se mectoient aux champs, ils déplôyoient leurs enseignes pour leur résister; mais comme je n'ay entreprins de traicter des Gaules en général , je me restraindray aux Charti'ains qui ont eu part aux conquestes générales de ceste nation , ayant esté cueillir les palmes et les lauriers de leurs triomphes , jusques dans Tldumée et au beau milieu de la Grèce. La première saillie que je trouve qu'ils ont faite, hors de leur terrouer natal, fut dès Tan 3415 du monde, que Tite-Live met soubz le règne de Tarquin l'Ancien (2), qui commença à gouverner l'état Romain, en la 2® année de la

(l) Tite-Live, dtlcad. I, lib. X, et ilécad. IV, lib. III. — (2) Vignier, in bihliol. hislor. Tite-Live, lib. V, eh. 340. Eutrop., lib. 1, ch. 80.

XLI® olympiade, qii*il dit tomber en Tan 3415, que ces peuples estant augmentés en tel nombre que leur pais n'estoit suffisant pour les loger et nourrir, ils furent contraints d'en aller chercher d'autres ailleurs, où ils peussent trouver de quoy se contenter.

Ambigat, roy des Berruiers, qui commandoit à une partie des Celtes, désirant se décharger de tant de bouches, ausquelles son soin et son œconomie ne pouvoit satisfaire, se résolut les envoyer à la conqueste de quelques provinces, ésquelles ils peussent faire parler d'eux et y trouver leur compte. Son dessain aïant esté publié, ses voisins qui souffroient une semblable incommodité, désirants courir pareille fortime, joignirent leurs armes ensemble et se trouvèrent plus de trois cent mille combattans. Ambigat avoit deux neveux , fils d'une sienne sœur, Yun nonnné Bellovèse, l'autre Sigovèse; il leur bailla la conduite de ceste armée, laquelle , pour estre trop grande en nombre, et de personnes de diverses provinces et hmneurs, avoit de la peine à s'accorder. Ce que considérant, les deux frères partagèrent leurs trouppes, et s'eslant séparés, chacim s'en alla à sa bonne fortune. Sigovèse avec les siens prindrent leur marche vei^s la Forest-Noire ou Hercmie et l'Allemagne, au delà du Rhin , où , après avoir surmonté beaucoup de difficultés et de peuples, ils s'espendirent du costé de l'Océan septentrional, outre les Riphées, où ils aiTCstèrent leurs demeures sur les confins de l'Europe. En passant, ils laissèrent dans l'Allemagne des peuplades de leurs gens, qui donnèrent le nom aux païs qu'ils avoient conquis : les Boïes ou Bourbonnois à celuy de Bavière et de Bohesme; les Chartrains ou Carnutes à ceux de Carinthie, appellée vulgairement Karnleu, et à Vienne en Autriche qu'ils appelèrent Carnuium (1).

Bellovèse avec son armée, composée de Berruiers, Auvergnats, Sénonois, Authunois, Nivernois, Chartrains et Aulerces, que Fauchet veut estre ceux du païs de Caux, outre les Percherons el Manceaux , print sa route par le Daufiné et par le païs des Tricastrins qui sont en la Provence, où ils firent alte quelque tems, attendant la commodité de passer les Alpes. Leur premier bouillon s'estant refroidy à la veue de ces hautes montagnes, tous-

(\) Annal. Melens., ad ann. 876.

jours couvertes de neiges, ne croy oient les pouvoir passer, personne n*en ayant encores fait l'ouverture. Il est vray que Ton dit que dès long-tems auparavant un certain Hercules leur en avoit frayé le chemin, mais beaucoup de doctes personnages réputants ce passage à ime fable, je les suis volontiers. Ces Gaulois, bien empeschés de leur contenance et quasi dans le désespoir de pouvoir surmonter ces sourcilleuses pointes, qui semblent faire terreur au ciel , eurent avis que les Saliens , peuples d'alentour d* Arles, menoient guerre à certains estrangers, qui connue eux cherchoient à se loger; Tite-Live estime que c'estoient des habitans de la Phocide qui s'emparèrent d'ime portion de ce quartier-là, et y bâtirent la ville de Marseille. Il pourroit néamoins se tromper, si ce que nous avons ditcy-dessus est véritable , qu'ils ne sortirent de leur païs que soubz le règne de Cyrus, qui est postérieur de 29 ans ou environ et du tems de Tarquin le Superbe, roy des Romains, et non de l'Ancien. Cela pourroit toutefois s'accorder, Vignier mettant deux venues de Phocides en Gaule, l'un en l'an 3i07 du tems du premier Tarquin, la première année de la XLV* olympiade; l'autre en 3470, l'an quatriesme de la LXP olympiade, environ 63 ans après, soubz Tarquin le Superbe. Qnoy que c'en soit, ces Gaulois, ayant reprins courage, et s'estant résolus de se faire voye par les armes et de force, s'ils ne pouvoient par amitié, pour aller à la conqueste de quelques terres où ils poussent demeurer, voyant des estrangers en mesme peine, qui venoient attaquer ces Saliens jusques dans leur foyer, ils se mirent en estât de marcher, mais comme ils n'avoient encores arresté l'endroit où ils dévoient aller, il survint un gentilhomme Toscan , nommé Armis ou Arron , habitant de Clusi, lequel avoit esté contraint de quitter sa maison pour le sujet suivant :

Un certain jeune homme nommé Lucumon , des meilleures familles et plus riches de la ville, et beau à merveilles, estoit demeuré orphelin. Aruns fut esleu son tuteur, lequel print un grand soin de l'eslever et de le faire instruire en tout ce que pouvoit désirer une personne de sa naissance. Estant parvenu en un aage de penser de luy-mesme et manier son bien, Aruns s'offrit lui rendre compte de la gestion qu'il en avoit faite et de luy trouver party sortable pour le marier. Lucmnon s'excuse et le prie (l'avoir apfgréable qu'il continue sa demeiu*e chez luy.

disant ne pouvoir aller poui' estre mieux, après avoir receu de sa part tant de tesraoignages de sa bonne volonté envei^luy. Ce n'estoit tant le respect que ce jeune homme portoit à son tuteur, qui l'empeschast de sortir de sa maison; une autre plus forte attache Ty retenoit, c'estoit la femme d'Aiiins de laquelle il estoit coëffé, laquelle il entretenoit, mais non si secrètement que leurs amours ne vinssent à la congnoissance du mary. Eux se voiant descouverts, ils complotèrent de s'en aller ensemble, et le firent. Aruns se pourveut en justice, pour avoir raison de l'injure que luy avoit faite son pupille, et du deshonneur qu'il causoit à son mariage. Il ne le pust avoir à cause que Lucumon, plus fort en biens et amis, éludoit ses poursuittes ; luy, désespérant de venir à bout de ses prétentions, et outré d'mie juste douleur, print résolution de quitter le pays, pour n'avoir plus devant les yeux l'objet de son desplaisir. Il passa les Alpes et se rencontra près le lieu où ces Gaulois avoient leur quartier. Il s'accosta d'eux, et s'estant enquis du motif qui les y avoit appelés , il leur découvrit le sujet de son mécontentement et de sa retraicte de sa maison. Comme les Italiens pardonnent peu ou point les offenses receues, il sollicita ces Gaulois à prendre la justice de sa cause en mam, le tirer de l'oppression, et de luy faire obtenir par les armes ce qu'il n'avoit peu avoir par les loix, les excite de passer en Italie, où il s'offre les conduire, les asseurant qu'ils y trouveront un païs à souhait, abondant en toutes sortes de biens et de richesses. Pour leur en faire venir le goust, il fit présent aux officiers et chefs de quelques bouteilles de vin, qu'ils trouvèrent si délicieux, que, sans délibérer davantage, ils résolurent d'en entreprendre la conqueste. Cestoit à qui endosseroit le harnois et trousseroit bagage des premiers pour passer les Alpes, et, dans ceste ardem*, ayant traversé les neiges, attaquèrent brusquement les Toscans, qui, ayant esté prins au dépourveu, furent bien heureux de leur abandonner leurs maisons , et s'enfuir dans les montagnes des Grisons et de la comté de Tyrol, qu'ils nommèrent Rhétie, du nom de Rhétus, leur chef.

Ces Gaulois, se voyant à franches coudées, et point d'ennemis sur les bras, partagèrent leurs conquestes, l'estendant de l'une à l'autre mer, dans la Lombardie, partie duquel aiant apprins qu'il s'appeloil fnsubria, retindrenl ce nom, en mémoire d'un

de pareille dénomination près Authun , et y bastirent la ville de Milan, qu'ils nommèrent ainsy, pour ce quen faisant les fondements d'icelle, ils trouvèrent un pom'ceau couvert à demy de soie, et à demy de laine, ou bien à cause que la pluspart de ceux qui la bastissoient pouvoient estre de Meun-sur-Yèvre en Berry, qu*Aimoin appelle Mediolunum (1), pour mémoire perpétuelle de leur païs natal.

Quelque temps après, une autre colonie de Chartrains vint au mesme quartier, avec les Vénitiens, qui sont ceux de Venues en Bretagne, leurs alliés ou vassaux, ainsi que l'escrit Jean Le Maire (2) , les Bourbonnois, Langrois, et Manceaux, qui s'estoient tous enroUés soubz les enseignes d'Elitonius : les Bretons aiant rencontré un lieu maritime approchant de Taër de leur païs, y bastirent Venise; les Bourbonnois ayant chassé les restes des Toscans, de l'Umbrie, qui tenoient les Duchés de Spolète et d'Urbin, s'y habituèrent à la favem* de Bellovèse; les Langrois ou Sénonois se logeant près la rivière d'Ufens, appelée maintenant Ghiusi , occupant tout ce qui est entre le Rubicon dit Concone, ou Pisarello et Lesis, qui est sur la marche d'Ancone, avec une partie de la Toscane; les Manceaux eurent pour leur département le païs Véronois et de Bresse, avec tout ce qui compose à présent le duché de Mantoue, qu'ils nommèrent Cénoman de leur nom, et les Chartrains eurent la marche Tarvisane proche de Venise et des Génomans, qu'ils appelèrent Carnic comme conquise par les Carnutes ou Chartrains (3).

Environ deux cens ans après, vers Tan 3741, selon Vignier (4), l'an 340 de la ville de Rome bastie, selon Eutrope, ou 364 selon Orose, Brennus, roy ou seigneur des Sénonois, aiant passé les monts avec son armée, en laquelle il pouvoit y avoir des Chartrains, pour avoir tousjours esté alUés, fut assiéger Clusi; les habitans effrayés envolèrent demander secoui'S aux Romains , lesquels députèrent trois des Fabies, qui tenoient les premières charges dans leur ville, pour sçavoir quel mescontentement ils avoient receu d'eux pour les traiter d'hostilité. Ces députés furent fort bien receus des Gaulois, qui leur rendirent toutes sor-

(I) Aymoin, lib. IH, cli. I. — (2) Des Illustrât, de Gaule, liv. III. — (3) MiinsU'i", GèogropJi , lib. II. - (i) Vi'Jînier, înbibliot. hislor. KiUrop., iib. 1, eh. 3. Oroso, lib. HI, ch. '2, ot lib. Il, cii. 17.

tes de civilités, mais quand ce fut à leur répondre, ils ne peurent en tirer autre raison , sinon qu'ils avoient le mesme qu'eux au regard de ceux d'Albe, des Fidenates et Ardeates, lesquels occupant plus de terres qu'ils n*en pouvoient labourer, s'en emparèrent de force, n'aiant peu en avoir de bon gré. Que ceux de Clusi ne leur avoient fait non plus de mal que les Veies, Capenates , une partie de Falisques et Volscjues avoient fait aux Romains, qui les contraignoient par les armes à leur faire part de leurs biens, au refus de quoy ils les rendoient leurs esclaves, les pilloient et ruisnoient leurs villes et païs ; que de mesme, n'aiant de quoy vivre chez eux , ils estoient contrains d'en aller chercher ailleurs.

Les députés des Romains, aiant recongneu par ce discours que les Gaulois en vouloient avoir, et qu'à peine trouveroit-on moyen d'axjpointer avec eux, conseillèrent ceux de Clusi de sortir sur eux et de les repousser. Un de ces Fabies , nonuné 0- Ambustus, estant monté sur un grand cheval, commença le premier à les escarmoucher à la veue de la ville, et s' estant prins à un puissant Gaulois, il le rua par terre. Il estoit sorti de la ville si secrettement, qu'il n'avoitencoresestéapperceu, quand Brennus, le voiant s'amuser à despouiller ce Gaulois de ses armes, leva le siège pour l'aller mettre devant Rome et tirer raison de ceste injure.

Le Sénat et les Féciaux estoient d'advis qu'on livrast Fabius aux Gaulois pom^ en faire à leur volonté. Le peuple l'empescha, et, au lieu de leur satisfaire, eslevèrent Fabius tribun ^ qui estoit leur souverain magistrat, pour leur faire la guerre. La nouvelle en estant venue aux Gaulois, et que les Romains estoient sortis au nombre de quarante mille d'infanterie, il les fiu^ent attendre à l'embouchure d'Alia, autrement Curese, qui se descharge dans le Tybre, où ils les défirent entièrement. Si les Gaulois eussent sceu user de leur victoire, et la pom'suivre avec la mesme chaleur qu'ils Tavoient emportée, Rome n'eust peu se sauver de leurs maiiis. La consternation y estoit telle parmy les habitans qu'il ne s'en peut imaginer de plus grande, mais les Gaulois, s' estant amusés après le butin, donnèrent tems aux Romains de se recongnoistre et de se retrancher dans leur Capitole, où ils avoient retiré ce qu'ils avoient de plus vénérable et précieux. Le 19 juillet suivant, qui fut trois jours après la bataille, l'an

3615, selon la supputation de Tite-Live, ou 3741 , selon celle de Vignier, l'an 363, 364, ou 365 de la viUe bastie, et la 2' de la XCVIIP ol^anpiade, ils furent donner Tassant à Rome, qu'ils enlevèrent, saccagèrent et pillèrent, bloquèrent le Capitole (1) qu*ils eussent aussy prins, sans des oysons, qui, s' estant mis à crier, éveillèrentles sentinelles et soldats, qui, estant courus aux armes, leur firent lascher le pied, et les obligèrent se retirer. Les Romains néamoins, recongnoissant à la contenance des Gaulois que quoyqu'ils eussent esté battus, ils n'avoient le courage abbatu, composèrent avec eux, et moyennant mille livres d'or, qui font quinze cens marcs de nostre poids, les firent deslogei* de leur pais (2) ; partie, ayant eu advis que leurs voisins estoient entrés à main armée en leurs terres, repassèrent les Alpes pom* les en chasser; partie, n'aiant rien à perdre, se trouvant aussi bien en mi autre pais qu'au leur, offrirent à Denys, tyran de Syracuse , de le servir contre les Locriens et Crotoniates , peuples assis vers la Fouille et Tarente, ausquels il faisoit la guerre (3).

Les Gaulois les aiant mis à la raison, ils passèrent en l'Esclavonie et en Thrace, où, malgré la résistance qu'ils trouvèrent , ils vindrent se reposer en Pannonie, qui fait portion d'Hongrie, où, aiant establi leur demeure, ils y passèrent un long temps en guerre contre leurs voisins, et, cent ans après, désirant faire parler d'eux, ils dressèrent une grosse armée, qu'ils divisèrent en deux , dont ils envoyèrent partie en Macédoine, soubz la conduite de Belge, l'un de leurs capitaines, l'autre dans la Grèce, commandée par Brenne, surnommée PrausCj autre que le précédent, où ils mirent tellement l'épouvante, que les roys et seigneurs des provinces par lesquelles ils passoient, sesentoient bien heureux d'achepter la paix d'eux avec de grosses sommes de deniers. 11 n'y eut que Ptolomée , surnommé Ceranne , c'est-àdire, Foudroyeury roy de Macédoine, qui voulut s'opposer à leur passage, aiant voulu achepter de luy la paix avec grand prix d'argent qu'il refusa. Ce que voyant, les Gaulois luy dénoncèrent la guerre, luy donnèrent bataille qu'il perdit avec

(l) Plin., FasU. capiiol., lih. XXXIV, ch. 1. Tite-Live. Dyonis. Halic. Polybius. Strahon, lih. YI. — (2) Polyb., lib. I, et Plntarq., ds fortibus Boman. — (3) Pausan., lib. X. Athen., lib. V. Appian. Justin., lib. II.

Page 1