CHAPITRE II
Du temps que l Evangile a esté publié à Chartres et
par qui,
POURSUIVANT maintenant mon dessain , je ne m'anmserai point à faire un dénombrement des actions du Fils de Dieu, depuis sa naissance jusqu'à sa passion, les Evangélistes l'aiant descrit en leurs codes sacrés, je commenceray seulement par la pul)lication de l'Evangile qui a esté faite à Chartres et lieux ciiconvoisins, après que le mesme Sauveur du monde fut monté aux Cieux.
L'autheur du Catalogue manuscrit de nos Evesques de Chartres, dressé Tan IX du pontificat de Jean Fa])ri ou Lefebvre, qui vivoit en 1389, a laissé pour escrit ([ue, dès l'an 33 ou 3i de la Nativité de Nostre-Seignem-. S. Pierre envoya S. Savinian et S. Potentian à Sens pour y annoncer l'Evangile, lesquels, estant venus à Chartres, y trouvèrent la pluspart du peuple desjà chrestien, qui avoit dressé une chapelle sous l'invocation de
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la Vierge-Mère, laquelle ces saints dédièrent à Dieu, et cependant envoyèrent S. Altin et Eoald ou Oudard à Orléans, et s'en allant de Chartres y laissèrent S. Aventin, leur disciple, qu'ils avoient oi*donné évesque, et retournèrent à Sens.
Voilà un très-mauvais conunencement pourcest autheur, qui peut discréditer son œuvre; car pour un premier, comment estce que ces saints Savinian et Potentian eussent esté envoies dès Tan 33 de Xostre-Seigneur, veu qu'il n'avoit encores souffert l'opprobre de la Croix? Secondement, comment eussent-ils trouvé des chrestiens à Chartres, où l'Evangile n'avoit encores esté publié? En troisiesme lieu , comment eussent-ils envoyé S. Altin et S. Eoald à Orléans , qui ne fust basty que plus de deux cents ans depuis? Quatriesmement, comment eussent-ils envoyé S. Eoald qu'ils ne congnoissoient encores , et qui ne fust par eux converti (pie quelque temps après leur retour »à Sens, d'où ce saint estoit originaire?
L'ancienne Chronique de l'église de Chartres le raconte un peu autrement, et dit, qu'après le martyre de S. Estienne, les Juifs persécutant les nouveaux chrestiens, les contraignirent s'enfuir en divei'ses provinces, pour éviter le danger auquel ils se trouvoient parmi eux. Ce que considérant, la Magdaleine, S^^ Marthe, sa sœur, et S. Lazare leur frère, ils se mirent sur mer avec Maximin, S. Altin et Eoald, et surgirent e)i Provence, d'où ces deux derniers vindrentjusques à Chartres, où ils trouvèrent une église bastie, qu'ils dédièrent en l'honneur de la Vierge.
Mais qui ne veoid le peu de foy qu'on doit à ceste opinion , veu que si après le martyre de S. Estienne, qui arriva sept mois après l'Ascension de Nostre-Seigneur, plusieurs fidèles, se voyant malmenés des Juifs, s'écartèrent et se retirèrent de Jérusalem, ils ne sortirent pourtant de la Palestine, en laquelle ils demeurèrent pour prescher TEvangile. Il se ht à la vérité dans les anciens légendaires, que les Juifs, pour haine qu'ils portoient à la Magd«uleine, qui avoit la première pubhé la résurrection de Jésus-Christ, et au Lazare qui confessoit hautement tenir la vie de lui, l'aiant retiré des horreurs de l'enfer, des ombres de la mori et de la pourriture du sépulchre, en le résuscitant, pour quoy, dès le vivant du Sauveur du monde, ils avoient complotté le tuer, et encores à S*" Marthe, qui le logeoit chez elle, ils les mirent dans un navire sans voiles nv rames, les abandonnant
à la mercy des vagues et des vents avec S** Marcelle, leui* servante, S. Maximin, leur directeur, et S. Chelidoine, qu'on dit avoir esté l'aveugle-né de TÉvangile; tous lesquels, conduits par la Providence divine, vindrent débarquer à Marseille, Tan 35 de la Nativité de Nostre-Seigneur, où S. Lazare fut évesque, et S. Maximin s'estant transporté à Aix , y exerça la mesme fonction, et pour S*® Marthe, elle passa à Tarascon, entre Avignon et Arles, où elle enseigna aux habitans du pais la foy en Jésus- Chiist.
Toutes les raisons apportées cy-dessus combattent aussy ceste opinion, ausquelles il se peut ajouter que ceste histoii'e est arguée de faux, par quelques escri vains (1), qui soutiennent que la Magdaleine n'est jamais venue en France, non plus que S. Lazare et les autres sus-nonumés, qui ne passèrent, disent-ils, la Grèce, où l'empereur Léon VI fit bastir une église à leui- mémoire, dans laquelle' il les fit poser en honneur et révérence. Grégoire de Tours dit expressément (2) que le corps de la Magdaleine fut ensevely en Ephèse, combien que d'autres estiment (lue les reliques de ceste sainte pénitente aient esté transportées, excepté le chef de S. Maximhi, en Provence, en l'abbaye de Vezelay , par Gérard , comte de Bourgongne ; et quand à S^ Marcelle, il s*en trouve qui asseurent qu'elle mourut en l'Illyrie ou Esclavonie, qui rend tout le reste fort suspect. De plus, quand bien S. Lazare pt ceux qui estoieut avec luy seroient abordés à Marseille, Tan 45 de Jésus-Christ, comme aucuns le disent, sçavoir onze ans après sa passion, ils ne peuvent conclure de là que S. Savinian et S. Potentian, Altin et Eoald fussent venus avec eux, mesmement n'ayant aucun escrivain authentique qui le die. J'adjoute aux raisons précédentes qu'Apollonius, qui vivoit 220 ans après Jésus-Chiist, rapporté par Eusèbe et S. Clément Alexandrin, plus ancien d'environ 40 ans, escrivant que ce Sauveur du monde deffendit à ses Apostres et disciples de sortir de douze ans de la Judée , quelle apparence y a-t-il qu'ils aient esté prescher l'Evangile ailleui's, avant les douze ans expirés, s'ils
(l) Sigebert, ad ann. 45. — (2) (Iregor. Turon., de gloria confess., ch. 30. Cedanus, in Comment, hisl. Léon, imperat. BaMlii filio. Zonaras, Ann. Franc, Hist. franc, à Ludovico pio ad Robertum reg. ann. 868, lib. m, p. 335.
n'eussent voulu se montrer désobéissans au commandement qui leur avoit esté fait du contraire.
. L'on peut objecter que S. Luc escrit aux Actes des Apostres ( 1 ) que, peu après le martyre de S. Etienne, la foy fut annoncée en plusieurs endroits par ceux que les Juifs avoient chassés de Hiérusalem, dès l'année mesme de la mort du fils de Dieu; que d'autres publient que S. Jacques le Majeur s'en alla en Tan 37 en Espagne, pour y prescher TEvangile, et qu'y aiaut laissé deux de se^ disciples, il s'en retourna en Judée; que, dès l'an 38, S. Pierre se transporta en Antioche; que S. Philippes, l'un des 72 disciples, fut envoie en Samarie, en l'an 35 pour y prèscher l'Evangile (2), où, aiant converti quantité de personnes, S. Jean et S. Pierre y furent envoies pour les confirmer; que S. Thadée, non l'apostre, mais un autre de mesme nom, du nombre des disciples, fut envoyé vers Abgare, roy d'Edesse, pour l'instruire en la religion chrestienne, et ainsy des autres : dont on voudroit tirer une conséquence qu'il en seroit soily d'autres de Judée pour venir en Gaules.
A cela on peut respondre que bien que quelques-uns fussent sortis de Hiérusalem, à cause de la persécution qu'on exerçoit contre eux, si est-ce que les Apostres n'en sortirent point, ainsy qu'il se peut veoir au mesme endroit. S. Pierre, S. Jean, S. Philippes, S. Thadée, ni les autres susnommés n'ont outrepassé la delfense de leur maistre de sortir de douze ans de Judée, allant en Samarie, Antioche et Edesse (pii estoient voisines; et quand à S. Jacques le Majeur, Baronius, après Roderic Ximenés, archevesque de Tolède, le plus fameux historien d'Espagne, soutient qu'il n'y fut de son vivant, et que le premier qui prescha à ceux de ceste nation fut S. Paul , et que pas un des disciples ou apostres ne sortii'ent de la Judée , pour aller prescher ailleurs, qu'après l'an 41 , voir plus tard. Car bien que S. Pierre fust allé en Antioche, métropole de la Sorie, de laquelle la Palestine et Hiérusalem dépendoient, il ne s'en alla à la sortie d'icelle aux provinces plus éloignées, mais après y avoir conmiencé, non accompli sept ans de résidence , il s'en retourna vers l'an 44 en Hiérusalem, où il ne demeura guen-es, qu'il ne fust serré par
(l) Acia nposl,, 8. - (î) (lornel., a Lapide, in nota. Vasonain , Chron. fninc. (larafa, de Reg. JJispnnia sub AVro;?^, anno 57, p. 613.
Hérodes Agrippe, roy de Judée, lequel, ayant fait coupper la teste à S. Jacques le Majeur, prétendoit en faire autant à S. Pierre, si Dieu, exauçant les ferventes prières des fidèles, ne Teust délivré miraculeusement de ses mains, de façon que ce prince des Apostres, voyant qu*il n'estoit en assem'ance de sa vie dans la Judée, il s'en retourna à Antioche, où après avoir subrogé Evodius poiu* évesque, il s'achemina à Rome, où il aiTiva en l'an 45 avec quelques-uns des disciples du fils de Dieu et des siens.
Qui a doimé à quelques-uns sujet d'escrire que les premiers (jui vindi'ent annoncer l'évangile à Chartres, n*y arrivèrent que Tan 46 ou 50 après la Nativité de Nostre-Seigneur, que S. Pierre, estant venu comme dit est, à Rome, envoia S. Savinian aux Gaules, pom* y prescher la foy; lequel, aiantouï dire qu*une Vierge qui devoit enfanter estoit honorée à Chartres, print delà occasion de s'y ti'ansporter pour recongnoistre ceste vérité; auquel lieu aiant trouvé un autel, érigé A la Vierge qui devoit enfanter, leur annonça que ce que leurs pères attendoient depuis tant de siècles estoit arrivé , Dieu aiant faict incarner son fils an ventre de ceste vierge, lequel estant Dieu et homme, il l'avoit fait naistre en tems, quoyqu'il [fût] éternel, et avoit voulu (lu'il souffrit la mort sur Tarbre de la Croix , pour le rachat des hommes, qui avoicnt péché contre luy en nostre premier père, et, les aiant instruits des mystères de nostre rehgion, il les avoit baptizés, et leur avoit laissé S. Aven tin pour leur premier pasteur, afïin de cultiver ceste nouvelle plante, et les maintenir en la foy qu'ils avoient receue.
Quelques autheurs veulent que dès ce premier voyage, S. Pierre envoia S. Martial prescher l'évangile à Tolose, Bourdeaux, Agen, Limoges et autres endi'oits d'Aquitaine; S. Trophime, à Arles; S. Grescent, à Vienne en Dauphiné ; S. Ursin, à Bourges; S. Jnlian, au Mans; S. Xiste, à Reims; S. Mauge, à Chaalons; S. Eutrope, à Saintes; S. Austremon, à Nevers et Clermont en Auvergne; S. Savinian, à Sens, et autres en divers Ueux. En quoy certainement ils se sont trompés, non-seulement pour ce qu'ils confondent trois volages que S. Pierre fit à Rome, en un seul , mais encores , pour ce qu'aucuns d'ioenx fiu-ent envoies , non par S. Pierre, mais par S. Clément, son successeur, et que Grégoire de Tours a laissé par escrit que S. Martial, S. Denys,
S. Trophime, S. Paul Serge, S. Austremoine, S. Saturnin et S. Gatian, archevesque de Tours, n'ont esté envoyés et ne sont venus es Gaules que du règne de Dèce, qui vivoit en 252, et S. Ursin et autres cy-dessus, encores plus bas. Ce qui aui'oit donné sujet à quelques sçavans de ce tems de douter de la venue de ces saints aux Gaules, poinr y prescher l'évangile, et y planter la foy, qu'ils reculent près de trois cens ans plus tard, quelle n'a esté receue en TEglise, par lui commun consentement des fidèles. Ce qu'estant d'mie très grande conséquence, pour ce que si chacun estoit libre de révoquer en doute l'espoche qui a esté establie et receue, tant es églises particulières qu'en la générale, touchant leur estabhssement , et d'en escrire suivant son sentiment, nous n'aurions rien d'asseuré ni de véritable à ce regard. C'est pourquoy y trouvant l'église Chartraine intéressée, pour le tems auquel l'évangile y a esté presché, j'ay creu qu'auparavant de passer plus outre, il ne seroit hors de propos de veoir les raisons de ces autheurs, qui font ce qu'ils peuvent pour introduire ceste nouvelle opinion , affin que par les responses qu'on y fera, le lecteur juge de la vérité.