‹ Histoire du diocèse et de la ville de ChartresChapitre 28 sur 71 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Examen de l^opinioti de Grégoire de Tours y louchant la venue de S. Trophime, S. Denys et autres es Gaules y pour y annoncer V Evangile et y planter la foy.

LA première raison (qu'apportent les autheurs de contraire opinion à la commune est fondée sur l'authorité de Grégoire de Tours, lequel, au premier livre de son Histoire, chapitre 30, escrit que: « Sub Decio et Grato consulibas, sicut feiici vccordnt'ume reiinelin\ primuni et su/ntnum Tolasano civitas Snturnin^ini cœpcrat hal/ere sacrrdoton »; et faisant un dénombrement de ceux qui avoient esté envoies aux Gaules,

en mesme tems, il ajoute : a lli ergo missi sunt Turonicis, Gatianits episcopus; Arclalenmbus , Trop/iimus episcopiis; Narbon<T, Paulus episcopus; Tolosœ, Saturninus episcopus; Parisiacis, Dionijsius episcopus ; Arverni-s, Slremonius episcopus; Ijemovicinis , Martialis est destinatus episcopus. »

La seconde raison, ils la tirent de Sévère Sulpice qui escrit que « Suh Aurelio, AiUonini filio, persecutio V agitata, ac priniùm intra Gallias mnrtyria visa, seriùs frans Alpes Dei religione suscepta, »

Leur troisiesme raison est tirée de quelques actes particuliers des Eglises , qui mettent la venue de ces prélats cinquante ans plus bas que les premiei^s.

Contre la première raison, je dis qu'elle est fort mal fondée sur Tauthorité de Grégoire de Tours, d'autant qu'il n'est esgal à luy-mesme, disant en son Histoire, au lieu sus-allégué, que S. Saturnin n'est venu es Gaules que soubz Decius, et escrivant en son premier livre des Miracles, que ce saint aiant esté ordonné par les disciples des Apostres, il fut envoyé es Gaules; qui est une pure contradiction , n'y aiant plus aucun disciple de Jésus-Christ, ni de ses Apostres, du règne de Decius.

On repart que Grégoire de Tours , ayant escrit son livre des Mii'acles auparavant son Histoire, a peu se rétracter en ce second et corriger ce qu'il avoit avancé au premier. A quoi l'on peut répliquer par la confession de Grégoire mesme; le livre des Miracles a esté escrit après l'Histoire. Voilà conune il en parle sui* la fin du X** livre de ladite Histoire « Decem libros nistoriarunij seplem Miraculorum , unum de Vitis ])atrum scripsi. » Lesquels il est probable qu'il a composés suivant Tordi-e qu'il les met, de manière qu'usant du mesme raisonnement que ces Messieurs, nous pouvons dire que Grégoire, aiant composé les livres des Miracles après son Histoire, s'est rétracté de ce qu'il avoit escrit en celle-ci; et partant, que, disant en son livre des Miracles que S. Saturnin avoit est^» envoie par les disciples des Apôtres, il en doibt plustost estre creu , que de ce qu'il dit en son Histoire, qu'il a esté envoie soubz Dèce. Les raisons qu'ils rapportent, pour confirmation de leur dire, ne leur peuvent servir, entre autres celles qu'ils allèguent de ces deiLK amants dont Grégoire fait mention au premier livre de son Histoire, ch. \'2; desquels il dit avoir parlé en son livre des Mi-

racles (1), ni de S. Servais, en son livTe de la Glrnre des Confessfuirs^ ch. 71 , duquel il est dit en son Histoire, lib. II, eh. 5, qu'il en a escrit en son livre des Miracles; ni de S. Avi, duquel il escrit au VHP livre, ch. 2, de son Histoire," qu'il en a fait mention audit livre des Miracles, qui est celuy des Confesseurs, ch. 90; voulant prouver par là que l'Histoire de Grégoire de Tours est postérieure et esc^ite après son livre des Miracles, ou de la Gloire des Confesseurs; à laquelle on leur respond que la consé([uence n'est pas nécessaire, que pour estre fait mention d'un livre dans un autre, (jue celuy dont il est fait mention dans cet autre, soit composé le premier, veu (ju'il se peut faire que celui qui a composé le premier, en le revoiant , a adjouté qu'il en a parlé ailleui-s , quoique ce livre soit postérieur à Tautre. (^ela se veoid assez ordinairement dans Baronius, lequel, dans son Martyrologe, en plusieurs endroits, renvoie à ses Annales, (luon ne peut nier avoir esté escriptes et publiées après son Martyrologe (2); de sorte que la raison qu'ils allèguent ne leur peut servir. D'ailleurs, du temsd'^Umoin, qui vivoit en [1008], il n'estoit pas certam que ceste Histoii'e fust de Grégoire de Tours, veu qu'au premier livre de son Histoire, il dit « Verum i/i cJironica, quiv dicitiir Gregoril et putatiir esse Tiiron. ejns. » TiC mot pufatur tesmoigne qu'on doutoit que ceste Histoire fust de Grégoire de Tours. De plus, la déposition d'un tesmoin vacillant n'est receue en justice, pour le chap. ex parte et in prœsenlia ex. de prohat. Davantage le lesmoignage d'un seul n'est convaincant, par le chap. Lteet uviversis ëx. de testib. J'adjoute à ces raisons que Baronius, de l'authorité duquel je fais bien autant d'estat que de celle des asserteurs du Tourangeau, l'argue de mensonge, tant en ses Annales qu'en son Martyrologe Romain, au dernier desquels il dit que Grégoii-e s'est aussi bien trompé au tems qu'il assigne poiu* la venue de ces prélats es Gaules , qu'en plusieurs autres choses de son aage , qui diminue beaucoup la croiance qu'on pourroit avoir en lui. En sixiesme lieu, Hilduin, abbé de Saint-Denys en France, rapporte ceste béveue à la simplicité du personnage, qui a farci ses œuvres de quantité de discours, qui tesmoignenl trop la bassesse de son esprit, y

(I) Pf g/nrin ronfcss., ch. .'i2. — ('2) Voy. IJndaniis, in niarlyrol. Baron ii.

fourant tout ce qu'on lui disoit. En septiesme lieu , Gabriel de Puiherbant escrit en la Vie de S. Saturnin , (pe Grégoire de Tours n'est suivi en ce qu'il rapporte de la mission de S. Denys et de S. Martial. En huitiesme lieu , on ne peut dire que S. Tropliime , S. Denys et autres dénommés au texte de Grégoire , n'aient esté disciples de S. Paul, pmsque cela se veoid aux Actes des Apostres; lequel aiant soulTert dès l'an 69, il est certain de dire quelesdits Trophime et autres estoient vivans en ceste année-là, et qu'il n'est probable qu'ils aient vescn jusque soubz Decius, où S. Denys eust deub avoir plus de 2i3 ans. ('ar s'il est vray que S. Denys eust 25 ans lors de la Passion du Sauveur de nos âmes, en 252 il devoit avoir 243 ans, qui n'estoit un aage propre pour estre envoie en mission , on il faut des personnages vigoreux et forts, pour en supporter la peine et le travail, et non des vieillards, qui n'ont besoin que de repos.

Bosquet respond que « Longior vila ])riniis' fidei precmiibus (htki est, ut liberiùs et diucius religioni addcsse passent, » Il est vray qu'il s'est trouvé des disciples des Apostres, qui ont vescu longtemps, mais le plus ancien n'a passé sept vingt ans; il devoit nommer (tuelqu'un de ceux qu'il prétend avoir vescu un si grand aage, s'il vouloit en estre creu, n'estant assés de dire, où la preuve est nécessaire pour appuier une opinion, qui combat la raison et met l'autborité de l'Escriiiture en compromis; qu'il die où fut S. Martial et les autres, qu'il allègue si bien cachés diu-ant cest intervalle de tenis, qui courut depuis l'an 68 jusqu'à l'an 252, qu'on ne les veist, ni qu'on ouist parler d'eux. Estoient-ils du nombre de ces sept dormants, qui passèrent ffuatre-vingt-im ans comme si ce n'enst esté qu'une nuit, sans estre descouverls; estant disciples de Jésus -Christ ou de ses Apostres, estoient-ils en si peu de considération qu'ils n'eussent esté congneus, et qu'ils n'eussent présidé à quelqu' église particulière, comme beaucoup d'autres; se tenoient-ils coy, sans s'employer à la prédication de l'Evangile, et à enseigner les peuples en la croyance d'un vray Dieu, pourquoy ils avoient esté choisis et envoies par l'univers? Abus.

Les asserteui^ de la contraire opinion disent que S. Denys , dont parle Grégoire de Tours, n'estoit l'Aréopagiste, disciple de S. Paul, mais un autre qui ne fut envoie à Paris que soubz Dèce, qui argue cest aulheur d'imprudence d'avoir meslé im

saint pour un autre parmi ceux qui n'estoient de son siècle. Mais ils seront forts empeschés à soutenir leur assertion , après ce qu'en ont escrit Baronius, tant en son Histoire qu'en ses notes sur le Martyrologe Romain ; Hilduin , abbé de Saint-Deuys en France, en ses Aréopagétiques ; Dom Hugues Ménard, en sa collation de l'unique S. Denys, par laquelle il soutient et montre que TAéropagite et TEvesque de Paris estoit un mesme personnage; Dom Germain Milet, en ses Vindices de TÉglise Gallicane, pour son Aréopagite S. Denys et plusieurs autres, qui font veoir (pie S. Denys l'Aréopagite estoit le mesme qui avoit présidé en Toglise d'Athènes et en celle de Paris. L'Eglise, dès sa naissance, auroit-elle esté tellement embrouillée de ténèbres, qu'on n*eust peu, au travers d'icelles, recongnoistre la vérité, jusques après de quinze ou seize cens ans, que quelques-mis , plus pour corrompre que pour édifier, se sont avisés de révoquer en doute ce qui avoit esté tenu pour certain et constant par toute l'antiquité, que S. Denys, évesque de Paris, estoit le disciple de S. Paul , et l'Athénien , qui avoit esté envoie aux Gaules par S. Clément pour y prescher l'Évangile. Le Martyrologe Romain le porte expressément, disant, le 7 des Ides d'octobre « Luietis Parisiormn, natalis SS, Martijrum Dionysii Areopagitse^ episcopi^ Rustici presbyteri, et Eleutheri diaconi , ex quibus DioyiysiuSf ah apostolo Paulo baptizatus^ primus Atheniensivm episcopiis est ordinatus; deinde Romam veniens , à B. Clémente Romano Pontijice in Gallias jwœdicandi gratta directu^ est y et ad pi\rfalam urbem deveniens, eurn ibi per aliquoi annoSj commissum sibi opus fideliter pi^oseqneretxir, tandem a Prsefecto Fescennino post gravissima tormentorum gênera , nnà cùm sorihs gladio animadversus , martyriuni complevit, » A qui doibton plustost croire , à l'Eglise, ou à sept ou huit personnages, qui ont publié l'opinion de Grégoire de Tours, qu'ils deffendent comme si c'estoit mi oracle , combien qu'elle soit faulse. On ne peut manquer de suivre la croyance de TEgUse, laquelle, estant conduite par le Saint-Esprit , ne peut errer. Je sçay bien que ce n'est un article de foy que S. Denys, l'évesque de Paris, soit TAréopagite : j'aime pourtant mieux suivre le sentiment universel de l'Eglise, confirmé par l'antiquité, et conforme à la raison et à TEscriture-Sainte, que l'opinion de peti de personnes appuiée sur un foihle fondement.

Ceux de la contraii*e opinion pensent se sanver par un eschapatoire trop grossier, qui est, que les Martyrologes n'ayant esté dressés que par le commandement de l'empereur Charlemagne, qui en donna la charge à Usuard, moine bénédictin de Saint- Germain-des-Prés-lez-Paris , ce religieux y auroit travaillé si négligemment, qu'il y auroit inséré beaucoup de choses contre la vérité de l'histoire. Ce qui est advancé par eux trop hardiment, d'autant que S. Hiérosme et Eusèbe, qui vivoient dans le IV» siècle, avoient, longtems devant Charlemagne, réduit en espitome les Actes des Martyrs, pour estre leus en l'église, les veilles de leurs Testes, affin d'avertir les fidèles du jour de leur passion, et en faire mémoire aux Communicantes du canon de la messe, ainsy qu'il se pratiquoit par le passé : semblablement Bède a voit dressé le sien dès l'an 734 , près de cent ans devant que Usuard eust pensé à composer le sien , qu'il a adressé avec une exacte recherche de ce qu'il y a inséré. Cela se veoit dans l'espitre qu'il en escrivit à Charlemagne, en laquelle il dit, que s'il avoit changé ou ajouté quelque chose à ceux de S. Hiérosme, d'Eusèbe, de B'ionis et de Bède , il Tauroit fait après l'avoir recherché « Sagaci indagvie » , qui n'est y avoir travaillé si négligemment que ceux de contraire opinion le disent.

Qui plus est, ces Messiem^ ne veulent admettre aucun tesmoignage que de ceux qui ont esté du tems mesme que les choses se sont passées , comme s'il se poiivoit trouver, dès le berceau de l'Eglise, des escri vains qui eussent rédigé par escrit tout ce qui se seroit passé dans ces commencemens, outre les escrivains sacrés. A la vérité S. Clément I, ordonna des notaires pour recepvoir et descrire les actes des Martyrs, pour en conser\^er la mémoire, ausquels S. Fabien en adjousta encore d'autres. Mais si on leur en produit quelques-uns, ils crient qu'ils sont supposés et ne sont authentiques, comme s'ils estoient eux seuls arbitres de l'antiquité. Reçoivent-ils les livres des Constitutions Apostoliques et autres œuvres de S. Clément, les Epistres de Pie I à S. Just et à S. Vere, évesques de Vienne ; celles d'Eleuthère aux pro\inces des Gaules, de Calixte I , aux prélats des mesmes provinces, de S. Anaclet et de plusieurs autres, qu'ils rejettent comme illégitimes, encores que les anciens Pères deTEgUse, lésaient recongneues pour avoii' esté escrites par ceux dont elles portent le nom et en ayent extrait leurs canons,

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