CHAPITRE IV
Du temps que S. Denys, évesque de Paris, S. Austremoine et S, Martial ont esté envoies aux Gaules j pour y prescher V Evangile.
BOSQUET, en son Histoire de l'Eglise Gallicane^ partie oulivre premier, voulant prouver que S. Denys, Tévesque de Paris, n'est r Aréopagite, rapporte un discoure fait par un certain clerc de TEglise d' Angoulesme, au concile au synode de Limoges, tenu en 1 03 1 , par lequel il dit que S. Denys , évesque de Paris, est venu fort tard en France, et remontra qu'il avoit creu jusqu'alors (jue S. Denys TAréopagite et l'évesque de Paris fussent le mesme personnage, maisqu'aiant leu Bède, sur les Actes des AposUes, il auroit recongneu que TAréopagite estoit un autre que celuy de ceste première ville des Gaules, qui n'estoit qu'un avec le Corinthien. Il est vray que Bède le dit, mais il ne dit pas que S. Denys l' Aréopagite n'estoit le Parisien, ni que le Corinthien aie esté l'évesque de Paris. Les plus doctes se trompent bien souvent, et ne peuvent sravoir tout; Bède sçavoit beaucoup comme ses escrits le tesmoignent, mais on ne peut nier qu'il ue se soit trompé en cest endroit, l' Aréopagite et le Corinthien estant deux pei-sonnages différents, entre lesquels ont couru plus de soixante ans; l' Aréopagite estant mort, selon la plus commmie opinion en Tan 109 et le Corinthien en l'an 172 ; d'ailleurs dans la Bibliothèque de l'Eglise de Chartres, il se trouve une Vie de S. Denys, escritte en vieux caractères, laquelle porte disertement que l'évesque de Paris estoit l'Aréopagite. Ce clerc rapportoit beaucoup d'authorités de S. Jean TEvangéliste et de S. Clément, pour establir son dire, qui ne lui peuvent néamoins servir que pour faire veoir son impertinence ; ce qu'il ajoute de la passion de S. Marcel , qu'il fait frère de S. Marcehn , S. Saturnin et S. Denys, le confirme tout à fait, faisant pour parvenir à sa prétension un discours, qui seroit propre à déduire devant des enfans ou à des personnes ignorantes et privées de raison el jugement pour le croire.
Il dit donc que Marcel, jeune enfant qui estoit soubz la discipline de S. Sixte, pape, voiant que son maistre estoit grandement touraienté, de supplices, il en fut espouvanté; ce que S. Laurens recongnoissant, il luy conseilla de se retirer et de s'en aller trouver sa mère Marcelle et ses frères Marcelin et Denys , qui avoient esté envoies par S. Clément pape, pour prescher es Gaules. Marcel, suivant le conseil de S. Laurens, se mit en chemin avec un nommé Anastase, que le Martyrologe Romain fait soldat, et s'en vindrent à Argenton en Berri, où aiant esté arresté par le Président du lieu, pour sçavoir qui ils estoient, d'où ils venoient et où ils alloient, S. Marcel luy dit qu'ils estoient Chrestiens, qu ils venoient de Rome, et s'en alloient à Tolose visiter ses frères Saturnin et Denys. Je ne voy point là encores qu'il soit dit que ce S. Denys fut évesque de Paris, ni quil soit veau en Gaules soubz Dèce ou Dioclétian , au contraire , il se veoid qu'ils y avoient esté envoies par S. Clément pour y prescher l'Evangile.
Le lecteur prendra garde, s'il luy plaist, que ce qu'il ajoute est tout à fait ridicule, que Marcel estoit un jemie enfant, c'est-à-dire qui n'avoit que de sept à quatorze ans, dans lequel septénaire l'enfance est comprinse, sinon qu'il voulut dii'e adolescent, qui faisoit encores ses estudes, soubz S. Sixte, quivivoit en 260, estoit fils de ceste Marcelle qui avoit esté envolée par S. Clément, en Gaules, avec ses enfans Marcelin et Denys, cent soixante ans auparavant ou environ. Car si ces deux frères avoient esté envoies par ce souverain Pontife , il faudroit que c'eust esté vers l'an 100 de Nostre-Seigneur, auquel an ils dévoient avoir à tout le moins vingt-cinq ou trente ans, pour pouvoir estre ordonnés Evesques et estre envoies en mission, tellement qu'au temps de Dèce qui ne régna qu'un an , depuis l'an 252 jusqu'à l'an 253, ils eussent deub avoir plus de neuf vingt ans, et leur mère plus de deux cens et tant d'années, qui n'est pas un aage pour avoii* un jeune enfant, qui fût soubz la discipline de S. Sixte, qui souffrit le martyre l'an 261 , sous Valerian, successeur de Dèce, et y eust eu une grande distance d'aage enti'e ces frères, les deux premiers desquels dévoient estre morts il y avoit quelque huit ans, s'ils moururent soubz Dèce, quand Marcel vint pour les trouver après le martyre de S. Sixte; qui est une chose tout à fait impertinente et sans raison. Et de fait
nous avons justifié ci-dessus que S. Denys avoit 243 ans soubz Dèce, qui est un aage auquel on ne peut estre envoie en mission. D'ailleurs que ces Messieurs produisent un seul autheur qui die que S. Denys, l'évesque de Paris, et S. Saturnin, fussent frères, veu que, soit que S. Denys d'Athènes soit celui de Corinthe, qui aie esté évesque de Paris, ils ne peuvent avoir esté frères de S. Saturnin, le premier estant d'Athènes, le deuxiesme de Corinthe et le troisiesme de Patras, lesquelles villes, bien qu'elles soient dans la Grèce, sont néamoins fort éloignées les unes des autres, et situées en diverses provinces; la première estant dans l'Attique, la seconde aux Dardanelles et la troisiesme au Péloponèse ou Morée. Qui n'est pas poiu- estre frères; et quand bien cela seroit, que S. Denys et S. Saturnin fussent frères, cela seroit pour nous, considéré que S. Denys aiant esté disciple de S. Paul, et seroit décédé en 109, ^agé de cent ans, S. Saturnin n'auroit peu estre guères moins jeune, et n'auroit peu passer jusques au règne de Dèce; la vie de l'honune n'estant de si longue durée, et n'estant estimée par le droit qu'à cent ans.
Ce clerc d'Angoulesme pouvoit avoir leu que S. Clément envoiant S. Denys es Gaules, lui avoit donné pour compagnons, S. Saturnin, S. Marcel, S. Eugène, S. Rieul, S. Lucian, S. Sanctin, S. Antonin, S. Rustic et S. Eleuthère, et qu'estant arrivés à Arles, S. Denys, comme le chef de la mission, dépescha S. Marcel et S. Eugène en Espagne , S. Saturnin et S. Antonin en Aquitaine, mais il ne pouvoit pas dire que S. Marcel fust frère de S. Denys et de S. Saturnin.
Pierre des Noëls dit presque la mesme chose (1); que S. Clément aiant envoie S. Denys es Gaules, il luy donna pour compagnons S. Rustic et S. Eleuthère, ausquels il associa S. Marcelin et S. Saturnin évesques, et S. Lucian prestre, qu'il envoia S. Marcelin en Espagne, S. Saturnin en Aquitaine et S. Lucian à Beauvais; de tout lequel narré je demanderois caution, attendu qu'il y a quelque chose à redire, ne trouvant aucun Marcelin qui aie esté envoyé évesque en Espagne, de ce tems là, mais quoique c'en soit, il n'y a pas mi mot que S. Denys et S. Saturnin fussent frères de S. Marcelin.
(1) Lib. IX, ch. 41.
Pour S. Marcel, l'autheur de la Vie de S. Genoulf dit (1) qu'il fut martyrisé soubz Dèce à Argentou en Berri, avec S. Anastase, gendai'me; mais il ne dit point qu'il fut frère de S. Denys, ni de S. Saturnin, ni de S. Marcelin, non plus que Adon, Usuard et autres, qui ont composé des Martyrologes, qui disent seulement , le 29® jour de juin , que ces deux Saints souffrirent le martyre ensemble.
Ce seroit perdre tems de vouloir réfuter ces contes faits à plaisii- par cest Angoulmoisin , qui tiennent plus de la fable que de l'histoire, et ne peuvent estre partis que d'un ignorant personnage sans raison ; car quelle convenance y a-t-il de ces Actes de S. Denys rapportés par cet Angoulmoisin, qui disent que S. Clément aiant consacré évesque un certain Philippes, il T envola prescher en Espagne, et S. Denys en Gaules, avec Marcelin, Saturnin et les autres susnommés, et ce qui est porté en ceste passion de S. Marcel, sinon une conformité de noms.
Ce que recongnoissant Bosquet, il se range d'un autre costé, et rapporte, dit-il, les actes de S. Denys, prins de cinq manuscripts, optimœ notœ, lesquels ne parlant un seul mot de S. Clément, il conclud par là que S. Denys n'a esté envoie par ce souverain pontife ; mais rétorquant la mesme façon d'argumenter contre luy et ceux de son opinion, n'estant point dit en iceux que S. Denys aie souffert soubz Dèce, il est donc vray de dire que S. Denys n'est pas mort soubz Dèce; au contraire, leur montrant par autant de Légendaires, Bréviaires, Manuscrits et imprimés, autres que ceux dont se sert Doublet en ses Antiquités de l'Abbaye de Saint-Denys ^ en France (2), et d'aussi bonne note que ceux qu'ils pourroient produire, que ces mots sont disertement escrits en iceux : « Sanctus igitur ûionysius, qm, tradente Clémente , Pétri Apostoli successore, et non comme ils allèguent, ut fertur, a successoribus Apostolorum, verbi divini semina gentibus eroganda stisceperat, etc. Qu'est-ce qu'ils pourront dire? veu que, par leur mesme raison, l'on peut conclure avec plus de raison que S. Denys aiant esté envoie par S. Clément il estoit donc du tems de S. Clément et que S. Clément estant décédé dès l'an 102, il falloit que S. Denys eut esté envoie es Gaules auparavant l'an 102, qui est ce que nous demandons.
(1) Lib. ,ch. 9. — (2) Lib. I, eh. 2.
Aussy, comme par un remors de conscience, tant la vérité est difficile à déguiser, ils ont mis ces mesmes mots, ut fertnr a successoribus Apostolorum , à la marge, par im alias, et Bos- <juet, au chapitre dernier de son premier livre, est forcé de recongnoistre que S. Denys a esté envoyé aux Gaules par S. Clément, mais il dénie que ce Mt TAréopagite. Encores que j'aye montré ci-dessus que S. Denys évesque de Paris et l'Aréopagite n'estoit qu im , j'y adjouterai que, comme Ta remarqué Baronius, la pluspart des Apostres et des disciples de Notre-Seigneur estant décédés, et que ceux qui avoient esté envoies aux provinces et \âlles particulières, pour y publier l'Evangile, avoient paie ce qu'ils dévoient à la nature, S. Clément qui restoit de ce nombre, se voiant préposé au gouvernement de l'Eglise universelle, tascha par ses soins de réparer ceste perte, et d'en voier d'autres ouvriers en leur place , pour cultiver les églises particulières qu'ils avoient plantées avec tant de sueurs, arrosées de leur propre sang et conservées contre la rage des tirans, avec tant de peine et souffrances (1). Ce que n'aiant peu estre qu'après le meurtre de Domitian du vivant duquel S. Clément aiant esté esleu pour successeur de S. Pierre, il n'eut presque le lemsde se recongnoistre, à cause de la persécution que ce prince cruel exerçoit contre les Chrestiens avec tant de violence, qu'ils n'osoient se descouvrir. Le seul soupçon de participer à leur croiance estoit criminel, et n'y avoit que l'exil, la mort, ou privation des biens , qui expiast la faute. La passion avoit tellement aveuglé cet Empereur, qu'il ne congnoissoit nipardonnoit à personne, non pas mesme à ses plus proches parens et intimes amis. Qui me donne la pensée que S. Clément estoit bien empesché à tenir le timon de sa barque (2), pour parer aux vagues qui menaçoient de l'absorber dans ceste tempeste, et la croiance que ce fut seulement après l'an 99, à tout le moins au mesme an, qu'il envoia des Missionnaires aux provinces esloignées, pour y prescher l'Evangile.
Baronius veut que ç'aie esté devant l'an 98 (3), qu'il envoia S. Denys, S. Taurin, S. Eutrope, S. Cheron, S. Lucian et autres aux Gaules, voire que ce fut en ceste année qu'ils souifri-
(1) Tertull., de Proscript., ch. 12. — (2) Euseb., in Dwtiit,, lib. III. Suét., in DoiniL, ch. 15. — (3) Ad ann.y num. II.
rent le martyre soubz Domitian. Ce que, sauf le respect deu à la mémoire de ce docte personnage, si bien mérité de l'église, n'a peu estre, si ce que les autres assenrent est véritable, comme je croy qu'il Test, que S. Denys avec les susnommés ne vindrent es Gaules que du temps de NeiTa successeur de Domitian (1). Car on ne peut nier, après ce que tant d'escrivains en disent, que S. Jean l'Evangéliste aiant esté accusé d'impiété, c'est-àdire d' estre chrestien, il fut conduit à Rome en l'an 92 de Jésus-Christ, selon Eusèbe en sa Chronique, voire en l'an 96, suivant Herman le Retore, où, par le commandement de Domitian , il fut jecté dans une cuve ou chaudière d'huOe bouillante, de laquelle estant miraculeusement sorti sans lésion, il fut rélégué en Visle de Pathmos ditte Palmosa, en laquelle il demeura jusqu'au règne de Nerva, s'occupant à la conversion des infidèles, qui habitoient en icelle, et à composer son Livre des révélations, qu'il y avoit eues, que nous apelons Apocalypse, en Tan 97, sous le XVIP Consulat de Domitian et de Tite Flavius, ou Fabius Clément (2). S. Denys TAréopagite estoit encores pour lors à Athènes, d'où il avoit esté ordonné Evesque par S. Paul, lequel escrivit à ce saint Evangéliste pour le consoler, l'exhortant à la patience et l'asseurant que bien tost Dieu, meu de ses souffrances, le retireroit de l'affliction en laquelle il estoit, et le rendi'oit à son église, en laquelle il promettoit le visiter. Ce qui ne pust arriver du tems de Nerva, lequel, aiant succédé à Domitian en l'Empire, révoca tous les baimis et exilés, et les renvoia en leurs maisons, avec deffense à ses officiers d'en rechercher aucim pour crime d'impiété ou pour avoir fait profession de la religion des Juifs, soubz laquelle la reUgion Chrestienne estoit comprinse (3); de sorte que S. Jean jouissant du privilège ou bénéfice du prince, il s'en retourna à Ephèse où il estoit encore vivant soubz l'empire de Trajan et y mourut l'an 104, le dernier de tous les Apostres, aagé d'environ 93 ans (4) : il y fut visité par S. Denys sur la fin de la mesme année 98, et en ceste entrevue, S. Jean conseilla à S. Denys de faire un
(1) TerluU., de Proscript., cli. 36. Hicrom., in B. Matthœ., 92» eh. 23. Usuard, Ado» m Marlyrol. — (2) Eiisèb., lib. V, ch. 8. Iren., Hy/f., lib. V. S. Athanas., in Syriasi méthaph. — (3) Suét., in Domit.; in Nerva. — (4) Eusèb., lib. III et V, ch. 23.
voyage à Rome pour veoir S. Clément et conférer avec lui pour l'accroissement de lafoy. S. Denys, persuadé par cest apostrede passer en TOccident, voulut auparavant donner ordre à ses affaires et laisser un successeur en son église , qui eust soin de la maintenir et la conserver en la croiance qu il y avoit enseignée.
Estant de retour à Athènes, il fit choix du nommé Publius, personnage de probité et suffisance, duquel il estoit asseiu-é, et Faiant fait aggréer aux fidèles, il le consacra évesque d'Athènes et se démit entièrement de son administration sur lui. Tout ainsy disposé , il se mit en chemin avec quelques-ims de ses disciples et se rendit en la capitale du monde, où s'estant abouché avec S. Clément, ce souverain Pontife lui représenta le pauvre estât de l'église des Gaules, qui estoit sur le point de trouver son cercueil dans son berceau, pour n'avoir plus personne qui la maintint; tous ceux qui avoient esté envoies en ces fleurissantes provinces, par les Apostres ou leurs disciples, estant décédés soit par le martyre, soit de leur mort naturelle , qu'elle avoit besom d'un homme de mérite et considéré en l'égUse, pour l'appuier en son penchant oulareleverdesacheute, que s'il lui plaisoit rendre ce service, si aggréable à Dieu, si utile aux fidèles qui estoient demeurés conune des brebis sans pasteur, et si honorable pour lui, d'entreprendre le voiage des Gaules, pour les assister en la conservation de leur croyance, il feroit xm acte d'une très-haute charité ; qu'il avoit du monde avec lui, qui seroit bien aise de tesmoigner son zèle à la convertion des âmes, que s'il n'en avoit assés, il s'en trouveroit d'ailleurs qui seroient bien aises de l'accompagner en un si pieux dessain , qu'il n' avoit qu'à choisir ceux qu'il recongnoitroit les plus propres pour une telle entreprinse, ausquels il imposeroit les mains, et leur donneroit tout le pouvoir nécessaire pour ceste mission, et les assisteroit de tout son pouvoir. Ces allées et venues ne furent d'un seul mois, il en fallut plusieiu*s pour aller d'Athènes à Ephèse, retourner d'Ephèse à Athènes pour donner ordi*e à une église qui n'estoit encores parfaitement establie, y constituer un évesque et préparer ce qui estoit nécessaire pour son voiage de Rome, d'où je conjecture qu'U s'en alla bien du tems à tout cela, et que S. Denys ne pust venir aux Gaules plustost qu'en l'an 99 ou 100. Ce qui peut se confirmer
par ce que je veoid escrit sur l'entrée de la grotte de Saint-Denys-de-la-Chartre à Paris, où ce saint fut constitué prisonnier quelque tems après son arrivée en cette capitale des Gaules, lequel en parle en ces termes :
€n Van soixante m it ealut et lie grâce 71 6. Hengd prison fut reste obseure place.
D'autant, qu'ajoutant ces soixante-sL\ ans depuis l'an de salut,, c'est-à-dire de la Passion de Nostre-Seigneur aux trente-quatre commencés dès sa naissance, il se trouve justement cent ans courants.
Je ne suis ignorant qu'il se lit en certains bréviaires que S. Denys aiant eu avis que les bienheureux apostres S. Pierre et S. Paul avoient esté emprisonnés à Rome, il s'y transporta pom* leur rendre quelqu' assistance et service, pour ne demeurer méconnoissant de la grâce qu'il avoit receue de ce martyre ; il s'arresta avec S. Clément, qui estoit au lieu de S. Pierre, lequel Tenvoia par après à la conversion des Gaules. Ce qui ne peut compatir avec la vérité de l'histoire, pour autant que, combien que S. Clément eust esté désigné par S. Pierre pour son successeur, il laissa néamoins S. Lin et S. Clet, qui avoient esté coadjuteurs de S. Pierre de son vivant, exercer les fonctions Papales, s'en vouloir s'en entremettre qu'après le trespas du dernier, lequel estant arrivé le 26 d'apvril de l'an 93, il print possession de la chaire de S. Pierre, en laquelle il demeura neuf ans, et jusques au troisiesme de l'empire de Trajan, soubz lequel il soufMt le martyre.
D'où je conclus que S. Denys n'a pu estre envoie aux Gaules plustost qu'au tems que nous lui avons assigné, sçavoir en l'an 99 ou 100 de Nostre-Seigneur et qu'il y mourut seulement en l'an 109. Car s'il est vray qu'il eust cent ans lors de son martyre et \ingt-cinq lorsque le Sauveur du monde rendit les derniers soupirs de sa vie sur l'arbre de la Croix, il avoit cent ans accomplis en l'an 109, et ainsy, on peut véritablement asseurer que S. Denys est mort soubz Trajan et non soubz Dèce , ou Dioclétian, et que s'il s'en trouve quelqu'un de pareil nom, qui aie vescu ou souffert soubz ces Empereurs, que ce n'a point esté i'Aréopagite ou l'Evesque de Paris , mais qu'il faut que ce soit quelqu'autre.
Pour S. Austremoine , Savaron, en ses Origines de Clermonl, ne trouvant la suitte des prélats de sa ville, et se fondant sur le dire de Grégoire de Tours (1), a mis sa venue soubz Dèce, ce qu'autres pareillement ont suivi , et néamoins Guy Coquille ou qui que ce soit, sur la fin de V Histoire de Nevcrs^ escrit qu'il fust envoie par S. Pierre en laditte ville ; où après avoir résidé quelque tems, il alla à Clennont en Auvergne, où il endura le martyre ; ce qu'il dit avoir esté extrait de la \'ie et Histoire de S. Cassius, évesque de Clermont, mise en limiière par René Benoist, et de fort anciens manuscrits qui se trouvent en Téglise dudit Clermont et du monastère de Saint-Allire au mesme diocèse, et d'une légende qui est en l'abbaie de Saint-Victor, à Paris. Il le fait aussy disciple de Nostre-Seigneur, comme fait pareillement Baronius (2), lequel est d'avis qu'il aie esté envoyé par S. Pierre. A qui croira-t-on? A Grégoire de Tours? Ce n'est pas mon opinion, pour ce qui en a esté dit ci-dessus, ce sera donc aux autres, qui asseurent qu'il estoit disciple de Jésus-Christ, et partant qu'il n'a peu aller jusques sonbz Dèce, qui est bien probable. Pour ce qui est de sçavoir s'il a esté disciple de Notre-Seigneur, nous en parlerons au chapitre suivant, expliquant conunent ce mot de disciple se doit prendre.
Pour ce qui concerne S. Martial, bien qu'il ne soit fait aucune mention de lui dans les livres sacrés, si est-ce que M^® Pierre Hubert, évesque de Saint-Papoul, a laissé par escrit qu'il avoit veu à Rome, dans nn ancien livre des Evangiles, au 18'' chapitre de S. Matthieu, le mot Martialem au lieu de parvuitirn, qui est en nostre édition (3). Robert, chanoine régulier de Saint- Marian, dit qu'il estoit ce petit enfant que Jésus-Christ mit et proposa au miUeu de ses Apostres, quand ils l'interrogèrent qui estoit celuy qu'il pensoit devoir estre le plus grand au roiaume des cieux. Comestor estime qu'il estoit ce petit garçon dont il est parlé en S. Jean, ch. 6, qui avoit cinq pains d'orge et trois petits poissons, lorsque le fils de Dieu en fit la multiplication. Pierre de la Mare dit de Palnde raconte que S. Martial avoit sur le front le vestige des deux doigts qu(^ Nostre-Seigneur lui avoit apposés en le bénissanl , comme il se veoid sur celuy de
(1) Hist., lib. I , ch. 30, et Gloria confessontm, ch. 130. — (2) Ad anti. 46. - (3) Vincent Belvac, 9. Suc. hist., ch. 39. Matth., 19.
la Magdelaiiie , où la chair est encores toute vermeille. Le pape Jean XX , escrivant à Jourdain , évesque de Limoges , en Tan 1031, dit que S. Martial aiant receu le S. Esprit avec les Apostres, il eut le don des langues et que « Principi Apostolorum adhsesity utpote carne propinquus et baptismaie films, à quo prsecipienie Christo, adprœdicandum provinciis Galliarum , est destvnatuSy » et définit qu'il peut estre appelé Apostre, et sa fête célébrée soubz le nom d'un Apostre. Ce qui fut confirmé au concile de Bourges tenu la mesme année, « quia, porte ce concile, etsi reliquarum rjentium Apostolus non est, totius tamen Galliœ ad Christinnismum convertendcT princeps et Apostolus est. » Le Martyrologe de l'église de Limoges, auquel lieu S. Martial a fini sa course, en rend ce tesmoignage : « Apud Aquilaniam provinciam Galliœy civilate Lemovicas, Natalis sanctissimi MartialiSj qui imus ex septiiaginta duobus discipulis electuSy magnum merittim ad prœdicationis officium cum^ Peiro Apostolorum principe y complecit\ postea vero , jubent^ Domino, Aquitaniam convertit. » La Croix, en son Histoire des Evesques de Cahors , escrit que S. Martial amena avec lui en Querci S. Amateui', que le commun du paîs appelle S. Amadou, qu*on tient estre celuy qui aidoit S. Joseph à porter Jésus-Christ en son basaage, lequel, s' estant retiré dans une roche appellée encores à présent Rocamadou , où y a une grande dévotion , il y passa ses jours en estime de grande sainteté. Je ne fais ici estât des Epistres qui courent soubz le nom de ce saint, aux Tolosains et Bordelois, ni de ce que rapporte GuiUaume Durand, en son Rational du divin office (1), que S. Pierre aiant envoie S. Martial avec S. Front pour prescher l'Evangile aux Gaules, S. Martial estant décédé en chemin à vingt journées de Rome, S. Front retourna vers S. Pierre, pour luy donner avis de ce qui se passoit, auquel S. Pierre donna son baston, pour poser sur le corps du deffnnct, ce qu'aiant esté fatt, vingt jours après, S. Martial revint en vie comme auparavant, et laissa ce baston à Bordeaux, pour ce que cela estant contesté par quelques-uns ne peut servir pour l'establissement de nostre opinion : et néamoins de ce qui a esté dit ci-dessus il se peut conclure que si S. Saturnin , S. Austremoine et S. Gatian ont esté envoies en
(1) Lib, III, ch. 15.
(jaules avec S. Paul Serge, S. Denys, S. Trophime et S. Martial qui ont esté disciples des Apostres, desquels n'y avoit pas un longtems auparavant celui de Dèce, que S. Saturnin, S. Austremoine et S. Gatian n'ont esté envoies soubz Dèce, mais Meii au précédent, et qu*ainsy ce qu'escrit d'eux Grégoire de Tours ne peut subsister. Ce que nous confirmerons davantage au chapitre suivant.