CHAPITRE V
Que V opinion de Sévère Sulpice que les Martyres nonl est éveus es Gaules , si tost , pour ce que la religion Chrestienne n^a esté receue au-deça des monts que fort tard, n'est recepvable.
RE6P0NDANT maintenant à la seconde raison de nos adversaires, prinse de Sévère Sulpice qui estoit que les martyres des Chrestiens n'ont esté veus es Gaules si tost, d'autant que la religion chrestienne n'i avoit esté receue que fort tard, ou bien il entend que l'Evangile n'i a esté publié si tost qu'es autres endroits, mais bien plus tard; ou bien que la foy n'a esté receue imiversellement par les Gaules que bien tard au respect des autres nations.
Pour le premier, on peut asseurer que l'Evangile y a esté annoncé dès la naissance de l'église, si ce que disent quelquesuns est véritable, que peu de tems après le martyre de S. Estienne, S. Lazare, S. Maximin et autres de leur compagnie le publièrent et preschèrent en Provence. Mais le plus certain est que les Apostres et disciples commencèrent par la Judée, d'où ils s'espandirent par tout l'Univers, selon le commandement qu'ils en avoient receu du fils de Dieu, en S. Marc, 16. Ce qu'ils accomplirent après qu'ils eurent receu le S. Esprit (1), ainsy
(1) Los Serm. m nalali aposlol. Pétri et Pauli.
que Ta remarqué le mesme évangéliste eu ces termes : a Illiautem pr/vdicaverunt ubique, » on ij^arle moi ubiqiiej Bède, Maldonat et François Lucas entendent qu'ils furent aussy prescher aux Gentils, partout où ils peurent, sans aucun choix de lieu ou nation. C'est pourquoi Corneille de la Pierre a remarqué, sur le 9® verset du second chapitre des Actes des Apostres, que le S. Esprit estant descendu sur eux, il leur donna la congnoissance des langues étrangères entre lesquelles il nombre celle des Gaulois, ausquels ils dévoient bientost estre envoyés. Il n'y a point toutefois de doute que la Judée et les provinces plus proches d'icelle n'aient receu l'évangile des premiers, et qu'en comparaison d'eux, les provinces plus éloignées ne l'aient receu plus tard, mais cela n'empêche pas qu'il n'y aie esté annoncé dès le premier voyage que S. Pierre fit à Rome, d'où il envoia S. Martial en Guienne, S. Savinian et S. Potentian en France, S. Aphrodise à Béziers, et ainsi des autres qui furent espars çà et là, ausquels il en adjoignit d'antres en ses second et troisiesme volages. C'est pourquoyTertulian, en son Livre des Prèscri'ptions, dit que les Apostres, « Primo per Judeam^ contestata fide in Jesnm Christuiii et ecclesiis iiistitutis, dehinc in orbem profectij eaindein doctrlnam ejusdem fidei rationibus promulgarunt ; et proinde ecclesias apud unamqumnque ecclesiam condiderunt, a quibus traditcem fidei et semvna doctrinœ cseterœ ecclesix eccinde mutuatse sunt^ ut ecclesiœ fiant, ac per hoc et ipsse Apostolicœ deputantur ut soboles Apostolicarum ecclesiarum. Omne genusad oi^iginem sua/ni censeatur necesseest. » Ce qui a donné sujet au pape Innocent I, qui vivoit en 417, d'escrire que personne ne doutoit de son tems , pour estre notoire à un chacun, que les églises d'ïtaUe, des Gaules, des Espagnes, de Sicile et d'Afrique n'eussent esté instituées par S. Pierre et ses successeurs, qu'il avoit ordonnés évesques, à quoy s'accordent les prélats de France assemblés à Troislé (Trosley) près Soissons, en Tan 909, soubz Hervé, archevesquede Reims, définissant au chapitre ou canon 1 5 de ce Concile , que : « Cum gèneralitsr ab une capite Christo super petrani, L super confessionem Pétri y sit xdifwata ecclesia, manifestum tamen est per onvnem Italia/m, Gallias, Hispaniam, nullum instituisse ecclesias y nisi eoSy quos venerabilis Petrus, aut ejus successores, instituerunt sacerdotes, » où, pai- ces successeurs de S. Pierre, tant le Pape
Innocent que ces évesques du Concile de Troislé entendent S. Lin, S. Clet et S. Clément, que ce prince des Apostresavoitluymesme ordonnés évesques, et ses coadjuteurs, lesquels, parle déceds des premiers envoies par S. Pierre, y en substituèrent d'autres en leur lieu et place, et en envolèrent aux endroits ausquels il n'y en avoil point, particulièrement S. Clément qui envola S. Chéron à Chartres, après la mort d'Aventin, nostre premier prélat, S. Denys à Paris, S. Nicaise à Rouen, S. Taurin à Evreux, S. Eutrope à Saintes, S. Ursiu à Bourges et autres en diverses provinces des Gaules, où la foy fut preschée et receue en fort peu de tems, de sorte qu'en celuy auquel vivoit Tertulian, qui estoit en l'an 200, il y avoit grand nombre de Chrestiens. Je l'apprens de lui-mesme escrivant contre les Juifs, quand il leur dit : « In quem aliu)n universœ gcntes crediderunt, nisi i7i Christum, qui jam vcnit? Cul enim et alix geiites credidei^nt etc. Hispaniarum omnes termini^ et Galliarum diverse nationes, etc. in qxiibus omnibus locis, Christi nomen qui jam venit régnât. »
Nos censeurs disent que cela se doit entendre aussi bien de la Gaule Cisalpine que de la Transalpine : on les prent au mot, mais on l'estend aux diverses nations par toute l'estendue des Gaules, tant en la Xarbonnoise qu Aquitanique, Celtique ou Belgique qui composent diverses nations, ausquelles Amobe escrit y avoir eu des Chrestiens, sans nombre. Ils confessent bien que du tems de Tertulian , la foy avoit esté publiée à Lion, à Vienne, à Valence, à Albi, à Authun et Dijon, qu'ils veulent faire passer pour diverses nations de la France, combien que ce ne soient que villes, qui ne font une nation, mais seulement une assemblée de quelque peuple, où la nation s'estend davantage; et s*entend d'im peuple de tout un pais, comme Lion ne comprend que la seule ville de Lion , mais non tout le pais du Lionnois, non plus que Vienne et Valence tout le païs du Dauphiné, mais leur seul territoire. Aussy ne peuvent-ils se restraindre à ces villes, il faut qu'ils confessent qu'on a envoie des prédicateurs aussi bien en la Gaule Celtique et Belgique, coname nous le montrerons ci-après par la confession mesme de Grégoire de Tours leur coryphée, qui demeure d'accord que S. Ursin a esté envoie à Bourges par les disciples des Apostres et S. Eutrope à Saintes par S. Clément.
On dit, pour ce premier, que Grégoii'e de Tours s'est trompé et qu'il s*est rétracté au 29" chapitre du premier livre de son Histoire; mais je n'y vois point d'autre rétractation, sinon que s'estant enferré mal-à-propos en son opinion, qu'il rapporte au chapitre 28 précédent, de la mission de S. Martial, S. Trophime et autres souhz l'empire de Dèce, il n'en a voulu démordre, et a mieux aimé nier une vérité apparente qui est que si S. Ursin eust esté disciple des Apostres et envoie par eux, il n'auroit peu parvenir soubz l'empire de Dèce, auquel n'y avoit plus de disciples des Apostres vivans, que de confesser qull eust esté envoie par eux, combien que ce feust la commune opinion. Car s'il est vrai, comme l'asseurent quelques-mis, que S. Ursin fust Nathanael duquel il est parlé en l'Evangile (1), c'est sans doute qu'il a esté l'un des disciples non-seulement des Apostres, mais de Nostre-Seigneur. L'église de Bourges le tient constanmient par une tradition de père en fils (2), de laquelle on ne doit témérairement se retirer, ne s'y rencontrant aucune absurdité, conune il n'y en a point à dire que Nathanael fust S. Ursin qui pouvoit avoir deux noms comme S. Matthieu qui avoit nom aussi Levi, et plusieurs autres parmi les Juifs, qui avoient pareillement double dénomination. Il n'y a guères d'apparence que ce Nathanael, qui avoit receu cest éloge d'honneur, de la bouche du fils de Dieu, d'estre vrai Israélite, fust demeuré les bras croisés et sans rien faire, où tous les Apostres et disciples travailloient en la vigne de Dieu. Qu'on montre en quelle égUse il a esté assigné, pour l'exclure de celle de Bourges. Ce que personne n'aiant encore fait, au contraire plusieurs graves autheurs aiant laissé par escrit que Nathanael et S. Ursin n'estoient qu'un mesme personnage, pourquoi ne pourra-t-on pas dire que S. Ursin estant disciple de S. Pierre , a esté envoie à Bourges par les disciples des Apostres, cest-à-dh*e par S. Lin, S. Clet ou S. Clément; Grégoire de Tours le disant mesmement, qui , pour raison de ce , est argué par le docteur d'Espence sur la deuxiesme à Timothée, d'un manquement de mémoire, pour en avoir autrement parlé en son Histoire j qu'il n'a fait en son Livre de la Gloire des Confesseicrs Ci), et ainsi, on peut nier
(I) Joann., I. — (2) Voy. Claiid. Robert., in Dituric episcoporum série. — (3) Ch. 80.
absolument que S. Ursin aie esté envoie aux Gaules sous Tempire de Dèce. Ce que rapporte Grégoire en son Histoire {i), que les Chrestiens, qui estoient à Bourges, s'addressèrent à un Léocadius, qui estoit de la race de Vectius Epagatus, qui souffrit le martyre à Lion, pour achepter sa maison, et y faire une église, ne fait rien contre nous; car il n'est pas dit là que S. Ursin voulust achepter ceste maison pour y bastir une église, mais les Chrestiens. Voiie, il n*est parlé là un seulement de S. Ursin, et est dit seulement qu'un quidam des disciples de ces évesques, que cest autheur veut avoir esté envoies soubz Dèce, estant venu à Bourges, y annonça la foy de Jésus-Christ, ou par ce quidam, on peust entendre aussitost un autre que S. Ursin, duquel on ne peut pas dire que Grégoire de Tours n'eust la congnoissance , puisqu'il avoit parlé de lui disertement en son Livre de la Gloire des Confesseurs, qu'on veut qu'il aie composé avant celuy de son Histoire, et pouvoit aussi tost nommer S. Ursin que dire un quidam. De jilus, ce lieu de Grégoire bien entendu ne peut s'expliquer autrement, sinon que, après que la paix eust esté donnée à l'Eglise par les Empereurs, qui succédèrent à Dioclétian (2) qui avoit fait abbatre tous les temples et oratoires des Clirestiens , ceux de Bourges se voiant en la liberté de le faire, voulurent rebastir le leur, et pom* en édifier un beau et capable de contenir ceux qui se convertissoient de jour à autre, à l'exemple de Constantm qui avoit embrassé la foy de Jésus-Christ, ils voulurent achepter la maison de Leocadius, qui pouvoit estre de la race de Vectius Epagatus, et qui avoit souffert le martyre à Lion , vers Tan 1 79 , du temps du pape Eleuthère, en quoi il n'y a aucun inconvénient.
Quand à S. Eutrope, nos censeurs procèdent de mauvaise foy, disant que Grégoire de Tours n'assigne aucun temps à sa mission (3), veu que cet autheur escrit que ce fut soubz S. Clément: « Eutropius quoque Martyr, dit-il, Sanctonicœ urbis a beato Clémente episcopo fertur directus in Gallias, ab eodem etiam Pontificalis ordinis gratidconsecratus est. » Tellement que S. Clément aiant siégé dans la chaire de S. Pierre depuis l'an de Noslre- Seigneur 93 jusques en 102, il faut conclure que S. Eutrope a
(l) Lib. I, rli. 3. ~ (?) Eusèbc, \\h. III. Tliéodoret, lib. III, ch. 15. — (î) De Glor. Mart., lib. I, ch. 56.
esté envoie par S. Clément, environ l'an 100, auquel S. Denys et autres ci-dessus desnonmiés furent envoies pour prescher l'Evangile aux Gaules. Quand à l'histoire de la passion de S. Eutrope (1) que ces Messieurs disent ne se trouver point, un docte personnage de ce temps a laissé par escrit que S. Denys l'avoit recueillie et l'avoit envoiée à Rome à S. Clément, qui peut justifier que ce prélat estoit décédé devant ce Souverain Pontife, et auparavant S. Denys ; et ainsi que S. Clément aiant souffert le martyre, dès Tan 102, il falloit que S. Eutrope fût mort au précédent, et partant que les martyres eussent esté veus aux Gaules, dès le commencement que la foi y fut publiée.
Je ne prétends respondre à tout ce que ces Messiems avancent contre l'opinion conunune, mais seulement deffendre ceste dernière, qui a eu cours par toute l'Eglise par tant de siècles, quoiqu'en \'ueille dire Sévère Sulpice qu'on fait parler à mon advis contre son intention ; et quand bien elle seroit telle qu'ils nous la représentent, elle n'est de telle authorité, qu elle puisse renvei^er la croiance de toute l'Eglise.
Le canon Sancta Roniana , disti. 16 descrédite entièrement son Dialogue entre Posthumian et Gallus, qui fait le IIP livre de la Vie de S. Martin^ d'escrile par cest autheur, le nombrant entre les livres apocryphes, soubz ces mots : Ojmscula Joviniaui et Gain , et Bellarmin , en son Livre des Escrivains ecclésiastiques, remarque qu'il le faut lire prudemment, à cause des erreurs, qui se trouvent en ses Uvres, d'autant que sur ses \ieux ans estant tombé en l'hérésie des Pélagiens , ceste faute a beaucoup diminué la croiance qu'on eusl peu avoir en lui. Je veux bien que , comme l'a escrit Trithème , il garda le silence jusques à sa mort, pour avoir trop parlé, affin de corriger, en se taisant, le péché (ju'il avoit contracté en parlant, mais il ne dit pas qu'il se fust destrompé de l'errem* des Pélagiens , auquel il estoit tombé, ny qu'il s'en fust rétracté, qui rend tousjours sa foi suspecte et douteuse, et bien que ce qu'il escrit dans son histoire ne soit articles de foi, si est-ce qu'estant contre celle de l'histoire, on ne vouldra s'en rapporter à lui, mesmement trouvant de la contradiction en son dire; car, après avoir escrit dans son histoire que la première persécution contre les Chrestiens
(I) Du Saussay, en son Marlyrologv Gaulois.
avoit commencé à Rome soubz l'empire de Néron , laquelle fut poursuivie par toutes les provinces, qui luy estoient sujectes, ainsy que la remanjué Paul Orose(l), disant que Nero primus Romdc Christktnos supplicus et rnortibus offecity ac omiies Provincias jHiri pcrsecutione ejcriiciari impcravity qui est-ce qui croira qu'elle n'aie passé jusques dans les Gaules , qui estoit une province assés considérable pom* l'y faire avancer, estant mesmement assés proche de l'Italie, ou plusieurs souffrirent loi's.
S. Pierre avoit desjà envoie ses disciples es Gaules, S. Zacharie à Vienne, S. Savinian et S. Potentian à Sens, et autres qui furent envelopés en ceste borrasque la mesme année du maytire des bienheureux Apostres, qui arriva l'an de Jésus-Christ 69, et le 13* de l'empire de Néron, qui fait veoir que les martyres ne furent exercés aux Gaules fort tard, puisque ce fut dès le commencement de la publication de l'Evangile, et la raison que Sévère rapporte est très impertinente, que c'estoit à cause que la foi n'y avoit esté receue que fort tard; d'autant que si par ce mot de receue , cest autheur a entendu que la foi Ghrestienne n'avoit esté embrassée généralement par tous les peuples' des Gaules que fort tard, comme je lui donne volontiers les mains, il faut pareillement qu'on m'accorde qu'en ce tems-là il n'y avoit plus de martyres, les persécutions aiant cessé par la démission de Dioclétian , lequel, s'estant dépouillé avec son collègue Maximian de la pourpre impériale, et Constantin s'en estant revestu, la paix fut donnée à l'Eglise, et la liberté d'embrasser la religion Chrestienne, à toutes sortes de personnes; voire dès auparavant, il y avoit quantité de Chrestiens dans les Gaules, comme l'a bien sceu remarquer Amobe (2) qui vivoit environ Tan 300 , quand il escrit contre les Gentils : Si in Asiâ et Syrid idcirco mures et locustas effervescere p'odigialUer volucrunty quod ratïone consimili habitarent in eorum genlibus Christiani in HispaniOy Gallia , cur code m tem pore hoinim nihil notum est, cùm innumeri riveront in his quoque Provinciis Christiani.
Que si l'on m'objecte que Sévère Sulpice, parlant de la Touraine, il escrit que Antè Martinnm pauci adniodum immà penè nulli in il lis regionibus Christi nmnen receperant, ce
(l) Lib. VU, ch. 5. — (2) Tritheiu., De viris illuslrib.
ti
qu'estant après l'an 400 , on peust dire que la foi n'a esté receue en France que fort tard, je responds que je ne veux pas nier qu'il n'y eust encores des infidèles par la France, particulièrement dans les villages, les habitans desquels on a eu beaucoup de peine à convertir et à réduire à l'obéissance de l'Evangile; c'est pourquoi pour dire un infidèle, on usoit du mot Paganus, pour faire veoir que c'estoit les païsans particulièrement qui estoient demeurés en leur infidélité, où ceux des villes avoient receu le doux joug de Jésus-Chi'ist, voire mesme quelques villages. C'est ce qu'enseigne Eusèbe, qui vivoit un siècle entier devant Sévère Sulpice, quand il escrit que Dieu se servit de Tibère, empereur, ut absque ullo obstaculo in ipsis dumtaxat initiis Evangelii sermo iisquequaque percurreret, Unde faciiim est ut repente quasi cœlilùs lumen ostensumy aut radius quidam solis erumpens, totum orbem claritaie superni luminis iUustraret, ut compîeretur illa Prophetiaquœ dixerat : a In omnem terramexivitsonus earum » , Evangclistarmnscilicet et Apostoloruniy « et in fines orbis terrx verba eorum. » Ex quo et per omnes cvvitates ac vicos, immensœ multitudinis velut messium tempore frumenta ad areas, ita ad ecclesias populi congregabantur. D'où il se peut recueillir que, dès l'an 300, la foi avoit esté receue dans les villes et villages ; car, comme Ta remarqué S. Hilaire, qui vivoit quelque cinquante ans après, escrivant sur le pseaume 147 : Prxdicationis regni Dei non fuit lenta properatio scd in omnem terram inde fessa mobilitate et céleri transcurrit. Qui montre que la foi ne fut receue si tard es Gaules, comme le dit Sévère Sulpice. J'adjouste que S. Martin trouva en France des Evesques, quand il y vint, et par conséquent des Chrestiens. S. Hilaire estoit évesque de Poitiers : Cujus tune in Dei rébus spectata cognita fides hahebatur, avec lequel S. Martin se retira et fut fait exorciste de sa main. Il y eut semblablement un synode ou assemblée d'Evesques des Gaules, à Nismes, du tems de l'épiscopat de S. Martin, qui avoit esté esleu évesque de Tours. Or, comme une eslection de prélat ne se faisoit en ce tems-là que par un clergé et le peuple, il falloitdonc qu'il y eust à Tours im clergé et un peuple, et partant des Chrestiens, et ainsy la foi n'a esté receue si tard es Gaules que Sulpice l'escrit. De plus, si ceux de contraire opinion veulent nous opposer ce
passage de Grégoire de Tours en TEpistre escrite à S^ Radegonde , roine de France, par ces sept Evesques, dont il fait mention, il sert plustost contre eux, que contre nous, d'autant que disant que cum ipso Catholicœ religioiiis exoriu cœpissent Gailicanis in finibiis vcnerandx fidei pHniordia respirarc, et adhue ad paucorwm notitiam tune ineffaMlia pei'venissent Trinitatis Dominicœ saeramcnta : ne quid minus aequireret quam in orhis circula prxdicantibus Apostolis, B. Martinum peregnna de stirpe ad ilhmùnalioneni patriœ dignatus est dirigere misericordid consulente. Qui licet Apostolorum tempère non fuerity tamen gratiam Apostolicam non efpugit. Il ne veut pas dire (ju'ès Gaules, du tems de S. Martin, personne, ou fort peu, ne scavoient le mystère de la Trinité, pour ce que S. Hilaire avoil escrit déjà douze livres de ceste matière à rencontre des Ariens qui en avoient particulièrement aux trois pei'sonnes di\ines, qui avoieut esté prescliées dès le commencement par les Apostrès. Car Jésus-Christ les aiant envoies pour annoncer son Evangile, il leur avoit commandé qu'après avoir esté instruits des mystères de nostre religion , ils eussent à les baptizer au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, qui sont les personnes de la Trinité ; ils ne pouvoient le faire sans leur expliquer quelles estoient ces personnes, qui estoit leur enseigner le mystère de la Trinité , aiant particulièrement affaire à des honmnes faits , qui se convertissoient du paganisme à la religion Chrestienne, lesquels il estoit nécessaire d'instiiiire, auparavant que de leur conférer un sacrement, qui est connue la porte par laquelle ils entrent en Téglise. C'est pourquoi le pape Alexandre I, en son Epistre I, escrivoit à tous les orthodoxes de croiance à Dieu, en diverses provinces, en l'an 130 ou environ : FidemS, Trinitati^ sic docendam à patribus accepimus , vobisque trtjuiendam subditis destinamus, et rapporte divers passages de l'Escriture, par lesquels ce mystère se peut prouver, mais disant qu'il tenoit la foi de la Trinité, de ses pères, c'est-à-dire des Apostrès, il n'y a point de doute que ce mystère n'aie esté congneu dès le commencement de la prédication de l'Evangile, non-seulement à Rome , mais par tout l'univers. C'est pourquoy S. Ghrysostôme , escrivant sur ces parolles de TApostre en son Epistre aiLX Romains : Quoniam fides rosira annuntiatur in universa rnundo, dit que : Tanta crat crucifixi polenlia ut cvangelii sut verbum
eorum quoque diffundcrety et un peu plus bas : Non enim alicubi stctil vcluti alligata vcrbi prœdkatio , sed vehemeiiiius igné rapido universum orbcrn carripuiL Ce qui est appuie du dire d'Egesippe, lequel, parlant de Jésus-Christ, escrit que Eœ quo cœpit congregatio Christianoruni, et in omne hœninum penetrare genns : nec ulla natio Homani orbis remansit, qua? cultus ejus expers redderetu7\ Mais im certain Père le dit plus clairement, parlant de la paix, qui fut en l'Eglise dans l'intervalle qui courut depuis la persécution de Néron jusques à celle de Domitian, en ces termes : Priesentissiino paeis illitis coinmodo utentes Apostolorum legati Gal/ias adventantes , Gallos plerosqiœ riins Chrisùani sanctitate imbiœrunt {[). Donc ce mystère n'avoit commencé à estre congneu aux Gaulois du tems de S. Martin, mais dès le tems des Apostres.
Que s'ils n'en veulent croire aux Pères de l'Eglise , ils s'en rapporteront peut-estre plustost à mi athée (2) qui vivoit du tems de S. Paul et soubz l'empire de Trajan , lequel en son Philopatrc, parlant de cest Apostre en la personne de Tiiephon , dit qu'il avoit esté baptizé par lui et conseilloit à Critias de jm^er, non par Jupiter, n\dà^ Deivm altè rcgnantefn , magnum^ œiherium , atque œternitm, filiuia potris, spiritum ex pâtre proced^ntemj unitm ex tribus, et ex uno tria, par lesquelles pai'olles il confesse la Trinité des personnes en une unité d'essence. Je n'allègue point le Symbole de S. Athanase, qui avoit demeuré à Trêves, qui estoit nombrée entre les bonnes villes des Gaules, où il fait recongnoistre qu'il estoit bien instniit en ce haut mystère de la Trinité, plus de cinquante ans auparavant que S. Martin parust. Il est bien vray néamoins que Thérésie d'Arius s'estant fort avancée du temps de ce prélat. Dieu le suscita à son Eglise, pour s'opposer aux blasphesmes de cest impnident hérétique ; mais de cela l'on ne peut tirer que les Martyi-s n'ont esté veus aux Gaules que fort tard, pour ce que la foi n'y avoit esté receue que fort tard, ce que nous justifierons encore davantage aux chapitres suivants.
(I) S. Léo, Serm. f de Apostol. Petro et Paulo. — (2) Lucian., in Philipator.