‹ Histoire du diocèse et de la ville de ChartresChapitre 32 sur 71 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Continuation des Responses faites aux raisons des Adversaires ^ pour le maintien de V opinion de Sévère Sulpice,

IL ne sera pas malaisé de respondre à la troisiesme raison de nos adversaires touchant les Actes particuliers des Eglises, desquels ils se servent pour prouver leur assei*tion , pour ce que la plupart sont faux, ou ont esté falsifiés par ceux qui les ont voulu restablir après l'incendie, qui en fut fait par le commandement de Dioclétian , environ l'an de Nostre-Seigneur 303. Car sachant que S. Clément avoit institué en Téghse sept notaires, qui dévoient exactement rechercher les Actes des Martyrs, et que le pape Fabien y en auroit ajouté autant, mesmemeut qu'il aui'oit acheté les Actes Proconsulaires,, pour quoy il avoit esté mis à mort, croiant iiiisner la religion Chrestienne par le bruslement de ceâ Actes, qui contenoient la vie, passion et mort, de ceux qui avoient souffert pour la confession de Jésus-Christ, la mémoire desquels se perdroit avec le tems, auroit fait un édit par lequel il commandoit qu'ils fussent jectés au feu. La recherche en fut si exacte que c'est une merveille si quelques-uns se sont sauvés et soient demeurés en la mesme sincérité, en laquelle ils avoient esté conceus et escrits; car pour les autres qui ont esté restablis du depuis, on y a meslé tant de sornettes, que, comme les mouches mourantes dans l'onguent en font perdre l'estime, ces additions les font mespriser à cause de leur impertinence et peu de jugement et raison de ceux (jui les ont pubUés et mis au jour. Nous avons faict veoir ceste vérité par le tesmoignage d'Arnobe, qui vivoit en ce tems-là, et la lecture de la pluspart nous le fait recongnoistre. Ils ne se trouvent conformes les uns aux autres, et s'il y a du manquement en l'un, il y a du supeiHu en l'autre, qui est contre l'ordre de l'histoire, qui doit estre esgale en tout et partout. Nos adversaires nous inculquent de la Vie de S. Saturnin, comme si elle estoit escripture de foi , à laquelle on deust croire aveuglement, et pour ce qu'elle est rapportée par Grégoire de

Tours, où néamoins, ni raiithorité de cest autheur, ni la foi de celui duquel il la rapporte, ne peuvent induire à croire ce qui est dedans icelle, pour nestre conforme aux autres, qui se trouvent diverses de celle-là ! J'en ai trois manuscrites, lesquelles ne se rapportent nullement; Tune dit que S. Saturnin a esté envoie par S. Pierre (1), l'autre ne cotte point par qui, mais dit seulement qu'il a esté envoie aux Gaules soubz Decius et Gratus ; Tune dit qu'il estoit accompagné lors de sa prinse presbytero imo et dtiobus Diacoyiibus, l'autre qu*il l'estoit duobus presbyteris suis. L'une dit qu'il estoit disciple de Jésus- Christ, l'autre qu'il estoit deux cent cinquante deux ans après. Eux-mesmes nous objectent que la pluspart des Vies des Saints ont esté supposées ou interpolées et farcies de resveries de quelques idiots, et veulent que nous croions plustost à celle que Grégoire de Tours rapporte de S. Saturnin , qu'aux autres , qu'ils disent n'avoir esté mises en lumière par personnes, qui fussent présentes à leurs mai-tyres, ou du temps qu'ils les ont soufferts. Or, je leur demande si Grégoire de Tours estoit du temps de S. Saturnin , ou si celui duquel il en a prins la vie estoit lui-mesme présent lorsque ce saint endura , ils ne peuvent asseurerTun ne l'autre, d'autant que Grégoire de Tours escrit luy-mesme, à la fin du X* livre de son Histoire ^ qu'il l'a composée l'an 21 de son épiscopal, qui tomboit en Tan de Xostre-Seigneur 633, qui est 413 ans après le règne de Dèce, et l'autheur de ceste vie n'a peu estre que longtems après, rescongnoissant qu'il ne tenoit que par tradition ce qu'il en escrivoit, qui est, comme porte celle que j'ay manuscrite: Ante annos salis plurimos^ id est Decio et Grato coiisulibus, sicut fideli recordatione retinetiir, primnm et summum Christi Tolosœ civitas S. Saturninum cœpit habere sac^rdotcm, qui sont presque les mesmes paroles dont se sert Grégoire de Tours. Combien y a-t-il de choses, qu'on a voulu autrefois faire passer pour Actes des Saints, lesquels sont rebuttés et rejectés par l'église, et que nos correcteurs n'admettront volontiers: révèrent-ils ceux qu'on escrit de la Magdelaine, de S** Marthe, de S. Front, évesque de Périgueux, et autres de mesme farine, qui ressemblent plus à des romans, qu'à une véritable histoire? C'est ce que je ne

(l) Vincent Belv., lib. IX, ch. 112.

crois pas qu'ils voulussent faire, tant ils sont délicats en leur croyance. Et pour ce, sans nous arrester davantage à réfuter ceste raison , je passe aux autres raisons, objections ou arguments, qu*ils apportent contre nous, pour fonder leur opinion; pour lesquelles rembarrer, je dis que :

C'est mal à propos que nos adversaires reprennent Paul Diacre, dit autrement Varnefroy, de ce qu'il escrit, en son Livre des Evesques de Metz, que S. Pierre envoia en icelle ville S. Clément, qu'on tient avoir esté oncle de S. Clément premier du nom, Pape: Viruïti egreginm ac meritis probatum, sublimatum PonUficali dignilate, cum quo pariter (sicut antiqna tradit relatio) ad cas, quœ prsccipux erant GaUianim urbes, verbo fidei obtineiidas , alii quoque religiosi Doctores ab eodein Apostolorum Principe missi sunt.

Un d'entre eux, confondant ce que cest escrivain en dit là, avec la Vie du mesme Clément, qu'il prétend avoir esté escrile par le mesme autheur, dit, pom* ses raisons à rencontre, qu'il y^a beaucoup de choses en icelle, qui répugnent à la vérité de rhistoire, tant de ce saint, que de la générale. Il dit entre autres choses qu'il ne se trouvera point que Pierre aïe envoie à Brindesi, dit en latin Brondusium, un certain Luce pour évesque, attendu qu'il n'en est fait aucune mention dans Thistoire ecclésiastique du passé; 2" Qu'on ne sçait qui est cest Anathelius, que l'auteur de ceste vie escrit avoir esté envoie par S. Pierre , à Milan, veu que la plus commune opinion est, que le premier évesque de ceste ville a esté S. Barnabe ; 3** Qu'il est porté par icelle que S. Marc, l'Evangéliste, fut envoie par le mesme prince des Apostres à Aquilée pour y faire les fonctions épiscopales ; combien que S. Hiérosme et ceux qui ont faict estât des lieux, ausquels ce saint a annoncé l'Évangile n'en fassent aucune mention ; 4" Que cest autheur se trompe, quand il dit que c'estoit une tradition ancienne d'envoier aux principales villes des Gaules des docteurs très-religieux , ne pouvant montrer que S. Pierre en eue envoie à Lion, quoiqu'elle soit une ville des plus importantes de la France ; 5** Que le mesme escrivain ne peut montrer que Stola fust un vestement, ou habit propre aux premiers evesques ou prebstres du tems des Apostres ; 6* Que la formule, in nomine summx et individus Trinitatis, fust lors en usage.

Je ne voudrois me mectre en peine de respondré à ces objections, si je ne recongnoissois qu'elles sont advancées par nos advei-saires, qui croient par ce moyen pouvoir énerver et rendre inutile Tauthorité de cest escrivain , qui bat en ruine leur opinion, en quoi toutesfois ils se trompent, potivant plustost servir à confirmer la nostre. Ce qui se verra par la response que nous ferons à chacune d'icelles.

Je respons donc à la première, qu'encores que l'histoire ecclésiastique ne parle aucunement de Lucius, c'est mal conclus qu'il n'a esté évesque de Brindesi, veu que l'histoire ecclésiastique ne parle de tous ceux, qui ont eu charge en l'église, estant comme moralement impossible de le pouvoir faire. J'ay Eusèbe de Césarée pour garand , lequel au IIP Uvre de son Histoire, parlant de ceux qui estoient en mission, ausquelsS, Pierre escrivoit, il dit de tous ceux-là que Si qui constantes in fide et /pmulatores verbi Dei repcrti sxmt, etiam regendas ecclesias, /[uas Apostoli fundaveranty susceperunt, quorum nomina non est facile explicare per singulos. Aussi de vouloir tirer ceste conclusion que ce Lucius n'a esté évesque de Brindesi, pour autant qu'il n'est fait aucmie mention de lui dans l'histoire ecclésiastique du passé, il n'y a personne de sain jugement qui l'approuve. Car, comme cet argument seroit très impertinent, Robert, père de Hugues Capet, ne se trouve point dans la liste ancienne des rois de France, donc il n'a esté roi de France; suffisant qu'on puisse prouver par actes particuliers qu'il a porté le sceptre et la couronne Gauloise , aussi est-ce assés qu'il soit fait mention de ce Lucius es tables de son église , conune du premier évesque qui y a esté constitué, ainsi que l'a remarqué PhiHppes Ferrier, au fueillet 26 de sa Nouvelle Topographie sur le Martyrologe Romain, lettre B, soubz le moi Brundesium. Aussi peust-on dire que c'est le mesme, dont parle S. Grégoirele-Grand, au livre IX de son Registre, épistre 73, et Baronius dans son Martyrologe, l'onziesme de janvier.

Pour le second, je demeure d'accord que S. Barnabe a esté envoie à Milan par S. Pierre , pour le premier évesque du lieu , mais cela n'exclud pas que S. Anathole n'y aie aussi esté envoie, conune il arriva en l'an 58, après que S. Pierre eut fait revenir S. Barnabe vers lui pour l'emploier ailleurs. Le Martyrologe Romain en fait mention le 25 septembre en ces termes : S. Ana- I. 18

57'i HISTOIRE DU DIOCÈSE

tolorïis, episcopiy qui B. Baniaba' apostoli discipnliiSj f?î ejus locum ecclesia' McdioJanensis eplscopns suceessit, qui justifie que ce S. Anathole a esté évesque de Milan.

Quant à la troisiesme, est-ce une bonne raison, pom* prouver que S. Marc n*a esté pourveu de l'église d'Aquilée, d'alléguer que S. Hiérosme, ni ceiLx qui ont parlé des lieux ausquels cest Evangéliste avoit annoncé l'Evangile, n'en ont fait aucune mention ( 1 ) , poiu* ce qu'ils n'estoient obligés d'escrire tout ce qu'avoit fait S. Marc, n^aiant pas creu que ceste observation fust assés glorieuse, pour honorer la mémoire de cest Evangéliste, que S. Pierre n'y avoit envoie en icelle ville qu'en attendant el pour un tems, son dessain estant de le promouvoir ailleurs, comme il fit puis après, Taiant envoie en Alexandrie, où il finit ses jours. On ne doit pas nier pourtant qu'il n'aie présidé à l'église d'Aquilée, à tout le moins qu'il n'y aie demeuré, veu que plusieiu's sont de ceste opinion que S. Pierre l'y envoia, comme en un lieu de retraicte, pom^ y escrire en grec l'Evangile, qu'il lui avoit dicté (et pourquoi il l'appelle sien), el l'avoit rédigé en latin en la ville de Rome. Car le dessain de ce prince des Apostres n'estant de retenir toujoui*s près de lui, en l'Occident, ce sien disciple, mais de l'envoier au Levant, pour y annoncer un Christ crucifié, il voulut qu'il emportast avec lui son Evangile tourné en grec , pour le prescher à des Grecs. C'est pourquoi Pierre des Noëls, aiant escrit que cest Evangéliste avoit esté envoie par S. Pierre à Aquilée, Ibi^ adjouste-il, Evangelium sntmi quod alias Romsc latinis litteri^ conscripserat, iterum Grppco eloquio enarrax'H. Mais pour ce que nos censeui^s ne reçoivent pas volontiers le tesmoignage de cest autheur, je leur produirai celui d'im autre, sçavoir d'Orderic Vital, qui avoit escrit auparavant lui que S. Pierre avoit envoie S. Marc à Aquilée, ce qu'il n'eust fait, s'il ne l'eust trouvé dans quelque escrivain plus ancien que lui.

Quand à la quatriesme raison, je respons qu'encores qu'il ne se trouve précisément que S. Pierre aie envoie quelqu'un pour prescher l'Evangile à Lion, ou en qualité d'évesque, ce n'est pas une conséquence qu'il n'en aie point envoie aux autres lilles comme nous l'avons veu aux chapitres précédents; la moisson

(l) Luitprand, lib. I, cli. 3.

estant grande, et y aiant peu d'ouvriers, on ne pouvoit fournir partout. Non enim , comme l'a bien sceu remarquer S. Epiphane, omnia statim potuerunt Apostoii constituere : prcsbyteris otim, opus eral cl dinconis; pcr hos enim duos ecclcsiasticu compleri possunt. Ubi vero non est hivcntus quis dignus cpiscopatu, permansH locus sine episcopo ; ubi aniein opus fuit, et erant di/)ni episcopatUy constitua sunt episcopi. De manière qu'il ne faut s'estonner si, dans ces commencements, S. Pierre n'envoia pas d'évesque à Lion. Il y en a néamoins qui ont laissé par escrit que S. Longin ou Longis, qui ouvrit le costé du Fils de Dieu, le jour de ses souffrances sur la croix avec le fer de sa lance, se l'etira au Lionnois en certain endioit, où depuis fust bastie Tabbaîe de TIsle-Bai'be, où partie de ses ossemens sont encores en vénération et honneur. Ce qu'estant venu à la congnoissance du Prince des Apostres, il se seroit servi de son ministère comme de celui d'un des disciples de son maistre, pour y faire les fonctions épiscopales. Néamoins ceste opinion n'estant bien i^eceue, pour ce que les Martyrologes, tant anciens que nouveaux, disant qu'il souffrit le martyre en Cappadoce , je suis plustost le tesmoignage de ceux qui disent que S. Pierre, aiant envoie S. Zacharie à Vienne, qui n'est distante de Lion que de cinq lieues, il Tavoit chargé de prendre garde à ceste dernière. En quoi il y a quelqu'apparence, veu qu'Eusèbe a remarqué que les Chrestiens, qui estoient en ces deux villes, avoicnt une grande communication ensemble et ne faisoient qu'une Eglise, jusqu'à ce que S. Clément envoia S. Photin à Lion. Sévert enchérit là-dessus et escrit que S. Photin fut envoie en ceste ville de la Celtique par S. Pierre, amsi qu'il l'a leu en certaine pancarte de ladite abbaïe de l'Isle-Rarbe; ce que je ne baille pas pour chose si certaine qu'on n'en puisse douter, n'y aiant apparence que ceste pancarte eust duré tant d'années. Pour S. Zacharie, nos censeurs révocquent en doute qu'il aie esté envoie à Vienne, dont nous parlerons ci-après.

Je respons à la cinquiesme raison , que ce qu'ils escrivent ensuitte de la Vie de S. Clément , qu'il lia un dragon avec son estolle, n'est point dans Paul Diaci-e, en son Livre des Evesques de Metz y comme nos censeurs le disent, qui est une preuve que la Vie (le S. Clément n'est sortie de la veine de cest escrivam , mais plustost d'un autre, qui l'a ajouté. Je n'en ai leu aucune

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