‹ Histoire du diocèse et de la ville de ChartresChapitre 36 sur 71 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Que S. Savinian et S, Potentian ont esté les premiers qui ont annoncé V Evangile à Chartres, y ont mis S. Àventin pour premier Evesque du tems de 5. Pierre, et ont souffert le martyre à Sens, soubz Néron,

AiANT respondu le plus brièvement qu'il m'a esté possible aux arguments et raisons de ceux qui veulent que la religion Chrestienne n'aie esté publiée que fort tard es Gaules, je dis que S. Savinian et S. Potentian y ont esté envoies des premiers par le prince des Apostres, vers l'an 68 de Nostre- Seigneur ; je me fonde sur leur légende manuscrite de l'église de Chartres, qui porte qu'ils ne s'acheminèrent en Itahe pour y trou-

Ci) Piaule, Aulula.

ver S. Pierre, qu'après que Néron eut ouvert la porte à la persécution, qu'il excita contre les fidèles, ce qu'estant arrivé en Tan 68, auquel an les bienheureux apostres S. Pierre et S. Paul se rendirent à Rome pour conforter les premiers Chrestiens parmi les tourmens et supplices, on peut dire que ces Saints ont esté envoies aux Gaules en la mesme année ou la suivante. A la vérité. Odorant, moine de Saint-Pierre-le-Vif de Sens, et La Saussaie (1) leur assignent la première : je me range fort volontiers de leur costé, veu que S. Savinian et ceux de sa suitte estant en Gaules l'année que les bienheureux Apostres souffrirent le martyre, qui fut en Tan 69, ils dévoient y avoir esté envoies par eux auparavant. Mais, conmie j'ai assés parlé d'eux au chapitre précédent, je ne répéterai rien de ce que j'en ai dit, et rapporterai seulement ce que je trouve escrit d'eux dans de vieux manuscrits de ladite église de Chartres.

Il y a entre autres une vieille Chronique , qui porte que S. Savinian et ses associés vindrent premièrement audit Chartres, devant que d'aller à Sens, du vivant mesme de la Vierge, qu'ils trouvèrent estre honorée par les habitans et qu'on chantoit en sa louange, rhynuie de laquelle se sert l'EgUse Universelle à sa gloire, aux festes ou offices célébrés en son honneur, commençant par ces mots : 0 gloriom Domina ; et desquels mots le dernier estoit changé en fœmina, et au lieu qu'il y a aux quatre strophes: Lactasti sacro ubere, on disoit à Chartres: Lactas sacrato xibere, comme si la Vierge glorieuse y eust esté présente à alaiter son fils. Je ne veux pas nier que ces Saints ne soient venus à Chartres devant qu'aller à Sens, et que la Vierge n'y fust en quelque vénération, puisqu'il y avoit un autel dressé à une Vierge qui devoit enfanter, mais de demeurer d'accord qu'on y chantast l'hymne 0 gloriosa fcemina, etc., du vivant mesme de la Vierge, c'est ce que je ne peux faire pour deux raisons : l'une, que la Vierge estoit décédée pour lors, aiant rendu ses derniers devoirs à la nature, dès l'an 48 de Nostre-Seigneur, selon Eusèbe (2), vingt ans ou environ auparavant que ces Saints fussent venus à Chartres; l'autre, que selon Henri Bebel, professeur au collège deTubinge, et Josse Clicthotte, autrefois

(I) Hist. d'Orléans. — (2) In vivo. Baronius, Marlyroh ad ïô an. in annunciat. incam. 48 num.

chanoine théologal en TEghse dudit Chartres , aux notes qu^ils ont faictes sur cet hymne, enseignent qu'elle a esté composée par Fortunat, évesque de Poictiei^s, qui vivoil plus de 560 ans après la Nativité de Nostre-Seigneur. Je ne srai pas toutesfois comment ils Tadvancent, d'autant que je l'ai point trouvée dans les Œuvres de l'autheur auquel ils le donnent ; mais quoique c'en soit y elle ne pouvoit encores estre chantée en TEglise de Chartres, quand ces Saints y arrivèrent, puisqu'elle n'estoit encore composée.

Cette Chi'onique adjoute, avec autant d'impertinence, qu'ils trouvèrent la pluspart du peuple Chartrain desjà instruit de la religion Chrestienne. Car, conMnent cela auroit-il peu estre, s'ils n'avoient encores ouï parler dç Jésus-Christ? Ilsj)ouvoient bien avoir apprins des Druides, qui avoient éngé en cet endi^oit un autel à la Vierge qui devoit enfanter, qu'une femme demeurant vierge enfanteroit un fils qui devoit estrë quehiue chose de grand, puisque à son égard les loix de la nature seroient enfraintes, ne pouvant permettre qu'une vierge soit mère, ny qu'une mère soit vierge. Ceste persuasion, de laquelle ils estoient imbus par leurs docteui^s et théologiens, peut bien les disposer à croire ce que ces Saints leur preschèrent ; mais d'avoir creu en Jésus-Christ auparavant qu'ils en eussent ouï parler, il n'y a personne de jugemens qui voulust l'asseurer.

Tout ce que dit ceste Chronique, avec ce qui est contenu dans une autre, que j'ai manuscripte en vers ou rimes gauloises, sont contes faits à plaisir, composés par des personnes qui avoient plus de simplicité que de science, ou beaucoup de tems à perdi'e pour s'amuser à escrire des mensonges pour des vérités, qui ne pouvoient donner que de mauvaises impressions à ceux qui les Ih^oient. Ceste dernière donc porte, entre autres choses, que les Druides aiant apprins par la lecture du prophète I^aïe qu'il sortiroit une Vierge de la racine de Jessé, et qu'une Heur sortiroit de sa tige, sur laquelle fleur l'esprit de Dieu reposeroit, ils auroient creu que ceste prophétie se devoit entendre de Jésus-Christ et de sa mère, laquelle devoit le mectre au monde, sans préjudice de sa pudicité, et qu'aianl quitté le culte des idoles, ils s'appliquèrent entièrement au culte de ceste Vierge, à laquelle ils dressèrent un image, tenant sou petit fils dans son giron, avec une chapelle, en laciuelle ils la révéroienl.

et envoioient tous les ans en la Judée , pour s'enquérir si ceste prophétie estoit point accomplie; qu'aiant apprins les men^eilles qui s'estoient passées en la naissance de Jésus-Christ et jours suivants, ils auroient creu que ceste prophétie estoit accomplie, et pour ce, ils auroient honoré publiquement ceste Vierge, et composé en sa louange l'hymne ci-dessus, qu'ils chantoient dans la grotte qui est soubz la grande éghse de Chartres. Que S. Savinian et S. Potentian, aiant instruit le peuple de ceste Vierge , de son enfantement sans lésion de sa virginité et des autres mystères de nostre religion, ils dédièrent soubz son nom; et aiant laissé S. Aventin, l'un de lem^s compagnons, pour assister ces nouveaux convertis, avec un clergé suffisant pour l'aider en un si saint exercice, s'en allèrent à Sens, où estoit leur assignation.

Il se seroit bien pu faii-e que les Druides, qui attendoient l'enfantement de ceste Vierge, en aiant esté deuement informés par la prédication de ces Saints, ils auroient librement donné les mains et se seroient rendus à la vérité du Christianisme, et que les mesmes Saints aiant rencontré des esprits si bien disposés, y auroient laissé des ouvriers, pour les confirmer en leur croiance, et leui* apprendre la façon d'un autre culte envers Dieu, qu'ils n'avoient encores practiqué, et qu'après que ces Saints y eurent establi im ordre, se seroient rendus en leur département de Sens, qui estoit la Métropole des Gaules. Mais de croire que ces sages Théologiens envolassent de tems en tems en Judée , pour apprendre l'accomplissement de ceste prophétie, je n'y vois aucune apparence, tant pour l'esloignement des païs , que de la difficulté des chemins et grande despense qu'il eust convenu faire dans un voiage si lointain. Il y en a davantage en ce que ceste mesme Chronique escril que quelques tems après que ces Saints furent arrivés à Sens, et qu'ils y eurent converti quelques habitans, ils envolèrent S. Eoald, l'un d'iceux, avec S. Altin, pour visiter les Chrestiens de Chartres. L'histoire d'Orléans i)orte qu'ils prindrent leur chemin par le Gastinois, (où ils civoient dressé une chapelle, au lieu, ouest le monastère de Ferricres , auquel ils avoient donné le nom de Bethléem, en mémoire du Mvstère de la naissance du fils de Dieu, qui y estoit arrivé); et se rendirent au lieu appelé Genahum qui estoit fort fréquenté, pour estre le marché où les Char-

trains portoient leurs denrées, pour les conduire parla Loire aux autres contrées de la France et pais estrangers ; où aiant annoncé l'Evangile, ils y convertirent nombre de peuple qu'ils baplizèrent et y bastirent une chapelle soubz le nom de S. Estienne, premier martyr, et y instituèrent Alixitus, qu'autres appellent Alitus, Alipitus et Auspicius, pour évesque.

C'est d'où ceux d'Orléans se sont imaginés que S. Altin a esté leur premier évesque, ce qu'ils ne peuvent asseurer, s'ils ne demeurent aussi d'accord qu'il l'a esté de Chartres; car n'estant venu en l'un et l'autre lieu qu'en passant, il ne peut estre dit évesque d'iceux, mesmement de ceux d'Orléans, la ville desquels n'estoit encore bastie, et ne l'a esté de plus de deux cens ans, après ce voiage de S. Altin, d'autant que s'il en faut croire à Glaber Roi, à Martin Polonois et Munster (1), ceste ville n'a esté bastie qu'en l'an 263 ou 276, par l'empereur Aurélian, qui lui donna son nom. La Saussaie, en ses Annales d'Orléans, le recongnoist de bonne foi, comme font les sieui^ Le Maire et Guyon en leurs histoires de la mesme viUe , demeurants d'accord que S. Dioclet, ou Diopet, qu'on met ordinairement, dans les Catalogues des évesques d'Orléans imprimés, pour premier prélat de son diocèse, n'a vescu qu'environ l'an 345. Oui fait assés congnoistre que ceste ville là n'a conmiencé d'avoir un évesque particulier plustost que ce temps là. Le grand intervalle, qui a esté entre S. Altin ou Alitius, son prétendu successeur immédiat jusqu'à Diopet, qui est pour le moins de 275 ans, descouvre clairement ceste vérité. Car, pourquoi y auroit-il eu un interstice de tant d'années entre ces évesques s'il y en eust eu un plustost, veu que le clergé et le peuple n'eussent manqué après son déceds d'en eslire et substituer un en son lieu? Guyon, en son Histoire des Evesques d'Méans^ pense s'eschapper, disant qu'il peut y en avoir eu d'autres pendant ce laps de tems , mais que leurs noms et leurs actes estant demeurés cachés soubz la poussière de l'antiquité, on en a perdu la congnoissance. Je l'en croirois fort volontiers, s'il y avoit quelque vraisemblance en son dire, mais deux choses combattant contre, l'une qu'Orléans n'estant encores construit,

(1) lilah., lil). H, ch. ô. Mart. Polon., in Aiireli. Munster, Cosnwgraph., iib. II, p. 90.

et estant au plus une bourgade dressée pour la commodité du commerce, il ne pouvoit y avoir d'Evesque, cela estant expressément deffendu par les canons Apostoliques; l'autre, que ceux qui en ont escril, ne s'accordent entre eux du rang ni du tems qu'ont siégé leurs évesques, non pas mesme de leurs noms. Guyon met après S. Altin, Alipitus, Auspicius et Diopet. Christophle Poirier, prebstre Orléanois , en son Catalogue manuscrit des Evesques d'Orléans, par lui dressé en 1597, lequel j'ai par devers moi, met Dioclopitus, ou Dioclitus, successeur immédiat de S. Altin, et après lui Ali tus ou Alixitus et Auspicius; après lesquels il fait une éclypse de cent treize ans, comme lui-mesme le recongnoist en l'advertissement au Lecteur, jusqu'à Désinian, que tous font succéder à Diopet. La Saussaie met S. Altin, Alipitus, qu'il confond avec Auspi(:îius, et n'en fait qu'un, auquel il doinie Diopet poui' successcm'. Démocharès obmet Alixitus et Auspicius. Taveau loge Alixitus plus tard que les autres. Chenu, Severt, Robert, aux Catalogues qu'ils ont escrit des Evesques d'Orléans, s'accordent avec Guyon pour les rangs, mais non pour le reste; qui fait veoir, que dans une si grande confusion, on ne peut asseurer qu'il y aïe eu aucun évesque establi à Orléans, auparavant ce Diopet, qui y fut institué, après qu'Aurélian l'eust fait bastir, et lui eut donné le nom de \ille.

Je ne prétens pas ici vuider ceste question , qui mérite une plus exacte discussion. Je dirai toutesfois que S. Altin n'a point esté évesque d'Orléans, quoiqu'il aïe annoncé l'Evangile au lieu où ceste ville a esté du depuis construicte, non plus que de Chartres, combien qu'il y aïe fait la mesme fonction, d'autant que , quoiqu'il eust esté ordonné évesque par S. Savinian et S. Potentian, voire par les Apostres, il n'avoit esté attaché à aucune ville particulière, ni désigné pour un certain lieu fixe et arresté; mais pouvoit aller çà et là, pour y annoncer l'Evangile et faire toutes les fonctions appartenans et dépendans de sa dignité, aux lieux où il n'y avoit point encores de pasteurs institués. Ce qui a peu donner sujet à quelques-uns de dire que S. Altin estant venu d'Orléans à Chartres y ordonna S. Aventin pour évesque, encores que ce fust S. Savinian, qui lui eust institué. J'ai veu autrefois dans les escritures d'mi nommé Pèlerin, grand Archidiacre de Sens, contre M'* Nicolas deThou,

évesque de Chartres, par lesquelles il exposoit que S. Altin avoit esté envoie à Chartres par S. Savinian , pour faire mettre en possession S. Aventin de son évesché par S. Eoald ou Oudard, que S. Savinian avoit ordonné diacre, d'où les archidiacres de Sens ont prins prétexte et fondé leur droit d*installer les évesques de Chartres et autres delà suffragance de Sens, en la première entrée qu'ils faisoient eu leurs églises ; en possession duquel droit, ils ont esté maintenus et gardés par plusieurs Arrêts de la Cour, comme les évesques de Chartres d'estre les doiens des suffragans des archevêques de Sens, à cause que S. Savinian et S. Potentian estoient venus audit Chartres, auparavant qu'à Sens et aux autres églises de la Pro- \ince. Ce qui leur auroit esté conservé au démembrement qui a esté fait de TégUse de Paris de celle de Sens, et en l'érection qu'on en a fait en métropole et archevesché de ceste première.

De ce qui est dit ci-dessus, et de ce qui est porté dans le Catalogue des Evesques de Chartres, l'on peut recueillir que S. Aventin fut ordonné évesque dudit lieu seulement en l'an 69, d'autant qu'estant dit par icelui, que ce fut du tems du martyre des bienheureux Apostres que S. Altin et S. Eoald vindrent audit Chartres, où ils en receurent les nouvelles , il est nécessaire de conclure que ces Apostres aiant souffert le martyre en Tan 69, que c'a esté la mesme année que S. Aventin a esté ordoimé évesque dudit Chartres, où il siégea l'espace de 30 ans, lesquels adjoutés ausdits 69, font 99 ans, qui est le tems qu'on assigne à.la mission de S. Cheron, qui succéda audit S. Aventin, ainsi que nous le dii'ons ci-après.

Tout ce qui me met plus en peine est que , dans le narré de ce qui se passa à Chartres, tandis que S. Altin, S. Eoald ou Oudard y furent, il n'est fait aucune mention de S. Aventhi, et ne scait-on s'il est martyr ou confesseur. Les Légendaires de l'église de Chartres disent seulement que S. Altin et S. Eoald aiant converti par leur prédication beaucoup des habitans du lieu, ils dédièrent une chapelle ou oratoire dans la grotte où la Vierge qui devoit enfai-ter estoit révérée, et qu'ils ordonnèrent un Evesque et un Clergé, pour y chanter les louanges de Dieu; ce qui doit estre rapporté à S. Savinian et non à eux, ainsi que je Tai montré ci-dessus.

Ils disent de plus que le service se faisoit tout bas, pour ce

que ces premiers Chrestieiis , n'osant se descouvrir à cause que Néron avoit commandé par tout l'Empire Romain de poui*suivre et mettre à mort tous ceux qui se trouveroient faire profession de leur religion , ils s*assembloient en des lieux cachés et retirés, en mémoire de quoi, l'Eglise de Chartres a retenu et conservé ceste coutume de ne respondre à quelques versets de la Messe et du reste de l'Office; bien que quelques escrivains en rapportent d'autres raisons.

Les nouveaux convertis n'aiant néamoins peu si bien faire qu'ils ne fussent descouverts, Cyrin ou Quirin, gouvenieur de la ville pour les Romains, craignant que ces assemblées secrettes que faisoient les fidèles fussent au préjudice de T Estât ou de la Religion qu'il professoit, envoia ses gardes et autres pour massacrer ceste sainte trouppe , laquelle fut passée au fil de l'espée , et, baignant dans son sang, jectée dans un puids très -profond, proche du lieu où ils estoient congrégés. Mais ce fut toute autre chose, quand il sceut que Modeste, sa fille, avoit esté enveloppée dans la mesme disgrâce , d'autant qu'estant outré à merveilles d'une perte si sensible, il voulut s'en venger sur ceux qu'il croioit avoir donné le sujet. Il fit soigneusement rechercher S. Altin et Eoald, lesquels aiant esté trouvés et prins, les fit constituer prisonniers en des basses-fosses et cachots qui se voient encores à présent es grottes de Téghse de Chartres. Chargés de chaînes et de ceps, où ils n'attendoient que l'arrest de leur condamnation , Dieu pourveut à leur liberté par la mort de celui qui vouloit leur oster la vie; car ce gouverneur, estantdécédé dès le mesme jour d'une mort subite, les Chrestiens coururent aux prisons, d'où ils tirèrent tous ceux qui, dans l'ardeur de la cholère de ce seigneur, y avoient esté mis. Par ce moien, ces courageux athlètes eurent la clef des champs. Dieu réservant à une autre fois la gloire de leur triomphe et l'honneur de lem- couronne, et s'en retournèrent à Sens, rendre compte de leur négoce à S. Savinian , comme au supérieur do leur mission.

En tout ce discours, pas un mot de S. Aventin, qui me met d'autant plus en peine, que moins j'y trouve de moien d esclaircissement. Car qu'estoit-il devenu durant ceste borrasque? Où s'estoit-il retiré où caché? Ce seroit faire tort à sa glorieuse mémoire de le soubçonner, comme un mercenaire, d'avoir aban-

donné son trouppeau, lorsqu'il avoit plus besoin de son assislance contre la rage des bourreaux qui, comme les loups ravisseurs, en aui^oienl fait un horrible carnage. Dire qu'il eust esté esgorgé avec ses ouailles, Iç Catalogue de nos Evesques y répugne, lequel lui donne trente ans de séance , ce qui ne pourroit eslre , si une mesme persécution Teust emporté avec les autres martyrs. J'estimerois plustost qu'il am*oit esté soubstrait par les fidèles avec S. Altin et S. Eoald, desquels , les deux derniers s'en retournèrent à Sens, et lui s*arresta à Chartres, où, ceste borrasque estant passée , il acheva le reste de ses jours en paix , à la condaicte de son trouppeau. Je dis cela d'autant plus hardiement, que je ne vois point que ceste persécution, encommencée par ce gouverneur Quirin contre les Chrestiens de Chartres, aie esté poursuivie, ny qu'un autre gouverneur aie esté subrogé en sa charge. Ce qui pourroit estre arrivé par la révolte des Gaules contre Néron, en la mesme année que C. Jule Vindex, propréteur des Romains en ceste provmce , avec toute son armée se rebella contre ce prince, qui s'estoit rendu si odieux à ses peuples par ses méchancetés, que tous conspu'èrent à sa ruine. Il avoit assés affaire à parer aux coups de son malheur, aiant ses plus proches pour ennemis, et ses plus familiers pour adversaires; de manière que, pour prévenir l'ignominie, qu'il prévoioit devoir recevoir pour chastiment de ses crimes , il se donna d'une dague dans le sein, et satisfeit ainsi à la haine de ses sujets. Ainsi finit Néron, et en lui la race des Césars, l'an 32 de son aage, le 14** de son empire et le 70" de Nostre-Seigneur.

Galba, son successeur, aiant esté autrefois Ueutenant des Gaules soubz CaUgula, leur fut assés favorable, et les laissa en paix, qui ne dura davantage que son empire, borné de sept mois seulement.

Othon lui succéda, qui rapporta la guerre dans les Gaules; car, après le meurtre de Galba, trois partis s'y formèrent, l'im en sa faveur, l'autre en considération de Yitellius , le troisiesme pour Vespasian. Celui de Vitellius fut le plus fort, et poursuivit tellement Othon, qu'il le contraignit céder à son bonheur, et de se donner lui-mesme d'un poignard soubz la mamelle gauche , si avant, qu'il en perdit la vie, le troisiesme mois cmq jours de son empire.

Vitellius entretint la guerre dans les Gaules, et les honneui-s

lui aiant changé les mœui*s, ne se souvenant plus de sa première condition, et que, d'un misérable étrilleur de chevaux, il estoit parvenu à la pourpre , mesprisa tout le monde et s'abandonna à toute sorte de vices. Son faste le fit abandonner de ses favoris , et sou luxe lui concilia la haine de ses plus intimes. Les Gaulois ne furent des demiei^s à lever les armes contre lui , se déclarant pour Vespasian , lequel estant panenu à l'empire par la mort honteuse de ce monstre, qui sembloit n'avoir vescu que pour manger, et non manger pour vivre, et que la fortune, comme si elle en eust voulu faire son jouet, l'eus t eslevé au plus haut point d'honneur pour le faii*e tomber au plus bas de l'ignominie; ils se réveillèrent de l'assoupissement auquel ilsestoient, changeant d'affection pour ce prince, et se disposant à recouvrer leur ancienne liberté. Le bruit couroit que les Gaulois qu'Othon avoit envoies contre Vitellius s'estoient donné la foi, auparavant que de partii-, d'y faire leur possible à la première occasion qu'ils en trouveroient , si les guerres civiles continuoient entre les Romains. Geste conjuration aiant esclaté, on envoia, par toutes les provinces des Gaules, des personnes de créance pour pratiquer mi soulèvement général : il se fit en effet, mais il fut incontinent appaisé par Mutian et Petilius Cerealis, et par la mort de Valentin, et après plusiem-s batailles données dans la Gaule-Belgique, les Gaulois s'accommodèrent avec Vespasian qui, par ce moien, demeiu^a paisible [possesseur] des Gaules.

Estant décédé après un empire de dix ans, Tite, son fils, lui succéda, qui ne régna que deux ans deux mois et vingt jours : prince qu'on dit qui devoit, ou n'avoir point régné, ou régner plus longtems, à cause de son naturel doux et affable, qui le rendit si aimable à un chacun, qu'il estoit appelé communément Y Amour et les Délices du genre humain! Tandis qu'il régna il n'espandit le sang de ses sujets, ainsi qu'avoient fait ses devanciers , non pas mesme de ceux qu'on accusoit d'impiété , qui estoient les Chrestiens.

Domitian, son frère, d'im naturel cruel et farouche, qui brusloit d'envie de se veoir sur le throsne des Césars', lui aiant avancé ses jours , se revestit de la pourpre et print en main le gouvernement des affaires. Mutian en faisoit la plus part, tandis que ce prince , enfermé dans sa chambre avec im haras de femmes, passoit son temsà enfiler des mouches, ou les brocher

avec une aiguille. La guerre, qui s'estoit eschauffée es Gaules et en la Germanie auparavant qu'il parvint à Tempire, lui rompit ce sot divertissement, pour le faire occuper en un plus honorable emploi. Suétone escrit qu'il n'estoit nécessaire et qu'il Tentreprint contre le sentiment des amis de son père. Je suis pourtant plustost ce qu'en escrit Tacite , qu'il le fit non tant pour contrequai'rer les actions généreuses de son frère, que pour s'acquérir la gloire d'avoir dompté des nations accoutumées à vaincre. C'est ce que Mutian lui sceut bien faire gouster, loi'squ'au passage des Alpes, il lui découvrit ce qu'il ne lui pouvoit plus celer, que, quand il y alloit de TEstat, ou que les provinces des Gaules estoient en danger de s'éclypser de l'Empire, il falloit que l'Empereur marchasl en personne pour conduire l'armée, que ceste nation ne se gouvernoit pas comme les autres, contre lesquelles il suifisoit d'avoir mi lieutenant; mais que, contre le Gaulois, la présence de l'Empereur estoit nécessaii*e, que, dès Lion, il avoit deu faire recongnoistre les forces et la fortune de l'Empire, et tesmoigner par effet que, s'il avoit du bon en ceste guerre, il viendroit bien à bout de plus grandes.

Il ne fut plustost monté sur le throsne des Césars, qu'il fit mourir quelques Philosophes, et chassa ceux de ceste profession de Rome. Il en voulut fort aux Juifs, qu'il chargea de gros tributs, qu'il exigea d'eux avec tant d'empressement et de sévérité, que, si quelqu'un soubçonné de suivre leur religion faisoit refus de paiér, il le faisoit visiter, pour recongnoistre s'il estoit circoncis, et le faire mourir. Entre les cruautés qu'il exerça , il fit moiu-ir son neveu Fabius Glemens, consul, mari de Fia via Domitilla, sa cousine, pour ce qu'il estoit chrestien, et plusieurs autres, qui tenoient la mesme foi, furent tués ou prosciipts ou privés de leurs biens ou honneurs. Il creut faire une grande grâce à ceste dame, de la relgéuer en l'isle Palmarole, autrement Pandateria, es environs de Naples, où son exil lui estoit plus insupportable que la mort. Aussi les déplaisirs qu'avoit ceste dame de se voii'' si indignement traictée , d'mie persomie de laquelle elle devoit apparemment mieux espérer, fuirent cause d'avancer les jours de ce brutal; d'autant qu'un certain Estienne, affranchi par ceste Dame , picqué de veoir que son mari et elle estoient si peu considérés pour leur haute condition, se résolut avec

quelques siens affidés d'en dépescher le monde. Ce qu'il exécuta aux despens de sa vie , qui lui fut ostée par ceux qui accoururent au bruit des conjui'és, mais trop tard, pour ce que ce Prince avoit desjà receu le coup de la mort.

J'ai fait ce discours , pour faire veoir que si il y a eu quelques poui-suites, faites contre S. Aventin, pour le fait de la religion , tandis qu'il présida à l'église de Chartres, que ce ne peut avoir esté que soubz Yespasian ou Domitian, qui persécutèrent les (ihrestiens, soit, pour ce qu'ils détestoient^ le culte des faux Dieux et refusoient leur présenter de l'encens et les adorer; soit à cause qu'il y en avoit plusieiu's parmi eux qui descendoient des Juifs, que ces Empereurs avoient en aversion, et principalement ceux qui estoient de la race de David, contre lesquels ils avoient publié des édits poui* exterminer en haine de Jésus- Christ, qui estoit issu de la famille de ce roi de Judée, que les Chrestiens recongnoissoient et adoroient pour leur Dieu , et tenoient leur nom de lui. Néamoins, si S. Aventm a souffert le martyre, il y a plus d'apparence que ç'auroit deu estre soubz Domitian, plustost que soubz Vespasian, d'autant que la persécution excitée soubz le premier fut universelle par tout l'Empire Romain , et si cruelle qu'Hérodian escrit qu'il n'obmit rien pour tesmoigner une extresme cruauté ; et d'ailleurs que la séance de S. Aventin se rencontre précisément dans Tan 15® de l'Empire de la vie de Domitian et le 99® de Nostre-Seigneur, auquel les trente ans qu'on dit qu'il a gouverné l'église Chartraine se trouvent accompUs. Voilà ce que j'ai peu conjecturer, mais non asseurer de nostre pi-emier Prélat.

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