CHAPITRE X
Que S. Cheron a esté Evesque de Chartres après
S. Aventin.
LES anciens Catalogues de nos Evesques de Chartres substituent S. Ogtat à S. Aventin, et disent qu'il commença son siège dès Tan 63, qu'il continua Vespace de quarante ans, jusques en l'an 103. En matière de chronologie, une faute en attire bien souvent une autre, qui fait que Tauteur de ce Catalogue, s'estant trompé dès le commencement en son calcul, ne peust se tirer de Terreur auquel il est tombé, et plus il se peine pour s'en démesler, plus il s'y embarasse. Severt l'aiant recongneu a voulu lui donner la main pour lui aider à en sortir, esciivant dans Tordre qu'il a dressé, de la séance des Evesques de Chartres, que cest Optât n'a voit pu commencer qu'en Tan 76 de Nostre-Seigneur, et finir qu'environ Tan 103. Mais tout ainsi qu'un qui preste la main à un qui se noie s'expose au péril de de se noier avec lui, cest autheur, croiant mieux rencontrer que l'autre, a fait encores pis, prenant les ans à la Nativité de Nostre-Seigneur, qui dévoient seulement conunencer à la Passion; car, persistant en nostre assertion , que S. Aventin ne peut estre mort qu'en Tan 99, après la naissance du fils de Dieu, comment est-ce qu'Optât auroit commencé dès Tan 76? Aussi se justifierat-il par la suitte, de ce qui se dira dans ce chapitre, qu'il ne peut avoir occupé la chaire de TEglise Chartraine, que longlems après, si nous demeurons d'accord avec Baronius, que la pluspart des Apostres et disciples de Jésus-Christ et autres, qui avoient esté envoies ça et là pour prescher TEvangile, estoient décédés soit de mort naturelle, soit par le martyre; et ainsi estoient despourvues d'assistance, pour résister à ceux qui pourroient impugner leur doctrine, et en danger de perdre la foi, qui leur avoit esté annoncée, tellement que pour les confirmer en icelle et résister aux hérétiques, qui taschoient de la sapper dès le fondement, et aux tyrans, qui faisoient ce qu'ils pouvoient pour ébranler leur constance par l'appréhension des tourmens et par la sévérité des supplices, il fut nécessaire d'en envoier de
plus hardis et courageux pour en prendre le soin ; ce qui donna sujet à S. Clément, qui monta sur le throsne des Papes, Tan 93 de Jésus-Christ, denvoier aux Gaules un essain de nouveaux prédicateurs, après la mort de Domitian, poiu* y provigner la religion, qui yavoit esté plantée.
Il se trouve des autheui*s qui disent que ce fut Tan 98 de Nostre-Seigneur, que ce souverain Pontife envoia S. Denys avec une trouppe de personnes choisies, qu'il dispersa en certains lieux de la Celtique, et entre autres S. Cheron qui eut Chartres en partage, pour y aller annoncer l'Evangile. En quoi ces escri vains n'ont laissé de se tromper, puisque S. Aventhi occupoit encores le siège Chartrain en l'an 99, et que quoique S. Denys eust des habitudes avec S. Cheron et se congneussent, S. Cheron estoit venu à Chartres auparavant que S. Denys partist de Rome pom* Paris.
Nos controUeurs disent que ces Actes ne sont authentiques: ils le sont pom* le moins autant que ceux de S. Saturnin, dont ils font grand estai, pour ce qu'ils sont (disent-ils), appuies sm- Tauthorité de Grégoire de Tom's, qui leur sert, comme une pièce de bois pourri, poui* étaler ou soutenir le faix d'un pesant bastiment. Il n'est à propos de rapporter ici les raisons déduites ci-devant, qui détruisent ceste authorité imaginaire qu'ils voudroient lui donner. Car s'il y avoit quelque obligation de le croire, il y en a bien autant pour ces Actes de S. Cheron, qui sont pour le moins aussi anciens que Grégoire de Tom^s; veu qu'ils ont esté composés devant Tan G30, auquel tems il se veoid que Clotaire, roi de France, fit construire une église sur le tombeau de S. Cheron , avec une maison réguUère proche , pour personnes ecclésiastiques, qui y debvoient chanter les louanges de Dieu jour et nuit. Cela se veoid par le fragment d'mie pierre qui estoit autrefois sur le sépulchre de S. Cheron , renversé et rompu es dernière troubles de la France, en 1568, par les hérétiques, et laquelle, pour mémoire, a esté enclavée dans la muraille de l'égUse, près la porte à main gauche, par laquelle on descend du chœur de ladite église aux criptes qui sont soubz le grand autel d'icelui, sur laquelle pierre se lit, en lettres gothiques, CLOTHARIUS REX, qui fut celui qui mit, pour premier abbé de ceste maison, un nommé Aper, vers l'an 650, soubz la séance ou prélature de S. Papoul, évesque de I. 21
Chartres, duquel Grégoire de Tours fait mention dans son Histoire. Qne si Grégoire de Tours dit qu'il rapporte les Actes de S. Saturnin, Sinit fideli recordatione rctinetui\ celui quia composé la Vie de S. Gheron, qu'on tient estre cet Aper, dit semblablement qu'il la rappoi-te fideli narratione, pouvant avoir entre ses mains les Actes originaux de ce saint : tellement que ce n'a point esté Usuard, qui en a parlé le premier, comme le disent nos censeurs, ni ce n'a pas esté lui qui l'a donné à congnoistre, puisqu'il estoit honoré en une chapelle ou oratoire particulier, dressé peu après son déceds , au lieu où son corps fut trouvé. Il se peut faire qu'il aie esté le premier qui Ta inséré dans le Martyrologe, mais cela n'empesche pas qui ne fust congneu auparavant, y aiant plusieurs églises anciennes dans le Diocèse de Chartres, qui sont soubz l'invocation de ce saint. Au surplus, je ne m'estonne pas si Usuard n'a point cotté le tems, ni soubz quel empereur il mourut, veu que ces Actes n'en disent rien; mais l'autheur de la Vie de ce saint, remarquant en icelle que il mourut allant à Paris, pour rendre visite à S. Denys, on peut dire qu'il est mort vers ce tems-là , qui estoit celui de l'empire de Trajan : que si Galesifi a adjouté au sien que ce fut soubz Domitian, il s'est trompé, comme nous le déduirons ci-après.
Au reste , je ne sçai pas comme Messieurs nos censeurs advancent que dans les anciennes litanies de l'église de Chartres, le nom de S. Cheron est inséré après celui de quelques martyrs qui ont souffert soubz Marc-Aurèle, pour ce qu'il est, tant dans les anciens manuscrits qu'es imprimés dej)uis 1533, incontinent après S. Denys et ses Compagnons, et a esté adjouté aux litanies des derniers Bréviaires, sans ordre de tems, mais seulement en celui de Martyr, n'estant point en celles des anciens.
Quand à la Prose qu'ils rapportent de S. Piat et disent avoir esté composée par Fulbei't, évesque de Chartres, elle ne se trouve ni dans les œuvres de ce docte Prélat , lesquelles sont manuscrites dans la Bibliothèque de l'Eglise dudit Ueu et ne ressent aucunement son style : voire celle qui se trouve dans lesdites œuvres, a un autre commencement et une autre fin, que celle qui est dans les Messels et qui se chantoit ordinairement en l'église, auparavant qu'on en eust abrogé l'usage; car celle qui est parmi lesdites œuvres, se commence par ces mots In tellure Beneventi, et celle qui est dans les Messels Benevcntanis
fmibus; el quoiqu'elles estoienl les mesmes en substance, si sont-elles fort différentes en termes; et de Tmie et de Vautre, nos controUeurs n'en peuvent prétendre aucun avantage , quoiqu'il soit dit par icelles, que S. Piat vint avec S. Denys, et qu'il souffrit le martyre soubz Maximian , collègue de Dioclétian , d'où ils voudi^oient prétendre que S. Cheron estant venu es Gaules avec S. Denys, qu'ils n'y seroient arrivés que soubz l'empire de Eioclétian, et que S. Piat y aiant enduré, que de mesme S. Denys et S. Cheron y auroient laissé la vie; mais on leur nie absolument que S. Piat soit venu es Gaules avec S. Denys et S. Cheron, ce premier y estant arrivé plus de deux cens ans après les autres, comme nous le justifierons ci-après. L'errem* est venue de ce que certains escrivains, ne sachant assés distinguer les tems ont confondu trois missions en une. Celle de S. Martial , Savinian et Potentian et autres, par S. Pierre; celle de S. Denys, Rustique, Eleuthère, Nicaise, Escobille ou Scubicielle, S. Eutrope, S. Cheron, S. Taurin, etc., par S. Clément; et celle de S. Piat, S. Quentin, S. Crespin et Ci^spinian, etc., soubz Dioclétian; combien qu'elles soient diverses. La Prose de S. Denys, qui est dans le Messel Chailrain, loge S. Denys soubz Domitian; qui n'est pas le faire venir es Gaules soubz Dèce, ni soubz Dioclétian , y aiant trop à dire des uns aux autres.
Mais que diront-ils, si j'advance que S. Cheron a esté évesque de Chartres, et qu'il a succédé à S. Aventin : cela n'est pas porté ouvertement dans sa Vie , mais on ne peut nier qu'il n'y soit implicitement, comme nous le verrons ci-après.
Ils allégueront contre , que S. Cheron n'a esté que diacre , tel qu'il est représenté en son habit et non en celui d'évesque, et que dans sa Vie il est dit : Fertur habuisse consensum usque ad sextum gradum, c'est-à-dire, qu'il estoit monté jusqu'au diaconnat , qui est le sixiesme degré pour parvenir à la prebstrise ; mais je peux respondre que, du tems des Apostres et de l'église première, le sixiesme degré de l'ordre estoit le sacerdoce; le subdiaconat n'estant point complé entre les ordi*es sacrés, et n'y a esté nombre que longtems après; cela se veoid au Concile d'Agde(i), qui fut tenu l'an 50Gde Jésus-Christ, au 66*" Canon, duquel il est dit que Non oportct sacratos mi7Ûstros H-
(I) Dist. n, âe Decreds.
centiam habere in secretarium, quod Grucci Diaconion apj:el' tant y wgrediy ce que le Concile de Laodicée, soubz le pape S. Sylvestre, interprète des sonbdiacres, depuis le canon 21, jusqu'au canon 26, mais particulièrement par le canon 24, où il est porté que Non oportet sacro ministerio deditos à presbytcro usque ad diaconnrti et reliquum ecclesiasiicum ordmem, idesi ttsqueadsubdiaconoSy etc., où il sépare le subdiaconat d'avec les Ordres sacrés de Prebstrise et de Diacre; ce qui est répété en termes exprès au chapitre : Miramur ex. de serv. non ordinand.y etc., et par le canon : Nullus in Episcopum , dist. 60; de façon qu'on peut dire que S. Cheron estant parvenu au sixiesme degré de l'Ordre, il estoit Prebstre et non-seulement Diacre.
Je ne veux point me servir de Tauthorité de Pierre des Noèls, ni de S. Antonin, archevesque de Florence (1), qui disent disertement que S. Cheron fut ordonné prestre par S. Clément, à cause que leur tesmoignage n'est agréable à nos censeurs, et qu'ils meslent quelques choses qui sont contre la vérité des Actes de ce saint, que nous avons manuscrits; mais, comme la remarqué Baronius (2), s'il falloit rejecter les Actes de ceux qui sont maintenant bienheureux dans les cieux , pour quelque je ne sçai quoi qui se trouve mal couché en iceux , il y en auroit fort peu qui ne portast son rebut , s'y pouvant trouver en tous quelque chose à corriger, n'y aiant que l'Escriture-Sainte qui aie ce privilège d'estre exempte de repréhension. C'est pourquoi, s'ils ne leur en veulent croire, ny à Aper, qui nous a pul)hé la Vie de ce saint auparavant Grégoh*e de Tours, voions si, par les raisons suivantes , noiis pourrons gagner quelque chose sur leur esprit.
La première, que S. Cheron estant chef d'ime mission, il falloit qu'il fust prebstre, d'autant qu'il est nécessaire en une mission qu'il y aie un prebstre pour ouïr les confessions, absoudre des péchés, consacrer le corps et le sang du fils de Dieu, et faire autres fonctions qui sont hors le pouvoir d'mi diacre, et ne peuvent estre exercées que par un prebstre; tellement que si S. Cheron n'eust esté que diacre, il n'eust peu estre chef deceste mission. Or qu'il fust chef de cesle mission , il appert en ce qu'il
(1) Pet. (le Natalis, in Catalog. 55., lib. V, ch. 6. Anton., I p. Chron.y § 2. — (2) In nov. Martyrol. octobris.
est dit qu'il avoit des disciples, desquels il estoit supérieui*. Ce qu'il n^eust peu estre, s'il n'eust esté que diacre, qui, selon Véthimologie de ce nom, signifie un ministre et serviteur, d'autant que les diacres ne sont que ministres pour servir aux prebstres dans l'exercice des mystères sacrés, et ne leur est loisible de baplizer, ni prescher sans licence particulière des supérieurs, mais ne peuvent point du tout consacrer le corps et le sang du fils de Dieu, n'aiant le caractère requis pour ce faire, et peuvent seulement le distribuer aux fidèles , et nullement confesser et absoudi^e les péchés. Si S. Philippes, l'un des disciples de Jésus -Christ, a presché et baptizé, quoiqu'il ne fust que diacre, il ne se lit point pourtant qu'il aie remis les péchés, ni consacré ou dit messe, tant s'en faut; je conclus de là que S. Cheron estoit évesque , veu qu aiant esté envoie par S. Clément pour faire une mission , il falloit non-seulement qu'il fust prebstre, mais encores évesque, pour ce que, dans la naissance de l'église, les souverains Pontifes n'envoioient personne pour estre chef d'une mission, qu'ils ne lui eussent imposé les mains et ordonné évesque.-
Si Ton m'allègue que, par les Actes de S. Denys et de S. Nicaise, il est porté que S. Rustic et S. Yon, compagnons du premier, et S. Quirin, collègue du second, estoient prebstres, et néamoins il n'y a personne qui die qu'ils fussent évesques : j'en demeure d'accord d'autant que n'estant chefs de leur mission , il n'y avoit de nécessité de les oixlonner évesques. Que si S. Denys , supérieur d'icelle , eust trouvé bon de les envoyer quelque part pour faire les fonctions épiscopales, il eust fallu qu'il les eust ordonnés évesques, comme il se lit qu'il fit à S. Sanctin, lorsqu'il Tenvoia à Chartres (1); cela se veoid dans les leçons II et III de la veille de l'Octave de la feste de S. Denys, dans l'ancien Bréviaire de Paris, où il est dit que destinatis sociis per diversas civitates ad dolos Diaboli dcstruendos, et populos Domino acquirendos Sanctiniun ordinavit epwcopxnn et Carnntum,eosilluminare,qui in tenebris et umbràmm^tis erant, inspirante Domino, misit, etc. D'où je tire que dans les commencements de l'Eglise, on n'envoioit personne pour prescher en une cité ou bonne ville, et y faire les fonctions épiscopales, qu'il
(1) Vinc. Belvac, Uv. X, cli. 22.
ue fusl évesqiie; et partant, qu'il suffît que S. Cheron aie esté envoie par S. Clément à Chartres, qui estoit ville de considération ainsi qull se peut veoir dans les Coinmc7itaircs de César ^ pour dire qu'il a esté évesque de Chartres. Ce qui ne peut se conclui'e de S. Yon , ni des autres susnommés qui ne furent envoies qu'en des boui^gades, ou par la campagne, où il n'estoit permis d'instituer des évesques, mais seulement des prebstres ou des corévesques, que le canon 57 du Concile de Laodicée ai.\ipelle TrepK^evxaç Cî'rct/i^re^, et Balsamon sur icelui ^$apxoyç(l), qui a voient soin de visiter les paroisses des villages, tout ainsi que font les Archidiacres , les Archiprestres et Doiens ruraux , pour recongnoistre ce qui s'y passoit, mais n'y pouvoient faire aucune fonction épiscopale qui concernast l'imposition des mains, excepté pour la confirmation qu'ils pouvoient donner avec les ordres mineurs (2), comme il se lit dans le 10* Canon du Concile d'Antioche, et ce que le pape Damase leur oste par son Epistre V, les remectant au seul rang des prebstres, comme représentant les septante-deux disciples, qui estoient moins que les Apostres (3).
D'ailleure, ces Messieui^ nos adversaires, ne sont ignorans qu'en l'Eglise première, ces deux noms de Prebstre et d'Evesque estoient synonimes et se prenoient Tim pour l'autre, quoique avec quelque restriction : cela se peut apprendre de S. Paul , lequel, escrivant à Tite son disciple, dit qu'il l'avoit laissé en Crète , pour corriger ce qu'il trouveroit de manque et constituer desprestres par les cités (4), lesquels, deux lignes après, il qualifie du nom d'évesques , et aux Actes des Apostres , le mesme S. Paul, aiant faict assembler les anciens, que le grec appelle TrpeoêuTÉpouç , il les nomme un peu plus bas évesques ; de mesme escrivant aux habitans de la ville de Philippes, il adresse sa lettre à tous les Saints qui sont à PhiUppes avec les Evesques et Diacres, lesquelles parolles, selon S. Hiérosme(5), ne peuvent s'entendre des évesques en Tacception que nous prenons oixiinairement ce mot, ne pouvant, ni ne devant y avoir qu'un
(I) Dist. 80. Kpiscop. ilhul snne, non bcne. — (2) Synod. d Augnstodum , can. 7. Concile .icyran., can. 13. — (3) Dist. îl. Canon Gleros. ~ (4) Ad lib. II. lUilio oflivio, cli. II. (Ihrysost., in EpisloL aâ Phillip. ~- (5) Ch. 17, ÎO (»t 28. Episl. \, ad Jacob. 80 in iîlis.
évesque en une cité ou ville, et que, par ce mot d'évesque, il faut entendre les prebsti^es. Il n'y a point de doute, et personne ne le peut nier, que S. Pierre et S. Jean n aient esté Apostres (1 ), et par conséquent évesques, et toutefois, tous deux en leui-s Epistres ne prennent que la qualité de prebstres. Ce qui s'est conservée plus de mille ans après eux en l'Eglise, veu que Fulbert, qui fut esleu évesque de Chartres seulement en 1007, escrivant à Francon, évesque de Paris, et à Avesgaud, évesque du Mans, il ne les qualifie que de Patres et Consacerdot^s ; et encores à l'évesque de Laon, et à Roland, évesque de Senlis, il s'appelle simplement Carnotensium Sacerdos (2), S. Augustin, en son xx® Livre de la Cité de Dieu , escrit que Episcopi et Presbijteri propriè dicuntur Sacerdotes(3).
Ce n'est pas que, du tems des Apostres, il n'y eust de la distinction entre les prebstres et les évesques, tant pour le degré de Tordre que pour la jurisdiction; car, autrement à quel propos S. Paul eust-il dit en la première Epistre à Timothée , que les prebstres qui gouvernent bien sont dignes d'un double honneur, principalement ceux qui travaillent en la parolle et en la doctrine, c'est-à-dire qui s'occupoieut à prescher et endoctriner, t^ls que doibvent estre les évesques etdoctem^, qui sont plus en estime que ceux-là, qui s'emploient seulement à ouïr les confessions et administrer les sacrements. Et S. Hiérosme (4) recongnoist que de son tems on observoit que les enfants qui avoient esté baptizés par les prebstres des villages ou bourgades , c'est-à-dire par les curés, allassent recevoir l'imposition des mains, à sçavoir la confirmation , des évesques, ce qui am*oit esté establi en l'Eglise par les Apostres (5), considéré qu'aux Actes d'iceux, il est porté que S. Philippes le Diacre, aiant converti plusieure personnes en la ville de Samarie , et les aiant baptizées, sur Tavis qu'en eurent les Apostres, ils envolèrent S. Pierre et S. Jean pour leur imposer les mains et leur faire recevoir le S. Esprit. C'est pourquoi S. Epiphane , plus ancien que S. Hiérosme, parlant des évesques (6), il dit que ceux-ci engendi-ent les Pères, c'est-à-dire des Evesques et des Prebstres,
(1) Ch. 5. — (2) Epist. 22, 27, 29, 31, 32, 4Î, et nliû Concil. Aureli.
- (3) Civitol., Vu). XX. ffht,, lib. IV, ch. 15. — ('i) Ailversn^ Lucianos.
— (5) Num. 8. — (6) Lib. lli, ch. 75.
qui sont nos pères spirituels, où les simples prebstres et curé^ ne produisoient que des enfans par le baptesme.
Je dis plus qu'ijs ne peuvent nier que S. Cheron n'aie esté évesque, sa Vie portant qu'il a conféré le sacrement de Confirmation qui, de droit divin, n'appartient qu'aux évesques; car, comment nos censeui-s expliqueroient-ils ces parolles : Postulantes nt ah ipso acciperent Christi signaculum ; et celles-ci : Manus impositione accepta baptisniatis tmdd, qui sont les termes desquels on se sert pour baptizer la Confirmation. S. Lin , en son Livret de la Passion de S. Paul, sur la fin, parlant de S, Tite et de S. Luc qui estoient évesques, l'un de Crète, l'autre de Patras en Achaïe, ainsi que semble le dire S. Paulin, évesque de Noie, dit d'eux : Imponentes eis mox manus et dantes signaculum sanctifwationis perpetuœ. S. Léon I, en son Epistre 35, à Léon, évesque de Ravenne, il lui mande sur la fin que, s'il se trouve quelqu'un qui aie esté baptizé par les hérétiques, il ne doit de rechef estre ondoie, mais confirmé, vt per episcopalem manus impositionem , virtutem Sancti-Spiritus conscquatur. S. Cyprian, en plusieurs endroits de ses œuvres, mais particulièrement en l'Epistre qu'il escrit à Jubaian , appelle nettement le sacrement de Confirmation ; Manus impositionem et signaculum, dominicum S. Ambroise le nomme (1) Spirituale signaculum; Prudence, en sa Psycomachie et livre I contre Symmache, dit que c'est signaculum frontis, qui sont tous mots synonimes , qui ne signifient qu'mie mesme chose, soavoir la Confirmation. Eusèbe le dit en termes fort exprès, au IIP livre de son Histoire Ecclésiastique , ch. 17, de la vei-sion de Christoforson , évesque de Cestre en Angleterre, quand, parlant d'un certain jeune honune , que S. Jean l'Evangéliste avoit baillé en garde à un évesque, il escrit que Episcopus il le adoles centulum sibi concreditum in domum suam recipiens, educavii pro suo , in officio continuit , fovit humaniterj ad extremum baptismi sacramento illuminavit, Posteâ rerà^ ubi sigillo Domini, idcst, sacramento confirmationis tamquam perfecta tutaque ejus animi custodia, obsignasset , etc. Où il se veoid que le baptesme et ceste consignation ou sceau sont distingués l'un de l'autre, et que ce dernier ne se doit interpré-
(t) Lib. IH, de Sacram. et lib. II, de hii$ qui initianiur mysieriis.
ter du signe de croix que le prebstre imprime au front de celui qu'il prétend baptizer, ni de l'onction qu'on fait à Venfant dans les cérémonies du Baptesme sur le sommet de la tête, à la poitrine et aux espaules; ceste onction sur la teste de l'enfant n'aiant esté introduitte que plus de trois cens ans du depuis l'institution du bajjtesme; mais de celle qui se fait après le baptesme par l'évesque, quand il confère la Confirmation; car, connue le dit le pape Innocent I, en son Epistre àDecentius, bien qu'il soit permis aux prebstres d'oindre les baptizés du Cresme; il ne leur est toutefois loisible de les oindre au front, cela estant réseiTé aux évesques seuls , quand ils donnent le S. Esprit en la Confirmation ; ce qui avoit esté dit par S. Denys t'Aréopagite, qui vivoit au mesme tems, que baptizatinn allé veste indutimi ad Pontificori ducunt. Ille divino oc dcifico prorsus ungucnto viriim signât. C'est pourquoi S. Urbain I , pape, en son Epistre décrétale, ordonna que tous les fidèles seroient obligés de recevoir le S. Esprit après le baptesme par l'imposition des mains des évesiiues , alfin d'estre trouvés plainement Chrestiens : de laquelle ordonnance les hérétiques de nostre tems ont voulu conclure que l'institution de la Confirmation venoit de ce Souverain-Pontife, qu'ils nient néamoins estre Sacrement; combien qu'il aie esté institué par Jésus-Christ, mis en usage par les Apostres, et receu en l'Eglise dès leur tems; qui fait que ce sacrement estoit particulièrement appelé le sacrement de l'imposition des mains par S. Eusèbe, pape, et qu'au Concile de Lérida , il fut ordonné qu'un homme lai pouvoit baptizer en cas de nécessité; mais que, si le baptizé sur\dvoit, il le falloit conduire à TEvesque, ut per rmmus impositionem perfici posset, C'estoit aussi la coutume en l'Eglise première de recevou* la Confirmation , incontinent après le baptesme , ainsi qu'il se veoid aux Actes des Apôtres, chap. 8, que les Samaritains , aiant receu le baptesme , les Apostres envoièren t S. Pierre et S. Jean pour leur imposer les mains et faire descendre le S. Esprit sur eux (1).
(l) Dionysi Areop., ch. 2. Lib. Papa, epist. 3. Eiisèb., IHerarc, lib. 11. llrban. I, in décrétai, rit. et habit, consist., dist. 5. Tertulian, deresurrect. Carnis et Baptism. Ibid., PP. ep. 111. Coîicil. Arelaten. Ily can. 17. (ircgor. IIÏ, ad Bonifac. Mogiinl. Znrharias nd eumdem.
D alléguer que l'imposition des mains se trouve prinse bien souvent en autre sens, ainsi que remontre Tarasnis, patriarche de Constantinople, au deuxiesme Concile de Nicée, disant que ce mot /etpoôéffta se prend pour Bénédiction et Ordination ; je l'accorde d'autant, que cela fait pour appuier nostre assertion, veu que disant que S. Cheron a usé de l'imposition des mains en ce sens, qui n'appartient qu'aux évesques, il faut nécessairement conclure que S. Cheron aiant imposé les mains, c'est-àdire aiant ordonné quelques-uns et les aiant initiés aux ordres sacrés , il a esté évesque. Mais cela ne pouvant s'inférer de ce qui est escrit en la Vie dudit Samt, mais seulement de l'imposition des mains, qui se faisoit après le baptesme, qui est la Confirmation ; je persiste aux mesmes termes qu'auparavant.
Je ne suis ignorant que l'administration de ce sacrement a esté autrefois concédée à des abbés et simples prebstres, mais ce n'a esté que par une dispense et privilège si>écial que cela a esté concédé par les Papes à quelques abbés , pom* les tonsures et les quatre ordres mineurs seulement , affin que leurs religieux n'eussent sujet de vaguer hors de leurs monastères en allant prendre ces ordres ailleurs ; et de mesmes ceste gi'âce a esté accordée à de simples prebstres, en des endroits où les évesques n'estoient en assés grand nombre, pour satisfaire à lem* debvoir. Mais cesle practique n'a esté introduite que longtems après celui de S. Cheron, lorsque la moisson estant grande, il n'y avoit assés d'ouvriers pom- y estre emploies ; autrement il n'y a point de doubte que la collation de ce sacrement appartient à Tévesque seul, exclusivement à tout autre ; etpoiu* ce, nous pouvons dire que S. Cheron, aiant conféré ce sacrement, estoit évesque, et qu'aiant esté envoie à Chartres , c'a esté en qualité d'évesque, n'y en aiant loi^s aucun. Ce seroit avoir ti*op mauvaise opinion de ce Saint, de penser qu'il eust voulu entreprendre d'y faire aucune fonction épiscopale, non pas mesme presbytérale, s'il n'eust esté authorisé de ce faire, estant estroictement défendu par les saints canons et particulièrement par ceux des Apostres, d'exercer aucune fonction ecclésiastique dans le diocèse d'un évesque sans sa permission et consentement (1) : ce seroit té-
(I) Can. AposL, 32, 38, dist. 80 in Tnd. sess. 2, de reforrn. Balsamon, sur le canon des Apostres. Le 64' conr. in Trxdl. Hodolpli., lil>. II.
mérairement présumer du procédé de ce saint, lequel venant pour publier et prescher une loi , qui ne respire que charité et humilité, eust voulu pescher contre elles par une action reprochable, et démentir son dire, par une entreprinse ambitieuse, usurpant sur autrui une authorité , qui ne lui eust appartenu.
Je me sers pour dernière raison de celle qu'apportent Messieurs nos censeurs, pour montrer que S. Zacharie n'a point esté évesque de Vienne , pour autant que, par une coutume pratiquée, disent-ils, dans l'antiquité, sitost qu'un évesque estoit mort mailyr, ses parroissiens dressoient à sa mémoire, ime église, chapelle ou oratoire sur le lieu où il estoit inhumé, ce que n'aiant fait à S. Zacharie, ils en concluent qu'il n'a point esté évesque de Vienne; et moi, je dis que, connue la négation d'une proposition est l'afïinnation de l'autre, que les Ghartrains aiant dressé ime chapelle siu* le tombeau de S. Cheron, incontinent après son déceds, ils l'ont recongneu pour leur évesque. Ce n'est pas que je fasse beaucoup d'estat de ceste raison , mais si nos controlleure veulent qu'elle passe pour eux, pourquoi nous refuseront-ils le mesme passe-droit?
L'on dit que S. Cheron a toujours esté représenté sous la forme d'un diacre, et non d'un évesque, et que, partant, il n'a esté évesque. A quoi je respons que c'est une erreur des peintres, qui ont ignoré que c'esloit la forme ancienne de représenter tes martyrs, avec ceste sorte d'habits dont usoient les diacres, non pour ce qu'ils fussent initiés à cet ordre, mais par ce que le pape Eutichius, ou Eutichian, avoit ordonné, vers l'an 277, qu'on n'enterreroit plus aucun martyr qu'avec une dalraatique rouge, qui est l'habillement d'un diacre, ou avec une chasuble qui est l'ornement d'un prebstre. Or, d'autant qu'il n'y avoit lors grande différence entre les dalmatiques et chasubles , ainsi qu'il se peut remarquer aux anciennes égUses, conune en celle de Chartres , où les dalmatiques et chasubles , desquelles se servent les officians durant le Caresme et l' Ad vent , sont presque semblables, ces peintres se seroient imaginé que ces chasubles estoient des dalmatiques, et pour ce, l'am^oient représenté avec cest habit. D'ailleurs s'il n'a esté revestu en évesque et paré d'ornemens pontificaux , il n'y en avoit encores de ce tems-là de propres, qui n'ont esté introduits que peu après et avec le tems, pour faire osclatter davantage reste éminente dignité en
l'Eglise. Il n'y a point de difficulté que les Apostres n'aient esté évesques, mais, qu'on m'en monstre un seul, qui soit revestu en évesque, foi-s S. Pierre à cause de sa qualité de Pontife romain. Combien y en a-t-il d'autres, desquels on ne révoque aucunement en double l'Episcopat? S. Martin estoit évesque de Tours, et néamoins il est ordinairement représenté en soldat, monté sur un cheval; S. Caprais a esté recongneu en un Synode provincial de Bourdeaux, pour évesque d'Agen, quoiqu'on le despeigne armé tout à blanc et en gendarme; S. Hubert a esté éves(jue de Liège, et toutefois on le représente en chasseur. El qui vondroit dire qu'ils n'ont esté évesques, pour n'avoir esté représentés avec l'habit et l'ornement deu à cesle dignité, il seroit contredit par toutes les églises, ésquelles ces saints Prélats ont présidé, et par les Actes que nous avons d'eux , qui t^smoignent qu'ils ont esté évesques.
Si on objecte que S. Cheron ne se trouvant point inscript dans les Diptyques sacrés de l'Eglise de Chartres, ni au Catalogue ou dénombrement de ses Evesques (I), on peut dire qu'il ne Ta point esté d'icelle, veu que c'estoit une coutume d'inscripre dans les Diptyques des églises les noms des évesques des lieux , pour en faire mémoire à la messe , en priant pour les trespassés. A quoi je respons: Qwil n'a pas esté seul , qui a esté obmis, soit par la négligence, soit par l'ignorance de ceul qui ont dressé ces catalogues de nos évesques, ou de ce qu'ils ont creu que S. Cheron n'y aiant guères siégé, et S. Sanctin n'y estant demeuré, Aitard n'en aiant eu que l'administration, ils ne de- \oient en faire mention dans le dénombrement qu'ils ont fait des autres , lesquels nous avons trouvé du depuis devoir y estre insérés.
Quand au tems que S. Cheron est venu à Chartres , il ne se peut establir que par conjecture, qu'y aiant esté envoie par S. Clément, au mesme tems ou environ qu'il envoia S. Denys à Paris, qui fut l'an 99 ou 100, on peut dire qu'il y est venu en l'uiîe de ces deux années, et qu'il y a demeuré jusqu'en l'an 104.
Pour son martyre , comme c'est la cause qui fait le martyr et non la peine , il semble que S. Cheron ne doit estre compté en leur nombre, n'estant mort simplement pour la defiense de
(I) Durand; Diclms ecclcs., lib. I, rh. 'i3, mim. 9, (jxient.
la foi, mais plustost par accident, ainsi qu'il est porté dans sa Vie.
Celui qui l'a descritte raconte que, s'estant mis en chemin avec ses disciples, pour aller à Paris conférer avec S. Denys, il fut rencontré à trois lieues de Chartres, par des voleurs lesquels leur demandèrent la bourse. Tandis qu'il les amusoit de belles paroUes, ses disciples épouvantés s'enfuirent dans le bocage prochain, pour garandir leur vie. Mais ces impitoyables, voiant qu ils n'avoient rencontré ce qu'ils cherchoient et qu'ils n'avoient trouvé qu'un sol (j'estime que c'est un escu), que ce saint avoit sur lui pour la dépense de leur voiage , lui couppèrent la teste de despit et le laissèrent là. S'il n'y avoit eu autre motif, pour faille perdre la vie à S. Cheron que celui-là, on ne pourroit en faire un martyr. Il pourroit toutefois estre arrivé que ces voleurs aiant recongneu à ses discours, ou à son habit, qu'il estoit un de ceux qui estoient venus, pour ruiner le culte des faux Dieux et prescher une religion nouvelle, ils Tauroient tué en haine de cela; ce qui auroit donné sujet de le réputer pour martyr (I), et lui rendre les honneurs, qu'on déféroit à ceux qui avoient souffert pour le nom de Jésus-Christ; comme on a toujours fait en l'Eglise, depuis sa mort, de laquelle elle fait mémoire tous les ans le 28 mai. On ne peut néamoins douter que son trespas n'aie esté aggréable devant Dieu, à cause du miracle, qui se fit alors, qui est, que ses disciples qui s' estoient cachés dans le bois voisin, ouïrent une voix dans l'obscurité de la nuit, semblable à celle de leur maistre, laquelle les exhortoit à se consoler, et d'aller au lieu, qu'il leur avoit montré, auparavant leur départ, auquel il avoit choisi sa sépulture, et qu'ils le trouveroient là. A peine l'aube avoit dissipé les horreure de la nuit, qu'ils se rendirent au lieu on ils avoient laissé S. Cheron, où ne l'aiant trouvé, ils donnèrent jusqu'à Chartres, •où ils rencontrèrent ce saint à genoux, tenant son chef sur sa main droitte, soit qu'il l'eust apporté lui-mesme par un insigne miracle, soit qu'il y eust esté conduit ou transporté par le ministère des Anges.
Leurs larmes servirent à laver ce corps, qu'après les prières ordinaires, ils inhumèrent dans une grotte, sur laquelle quel-
(1) François Durand, liv. HT de son Acte de noblesse, ch. 3.
ques années après un nommé Sechrannus fit baslir ime église, qui fut en grande estime et fort fréquentée pour les miracles qui s'y faisoient, lesquels rendirent ce lieu si vénérable, que chacun désiroil y trouver sa dernière demem*e, pour participer aux mérites de ce Saint, conune à la terre qu'il avoit sanctifiée par rattouchement de ses os. Je ne rapporte point ici ses miracles, en laissant le débit à un religieux de TAbbaïe, qui y a esté édifiée, qui est prest de mettre en lumière les Actes de ce Saint, où je m'assure qu'il ne les oubliera.