CHAPITRE XI
Que S, Sanctin a esté évesque de Chartres , puis de MeauXf et Vavoit esté auparavant de Verdun.
GESTE vérité est trop constante pour la nier, que S. Sanctin a esté évesque de Chartres. Il n'y a de diflérend que pour la façon qu'on le dit, et aux circonstances, et non en la substance qui se trouve égale partout. Cela se congnoistra par le rapport des opinions des particuUei^, desquelles nous pourrons eslire la meilleure et plus probable. Tous conviennent que ce saint a esté envoie à Chartres par S. Denys, évesque de Paris, mais ils ne s'accordent tous pour le tems, les mis l'avançant, les autres le reculant : la décision dépend de sçavoir celui auquel S. Denys vmt en France, pour ce que de celui-là, on pourra sravoir l'année, ou à peu près, que S. Sanctin a peu estre envoie à Chartres. Quelques-mis escrivent, et il se peut recueillii' de ce que nous avons dit ci-devant, qu'après le martyre des bienheureux S. Pierre et S. Paul , S. Denys et ses compagnons estant venus à Rome, ils furent envoies par S. Clément, successeur de ces Apostres , pour annoncer l'Evangile es Gaules, où l'an 70 de son âge, de Jésus-Christ l'an 96; il souffrit le martyr soubz Domitian, empereur, qui eut la deuxiesme pereécution contre les Chrestiens.
DE CHARTRES. LIVRE II. 33.j
Il n'est pas besoin de s'arresler à réfuter ceste opinion , que nous avons improuvée ci-devant (1) et montré qu'elle ne se pouvoit soutenir, pour ce que S. Denys ne pouvant avoir esté envoie aux Gaules par S. Clément qu'après le retour de S. Jean l'Evangéliste de son exil, qui fut Tan 99 de Jésus-Christ, soubz l'empire de Nerva, il ne peut, ny ses compagnons, estre venus es Gaules, ny avoir souffert le martyre soubz Domitian, qui n'estoit plus.
La phis véritable opinion est que S. Denys ne s'est acheminé aux Gaules que soubz Nerva , lequel ne régna qu'un an quatre mois sept jours , estant décédé le 24 janvier de Tan 1 00 de Nostre- Seigneur ; et ainsi que lui , ny ses compagnons , ne sont arrivés es Gaules plustost que l'an 100 (2); car l'opinion de ceux qui escrivent que S. Denys a fini ses joui's l'an premier de l'empire d'Adrian, n'a aucune apparence pour estre receue, veu que cest empereur n'a commencé à régner qu'en l'an 119, auquel S. Denys estoit mort. Cela se veoid dans Michel Syngelus, ancien autheur, qui a descrit la vie, passion et mort de ce saint évesque, qu'il dit avoir subi le martyre soubz Tempii^e de Trajan, et dans les Actes du mesme S. Denys, qui disent que c'a esté soubz le pape Anaclet, lequel aiant esté mis à mort en l'an 118, il s'ensuit que ce n'a peu estre soubz Adrian que S. Denys est parti de ce monde. Suidas , qui vivoit , ainsi que l'a remarqué Hiérosme Wolfe , en son Epistre liminaire sm* sa version de cet autheur (du grec en latin), soubz l'empire d'Honorius et Arcadius, qui se revestirent de la pourpre l'an 395, fait mention de Syngelus en la Vie de S. Denys, qu'il a mise au jour, et se trouve dans Aloysius Lipomanus, où il dit que Provectajam et decrepita œtate, Dionysius spiritus martyrio pro Christo consummatur. Trajano Cœsare imperante, quo etiam tempore divinus Igncitius immortalilatcm stremiè usquè ad finem pro Chrisli fide certando est adeptus, latidationem in mngntnn Dionysium scripsit MichaM Syngelus y Hierosolimi' tanus, etc. D'où Baronius recueille et conclud(3) que S. Denys n'a peu souffrir qu'en Tan 109, auquel S. Ignace triompha aussi des lions , des feux et des bourreaux , ou bien le suivant. En
(l) Baron., ad ami. t09, num. 39. - (2) Bède , Marlyrol. ad 3 ociohri. — (3) Ad 109, num. 44.
quoi il y a bien de la vraisemblance, veu que ce saint personnage n'estant arrivé à Paris qu'en Tan 100 de Jésus-Christ, il lui falloit du tems pour s'emploier à la conversion du peuple d'icelle, qui estoit adonné à la superstition des faux Dieux, y establii' la religion Chrestienne , y bastir trois églises au nom de la Trinité, qui est celle de Saint-Benoist, en l'honneur delà Vierge, à Nostre-Dame-des-Champs; et la dernière sous F invocation de Saint-Estienne-des-Grecs, ce qui ne peut avoir esté accompli en peu de tems (1).
Si l'on vouloit dire que je suis demeiu'é d'accord au quatriesme chapitre de ce Uvre, que S. Denys fut emprisonné en la Chartre, où est à présent l'église qu'on appelle Saint-Denys-dela-Ghartre, l'an 66 d'après la passion de Nostre-Seigneur, et le centiesme de sa naissance , qui pomToit faire présumer que ce prélat a esté martyrisé et est mort dès la mesme année, je respons qu'il est besoin de remarquer que Sisinnius Fecenninus, qui avoit esté envoie aux Gaules pour promouvoir la persécution contre les Chrestiens, y fit deux voyages, au premier desquels il auroit fait constituer prisonnier S. Denys et ses compagnons, mais qu'aiant esté incontinent révoqué par Nerva, qui permit aux Chrestiens l'exercice libre de leur reUgion, ils auroient esté eslargis, et ne furent reprins qu'au second voiage qu'il y fit, quelques huit ou neuf ans après, que ces Samts ayant été reprins , ils endurèrent le martyre.
La recherche contre les fidèles n' estoit si grande en l'Occident qu'en l'Orient, où plusieurs hérétiques s'estant meslés parmi eux, et les Juifs, qui faisoient ce qu'ils pouvoient pour recouvrer leur liberté, avoient excité de grands troubles, pour réprimer lesquels, il avoit esté besoin d'user de main-mise; mais, comme l'on veid que les suppUces n'en pouvoient arrester le cours, on se servit d'un autre expédient contre eux, qui fut de les envoler aux mines, où on avoit besoin de monde pour tirer, trier, laver, afiner et épurer l'or, ou aux carrières pour coupper le marbre, le scier et polir. Ces lieux estoient remplis de martyrs, ausquels on crevoit un œil et couppoit nue jambe, avant de les y envoler, pour les faire pastir davantage. S. Clément (2), comme
(l) Bochard, Divino missx sacrificio^ t. II, cli. 18. Calalog. Episc, Pansi. — (2) De Legibus, lib. II.
chef des Chrestiens, et de ceux qui vouloient, disoient ces infidèles, introduire un nouveau culte dans Tancienne religion, contre l'expresse deffense de la République, et de faire des assemblées et confréries nocturnes contre les lois des Douze-tables et les édits du Prince, fut relégué en l'isle de Chersonesse audelà du Pont-Euxin, vers les Palus-Méotides , où il fut enfin par sentence d'Aufidian, président de ceste province, précipité dans la mer, une ancre au col. Mais tant s'en faut que ces cruelles procédures empeschassent le progrès de la religion, qu'elles servoient ptustost de paille pour allumer davantage, dans le cœur des fidèles, une ardeur et désir de souffrir, qu'ils les tesmoignoient dans les tourmens. De quoi Pline le Jeune (1), gouvemeui* de Bythinie, estant estonné, et voiant que la force ny les supplices ne pouvoient emporter le dessus de leur résolution , ny la calomnie triompher de leur innocence, escrivit en leur faveur à Trajan, lequel adouci ou persuadé par ses lettres, ordonna qu'on leur laissast la liberté de leur croiance, avec deffenses de les poursuivre pour leur reUgion, sinon, en tant qu'estant requis de sacrifier aux Dieux, ils en fissent refus. Ce qui ne peut arriver qu'environ l'an 104, veu qu'en ceste année seulement, Pline avoit esté pourveu du gouvernement de Bythinie.
Durant ce tems-là, la persécution dormoit es Gaules, et les fidèles jouissoient de quelque repos , pendant lequel S. Denys envoia S. Antonin à Chartres, après le déceds de S. Cheron, pour y annoncer l'Evangile, et S. Sanctin à Verdun, qu'il en retira pour l'envoier en la place de S. Antonin, audit Chartres , en l'an 104(2).
Vincent de Beauvais (3), quoiqu'il ne parle de l'année, rapporte des Actes de ce Saint , décrits autrefois par Hincmar, archevesque de Reims , en son Epistre à Charles le Chauve , empereur et roy de France , que Prœfaius Dionysius Sanclinum ordina/vit episcopum et Carnotum misit ad prœdicand/um , ubi eum aliquandiù commorari disposuit, Postea verô Meldensium nrbi episcopum eum esse constituit. D'où je conclus que S. Sanctin demeura à Chartres, comme Evesque, environ trois ou quatre ans et jusques vers l'an 108, qu'il fut transféré à Meaux.
(1) Epist. xcvii, lib. I. — (2) Du Saussai, in Marlyrol. Richard Wassebourg, art. 3 du prologue de V Histoire de Belgique. — (3) Liv. X, eh. 22. I. n
Je prouve ma conclusion par Doublet, en ses Antiquités de Saint-Denys (1), qui escrit que S. Sanctin fut envoie à Verdun au mesme tems que S. Cheron à Chartres, et par ce qu'en dit le sieur Du Saussai en son Martyrologe Gaulois (2), où parlant de Saint-Denys , il escrit que cest Apostre de Paris ob Galliœ Belgic^* sollicitudinem , misso Virodunum municipium Treverensis tractuSj Sanctino\ et deux pages après, Quœ causa fuit (adjoute-t-il) ut etiam dùm imminere sibi videret B. Dionysius supremum agonem, Sanctinum, quem Virodun^ abductuni, ad Carnotenses pimmn miserai, indè Meldensibus prsrfecerat pastoixm, ad secum Antoîiino presbytero evocavit. Et au supplément qu'il a fait dudit Martyrologe, le 5 des nones d'octobre, il dit encores, que ces deux saints, Sanctin et Antonin, des premiers disciples de S. Denys, interiorem Galliam facibus evangelicœ doclrinœ illustrarunt ^ Viroduni, Carnoti, Meldis Christi trophœa erexerunt. Ce qu'il n'auroit avancé, comme il est exact à prendre garde à ce qu'il produit en public, s'il n'en avoit eu de bons mémoires, comme de ce qu'il rapporte encores dans son Martyrologe, le 5 des ides du mesme mois, que S. Sanctin, aiant esté envoie à Verdun , avec la qualité d'évesque, et y aiant trouvé le peuple facile et disposé à recevoir les impressions de sa doctrine, il y auroit establi mi clergé, auquel, après avoir donné pour prélat le nommé Maiu*, il s'en seroit retourné vers S. Denys, qui l' auroit constitué évesque de Meaux.
Richard de Wassebourg, autrefois chanoine de Chartres, et depuis archidiacre en l'église de Verdun, escrit « qu'en » Fan 1044 (3), la famine estant très-grande par la France, y> quelques marchands de ceste dernière ville estant allés à » Meaux, acheptèrent le corps de S. Sanctin, qu'ils transpor- » tèrent chez eux, et le déposèrent en l'abbaïe de Saint- Vannes » dans une châsse, autour de laquelle fut escrit ce qui suit : » Hicjacet S, Sanctini pretiosissimuni corpus, qui fuit Sanctx Ec- » clesisB Virdunensis doctoi" et episcopus primus,Meldensium a » S, Dionysio Areopagitâ pastor consecratus, dum ipsius jussu, » ]X)st martyrium ejus, cum Antonino Rmnam tenderet, etper » hanc civitatem transitum faceret, Verbumque civibus prœdi-
(1) Livre XIV. — (2) Pages 711, 726, 727 et 1,176. — (3) Hist. de Belgique^ liv. IV.
» caret, et quamplurimos ad fidem Christi convertisset, Dei » nuta in ecclesiâ Sancti-Petri^ in quâ baptismi sacro/mentum » fecerat, ipsamque episcopali benedictione consecraverat, om- » nibus Christianis applaudentibits episcopus est elecius. Posteà » secundum S. Dionysii prœceptum Rortxam tendens, in Italiâ » condiscipulum febre valida jàm defunctum, meritis illustra- » vit, et cum ipso perfecto spiritali negotio, ad xirbein Virdu- » nensem est reversus, Meldisque virtutibus plenus, in pace de- » functus est. » Auquel endroit, bien qu'il rie soit parlé de Chartres, si est-ce qu'on ne doit nier que S. Sanctin en aie esté évesque, chacun ne parlant que de ce qui le touche; mais après ce qui a esté dit ci-dessus et ce qu'ajoute ledit sieur Du Saussai en la page suivante , que S. Sanctin fut aussi envoie par S. Denys à Chartres, et que plusieurs graves personnages dignes de foi, ont escrit et avancé la mesme chose, j'estime qu'on n'en doit plus douter. Ceste opinion a esté receue en l'église, veu que Pamelius, homme très-savant et fort versé en l'antiquité, en a fait mention en ses notes et observations sur Tertulian, faisant un dénombrement de ceux qui ont les premiers annoncé l'Evangile en certaines villes , disant que S. Sanctin a esté évesque de Chartres, de Meaux et Verdun. Ce que porte semblablement le Bréviaire de Meaux, qui fait ceste remarque , qu'en signe que ce Saint a autrefois présidé en l'Eglise chartraine, il y a en icelle une chapelle soubz son nom qui, véritablement, est de si ancienne fondation , qu'on n'en trouve aucime mémoire.
Gabriel de Puy-Herbauld,' en son Histoire et Vies des Saints ^ escrit en ces termes : « S. Sanctin fut ordonné, par S. Denys, » évesque de Meaux; mais premièrement par lui en Chartrain, » pour prescher. » Ce que je crois qu'il avoit prins d'im ancien manuscrit qui estoit en son estude ou monastère de Haute- Bruières , que j'ai veu autrefois ; ensemble ce qu'il a escrit en la Vie de S. Denys; « qu'il ordonna S. Sanctin évesque et l'en- » voia à Chartres pour y estre quelque tems, pour déUvrer des » ténèbres les esleus de Dieu captifs. Par après il l'envoia pour » pasteur et évesijue en la cité de Meaux ; » ce qui ne doit estre trouvé estrange puisque comme nous l'avons remarqué cidevant, l'épiscopat estoit affecté seulement à la personne et non à aucun lieu : de manière qu'après ces tesmoignages on peut asseurer que S. Sanctin a esté évesque de Chartres.
e340 HISTOIRE DU DIOCESE
Quand au tems que S. Sanctin a tenu le siège de cesle église, il pust estre celui que nous lui avons assigné ci-dessus , depuis Tan 104 jusqu'à Tan 108, attendu que, comme le rapportent les Actes de ce Saint , il ne fut envoie à Meaux que quelque tems auparavant le martyre de S. Denys, lequel estant arrivé en Tan 109, il s'ensuit que S. Sanctin peut avoir résidé à Chartres, jusques vers ce temps-là, que la persécution contre les Chrestiens passa les monts et establit sa tyrannie es Gaules, plus par la malice des présidents Romains que par mauvaise affection que Trajan eust pour eux. Car Sisinnius Fescenninus ne fut plustost de retour à Paris , qu'il se saisit de S. Denys et de ses compagnons, ainsi qu'ils estoient occupés à la célébration des mystères divins en l'église de Nostre-Dame-des-Champs, estimant en leur mort étouffer la religion qui ne faisoit que naistre. Ce fut où Tobstination combattit contre l'obstination , les tyrans pour faire pastir, les fidèles pour souffrir, les uns et les autres pour avoir le dessus, chacun de son adversaire. La gloire du combat demeui'a aux Martyrs qui, après avoir enduré les feux, les chevalets, les fouets, les grilles et autres supplices, laissèrent les bourreaux plustost las et recreus que satisfaits de lein^ peines; de manière que ce Président se voiant vaincu par leur généreuse résolution et constance, leur fit enfin coupperles testes, croiant, par ceste dernière action de sa cruauté, abbatre la religion Chrestienne, de laquelle ces Saints avoient jette les premiers fondemens dans la capitale des Gaules. Mais de tous ses efforts, il n'en emporta que de la confusion, veu que, tant s'en faut, que les tourmens qu'il avoit fait souffrir à ce bon vieillard S. Denys, qui estoit asgé de plus de cent ans, et à ses compagnons abbaissassent le courage des fidèles, qu'au contraire ils relevoient leurs désirs de participer à leurs souffrances pour avoir part à leui*s couronnes, et quoique les ruisseaux de Paris portassent en abondance le sang de tant d'innocens ( que cest impie fit passer par le fil de l'espée ) , dans les eaux de la Seine qui en furent teintes , pour porter jusques dans celles de l'Océan les tesmoignages de sa cruauté, il ne peust effacer la foi de Jésus-Christ qu'ils avoient emprainte dans leurs cœurs, en laquelle ils demeurèrent fermes , jusques au dernier soupir de leur vie.