CHAPITRE XII
D' Optât, Valentin et S. Martin-le-Blànc , évesques de Chartres, et du tems quHls ont peu tenir leur scéance.
C'est en cet endroit que commence la fusée, que nous avons bien de la peine à démesler touchant le successeur de S. Sanctin en l'évesché de Chartres. Le Catalogue de nos évesques substitue Optât à S. Aventin, sans faire aucune mention de ce dernier; qui me fait penser, que ça esté cet Optât, qui a succédé inunédiatement à S. Sanctin, après qu'il fut passé à Meaux. Dire si ce fut aussitost que ce Saint y fut transféré, il est fort difficile, et ai bien de la peine à me le persuader, veu que la persécution excitée par Trajan contre les Chrestiens s'exerça en ceste province avec beaucoup de rigueur, et si S. Optât eust esté institué évesque de Chartres par S. Denys, il eust difficilement évité les mains de Fescenninus , qui faisoit rude guerre aux Chrestiens , particulièrement aux évesques. S. Nicaise, qui avoit eu son département à Rouen, en ressentit des premiers les effets , d'autant qu'estant dans le Wecassin avec ses compagnons, à travailler puissamment en la vigne de Dieu, fut couronné par martyre, deux jours après le supplice de S. Denys. Ils estoient aloi-s à Gavi, bourg situé sur la rivière d'Epte , à demi-lieue au-dessoubz de la Roche-Guion, où, après avoir annoncé l'évangile à Meulanc et à Mantes, ils avoient converti S** Pieme, dame du lieu, quand ils furent prins, et leur fit coupper les testes. Je ne sçai si ce Président Romain passa plus outre et s'il se transporta jusques en nos quartiers pour y faire le semblable envers les Chrestiens, qui y estoient, d'autant que je n'en trouve rien par escrit, mais ceste persécution de Trajan aiant continué tout le tems de l'empire d'Adrian, qui estoit es Gaules, en l'an 124, à peine nostre Prélat eust-il peu se mettre à couvert de cest orage. Car estimer qu'il eut gouverné l'église Chartraine par quarante ans , comme le dit le Catalogue de nos Evesques, sans avoir esté descouvert ny poursuivi par les ennemis de nostre religion , qui faisoient tous leurs efforts pour l'anéantir, c'est ce qui est difficile à croire : il est vray que les
Gentils, voiant qu'ils n'en pouvoient avoir la raison par les tourmens, s'advisèrent de les battre d'une autre façon. Il sembloit que toutes les plumes des escrivains idolastres ne fussent taillées que pour Qscrire des libelles diffamatoires, calomnies et invectives contre ceux qui professoient le Christianisme, ausquels ils attribuoient les crimes et vilainies, qui se commettoient par les Gnostistes, Marcionistes, Valentinians, Ophites et autres hérétiques, que l'Enfer avoit suscités contre l'Église pour troubler son repos, et empescher son accroissement. Adrian recongnoissant que c'estoit avec trop de fiel qu'on escrivoit contre les fidèles, l'innocence desquels paroissoit autant en leturs actions, que la calomnie de leurs haineux par leurs livres, rescrivit en l'an 126 à Minutius Fundanus, proconsul d'Asie et autres Présidens des provinces, qu'ils n'eussent à les condamner s'ils ne congnoissoient en eux autre crime que celui de leur religion, et que, si quelqu'un les accusoit mal-à-propos, ou en fît la justice.
La vérité de nostre religion commençoit à paroistre au travers de l'obscure ignorance, et les plus sages des Gentils, persuadés par les puissantes raisons des Chrestiens , se rangèrent au culte du vrai Dieu. Il n'y avoit que les prestres et sacrificateurs payens, qui empeschoient le conunun peuple de venir à sa congnoissance ; leurs intérests particuUers leur faisoient corner partout la persécution contre les fidèles, laquelle passa jusques dans les Gaules, où elle dura autant que la vie de cest Empereur, lequel estant tourmenté d'im flux de sang, pour expiation de celui qu'il avoit fait respandre à tant d'innocens, n'y pust trouver remède qu'en périssant de faim.
Antonin dit le Pieux, natif de Nismes, lui aiant succédé l'an 140, la persécution eut non-seulement quelque relasche, mais encores, durant son règne, la religion Chrestienne fit de grands progrès, et s espandit, commel'escriventS. Justin martyr et TertuHan, jusques aux heux plus éloignésde l'Univers. Que si nostre Optât a peu éviter les borrasques de la persécution et se conserver dans son Diocèse durant quarante ans qu'on veut qu'il Taie gouverné, il n'a peu quitter sa place à un autre qu'en l'an 148. J'en rabattrois volontiers quelques années, mais n'en trouvant rien pai* escrit, non plus que du suivant, je suis contraint m'en rapportera ce qu'en dit le Catalogue de nos Evesque*.
L'authem* dlcelui substitue à cest Optât le nommé Valentin et dit qu'il commença sa séance en Tan 103, et la continua cinquante-trois ans. Je ne peux lui accorder Tun ne Tautre, pour ce que le contraire se veoid par ce que nous avons dit ci-dessus, et dirons ci-après. Il y auroit néamoins moyen de concilier ce tems, si comme nous lavons desjà remarqué, cest autheur comptoit ses années de la Passion de Nostre-Seigneur, au lieu qu'il les prend de la Nativité, d'autant qu adjoutant les trentequatre ans de la vie de Jésus-Christ à ces cent trois ans, feroient justement cent trente-sept; desquels assignant à Optât vingtneuf ans, qui ont couru depuis S. Sanctin, jusques à ceste année, il se trouveroit qu'il a peu aller jusques à ce tems-là , auquel Valentin lui auroit succédé ; mais comme des conjectures ne sont des vérités, je ne m'empresse point à défendre ceste opinion, la décision de laquelle je laisse à ceux qui en auront plus de lumières. Quoique c'en soit, je ne sçaurois dire si Valentin a esté Confesseur ou Martyr, pour ce que je ne sache personne qui en parle. Que s'il a esté du tems d'Antonin, auquel du commencement de son Empire, la persécution fut chaudement poursuivie et ne cessa qu'environ l'an 154, qui est le tems qu'on assigne à Valentin , je douterois que ce Prélat eust peu s'en garandir; car, comme l'a remarqué Eusèbe (1), le courant de ce torrent ne pust estre arresté , sinon lorsque Dieu se mit de la partie, arma le Ciel et les élémens, pour punir l'audace de ces impies, qui l'avoient persécuté en ses membres, et vouloient ravir à ses autels les encensemens et parfums qui lui estoient deus, pour les donner aux démons, et pour venger le sang de tant d'innocens, qui avoit esté espandu pour la gloire de son nom. Ces fléaux de l'ire de Dieu donnèrent tellement dans l'esprit de ce prince, assés débonnaire de son naturel, qu'il fit deffense de plus tourmenter les Chrestiens, qui, par ce moyen, trouvèrent quelque repos dans leurs peines.
Cest édit ne fust toutefois de longue durée, veu que Maic-Aurèle Antonin dit le Philosophe, et Lucius Verus Antonin, aiant succédé à Antonin le Pieux, qui les avoit adoptés par le commandement d'Adrian en l'an 163, la persécution recommença déplus belle contre les Chrestiens, dès la première année de
(1) Lib. IV, cil. 12.
leur empire, car bien qu'ils n'eussent fait aucun édit contre ceux qui faisoient profession de ceste religion , si est-ce qu'indirectement et soubz main, ils en commandoient et souffroient la poursuitte.
Cela se peut veoir par Fédit que fit Marc-Aurèle, qu'un chacun eut à sacrifier aux Dieux à peine de la vie, et par la response qu'il fit au président des Gaules sur ce qu'il lui avoit demandé ce qu'il feroit d'Attalus et autres Chrestiens qu'il tenoit prisonniers à Vienne et Lion (1); par laquelle il lui mandoit qu'il tourmentast cruellement ceux qui confesseroient Jésus -Christ et renvoiast quittes et absoubs ceux qui voudroient s'en dédire. Ce qui occasionna aux gouverneurs des Provinces de recommencer leurs poursuittes contre les fidèles, ésquelles S. Photin, évesque de Lion, et quarante-huit martyrs avec lui, furent mis à mort; S. Verus, évesque de Vienne; Auspice, d'Apt ; Pèlerin, d'Auxerre; Paterne, de Colongne sur le Rhin; et plusieurs, tant évesques qu'autres de tout âge et sexe, eurent part à leurs couronnes comme à leur croiance. S. Justin aiant présenté à ces Empereurs sa seconde Apologie pour les Chrestiens , ils la lui firent [ signer ] de son sang. Leur règne ne fut rempli que de carnages et de meurtres. Marc-Aurèle estant es Gaules pour dresser son armée contre les Marcomans, qui taschoient de secouer le joug des Romains, incité par les prestres des idoles, qui croioient que le sujet de tous ces mouvemens estoit le mesprix qu'on faisoit de leurs Dieux, fit prendre plusieurs, tant évesques qu'autres, qu'il fit exposer aux tourmens, résolu d'abolir la religion Chrestiemie, en sorte qu'il n'en demeurast seulement la mémoire. Aiant du depuis esté contre les ennemis de TEstal, tantost vainqueur, tantost vaincu, il défendit par édit, que les Chrestiens n'eussent à estre inquiétés pour leur reUgion, avec deffenses, sur peine du feu, de les accuser, sinon pour autres crimes, qu'il permettoit en faire la justice (2).
Le sujet s'en veoid dans Eusèbe, lequel raconte, qu'i aiant une légion de Chrestiens en l'armée de cest Empereur, dite de Melite ou de Malte, comme toutes les compagnies d'icelle fussent gravement tourmentées de soif à cause de l'excès de chaleur qu'il faisoit, et fussent hors d'espérance de pouvoir recouvrer de
(1) Metaphrastes, Eusèbe, liv. IV, ch. l. — (2) Eusèbe, liv, V.
Teau , le Préfet du Prétoire les pria d'impétrer la pluie de leur Dieu , qu'on disoit ne leur refuser les choses qui lui demandassent pour leur soulagement (1). Geste légion ne se seroit plustost mise en devoir de prier, que les foudres et tonnerres fuirent ouïs bruire dedans Vair avec une grande suitte de pluie, qui leur fournit abondance d'eau pour estancher leur soif et celle de leurs chevaux et autres animaux , pour la conduicte de leur bagage; de quoi Marc-Aurèle adverti, auroit fait cest édit en faveur de nostre religion.
Ceste grâce fut quasi aussitost perdue qu'accordée, veu que dès l'an 179 la persécution recommença plus cnielle que devant, de manière que Sévère Sulpice, parlant d'icelle, dit que ce fut, lorsqu'on commença à veoir des martyrs es Gaules, non qu'il n'y en eust auparavant, comme nous avons fait veoir ci-dessus qu'il y en avoit eu, mais qu'il y en avoit eu fort peu, en comparaison de ceux qui souffrirent en ceste dernière.
Si Valentin se pust sauver devant le véhément procédé d'icelle et parer à la disgrâce qui en enleva plusieurs , soit prélats ou autres de tout sexe, je n'en rapporte. J'estimerois pourtant que ceste année auroit esté la dernière de sa vie et de sa prélature, combien que le Catalogue de nos Evesques porte que ce prélat aie esté en la chaire de l'église de Chartres cinquantetrois ans; l'autheur d'icelui a voulu faire son compte, sans se proposer qu'il a pu y avoir quelqu'intervalle et interstice de tems, depuis Optât jusqu'à cetui-ci, qui n'a pas esté rempli, et que, durant la persécution , à peine pouvoit-il y avoir quelqu'un qui peust se vanter d'estre en asseurance de sa vie. On pourra dire le mesme de moi, que je veux fabe aussi le mien; il est vrai , mais c'est sans préjudice de la vérité que je cherche le plus qu'il m'est possible. Aussi je ne donne donc pas ces conjectures pour certitudes, desquelles je laisse le jugement aiLx mieux entendus en l'histoire et chronologie, au sentiment desquels je déférerai toujours très-volontiers.
Ce qui suit n'est pas moins difficile à sçavoir, d'autant qu'on veut que Valentin, aiant paie ses derniers devoirs à la nature, S. Mai^tin, dit le Blanc, lui aie succédé et tenu sa séance en^dron quarante-quatre ans ; c'est ainsi que l'escrit l'autheur du
(l) TertuUan, ch. 5, cogil.
Catalogue de nos Prélats, et dit qu'il comnienra à occuper la chaire Chartraine dès Tan 150. Comme il s'est trompé en son calcul, dès le commencement, il a peu facilement tomber en ceste faute, en lui assignant un tems qui ne peut compatir* avec ce que nous avons dit ci-dessus. Pour moi , je lui donnerois les dernières années de Marc-Aurèle, qui mourut à Sirmisch en Hongrie, le 15 mars 182, ou les premières de Commode, son successeur, soubz lequel la religion Chrestienne conmiença à respii'er et récent un grand avancement, jectant ses fondemens si profonds qu'elle n'a peu du depuis estre renversée. D'im mal, Dieu tii'a un bien. Ce prince, addonné à ses plaisirs, aimoit éperduement mie Martia, chrestienne, qu'il print pour concubine, laquelle sceut si bien mesnager les affections de ce prince, qu'elle disposoit de lui ainsi qu'elle vouloit : ce fut un moien pom* mectre les Chresliens bien près de lui; lesquels il laissa en repos tout le long de son règne qui fut de douze ans, depuis l'an 182, jusqu'au mois de décembre de Van 194 , qu'il fut estranglé par ses haineux (1). Il sembloit que sa mort deust apporter du changement à l'Estat et à la religion, d'autant que plusieurs compétiteurs muguetoient l'empire et taschoient de se revestir de la pourpre. JEAius Pertinax, issu d'un potier de terre de Gênes ou d'Ast, ville du Montferrat, qui avoit, par sa vertu et vaillance, passé par tous les degrés d'honneur, monta sm* le throsne des Césars, par l'eslection de sa personne, que firent les soldats du Prétoire dont il estoit Préfet. Le Sénat approuva ce choix le premier de janvier suivant, et lui confirma l'Empire. Comme il s'emploioit par ses vertueuses actions à relever l'Estat que son devancier avoit, par ses vices , presque mis à bas, ceux mesmes qui l'avoient revestu de la pourpre impériale, l'en privèrent pour le couvrir de celle de son sang.
Didius Julianus, qui avoit practiqué sa mort pour succéder en ses honneurs, ne fut plus heureux; car, bien qu'il fust personnage excellent, et en paix et en guerre, et qu'il eust esté eslevé en ceste dignité malgré le Sénat et le peuple, par les soldats qui espéroient quelque argent de lui, ne la garda guères, qu'il ne fust paie de la mesme monnoie qu'il avoit fait à son devancier, aiant esté mis à mort peu de tems après.
(I) Hcrodian. — (?) Diod., Eutrop., Eusèbe, in Chronic.
Pescemiinus Niger, Glodius Albinus et Septimius Severus, qui commandoient aux armées Romaines en Syrie, Bretagne et Pannonie, désirans avoir part augasteau, se cantonnèrent chacun au païs où il estoit ; Sévère se fit saluer empereur à Vienne en Autriche, et non à Ghai'tres conune quelques-uns l'ont escrit, déceus par le mot Carnutum, qu'on attribue à Tune et à l'autre de ces villes; mais se voiant des compétiteurs sur les bras, rechercha Albinus d'accommodement, et aiant gaigné les soldats prétoriens, fit tuer par eux Julian , lesquels proclamèrent Sévère empereur, le premier de juin suivant.
Cetui-ci, aiant establi ses affaires, créa Glodius Albinus, général des armées des Gaules et de Bretagne, et s'en alla avec la sienne au Levant où Pescenninus lui taiUoit de la besongne.
Ces troubles firent la paix des Chrestiens , qui jouirent de la douceur du repos parmi le timaulte des armes , et faisoient leur possible pour avancer autant Testât de l'Eglise, que ces Empereurs s'efTorçoient d'estendre les ailes de l'aigle Romaine, de laquelle chacmi prétendoit avoir quelque plume. Plusieurs synodes se tindrent à cest effet, tant à Rome qu'à Lion, des évesques de France, qu'ailleurs, touchant la feste de Pasques, qu'on célébroit, les uns le jour qu'elle arrivoit, les autres le dimanche suivant (1). Geste diversité avoit engendré quantité de différends, poui* ausquels coupper chemin, il fut arresté que ceste feste ne se célébreroit doresnavant que le dimanche d'après le quatorze de la lune de mars, et si le dimanche tomboit en ce jour, on la reculleroit au dimanche prochain, affln de ne la célébrer en mesme jour que les Juifs, veu que, comme l'escrivoit le pape Victor à Polycrates, l'Eglise conduite d'un seul esprit, ne doit avoir qu'im mesme sentiment, et n' estant qu'une, ne peut souffrir diverses opinions.
Cependant Sévère, aiant le dessus de Pescenninus, ne fut plustost arrivé à Rome, où il pensoit se reposer, qu'il lui fallut rendosser le harnois , pour aller contre Albinus , qui vouloit s'emparer des Gaules (2) ; lui aiant donné deux fois bataiQe , près Tournon, et l'aiant tué en la seconde, fit jecter son cadavre dans le Rhosne et deschargea sa cholère sur quelques seigneurs.
(I) Baroniiis, Chronic, ad ann. 187, lib. V. Histor. — (2) Eusèbe, in Cht'onic. Dio. Herodian.
tant Gaulois qu'autres, qui avoient suivi la fortune de ce sien adversaire.
Cette victoire lui arriva en l'an 199, après laquelle, se voiant à franches coudées par la mort de deux puissans ennemis, il s'attacqua à plusieurs citoyens romains, que le seul soupçon de leur avoir favorizé soubz main, les rendit criminels et les fil mectre à mort.
Toutes ces bagarres ne troublèrent point le repos des Chrestiens , de quoi ceux qui avoient leur religion à contrecœur estant jaloux , faisoient tout ce qu'ils pouvoient pour les mectre mal avec cest Empereur, qui estoit aussi sévère en effet qu'il l'estoit de nom. Leur modestie passa pour crime , et leur vertu pour vice. On les accusa d'estre demeurés seuls muets, à l'entrée de cest Empereur, retournant chargé de palmes et de lauriers en sa capitale , lorsque les autres citoyens le recevoient avec acclamation et cris de réjouissance , pour avoir défait les ennemis de TEstat. Un soldat Ghrestien, pour s estre trouvé sans couronne de laurier en ceste cérémonie, fut cassé, mal mené, et en danger de perdre la vie; ce qui donna sujet à Tertulian, ce grand homme des âges passés, de composer ce beau Traicté de la Coxf/i^onne du Soldat , pour l'excuser, et d'addresser son apologie aux magistrats de ceste ville, dame de l'Univers, pour justifier l'innocence des Ghrestiens contre les calomnies que leur imposoient les Gentils. Cela n'empescha pas qu'on ne fit la recherche de ceux de ceste profession, lesquels ne voulant jurer par le génie du Prince, qui estoit le plus gi^and serment qui se pust faire lors, onlesmectoit à mort (1). Sévère mesme aiant dompté les Parthes, fit un édit en l'an 204 (2), portant défenses, soubz grosses peines, de professer la religion des Juifs ou la Chrestienne. Ce fut lors que commença la cinquiesme persécution, que Sévère Sulpice met la sixiesme, si violente et si cruelle, qu'il sembloit qu'elle fust Tavant-courière de TAnte-Christ, et que tout l'Univers fust déjà aux symptosmes de sa dernière résolution.
Il est vrai que l'Orient se sentit plus de cest orage que l'Occident, où d'autres fusées se dévidoient : les Bretons, sortis de
(1) Torlulian, in Apologia et adversus, ch. 2. -- (2) In Sparlian, Eusèbe, in Chronic. et Hist , ch. 2 et 6.
leur isie, avoient envahi les terres de l'Empire, pour desquelles les chasser et se les conserver, Sévère fut contraint de laisser les Chrestiens en repos poui' courir au plus pressé, faire retirer ces séditieux en leur païs, et les punir de leur présomption. Tandis qu'il est après les chastier et donner la mort à quantité de personnes, il trouva la sienne ci York, l'une des principales villes de ceste isle, en laquelle il décéda en febvrier 213.
Nostre Prélat n'alla si avant, si tant est qu'il fust passé à mie meilleure vie quelques années auparavant, et que S. Anian lui eust succédé dès l'an 200 ou environ, comme l'escrit Tautheur du Catalogue des Evesques de Chartres, Severt dit, en celui qu'il a mis au jour, qu'il tint sa crosse jusqu'en l'an 214; s'il avoit quelqu'mi pour confiimer son dire, je l'embrasserois fort volontiei-s, pour ce que dans les apparences, il peut avoir passé les deux cent ans; mais qu'il y aie esté jusques à quatorze ans après, c'est ce quej'aidela peine à me persuader, pour la raison que nous dirons ci-dessoubz, quand nous parlerons de S. Anian.
Roulliard, en sa Parlhénie, dit qu'il fut surnommé le Blanc ^ ou Candide, à cause de la pureté de ses mœurs; j'estime néamoins que ce nom lui auroit esté doimé plus tard, et après qu'on eut dressé à Chartres ime église soubz celui de S. Martin de Tours, que, pour les distinguer, on nomma, l'un le Viandier, pour ce qu'au mesme endroit il avoit donné la vie à un enfant; et l'autre le Blanc, à cause peut-estre, que son image estoit de pierre blanche. Je ne le dis sans raison, d'autant qu'en la grande église de Chartres, y aiant plusieurs images de Nostre-Dame et de S. Jean-Baptiste, taillées d*un marbre blanc ou pierre blanche, on les appelle Nostre-Dame-la-Blanche et S. Jean-le-Blanc, à la distinction des autres images des mesmes Saints, qui sont peints de couleur. Car il est bien certain que la représentation, qui estoit sur le grand -autel de son égUse auparavant les troubles, estoit d'un évesque, taillé d'une pierre blanche , auquel à cause que ce Prieuré despend de Tabbaïe de Marmoutiers, qui a S. Martin de Tours pour patron, on subrogea un cavaher, qui donnoit partie de son manteau à un pauvre, en laquelle posture on le représente d'ordinaire; le tout d'une pierre fort blanche, qui pourroit lui avoir donné le nom de Saint-Martin-le-Blanc; qui diroit qu'il auroit eu ce nom pour autant qu'il estoit habillé de blanc; peut-estre ne rencontreroit-
il pas mal, car tout ainsi que le Flamen-Dial ou Grand-Prestre de Jupiter estoit revestu d'une robe blanche, durant le sacrifice, que les anciens appeloient puram vestem, et nous l'avons veu de nos Druides, à cause que, selon les Perses, ceste couleur estoit la plus aggréable à Dieu, les évesques de TEglise naissante estoient parés de blanc; cela se veoid de S. Jacques, Tévesque de Jérusalem, de Tapostre S. [Bailhélemy] dans Abdias (a), et encores le Pape , connue Tévesque des évesques , porte ordinairement ime sottane blanche, de manière que ce prélat, estant vestu de blanc, pourroit avoir prins le nom de S. Martin-le-Blanc. S'il a esté Martyr ou Confesseur, il ne s'en trouve rien, mais seulement qu*aiant rendu ce qu'il devoit à nature, il fut inhumé en l'église qui est soubz son nom, qui estoit lors un cemetière commim, où on enterroit les cadavres de ceux de la ville, d'autant que, selon la loi des Douze-Tables, il n'estoit permis d'inhumer personne dans les cités. Il n'y avoit qu'à Sparte, ou à Lacédémone, où ils pussent enterrer leurs morts dans la ville proche les temples, toutes les autres nations les enterroient dehors sur les chemins, pour la raison qu'en rend Varron (1), jusques à ce que ceux qui avoient triomphé, obtindrent ce privilège des Romains, de faire ériger dans leur ville leurs sépulchres et tombeaux, puis les Empereurs et Vestales, et enfin tous les autres obtmdrent pareille grâce soubz l'empereur Léon le Philosophe, qui leva ceste défense. L'on faisoit à ce sujet de petits caveaux et souterrains, pour les mectre, d'où les grottes et cryptes qui se veoient encores soubz les éghses sont la marque; pour ce que les corps des martyrs aiant esté inhumés en iceux durant la perécution, on auroit, icelle passée, basti sur ces Cataciunbes ou plustost Catacombes des éghses, en leur mémoire; c'est pourquoi, l'Eglise jouissant du bonheur de la paix, on érigea sur la grotte, en laquelle gisoient les os de S. Martin, un temple à son honneur, dans lequel les évesques de Chartres choisirent peu après leurs sépultures ; lesquels s'y voioient auparavant que l'impiété Huguenotte les eust boule-
(a) Abdias, évêque deBabylone. Voy. Hisloria certaminis apostolici (Vdirisiis, 1571, in-S"). VesHbus colore albo, clavato purpura, lib. VIII, fol. 96°.
(1) De Ling. latina. Juvénal, satyre 1. Propert., lib. IV, élégie 7. Onuphr., de urbe Roma.
versés et ruinés, durant les deux sièges posés en 1568 et 1591 , devant Chartres, par ceux de ceste secte. Celui de S. Martin se recongnoissoit par dessus tous les autres par ce distiche, gravé sur le couvercle de sa tumbe.
TE COLUIT, CHRISTE, MARTINUS CANDIDUS ISTE, QUEM MODO TU RECREAS, ET RECREANDO BEAS.
J'estime néamoins que ces vers sont de postérieure édition que l'église. Ceste sorte de rythme n'aiant esté en vogue que longtems après, vers Tan mille.
Je ne peux obmettre en cest endroit, qu'au mois de mars 1651 , connue l'on faisoit refaire la vouste de la grotte, qui est soubz le grand-autel de ladite église, qui estoit tombée dès 1642, on trouva dans l'autel de ladite grotte certains ossemens, lesquels, dans le doubte qu'ils ne fussent de ceux de nos anciens pasteurs, pour n'en avoir rien trouvé par escrit, en furent ostés et mis ailleurs, en attendant qu'il plaise à Dieu révéler de qui ils sont, y aiant de l'apparence qu'aiant esté tirés de leurs tombeaux durant la fureur des hérétiques, qui s'attaquoient aussi bien aux morts qu'aux vivans , on les auroit mis dedans cest autel , sans sçavoir particulièrement de qui ils estoient. Ce quej'escris, afin qu'on s'en puisse souvenir.
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