‹ Histoire du diocèse et de la ville de ChartresChapitre 4 sur 71 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Des Gaules et d'où elles ont été ainsy nommées et quand elles ont commencé à estre habitées.

IA plusparl de ceux qui ont escript des Gaules (I) demeurent d'accord que ce nom leur a esté donné par Gomer, premier flls de Japhet, aisné, selon quelques-uns, de Noé, lorsqu'aprês l'inondation générale du monde, il s'en vint habiter nos provinces , car ,

nous en venons à la Délloration Chaldaïque du prétendu Bé-

(I) Joseph., lili. I; Antiq, Judaic., cli. Il, Isid.

2 HISTOIUE DU DIOCÈSE

rose, et à son commentateur Aimius de Viterbe, Gomer fut surnommé Gaulois , comme son père Japhet et son ayeul Noé, du mot : Sa Hébreu, ou nSa (1), qui signifie : transmigration^ ean, flot, pluie, galion, galère, navire, barque, et toute autre matière de vaisseau propre à estre porté sur les eaux, d'autant que, s'estant exposé sur mer, dans des vaisseaux et gallions, il estoit, avec les siens, parvenu en nos contrées, qu'il nomma Gaules, pour éternizer la mémoire de ce qui s'estoit passé, et retint la navire pour ses armes. Julian Taboet, en son Traicté de la République et langue françoise, dict que ces armes estoient aussy celles de Sem et Japhet, fils de Noé, pour les distinguer d'avec Cham leur frère. Quelques-uns ont estimé qu'ils avoient le lion pour devise. Je m'arreste néamoins plustost à l'opinion de ceux qui sont pour la navire, veu que la ville de Paris, capitale du Royaume, l'a retenue pour ses armes, qui sont de gueules à la navire d'or, au chef semé de France. Ce qui pourroit estre la raison pour laquelle, es tables de nos Roys , l'on met sur le bout d'icelles des navires d'or ou d'argent doré vermeil, dans lesquelles sont la salière, cueillier, fourchette et Cousteau, pour les faii'e souvenir de leur ancienne origine, et qu'ils descendent de personnes, qui seroient les premières venues prendre possession de leurs belles provinces avec des barques et navires : car, tout ainsy qu'Agathocles, tyran de Syracuse, pour ne perdre le souvenir de sa naissance, se faisoit servir en son boire et manger avec des plats de terre, pour donner à congnoistre qu'il estoit fils d'un potier d'argile , ainsy nos anciens Gaulois, pour conserver la mémoii^e de leurs autheurs, avoient leurs gobelets et vases, dans lesquels ils beuvoient, faicts à la façon de petites navires, que les Vénitiens appeUent gondoles, et desquels ils usent encore à présent soubz la mesme dénomination. Nonius Marcellus les appelle Galeolas, à ce sujet, et en a tiré le verbe Gallare pour bacchari, et bien boire; d'autant qu'on se servoit de ces vases pour le mesme effect.

Je ne suis ignorant de ce que disent quelques-uns que ç'ont esté les Grecs qui ont donné le nom aux Gaules, du mot yo^a,

(1) Bodin, In inethodo historix, R. Samuel.

qui veut dire Laict (1), à cause de la blancheur de ceux qui les habitent, dérivation que l'autheur du Théâtre de la France approuve, disant :

Hax fuit ob lactis Galathrum dicta colorem Gentis et insignem eandorem Gallia priscis.

Je ne peux néamoins soubzscripre à ceste étymologie, veu que ceste blancheur n'estant commune à tous les Gaulois, les Septentrionaux seuls estant blancs, les Méridionaux plus teints et bazanés, ils ne peuvent avoir tiré leiu: appellation de ^aXa. Que si les Gaulois eussent attendu à recevoir leur nom des Grecs, combien de temps eussent-ils été sans en avoir un particulier, considéré que ceux-cy n'ont paru que plusiem^ années après le déluge, ou les Gaulois ont donné leur nom plustost aux Grecs, les Galathes ayant esté ainsy nommés des Gaulois, qui ont mené des colonies en lem* pays, appelle d'eux Gallo-Grecœ, Ce que recongnoissant Pausanias, autheur grec, dict que le nom de Gaulois a esté donné tard "à ceux de nostre nation, qui auparavant s'appelloient Celtes (2). Je n'ignore pas qu'il y en a d'autres qui ont escript que ces Gaulois avoient été ainsi appelles de Galathes, leur Roy, fils d'Hercules, et qu'auparavant ils s'appelloient Celtes, du nom d'un autre fils d'Hercules : à l'opinion desquels je ne peux non plus me rendre, veu que ce nom d'Hercules estant conmiun à plusieurs, y en ayant eu plus de trois cens de ce nom, selon Varron, on ne peult sçavoir quel de ces Hercules estoit le père de ces deux enfants. Aussy, pour faire veoir l'incertitude et peu d'asseurance de ceste opinion, Ammian MarceUn (3) rapporte, d'mi certain Timagènes, que les Gaulois estoieut Aborigènes ou Autoctones, c'est-à-dii*e 7iais en leur propre pays, conformément à ce qu'enseignent quelques Hébreux, lesquels, ne pouvant se persuader que ces fils de Noé eussent peu traverser tant de mers pour venir se loger dans nos provinces, disoient qu'ils avoient esté conceus au mesme endroict, du limon qui estoit demeuré sur la terre, après la retraicte des eaux du déluge, d'où ils auroient esté nommés Gau-

(1) Isidore, EihimoL, 6, 14. — (2) Pausan., Attic, lib. î. — (3) Ammian. Marcell., lib. XVI. Strab., lib. IV.

lois du mot Hébreu Sa qui signifie de l'Eau, comme dict est, ou bien Populos diluvio swperstites , conmie l'interprète le Rabbi Samuel. Ce qui a faict dire à l'autheur du Théâtre de la France, parlant de ceux qui ont donné le nom à la Gaule :

Qui tamen Hebrxa malunt deducere voce, Hanc a diluvio contendunt esse relictam , Atque hxnc contractum phiviali nomen ah unda.

Car , conune Ta remarqué Lazius , Apellationes pojmlorum antiquorum in Hebraïca lingua exiant, Arabica Syriacague pronuntiatione (1), différent en ce dernier de Timagènes, qui veut que ces Aborigènes ayent prins le nom de Celtes de celuy de leur prince, et celuy de Gaulois de Galathse , sa mère.

L'opinion d'Appian Alexandrin (2) n'est de meilleure mise, faisant sortir les Gaulois d'un certain Polyphème , auquel il donne trois enfants Celtes, Illyric et Galles, desquels il faict descendre les nations dénommées de semblables noms, veu que les Celtes faisant partie des Gaules, et les Gaules comprenant les Belges et Aquitains, outre les Celtes, monstre que le dire de cet autheur est sans fondement, d'autant qu'il y en a qui empruntent ce nom du grec x^Xr,?, qui signifie, cheval léger sans selle, sur lequel on sautoit, comme si de xiXtrreç, on avoit faict xeXTjTat, et par syncope xéXrat (3), pour ce que les Gaulois, sur toutes autres nations, excellent en cavalerie, ou qu'ils usoient de chevaux sans selles, et qui n'avoient que des brides. L'autheur de la vie de S. Genoulf dict que la Gaule Celtique est ainsy appellée à celsitudine montiwm qua prœeminet (4).

Sans perdre le temps à réfuter plusieurs opinions, qui ressentent plus la fable que la vérité, je me tiens à ma première proposition que ça esté Gomer, surnonuné Gaulois pour les raisons sus-alléguées, qui a donné le nom aux Gaules, pour les iavoir le premier habitées, suivant le partage que Noé, seul héritier et possesseur de l'Univers, en auroit faict à ses trois fils Sem, Cham et Japhet, le dernier desquels eut en son lot la partie septentrionale de l'Asie et Europe, avec les isles qui se

{\) De transmigrât, populorum, lib. IV. — (2) In Illyrico. — (3) Eustath., Homeri inlerprel. in Iliad. Pindar., Olymp., I. — (4) Hirtius, de heltoGallico, lib. î, ch. 2.

trouvent dans les mers de ce costé-là, que ses sept enfants partagèrent par après entre eux, et s'y retirèrent avec leurs familles pour y faire leur demeure.

Dire au certain le temps auquel ce partage se fit est fort difficile, les escripvains n'en demeurant d'accord : S. Augustin (1) veut qu'il aye esté faict, lors de la i ativité de Phaleg, qui fut en l'an 101 ou 2 après le déluge, auquel Héber, son père, petit-fils de Sem, imposa ce nom, à cause de la division et partage de la terre, qu'avoit faict Noé à ses fils. L'opinion néamoings des Hébreux, de S. Hiérosme, S. Chrysostôme, Tostat et Nicole de Lyre est plus probable, que ceste division ne se fit en la naissance de Phaleg, mais plustost durant sa vie, comme si, par esprit prophétique, son père luy eust imposé ce nom, qui signifie division, prévoyant que tous les descendants de Noé debvoient se séparer les uns d'avec les autres de son temps, et se retirer chacun au lieu de son partage. Ge qui est conforme à ce que dict l'Escripture (2) que Phaleg fut ainsy nommé à cause que, durant ses jours, la terre fut divisée, qui ne peut estre attribué à la naissance de Phaleg, mais plustost au courant de sa vie, pendant laquelle ceste division ou transmigration se fit : c'est l'opinion de Genebrard (3) , qui veut qu'elle n'aye esté faicle que 300 ans après le déluge, vers l'an 48 d'Abraham, et 10 ans devant le déceds de Noé, pour ce qu'il falloit que les races et familles se multipliassent, devant que pouvoir estre distribuées en tant d'endroicts de la terre, comme elles le furent par après, estant bien à propos d'attendre qu'ils fussent nombre compétent pour peupler les Ueux ausquels ils debvoient s'en aller. Le partage pouvoit bien leur en avoir esté faict, mais il n'avoit esté encores exécuté, attendant tousjours qu'ils fussent augmentés pour mieux faire leurs peuplades. H semble que Moyse aye eu ce sentiment, quand il escript que ces descendants de Noé estant creus en tel nombre, qu'ils ne pouvoient plus compatir ensemble et se voyant nécessités de se séparer, s'entredisoient : « Venés, faisons-nous une cité et une « tour, la cime de laquelle attaigne jusques au ciel, et celé-

• btons nostre notn, auparavant que soyons divisés par la

• terre universelle, » D'autant que de ces paroUes , il est aysé

(I) Augiist., In civit., II. — (?) Genèse, X. — (3) Jn chronol., pag. 35.

à conclure, que chacun des fils de Noé sçavoil Tendroict de son partage, et le lieu auquel il debvoit faire sa retraicte, quoyqu'ils ne se fussent encores mis en debvoir d'y aller. Ce qu*ils n'exécutèrent qu'après avoir basty, dans la campagne de Sennaar, ceste tour d'admirable haulteur, qui avoit, ainsy que l'a remarqué S. Hierosme (1), une lieue d'Allemagne de haulteur, ou conune l'a laissé par escript André Thévet (2) 329 toises en sa rondeur, ou, selon d'aultres, cinq ou six lieues de ch'cuit : au bastiment de laquelle Nembroth commanda sur plus de trois cent cinquante mil personnes de la famille de Cham; Jectan sur plus de deux cent quinze mil hommes de la Ugnée de Sem; et Suphné sur plus de cent quarante mil personnes de la race de Japhet, revenant tous ensemble à plus de huict cens mil hommes; sans les femmes et enfants, quand Dieu, voulant rabaisser l'orgueil de ces présiunptueux, les punit par le membre qu'ils prétendoient faire servir à leur gloire (3), confondant tellement leur langage, que pas un n'entendoit le dire de son compagnon. Ceste disgrâce leur donna sujet de se séparer, et de se retirer aux lieiLx, qui estoient escheus en leurs partages. Quelques-uns assignent cette séparation à l'an du monde 1826, environ 169 ans après le déluge, d'autres à l'an 1817 (4), qui seroit quelques neuf ans plustost. J'estime plus probable ce qui se trouve dans le Seder Ocam, et ce qu'en disent les Hébreux, que ce fut 340 ans après le déluge, si tant est que ce fust dix ans auparavant le trespas de Noé, qui mourut, suivant le même Genebrard, Tan 950 de son âge, pour ce que» joignant les 600 ans qu'avoit ce patriarche, lors du déluge, avec les 350 qu'il vesquit depuis, font le nombre de 950, et amsy, selon la supputation des Hébreux, la division des peuples seroit arrivée l'an 1996 de la création du monde, et l'an 340 après le déluge.

Quoyque c'en soit , la pluspart des escripvains sont d'accord que Gomer fut le premier, qui esquippa des navires ou galères, pour s'en aller par mer prendre possession de son lot, où il fut suiw de ses frères et de ceux de sa famille , comme l'aisné et le chef d'icelle, ausquels il distribua la terre ferme et les

(I) Hierosm., in ch. 14. -— (2) André Thévet.. Philo. Jud. — (3) Aiipust., de miracxil. sact^œ srriptur. — (4) Scaligor, (U rmendat. tempo.

isles, aiiisy que Tont remarqué Josephe Zonoras et S. Epiphanes(l).

Il partit, pour ce faire, avec sa flotte, des environs des montagnes Taurus et Amana, dit autrement Monte-Negro, où ils habitoient avec leur ayeul Noé, et jettant ses vaisseaux sur TEuphrate pour gaigner le Tanaïs, dans lequel estant entrés, ils tournèrent au Sud pour se rendre dans les Paluds-Méotides, qui séparent l'Europe de l'Asie, et de là dans la Méditerranée, laissant en passant quelques peuplades des siens es lieux qu'ils trouvoient commodes à habiter, et tirant tousjours plus avant, parvint enfin où le Rhosne se descharge dans la mer, où il print terre, et de là, montant par ce fleuve, partie de ceux qui le suivirent s'arrestèrent vei*s Authun, partie, regaignant la mer, doublèrent le Gibraltar*, qu'on appelloit auparavant le destroit de Gomer et d'Hercules, où Tubal descendit avec ceux de sa suitte et famille et peupla le premier les Espagnes (2), y faisant bastir la ville de Terragone. Gomer et Magog, passant plus outre, entrèrent dans l'Océan , et vindrent faire aiguade en la Basse-Bretaigne, qu'ils nommèrent Armorique (3), qui signifie en vieil Gaulois, proche ou devant la mer, et trouvant le pays à leur goust et propre à y semer-du bled, ils s'y arrestèrent, le cultivèrent, et le rendirent fort fécond en grains propres pour le soustien de la vie. Je ne sçay si ce seroit cela qui auroit porté les anciens ducs de Bretagne de prendre autour de leurs armes un collier tissu d'espics de bled, pour faire veoir l'antiquité de leur noblesse, qui avoit commencé avec le cultivement de la terre, et que la façon de ^emer les bleds estoit deube a leur invention. Depuis, ces enfants de Gomer estant beaucoup multipliés, luy considérant qu'avec le temps ils ne pourroient demeurer ensemble, il y laissa les principales familles, et montant le long de la rivière de Loire, il dispersa partie de ceux qui l'avoient suivy dans l'Anjou, le Maine et le Blésois, Vendosmois, Dimois et pays Chartrain, et l'autre partie, gaignant pays, se logea dans le Gastinois, et par delà la rivière de Seine vers la Franche- Comté, d'où ils prindrent depuis le nom de Sénonois et de Séquanois, et ainsy, peu à peu, tous ces nouveaux hostes peu-

(I) Joseph, lib. I, au eh. V, p. 6. Zonaras f* I, Annal., ch. IV, Epiph. — (2) Mariana, Pind. Zuvita. — (3) Oenebr. , In chron.

plèrent nos provinces Gauloises. Pour Magog, il continua son chemin sur la mer Balthique , costoyanl la Normandie et Picardie, et singlant entre Tisle d'Angleterre et celles de Hollande et de Frize, donna jusques en Dannemarch, où, ayant mouillé Vancre, il descendit avec toute sa brigade, et nomma ceste province Gothie, c'est-à-dire hmine terre, de laquelle les Goths, Gètes, Massagètes, Scytes et autres nations sont issues.

CHAPITHE H.

ne chavires et de son assiette ; par qui bastie et

nommée.

GOMER, au partir de la Bretagne Armoiique (1), s'estant avec ceux qu'il conduisoit advancé jusques soubs le 48*" degré 15 minutes, ou environ, fit alte et s'arresta sur la fin d'une grande et vaste plaine, qu'un petit tertre bomoit, deux panchants duquel, de chasque costé, facilitoient la descente dans un vallon aggréable, qui s'élargissoit peu-à-peu des deux bouts comme en deux grandes aësles de prairies et bocages, baignés des eaux d'une petite rivière, qui passoit au travers et de plusieurs fontaines et sources, qui se déchargent dedans. Trouvant le solage à son gré, propre à semer et planter, avec les domiciles tous prests, que la nature luy avoit préparé dans le roc en plusieurs antres et cavernes, se résolut d'y habiter avec eux^ et d'y bastir mie ville, en laquelle ils peussent establir leur demeure, et se deffendre contre ceux qui voudroient leur en disputer la possession, qu'ils en avoient prinse.

Quelques-uns toutesfois en attribuent la gloire à Samothés (2), frère aisné, disent-ils, ou fils de Gomer, disant qu'il en com-

(1) Ptolom., lib. 11, cil. 8. — ("2) Dan., 9. Le Caron, ch. 13, pag. 42 et i3. Ptolom., lib. II, rli. 8.

mença l'édifice, après que ce dernier fut passé en Italie pour y conduire des colonies pour la peupler.

Qui que ce soit qui Ta le premier bastie, il lui imposa le nom de îPin, qui signifie cave ou lieu cave dans le roc, que les Latins ont tourné depuis en celui à'Antricum, à cause de ces antres et lieux soubzterrains , auxquels ils avoient premièrement estably leurs demeures. C'est pourquoy ceux-là se trompent grandement, qui rappellent Autricum avec l'adjoinct de Carnutum, ce nom di! Autricum, appartenant proprement à Auxerre et non à Chai'tres, ainsy qu'il se peut tirer de la subscription d'Aunachaire, évesque d' Auxerre, au 2« concile de Mascon, où il se met Episcopus ecclesxœ Autricœ, et de la \'ie de S. Pèlerin, où il est expressément porté que Peregrinus et socii Autricum, quod nunc Autissiodorum dicitur, intrépide perveniunt, et encores de ce qu'escript Henr^', moyne d' Auxerre, en la vie de S. Germain , évesque dudict lieu, lib. I, où, parlant de la ville d'Auxerre Autricus, dit-il, à priscis olim vocata refeiiur. Et de ce que les habitans de la viÛe de Chartres et du pays circonvoisin s'appellent Carnutes , du même mot hébreu Vlin, à cause qu'ils se retiroient la pluspart dans des Ueux entaillés dans le roc, comme dans les caves ou cavernes, ainsy qu'il se veoid encores dans le Drouais, Vendosmois, et le long de la rivière de Loire, où s'estendoit autrefois le pays Chartrain (1). Oui auroit pu donner subject à Tacite d'escripre que les Gaulois de son temps n'avoient que des cavernes pour maisons, conformément à ce que dict Ovide des premiers habitants de la terre que :

Tmn primuin subiere dmnos : domus antra fuerunt, FA densi frutices, et junctx cortice virgœ.

Et encores Juvénal (2), quand, escripvant à Ui*sidius, qu'il taschoit de détourner de se marier, il luy disoit :

Credo pudicitiam Saturne rege moratam In terris, visamque diu, cum frigida parvas Prseheret spelunca domos, ignemque, laremque, Et pecus et dominos communi claudcret umhra.

(I) Tacit., de morib. Gemmn. — (2) Juvén., Sat. 6,

Ce que Pline (1) a semblablement remarqué disant que Antea specus erant pro domibus, etc.; Vitruve, que Homines, veteri more, ut fera\ in sylvis et speluncis et nemoribus nascebanfur, ciboque aggresti vesccndo, vitam exigebmxt, etc., et plus bas il escript que pour maisons, Speluncas fodere sub moniibus, et encores que les Phrygiens, manquant de bois aux campagnes et plat pays, où ils hal)itoient, ils cherchoient des heurts, qu'ils creusoient pour se retirer dedans et s'en ser\ir au heu de maisons, d'où vient que Gabriel Siméon (2), parlant des Aborigènes naturels Gaulois, ausquels on rapporte la fondation de Rome, dict, après Annius de Yiterbe, que ce nom procède, selon S. Hiérosme et les Talmudistes, des mots Toscans et Arméniques Ab, qui signifie père, Ori, qui se prend pour une caverne ou lieu creux, et Genos, qui veut dire race ou postérité, comme qui diroit pères ou hommes nais dans des cavernes ou arbres creux : ce n'est pas que je fasse estât de ceste authorité, sinon pour faire veoir que c'estoit la commune opinion que nos anciens Gaulois habitoient dans des cavernes et que de là les Chartrains auroient reçu leur dénomination, pour ce qu'à leur arrivée en ce pays, ils se servirent d'antres et caves pour leur demeure, tout ainsy que les Chartreux ont prins leur dénomination de ces affreuses cavernes, qui se rencontrent dans les montagnes de la Grande-Chartreuse près Grenoble, où S. Bruno jetta les premiers fondements de son ordre, laquelle pourroit avoir prms sa dérivation du même mot 3;*iin, lequel, par succession de temps, auroit dégénéré en 3;i3in, par l'interposition de la consonne a qui revient à notre lettré N, d'où seroit venu Carnutes et Chartres, nom qu on a donné aux prisons par un certain rapport de convenance, estant composées de cachots et basses-fosses, comme d'antres et cavernes.

Que si ceste étymologie ne plaist, il se peut dire que le mot Vyyn estant dérivé ou formé de v^n, qui signifie juger et décider, Chartres a prins son nom ou appellation du mesme mot, veu que, comme le témoisgne Caesar (3), c'estoit en ceste ville-là que les Druydes s'assembloient pour juger et décider les affaires d'importance qui se présentoient, et que, ayant au mesme lieu

(1) Plin., lib. VU, ch. 56. Vitruv., lib. 11, ch. 1. — (2J Gab. Sim. en fîOn Dialogue de la Limagnc Dionys. llalicarn. - (3) Cti»sar, li!>. VI.

(les cachots soubzterrains et basses-fosses, que les Gaulois appellent Chartres, ils auroient de là donné ce nom à la ville. Rouillard (1), à la mémoire duquel les Chartrains ont beaucoup d'obligation, pour avoir le premier ébauché Thistoii'e de leur ville, s'aheurte fort à ceste éth^mologie, pour rétablissement de laquelle il rapporte quelques authorités, lesquelles, s'il eust mieux considérées, il se fust trouvé bien loing de son compte, veu que personne d'entendement ne se persuadera jamais que les lieux, où les églises et communautés ressèrent et gardent leurs papiers, s appellent Chartres, pour ce qu'ils sont enferaiés en iceux dans des armoires bien clauses et avec des portes de fer, comme s'ils estoient dans l'estroit d'ime prison, la pure vérité estant que tels lieux sont appelés Thrésors des Chartres du mot latin Car ta, ou bien du GrecyopTYiç, qui signifie papier escript, d'où vient que, parmy les Grecs, celuy qui avoit la garde des tiltres et enseignements de quelqu'église s'appeloit yapTo<puXaÇ, qualité que prend Théodore Balsamon, patriarche d'Antioche (2), au tiltre de l'exposition des saints canons et des prérogatives duquel il parle sur le 18» canon du P"" concile de Nice, et sur le T du VP concile de Constantinople, dict in Trullo, comme aussy, il en est fait mention dans le Pontifical de Téglise Grecque (3), à cause que ceux qui portoient ce tiltre passoient pour dignités, et avoient scéance es assemblées ecclésiastiques auparavant les Evesques mesmes et autres prélats. C'est la raison pour laquelle on appelle Cartulaires les livres dans lesquels les tiltres et enseignements des églises et communeautés sont transcripts, pour ce que dans iceux la pluspart portent en teste le mot Carta, et non pour ce qu'ils y sont attachés avec des chaisnes, comme sont les forçats et prisonniers, ces chaisnes n'estant que pour empescher qu'on les soustraye ou desrobbe.

Rouillard croit encores establir son opinion par les armoiries de la ville de Chartres, ausquelles il a estimé y avoir des ceps et manottes, desquels on se sert pour lier et aiTester les prisonniers. Mais s'il les eust considéré de plus près, il eust recongneu que ces trois figures rondes en foime de bezants, sur les-

(l) Pariliénie, — (2) Balsamon, prolôg. 49, Exposit. sacror. cnn. — (3) nrpjr. MafT., ép. ■i'?, lih. ï. Baron., nâ nnn. 301, n" 31.

quels les peintres plus sravanls en imaginations qu'en la vérité de rhistoire, ont grifonné je ne sçay quoy, que les ignorants s'imaginent estre des ceps et manotes, sont trois grains de guy de chesne, ou bien trois œufs de serpents, sur lesquels y ayant quelques marques non assez discernées par ceux qui les ont voulu représenter, ont donné subject au commun de penser que c'estoient des ceps et des fers. Pline (1) escript avoir veu un de ces œufs de la grosseur d'une médiocre pomme ronde, la coque duquel estoit comme un cartilage des os d'un bras d'un polype, que les Druides employoient en leui's armes et devises. Ce qu'a remarqué pareillement Ghasseneux, dans son Catalogue de la gloire du Monde (2), faisant porter à ces philosophes Gaulois d'azur à la couvée de serpents d* argent, au chef de mesmes, chargé d'un rameau de guy de chesne de synople; ou bien , comme le disent d'autres, ils portoient d'argent à un rameau de chesnCy garny de ses glands, de synople; d'où il seroit arrivé que les Chartrains, chez lesquels ces Druydes demeuroient, auroient prins partie de leur devise, pour conserver la mémoire de la conversation qu'ils avoient eu avec eux , sçavoir ces trois œufs de serpents. Tout ce que dit Rouillard de ces ceps, qu'il appelle Karnoch, en langue Hébraïque, en laquelle néamoins il ne se trouve point, n'est qu'une pure imagination. Il ne rencontre pas mieux, quand il dict que les Chartrains sont appelés Carnutes quasi Quernates, comme habitants parmy des forêts de chesnes. Je demeure d'accord que nos premiers Gaulois habitoient dans les bois, qu'ils appeloient Gaul, en leur langue, auparavant qu'ils eussent trouvé l'invention de bastir des maisons et des villes, d'où mesmes quelques-ims ont estimé qu'ils avoient reçu le nom de Gaulois, à cause des Gaules ou Perches, desquelles ils se servoient pour faire leurs huttes et cabanes, dans lesquelles ils se retiroient; mais conune en la pluspart des foresls de ces quartiers, il se trouve moins de chesnes que de hestres, charmes et fousteaux, qu'on appelle autrement Celtes, (d'où l'on veut que les Celtes, qui font partie des habitants des Gaules, ayent prins leur dénomination ), je ne peux soubzcripre à cette opinion. Je sçay bien que ces deux lettres q u, se con-

(I) Plin., Hb. XXIX, ch. 3. — (2) Chassen., Caial. glo. mundi, part. I, n" 58.

vertissent facilement en C ou en K en la langue latine et franroise, ésquelles on lit quùm et cùm^ quotidiè et cotidiè , Karoius et Carolus, Queux et Cueux pour cuisinier, Quens et Cuens pour comte, et ainsy que de Quernutes on auroit pu faire Kernutesy et pour l'euphonie Carnutes, Mais il faudroit monstrer auparavant, que les anciens appeloient un chesne Quernus; ce que ne pouvant faii'e , il faut demeurer d'accord que le mot de Carnutes ne peut venir de Quernutes.

Je trouve Rouillard plus raisonnable quand il se moque de Topinion de ceux qui veulent tii'cr le nom de Chartres de celuy xopMK, c'est-à-dire noix, à cause, disent-ils, des grandes forêts de noyers qui se rencontrent dans ce pays, n'y en y ayant guères en toute la France, où il y eu aye moins, ce qui a faict dire à Bouteraye, en sa Description de la ville de Chartres et pays Chartrain :

Errant qui a nueibus ludentes nomine Graio Carnutes dictint, nugas res ipsa refellit.

Aussy ne suis-je estonné de Genalis (1), homme docte, qui s'est laissé emporter à ceste opmion , veu que, ayant recongneu que Chartres s'appelloit Antricum et escript que les Druides s'appelloient Quernutes y il s'est pereuadé que le pays se nommoit Chartrain de xapioç. Pour moy, je demeure en ma première pensée que Chartres et le Chartrain ont esté ainsy nommés de vyyn, que les Latins ont tourné par Antricum, comme qui diroit lieu plain d'antres et cavernes. L'on pourra peut-estre m'objecter que la langue Hébraïque, estant demeurée pure et nette en la seule famille d'Héber, duquel elle a prins sa dénomination, et ayant esté confondue en toutes les autres familles des descendants de Noé, comment est-ce que Gomer ou les siens auroient nommé Chartres d'im nom Hébreu, veu qu'ils n'en parloient pas le langage? A quoy je répons que quoyque la langue Hébraïque eust été confondue en ceux qui bastirent ceste tour, qui, pour mémoire étemelle de leur présomption, en porte le nom, si est-ce que ce ne fut entièrement, estant resté quelques mots d'icelle dans les autres langues, où ils se retrou-

(I) Gallica hisiorica, lib. I, perioche 4, fol. 3; et lib. Il, perioche, 3, fol. 145.

vent encore en la mesme signification , tesmoing ceux de Suc , Cable y Hisope, Galère et quelques autres, qui sont purement Hébreux, lesquels toutes fois sont demeurés dans notre langue. D'ailleurs Tancienne langue Gauloise approchant fort du grec , ainsi qu*il se lit dans Lucian, et que Jean Avenier (1 ), en son livre des Racines ou Lexicon Hébreu, tire la plupart des mots Grecs de la langue Hébraïque par quelque changement, meslange ou transposition de lettres, Gomer et les siens pourroient avoir faict le semblable et de Karuts composer Carnuts, et les Latins Carnutes, et enfin les Gaulois Chartres. Je n'ignore que Joachim Périon (2) a laissé par escript, dans ses Dialogues de Vorigine de la langue Gauloise, que la langue Hébraïque n'a conunencé qu'avec les autres, après le déluge, et que celle de laquelle on parloit auparavant et après ceste inondation générale, se perdit entièrement en la confusion des langues, sans qu'il en soit resté aucun vestige. Quoyqu'U ne soit seul en ceste opinion et que Fauchet, en son Recueil de Vorigine de la langue et poésie Françoise (3), nie, avec les autres, que la langue Hébraïque aye esté la première du monde et celle de laquelle nos premiers parents et leurs descendants usoient auparavant et depuis le déluge, j'ayme mieux me ranger avec les autheurs de l'opinion contraire, comme plus conforme à ce qu'en dict l'Escripture, qu'auparavant et depuis le cataclysme universel, il n'y avoit qu'un seul langage entre les honunes , qui estoit l'hébreu , lequel fut conservé en la seule famille d'Héber, pour ce que ce fils de Phaleg, duquel, disent les Hébreux, debvoit sortir Abraham, que Dieu avait préordonné pour estre le père des fidèles, n'avoit voulu se trouver avec ceux de sa famille au bastiment de ceste tour, qui causa le désordre des langues, ne debvant participer à la peine de ceux qui en entreprindrent l'édifice, puisqu'il n'avoit eu aucune part en la faulte, et ainsy, que sa langue maternelle et de ses ayeulx qui estoit commune à tous les hommes, demeura propre à luy et à toute sa famille.

Le Rabi Juda, en son traité qu'il intitule Sanhedritn (4), veut que ce premier langage aye esté l'Araméan ou Syriaque, qui approche à la vérité de l'Hébreu plus que les autres. Mais

(1) Lucian. Jo. Avenius. — (2) Joach. Perionius. — (3) Fauchet. — (4) R. Juda, in Sanhedrim.

estant seul de son opinion, je me range du costé de ceux qui maintiennent que l'hébreu a esté le premier langage des hommes ; que Torniel(i) remai'que avoir aussy esté conser\^é aux trois fils de Noé, comme en ceux qui debvoient estre les chefs de toutes les nations, qui estoient destinées pourrempUr l'Univers, estant \Taysemblal)le que Dieu, par un privilège spécial, leur donna la congnoissance de toutes les langues, affin qu'ils pussent, plus promptement et avec plus de facilité, subvenir aux nécessités de ceux de leui*s familles , qui parloient langages tout divers, et les maintenir en la congnoissance du vray Dieu. Car, comment les eussent -ils pu corriger de leurs erreurs, s'ils n'eussent entendu leur langage? Qui est la raison sur laquelle les canonistes ont fondé la règle de idiomate (2), n'estant à propos de commettre un bénéfice à charge d'âmes à une personne qui ne sçait la langue du pays où il est situé. Il est toutefois probable qu'un chacun d'eux se servoient du langage dont usoient ceux avec lesquels ils estoient obhgés de converser, considéré que, s'il est vray ce que disent certains autheurs, que Gomer, voyant les colonies qu'il avoit amenées en Gaules et pays Chartrahi bien establies , passa en Italie et y mena de nouveaux hostes, qui furent ces Aborigènes, desquels nous avons parlé ci -dessus, qu'il logea dans l'Umbrie, où il porta le langage Latin , qu'il faloit qu'il sceust avec la langue Bretonne et Gauloise, puisqu'il avoit été l'autheur de ces peuples, qui ont un langage fort différent, et ainsy l'on peut asseurer qu'il en sçavoit d'autres, mesmement l'hébraïque, (jui estoit sa maternelle, et suivant laquelle il auroit donné le nom à Chartres et au pays Chartrain. J'en laisse néamoins le jugement au lecteur, estant fort difficile de parler des choses eslpignées de nostre congnoissance, sans préjudice de la vérité.

(t) Torniell., In annal, sacris. — ('2) Reg. can.y 19, c. Si rector, ilist. 43, ch. de offk. ord.

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