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CHAPITRE XIX

De S. Ethère, évesque de Chartres, de S, Eman et de ses compagnons. De V Invention du Corps de S. Prest, et de son Eglise.

LA diversité des opinions de ceux, qui assignent le tems que S. Hetere, Ethère ou Ithier, gouverna Véglise Chartraine, est telle, qu'à peine en peut-on asseurer quelque chose de certain. L'ancien Catalogue de nos Evesques dit seulement qu'il tint son siège en\'iron dix ans, du tems de Lothaii*e ou de Clotaire, fils de Clovis. Severt, à mon ad vis, approche plus près de la vérité, le faisant commencer en l'an 527 et finir en l'an 547, après un siège de \ângt ans. Je tiens ceste opinion plus asseurée que la première, veu que ce prélat , aiant soubzscrit au II* Concile d'Orléans, qui fut tenu, selon Sirmond, le IX des calendes de juillet, l'an 533, s'estanl trouvé au IIP tenu au mois de mai 538, auquel il est le septiesme entre les Pères d'icelui, comme encores l'onziesme au IV** Concile, tenu en ladite ville, l'an 541 , il faut qu'il aie esté évesque, durant tout ce tems-là, voire encores plus bas, et jusques en Tan 546, ou 547, comme dit est.

An, 327. Il se passa d'étranges affaires entre nos rois, pendant ceste séance de nostre Prélat: Tliierri, aianl prins Hermenfroi, roi de Turinge, le fit précipiter du haut des murailles de Tolbiac avec SOS enfans. Bertaire, son frère, en avoit laissé deiLX qui furent faits prisonniei's. On ne sçait le nom du garçon , mais celui de la fille estoit Radegonde, princesse d'une excellente beauté. Elle donna tellement dansla veuede Thierri et Clotaire, que, sans y penser, ils se trouvèrent esclaves de leur captive (I). Clotaire, aiant trouvé moien de l'épouser à finsceu de Thierri, qui la vouloit pour lui, cetui-ci en fut tellement indigné, qu'il n avoit autre pensée, que d'essuier cet affront par le sang de son frère; mais estant mort en fan 537, tous leurs différends demeurèrent terminés avec la fin de sa vie. Ragonde ou Radegonde (|ui recevoit du déplaisir de s'estre veue, comme le fusil, qui avoit esté sur le pomt dallumer de grands désordres, et d'ailleurs malpropre à avoir des enfans , préféra une douce retraicte aux embarras de la cour, où bien souvent il se trouve plus d'amer que de doux, et ût tant, envers son mari, quelle obtint de lui, de se retirer à Poictiers, où aiant fait bastiruu monastère, elle y passa le reste de ses jours au service de Dieu.

Il arriva un autre sujet de discorde entre Clotaire et Childebert, son autre frère. Clotaire porloit une dent à leur frère Thierri, qu'il continua envers Théodebert son fils, et voulant le priver du roiaume de son père, le fut attaquer. Childeberf, recongnoissant finjustice de l'entreprinse de son frère, se retira d'avec lui et institua Théodebert héritier universel de son estât, Clotaire, qui s'en prétendoit héritier, s'offensa de ceste institution et se voulut faire droit lui-même par les armes. Ne se sentant néamoins assés fort pour faire teste à Childebert et à son neveu, il se retira dans une forest avec ses trouppes, où il se retrancha avec des arbres couppés, qu'il fit mectre de travers, pour empescher la cavalerie de passer. Clotilde, malheureuse d'avoir mis au monde une si mauvaise engeance, s'estoit, après la mort de son mari, retirée au tombeau de S. Martin de TourS; où elle passoit ses jours en prières et dévotions. A la nouvelle qu'elle récent de la querelle des frères et du neveu, elle les re-

(1) Greg. Tur., lib. lll, ch. 8.

doubla avec tant de ferveur que Dieu, aiant compassion de ses An. 537. larmes, lui donna un succès admirable, envolant sur le point qu'ils estoient de s'entrechoquer, des gresles, des foudres et des tempestes si effroiables sur Tarmée de Childebert et Théodebert, que les soldats pensoient estreàleur dernier jour, sans qu on ouist rien dans le camp de Clotaii'e (1); ces discordes de l'air, furent cause de la concorde des frères, lesquels aiant fait la paix entre eux , portèrent la guerre en Espagne , pour venger les injm'es que leur beau-frère faisoit à leur sœur.

Clotilde estoit bonne Catholique, et son mari, Amauri, roi des Wisigoths, Arien. Ceste diversité de religion, chacun voulant combattre pour la sienne, aliénoit leurs volontés, et cest amour conjugal, qui devoit les unir, sembloit estre effacé de leurs cœurs. Si elle recevoit du mauvais traitement de son espoux, elle n'en souffroit pas moins de ses sujets. Les continuelles doléances qu'elle faisoit irritèrent ses frères , et les firent résoudre à passer les Pyrénées pour la tirer de ses misères, et l'oster d'entre les mains de ses plus grands ennemis. Le Wisigoth, aiant sceu que Childebert s'approchoit avec son armée, alla au-devant pour lui fermer le passage dans ses terres; mais l'infanterie Françoise donna si à propos dedans le flanc de TEspagnoUe, qu'elle la défit entièrement, et leur roi, pensant à se sauver, fut abattu par Childebert roide mort sur la place. Les lauriers de ceste victoire furent convertis en c^-près par la mort de Clotilde qui décéda à Tours, d'où elle fut portée à Paris, au tombeau de Clovis , son mari. Deux ans après , ces frères , aiant ramassé de grandes forces, s'en allèrent assiéger Sarragosse, qu'Ds furent contrains d'abandonner avec plus de gloire que de honte, car ils en rapportèrent la tunique de S. Vincent le martyr, qu'Avitus, évesque du lieu leur donna, et que Childebert, estant de retour, déposa en l'église qu'il fit bastir soubz le nom de ce Saint, qui a quicté sa dénomination à S. fiermain , évesque de Paris, dit Saint-Germain-des-Prez.

Sur la fin du pontificat d'Ethère, S. Eman vint à Chartres. Il estoit, dit sa Légende, natif de Cappadoce, d'où estant venu en son adolescence à Rome visiter le sépulchre des Apostres, il fut fort hiunainement recueilli par le Pape qui estoit lors. Sa vie

(I) Greg. Turon., lib. 11, ch. 49 et lib. III, ch. 20. *

An. 537. l'appelle Léon, mal-à-propos toutefois, pour ce qu'il n'y eu avoit aucun de ce nom en ce tems-là. Aiant fait ses études par rassistance de ce Souverain Pontife qui Tentretint sept ans, il s'achemina à Milan, pour visiter les reliques de S. Nazaie, où aiant fait congnoissance avec Nectaire , évesque d'Authun , il fut emmené par lui pour vénérer» celles de S. Symphorian. Dès le lendemain qu'il y fut arrivé, il rencontra un pauvre estropre qui demandoit l'aumosne, lequel il restablit en parfaite santé. Aiant demeuré (juelques mois à Authun , S. Eusèbe s'apparut à lui accompagné d'un jeune jouvenceau, et l'admonesta de se transporter à Chartres, ville, dit le Légendaire, fort riche et remplie d'illustres persomiages. Il partit pour y aller, et passant par Orléans, il se fit ordonner prestre. Estant arrivé «i Chartres, il emploia l'espace de deux ans à y annoncer la parolle de Dieu, autant d'effet comme de parolle. Au tems qu'il demeuroit en icelle ville , il arriva qu'un certain archidiacre et son clerc s' estant transportés en un certain village appelé GelsiacuSf ils descendirent de cheval pour se reposer et laisser, cependant, leurs montures paistre le long du com-ant de la rivière. Quelques volem^s les trouvant endonnis les tuèrent et les jectèrent dans l'eau. On n'eust sceu ce qu'ils estoient devenus sans S. Eman, auquel ils apparurent et lui découvrirent la manière de leur mort et l'endroit où l'on trouveroit leure corps. S. Eman se transporta incontinent sur le lieu, où les aiant fait pescher et retirer de l'eau, il les fit ensevelir honorablement en l'église de Saint-Maurice, du faubourg de Chartres, où leurs reliques sont encores conserv^ées.

La renommée de la sainteté de ce personnage s'estendit si avant, qu'un seigneur de Turinge, aiant un fils unique, aveugle et muet dès le ventre de sa mère, le lui envoia pour le guarir. Il ne demeura guères qu'il ne s'en retourna clairvoiant et parlant.

Deux jeunes garçons jouant ensemble, l'un, nommé Urbicius, tua son compagnon par mesgarde et sans aucun dessain. Les parens du défunt le firent prendre et le mirent en justice, dont ils poursuivoient chaudement la punition. S. Eman, qui sçavoit que ce qui s'estoit passé, estoit plustost arrivé pai* malheur que de propos délibéré, s'entremectoit pour le survivant et taschoit de les accommoder. Le père ne se montroit difficile à accorder

à partie, il n'y avoil que la mère, qui ne vouloit trouver sa sa- An. 537. tisfaction qu'en la mort d'Urbicius; toutes les raisons qu'on lui appertoit , ne pouvoient gaigner sur son esprit de lui pardonner, si que S. Eman, voiant qu'il perdoit sa peine et son tems après reste impitoiable, qui ne vouloit démordre de sa résolution, il eut recours à Dieu, et, s'estant transporté dans la prison, où estoit ce pauvre adolescent, iln'eut plustost fait ses prières, que les manottes et les ceps tombèrent de ses mains et de ses pieds , en tesmoignage de son innocence, laquelle recongneue par les juges, ils le renvoièrent quicte et absoubs. La mère du défunct ne pouvant recevoir de consolation, se voiant frustrée de son attente, se mit à chanter 3es injures à S. Eman, et s'estant jectée sur lui , faisoit son possible pour contenter sa passion sm* lui. Mais Dieu, prévenant sa mauvaise volonté, permit que le diable se mit en possession d'icelle : S. Eman, la voiant furieusemejit agitée, meu de compassion, obtint sa délivrance de ce démon, et celle de sou fils, des ombres de la mort.

Il chassa aussi du corps d'mi nommé Ulface un malin esprit, par le seul signe de la croix qu'il imprima sur lui. Une autre fois, amsi qu'il estoit en prières, S. Andoche, qu'on appelle plus communément dans le païs S. Audevoir, s'apparut à lui avec sescomijagnons, qui lui enseignèrent le lieu où ils avoient souffert le martyre, et lui déclarèrent leurs noms, dont aiant averti S. Ethère , ils se transportèrent sur le lieu qui avoit esté désigné à S. Eman , où ils trouvèrent les ossemens de ces Saints, que Tévesque fit enlever et porter de l'autre costé de l'eau, en l'endroit qu'il choisit i»our y bastir une église soubz le nom de S. Prest. Si je ne trouvois cela escrit dans le Catalogue de nos Evesques, soubz la séance d'Ethère, j'estimerois plustost que la révélation de ces corps de S. Andoche et de ses compagnons auroit esté faite à S. Eman, loi'squ-il estoit encores à Authun, dont il auroit averti Nectaire , qui en estoit évesque , au lieu duquel on auroit supposé Ethère, d'autant que je veois que la reine Brunehaud fit bastir au lieu où ces coit)s Saints avoient esté trouvés, mi monastère de filles, dans la ville d' Authun (I), environ trente-deux ou trente-trois ans après que S. Eman fnst venu à Chartres. Car S. Andoche aiant souffert le martvre à

(1) Sigebert, ad ann. 578. Aimoiu, lib. IV, ch. i.

An. 537. Authim avec S. Thyrse et Félix qui y avoient esté envoies par S. Polycarpe, évcsque de Smyrne, disciple de S. Jean TEvangéliste, comment est-ce que leurs reliques auroient esté apportées à Chartres, qui en est bien éloignée? Je ne veux néamoins, par une simple conjecture , contredire cesle croiance ancienne qui s'est conservée si longtems parmi nos devanciers , que ces corps auroient esté trouvés près du moulin de la Roche , en la parroisse de Saint-Prest, juxte une fontaine, où se veoid une croix pom* souvenance de leur invention en ce lieu. J'ai veu, en mes jeunes ans , qu'on portoit baigner en ceste fontaine les petits enfans <iui estoient phtysiques, pom* recouvrer leur santé; mais, pour ce qu'il se trouvoit de la superstition et qu'on rebaptizoit les enfans, M^ Hm-ault, évesque de Chartres, en abolit la coustume.

Pour S. Prest, dit en latin Pri^cus, il se lit dans sa Légende, que ce saint aiant souffert le martyre à Toucy, diocèse d'Orléans, du temps de l'empereur Aurélian avec plusieurs autres, (juelque chrétien se saisit de la teste de ce saint et s'enfuit dans le diocèse d'Auxerre, où aiant esté mis à mort, il fut inhumé au mesme lieu avec le chef de S. Prest (1). Environ cent cinquante ans après, S. Germain, évesque d'Auxerre, aiant apprins que le corps d'un maityr gisoit en ce lieu , il y fit bastir une église, en laquelle il mit les reliques d'icelui, où elles demeurèrent jusques à ce qu'elle fust démolie par les Wandales, lorsqu'ils courment la France. Pour le chef de S. Prest , il le déposa, avec autres reliques, dans un chasteau à deux lieues près d'Auxerre, qui a, de là, retenu le nom de ce Saint. S' estant du depuis, meu guerre entre les François et Bourguignons, quelques soldats (peut-estre Chartrains), s' estant trouvés en ce lieu, se saisirent de ce chef et autres reliques qu'ils apportèrent , et les cachèrent au lieu où elles furent trouvées par la révélation qui en fut faite à S. Eman, ou à S. Ethère, évesque de Chartres. Peut-estre que entre ces reliques, celles de S. Andoche s'y seroient rencontrées, lesquelles auroient esté apportées avec le chef de S. Prest à ce prélat qui, joieux qu'elles fussent tombées entre ses mains, fit bastir une église soubz le nom de ce Saint,

(l) Petr. de Natali, Cat. SS. , lib. V, ch. 50. Marlyrol. ronian. , ad 26 maii.

pour les y garder et honorer. Depuis, ce chef fut porté en Tab- An. 537 haïe de Jouarre, diocèse de Meaux, fondée par Adon, frère de S. Ouën, de laquelle dépend la nomination de la cure de Saint- Prest, qu'on appeloit, auparavant qu'il eust receu le nom de ce Saint, le Petit-Jouarre(l).

Quoiqu'il en soit, ne pouvant en une chose si obscure découvrir la vérité, je reviens à S. Eman, lequel, craignant que les grâces que Dieu communiquoit par son moien, n'eslevassent ses pensées et ne l'emportassent en quelque excès de vanité et de bonne opinion de soi, il se résolut de se retii'er du commerce des hommes et de s'en aller passer le reste de ses jom-s dans les forêts du Perche , il choisit un bocage près IlUers , qui en a prinslenom et s'appelle encores Saint-Eman. Maurile et Almar ou Amauri le suivirent, pour vivre avec lui et apprendre en ceste solitude le chemin qui conduit à l'éternité, et, comme il n'y a rien de plus dangereux à un ecclésiastique ou autre persoime qui a quicté le monde que l'oisiveté, il les occupoit, après leurs exercices, à nourrir quelques brebis et aigneaux. Certains voleurs estant entrés en leur bergerie, se chargèrent des meilleurs et plus gras ; mais estant quelque peu esloignés et voulant faire la reveue de leur larcin , ils furent bien estonnés quand ils recongneurent que ces animaux, qu'ils estimoient estre des brebis et aigneaux, estoient des mastms et grands chiens, qu'ils laissèrent là avec leur confusion.

Quelque tems après, les mesmes larrons s'estant nuitamment transportés dans la cellule de S. Eman , soubz espérance de tirer de l'argent de lui et de ses compagnons , se voiant frustrés de leur attente, pour n'avoir trouvé ce qu'ils espéroient, de rage et de dépit, en firent un horrible carnage. Aiant esté trouvés gisans sur la place, ils furent inhumés au mesme lieu, d'où, du depuis, ils furent transférés et posés dans l'église de Saint-Maurice-lez-Ghartres , où ils reposent encores pour le jourd'hui. Cela se veoid par les Actes de la visite qui en a esté faite de tems en tems, premièrement, par Gautier, évesque dudit Chartres, le sabmedi, veille de Pasques, de l'an 1226, où, entre autres reliques, qui y sont énoncées, il est dit que le corps de S. Eman et de S. Pèlerin , y sont entiers. Ce qui ne peut se faire

(I) Aimoin, lib. IV, cli. U. Vila Sancti Atidocni , cli. 7.

An. 546. à Tesgard de S. Pèlerin, si c'est Tévesque d'Auxerre; d'autant qu'il se trouve entre les corps Saints qui sont à Saint-Denis en France, et encores entre ceux qui sont en Téglise de Saiut- Pierre de Rome , qu'on peut expliquer de quelciue partie ; ce qui ne se peut dire de celui de Saint-Maurice , si le corps y est entier et faut que ce soit de quelque autre S. Pèlerin. Ces Actes ne disent pas, à la vérité, que ce soit S. Pèlerin d^Auxerre, et n'y a qu'on célèbre sa feste avec celle de S. Eman, le 16 mai, qui est le mesme jour, qu'on fait celle de S. Pèlerin d'Auxerre. Ce qui pourroit estre arrivé de ce qu'on ignoroit le jour de la solennité de ce S. Pèlerin. Par un autre Acte de la Visitation que fit Pierre Beschebien, évesque de Chartres, de ces reliques, et de la translation qu'il en fit en 1457, un sabmedi 23 d'apvril, des vieilles châsses en des nouvelles, par l'autorité du Pape , il est dit, qu'en la seconde châsse de ceste église, il y a des reliques de S. Eman et de S. Pèlerin; et en la huitiesme châsse se trouva le chef de S. Eman, couvert de sa peau et de ses cheveux, lequel estoit encores tout saigneux, comme s'il eust esté tout fraîchement couppé, avec mi os de son espaule.

Il y a de l'apparence que nostre prélat Ethère mourut peu après S. Eman, vers l'an 545 ou 546, et qu'il fut porté inhumé dans la Grotte de Saint-Martin -au- Val, avec ses devanciers évesques de Chartres, pour ce que je ne trouve plus rien de lui.

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