‹ Histoire du diocèse et de la ville de ChartresChapitre 47 sur 71 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

De S. Liibin, évesque de Chartres, de V histitiuion des soixante douze Chanoines, faite par lui^ en V Eglise dudit Chartres; de S, Avi, hermite, en ta forest du Perche-Gouèty et depuis Abbé de Saint-Mesmin de Minci, diocèse d'Orléans y et de plusieurs autres incidens qui se passèrent de ce tems-là en France et ailleurs,

INCONTINENT tiprès le trespas de S. Elhère , le clergé et le An. 546. peuple de Chartres s'estaiit assemblés, esleurent pour leur pasteur S. Lubin, natif de Poictou, qui s'estoit retiré dans le diocèse Char train , où il faisoit profession de la vie monastique. 11 estoit issu de parens médiocres, qui passoient leur vie au labour etenvoioient garder leurs bœufs, après qu'ils estoient retournés de la chariiie, par leur fils. Le désir qu'il avoit d'apprendre à lire, le lit retirer vers un certain religieux, nommé Novigesil*, lequel il pria lui escrire sur sa ceinture les lettres de Talphabet aflin de pouvoir les congnoistre et sçavoir. Le père , sachant l'inclination de son fils, lui donna la liberté d'estudier, sans toutesfois l'exempter de ses exercices et emplois ordinaires. S' estant advancé auxlectres, il se reth-a de la maison de son père pour s'habituer en celle de Dieu, entrant dans un monastère , où il piint peine de profiter non-seulement en la science des hommes, mais encores en celles des Saints par la practique des vertus qui conduisent à la perfection. Après avoir passé huit ans dans ce monastère, il s'aperçut que ses confrères ne trouvoient pas bon qu'il s'occupast en ces exercices, il pensa d'aller trouver S. A\i, qui vivoit dans une solitude du païs du Perche, espérant recevoir de lui plus de consolation et d'instruction pour • se rendre capable du service de Dieu et de sa vocation. Mais, comme il ne vouloit rien entreprendre sans conseil, il descouvrit son dessain à un diacre nommé Nileffe, lequel Valant examiné et considéré son esprit , lui conseilla trois choses : la première, qu'il ne se mist point ii la suitte d'un évesque où les gens

414 niSTOIRK DU DIOCÈSE

An. 546. de bien et de veilu ont de la x)eine à se maintenir, à cause des envies et jalousies qui sont d'ordinaii*e en la maison des gi*ands, où chacun ne pense qu'à s^advancer et supplanter son compaf^non; la seconde, qu'il ne demandast aucun bénéfice à charge d'àmes, et, quand il lui en seroit présenlé, qu'il ne Tacceplast, à cause du danger qu'il y a, pour une personne qui a fait sa retraicte du monde, d'y rentrer, et convei-ser avec diversité d'esprits, de la fréquentation desquels on ne sort jamais satisfait ; la troisiesme, qu'il choisist une ample congrégation de religieux pour y recevoir l'instruction qu'il désiioit, d'autant que la règle y est d'ordinaire mieux observée qu'en de petites.

Estant venu trouver S. Avi, il le renvoia en son monastère, lui remonstrant qu'il avoit besoin de se perfectionner davantage en la vie religieuse, en laquelle aiant fait un plus grand progrès, il pourroit retourner vers lui. Au partir d'avec S. Avi, il rencontra un certain diacre, ducjuel s'estant accosté, ils vindi-ent le long de la Loire, où on offiit un hei-mitage à S. Lubin. Il ne voulut l'accepter, aiant résolu de s'en aller à Lerins, monastère (|ui a toujours esté en grande estime en l'Isle de mesme nom, viz-à-viz d'Antil)es en Provence, à cause des grands Saints qui en sont sortis. Ainsi, continuant son voiage, il rencontra un moine de ceste abbaïe, auquel aiant déclaré son dessain, il le dissuada de passer plus outre, lui représentant l'intempérie de l'air, qui y est fort malsain, auquel il pourroit difficilement s'accommoder. Cela lui fit changer de résolution et prendre celle de retourner en l'hermitage qu'on lui avoit offert, où pensant trouver son repos, il rencontra nouveau sujet de guerre, par celle que les François et Bourguignons s'entrefaisoient les ims aux autres; car, estant demeuré seul dans icelui, avec un religieux ancien , qui n'avoit peu trousser son bagage et s'enfuir avec les autres ses confrères, ils furent traictés fort inhumainement par ces impies , qui font le plus souvent gloire de leur honte, pour tascher de tirer d'eux, s'il y avoit quelques choses cachées en leur maison ; recreus plustost que lassés du mal qu'ils avoient fait à S. Lubin, ils le laissèrent là et s'en allèrent. Guéri qu'il fut des plaies qu'il avoit receues, et les douleurs qui lui estoient restées de ses souffrances estant appaisées, il s'en alla, avec Eufronius et Rustic, deux autres moines, vei's S. Avi, qui les receut fort civilement et les emploia en des ofiRces fort con-

venables à leur inclination. S. Avi fit S. Lubin célerier, lui lais- An. 546. sant Tadministration de la mense conventuelle et de tout le revenu du monastère.

Tandis qu*il faisoit ceste charge , il arriva qu'im jour d'esté , il se leva une si forte tempeste, qu'elle déracinoit les arbres de la campagne, renversoit ceux des forêts, égrenoit les bleds et autres grains qui n'attendoient que la faucille, et osloit toute l'espérance de recueillir aucuns fruits pour vivre dans Tannée suivante. S. Lubin, s'estant mis en prières, print de Thuile bénie, l'apposa, selon la coutume pratiquée en ce tems-là, contre cest orage avec le signe de la croix, qui eurent tant de vertu et d'efficace, qu'ils accoisèrent [calmèrent] cestempestes, rassénèrentle ciel et le rendirent claii- et serain , comme s'il n'y eust eu aucune émotion dedans l'air, et ramena tous les grains à sauveté dans le monastère, sans qu*il parust en eux aucune marque qu'ils eussent esté battus des vents. Ce miracle le fit recongnoistre dans le voisinage, puis à Ethère, évesque de Chartres, lequel, faisant sa visite à Brou, bourgade dans le Perche-Gôuët, fut asseuré du premier par la suite d'un second; d'autant que le feu s' estant prins dans le monastère où ce saint avoit prins son logement, et agissoit avec tant de violence, qu'il sembloit devoii*, dans un rien, dévorer ceste maison, et l'absorber soubz ces cendres, l'eau, qu'on jectoit dessus, servoit plustost d'huile poiu* le fomenter que d'une humidité pour l'esteindre, et la dihgence des habitans demeuroit inutile; quand S. Lubin, combattant les flammes par ses prières, elles perdirent toutes leui^s forces, et, cédant à celles de l'oraison, s'éteignirent tout-à-coup et ne passèrent plus outre. S. Ethère, tesmoin oculaire de ce miracle, ordonna S. Lubin diacre, et le constitua supérieur de ceste petite famille, et, par après, lui conféra l'ordre de prestrise. Les moines, en ce tems-là, n'estoient la pluspart initiés aux ordres sacrés, et n'y avoient que les supérieurs qui y fussent promeus, encores quelques-mis ne passoient le diaconat, comme il appert de S. Benoist et de S. Maur, le reste demeurant parmi les laïcs.

Peu de jours se passèrent après ceste entrevue de ces Saints, que S. Ethère ne laissast la terre, pour en faire eschangeau ciel. L'église de Chartres, dépom'veue de son pasteur, obtint S. Lubin, du roi Childebert, au partage duquel estoit escheu

410 HISTOIRE Dr DIOCESE

An. 550. le païs Chartrain. Il ne s'y trouva (lu'une difficulté qu'y apportèrent les évesques qui estoienl venus pour sa consécration, qui estoit une défomiité de nez , provenant d'mi cancer, qui lui en avoit rongé un coin. Les instances continuelles que faisoient le clergé et le peuple pour l'avoir pour prélat, la firent lever, et fu'enl tant par leurs poursuites , qu'il fut sacré évesque dudit Chartres.

S'il avoit bien fait, n'estant que simple moine, il fit encores mieiLX estant panenu à ceste prélatiu-e; car, si pour eslre bon chef d'une armée, il faut avoir passé par les moindres charges, ce saint, aiant exercé celles du monastère , il sçavoit mieux qu'un autre comment il falloit gouverner des âmes et régir un diocèse. Ses parroissiens Thonoraient comme leur père, et lui les aimoit comme ses enfans; ses soins ne tendoient qu'à les policer et réduire son clergé en un ordre que beaucoup d'églises de France ont emprunté de lui; comme celle de Chartres a toujours esté recongneue poiu* avoir embrassé la foi des premières, et avoir eu nombre de clercft et ministres pour la servir, chaque autre église taschoit de se conformer aux cérémonies qui y estoient practiquées. Elle servoit comme de pépinière pour donner des pasteui-s non-seulement aux églises de son diocèse, mais encore des autres, veuqueles supposts d'icelle s'estant rendus capables aux sciences et à la vertu, on les appelloit ailleurs poui^ former le clergé sur leur modèle.

Il réduisit ce grand nombre de clercs à celui de soixantedouze, autant que Xostre-Sauveur avoit de disciples, et borna son diocèse, le séparant d'avec celui de ses voisins. En l'an 550, il assista au V* Concile d'Orléans, qui fut tenu le 5 des calendes de novembre , indiction 1 3 , et est dénommé le trente-neufviesme entre les Pères qui y assistèrent, soubz le nom de LeubenuSy ainsi qu il se peut veoir dans celui qu'a mis au jour le P. Sirmond, qui asseure l'avoir ainsi trouvé en deux manuscrits de l'église de Lion et de Corbie. Ce qui destruit ce qu'ont escril Democharès et Binius, qui font seoir audit Concile un FéUx, évesque de Chartres, combien qu'il n'y en aie aucim de ce nom qui aie présidé à l'église Chartraine. Ce qui se peut encores recongnoistre d'ailleurs, aiant assisté au IP Concile de Paris en l'an 555, la 45* de Cliildebert, roi de France, sur ce que Saffaracns ou Saphoratus, évesque dudit lieu, avoit esté déposé et

confiné dans un monastère pour y vivre privément le reste de An. 547, ses jours, qui montre que S. Lubin estoit évesque de Chartres çt non Félix.

L'on dit de S. Lubin, que faisant la visite par sou diocèse, il rendit la veue à un habitant d'AUuie , qui Tavoit perdue il y avoit huit ans , et qu'estant à Chasteaudun, il guérit des fièvres, la fille d'un nommé Baudolen, homme riche et puissant, de la guérison de laquelle on désespéroit; les énergumènes et possédés des malins esprits estoient délivrés, eu mangeant ses restes, ou touchant ses habits ; il n'y avoit aucun malade qui s'en relournast de devant lui, sans avoir receu la santé. S. Galetric, l'un de ses chanoines, estant détenu d'ime griève maladie, aiant esté mis en extresme-onctiou par S. Lubin, il prédit, contre l'advis d'un chacun, qu'il n'en mourroit pas et qu'il succéderoit en sa dignité. Les miracles que ce saint faisoit, ne prindrent fin par celle de sa \ie, et continuèrent encores après sa mort; car, comme on l'eust porté en la grotte de Saint-Martin-au-Val, pour y recevoir sa dernière maison avec ses devanciers , la corde, où pendoit la lampe, estant rompue, la lampe tomba en bas, et l'huile se répandit, et néamoins, on reveidsui'le champ ceste lampe estre attachée à sa corde et brusler comme auparavant, comme si elle ne fust tombée. Son corps reposa longtems en ce Prieuré et jusques à ce que les Calvinistes ou Huguenots ruinèrent (lors du siège qu'ils mirent devant Chartres en l'an 1568) l'Eglise et renversèrent les tombeaux de tant de saints Prélats, qui gisoient dans les cryptes d'icelle, jectant leurs ossemens çà et là, lesquels pour n'avoii* pu estre recongneus, ont esté remis confusément dans lesdits monumens, où ils attendent la résurrection générale. Son chef, qui en avoit esté tiré longtems auparavant, est soigneusement conservé en l'Eglise Cathédrale, dans un chef d'argent doré, garni de pierreries.

L'on bastit une petite abbaïe près Chartres en l'honneur de ce Saint, au. lieu, où on dit qu'il alloit bien souvent faire sa retraicte pour vaquer plus commodément à ses dévotions, laquelle du depuis estimt diminuée de revenu, a esté réduicte e^ prieuré, de l'ordre de S. Benoist, et jointe à l'abbaïe de Saint- Père-en- Vallée de Chartres, où de nostre tems on a logé les frères Capuchins.

La séance de S. Lubin a esté d'environ neuf ans, durant sept i. 17

An. 547. desquels, il fut presque toujours indisposé de maladie, sans que ôela l'empeschast de faire ses fonctions. Severt ne lui donne que deux ans; autre dix-sept ans, et tous mal; pour ce que S. Lubin ne succéda à Ethère qu'en Tan 547, et S. Caletric, son successeur, estoit au Concile de Paris, en Tan 557, qui sont de neuf à dix ans.

Pour ce que nous avons parlé ci-dessus de S. Avi , il ne sera â mon avis hors de propos de remarquer ici quelques-unes de ses vertus ; aiant esté le directeur de S. Lubin , il ne se peut faire qu'il n'aie esté une grande lumière en l'Eglise. Nos anciens Légendaires rapportent qu'il estoit natif de Poictou ou d'Aquitaine, autres le font Beaulseron, fils d'un bon laboureur, et d'une femme de Verdun (1). Sa naissance présagea ce qu'il devoit estre un jour, la chambre en laquelle il nasquit aiant esté remplie d'une grande lumière, lorsqu'il sortit du ventre de sa mère. Ses i)arens le baillèrent à un bon ecclésiastique, pour l'instruire, tant aux rudimens de la foi que des lettres. Le progrès qu'il y fit fut d'un tel efficace que, quictant le monde, pour mieux servir à Dieu, il embrassa la vie monasti(jue et en print l'habit de la main de S. Maximin , ou S. Mesmin, abbé de Mixi. Il vesquit avec ses frères en une telle simphcité, que prenant cest abaissement volontaire pour une infirmité naturelle , ils ne l'appeloient que Bestou. Ses actions néamoins tesmoignoient le contraire, et radmhiistration qu'il eut de ce monastère, montrèrent qu'il estoit autre, qu'on ne le pensoit. Aussi après le déceds de S. Mesmin , il fut choisi pour abbé de Mixi : il estoit loi^s en Soulongne, où son prédécesseur avoit fait bastir une celle, pom* y vivre à l'escart du monde avec S. Viateur et S. Lié. Il fit ce qu'il peut pour s'exempter de ceste charge , mais le commandement de l'évesque d'Orléans l'obligea de la prendre et accepter (2). Estant en l'exercice d'icelle, arriva qu'un de ses religieux estant décédé, tandis ([ue les autres reposoient, il le ressuscita par ses prières. On avoit recours à lui de plusieiu^s endroits, pour recevoir guérison des maladies, qu'il chassoit, par le seul signe de la Croix. Se voiant hnportuné de l'afiQuence du peuple qui venoit vers lui, pour recevoir sa charitable assis-

(I) Carot. Saussoi, Ann/il., lib. Ifl. -- (2) Molanus, m addemin , nd l's\iarâ , \^ juin.

DE ClIAllTRES. LIVRE II. 419

t<ince, après avoir donné à son monastère Tordi^e qn'il creut An. 547, nécessaire, il s'en alla cacher dans la forest du Perche, croianfc y trouver plus de repos et se préparer mieux à la mort , dont il avoit eu révélation; mais, comme la lumière cachée soubz le boisseau trouve quelque endroit, pour, piir sa lueur, faire paroistre qu'elle- y est, aussi S. Avi avoit beau se retirer du monde, on le trouvoit toujours, et ne pouvoit éviter les fréquentes visites qu'on lui rendoit, pour recevoir quelque assistance du ciel.

Ce fut où S. Lubin le vint trouver pour la seconde fois et oiï il récent les mstructions, qui lui servirent comme d'eschelons, pour monter sur le siège des Evesques de Chartres. Ce fut là aussi où il rendit la parolle à im berger et son âme à Dieu , auquel il avoit servi dès sa plus tendre jemiesse. L*estime de sa sainteté fut si grande (jue sitost que le bleuit de son déceds fut divulgué, ceux d'Orléans et de Dunois se battirent pour l'avoir. Les premiers furent les plus forts et l'emportèrent, pour lui donner une sépulture honorable en leur ville. Lorsque son corps fut conduit à Orléans, les chemins estoienl bordés de monde, qui accouroit à foules, pour veoii* la pomj)e de ses funérailles. i]e ne fut qu'acclamations en son entrée dans Orléans, où le peuple crioit hautement: « Gloire soit à Dieu au ciel, et une » paix éternelle à ceux d'Orléans, soubz S. Avil » Son corps fut déposé à quelques cents pas do la ville, où le roi Childebert fit édifier une église, à son retour d'Espagne, pour accomplir le vœu qu'il avoit fait s'il en retoumoit victorieux, comme il fit. Dieu l'honora aussi de miracles après son déceds, mais particulièrement d'un signalé, qui arriva en la personne d'un vigneron qui travailloit le jour de la feste de ce Saint (1) : Les autres s'en allant, pour ouïr la. messe, l'invitèrent à faire le mesme; lui, en se mocquant, leur répondit que celui duquel on célébroit ce jour-là la mémoire, avoit esté un homme de journée comme lui; et prenant sa tournée, s'en alla pour houer; mais dès le premier coup , il sentit la main vengeresse de Dieu sur lui, pour punir l'injure faite à ce Saint; le visage lui estant tourné de devant derrière et ne trouva autre remède à ceste disgrâce, que de quicter promptement son travail et s'en venir

(I) GreK- Turon., De glor. confess.y cîi. 99.

An. 555. confesser sa faulte dans l'église Saint- Avi, où après lui avoir rendu ce devoir , il obtint la guérison qu'il désiroit. Il y a en ceste église un collège de dix chanoines avec un doien, un chevecier et quatre chapellains. Je ne parle point de l'église, qui fut édifiée en son honneur, avec un monastère de filles, à Chasteaudun ; réservant d'en traicter en son lieu , me contentant du peu que j'ai rapporté de ce Saint, pour recongnoistre quelle a esté sa vie et son mérite.

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