CHAPITRE XXIV
De Magobode, Sigouauld, Mainulphe, Thibaud et Lancegesil, évesques de Chartres, et de quelques choses passées de leur tems.
Nous aurons plus de peine à trouver le tems que Magobode, Magnobode et Magobert, successeur de Papoul , a esté assis dans la chaire épiscopale de Chartres, que de ses devanciers. Les anciens Catalogues de nos évesques ne nous en ont laissé que le nom et le déplaisir de n'en sçavoir davantage. Les autres, qui ont voulu se mesler d'en escrire, s'en sont si mal acquictés, qu'on ne les doit aucunement considérer. Il s'en trouve qui disent qu'il commença sa séance dès l'an 551 , et la continua treize ans. Severt veult qu'il n'aie admhiistré cest
ample diocèse que deux ans, sçavoir depuis 571 jusqu'à 573 Ce qui répugne tout à fait à ce que nous avons dit ci-dessus de l'ordre de la succession de nos prélats et du tems de leur gouvernement, auquel nostre Magobode n'a peu estre appelle qu'après Papoul; ce qui se rapporte au Livre Noir de Tévesché
(1) Greg. Turon., Ub. VIII, ch. 10. Gauches, en ses Mémoires ^ t. I. Sirmundi, Concil. Gallia, p. 418.
An. 591. de Chartres, dans lequel Papoul est mis immédiatement après S. Caletric et Magobode ensuitte; de manière que n'aiant peu estre esleu plustost qu'eu l'an 591 , auquel Papoul a peu quicter ceste vie, reste à veoir seulement combien d'années il a tenu sa crosse.
Un Catalogue ou dénombrement de nos prélats lui donne treize ans d'administration , plustost pour y trouver son compte que pour le bien sçavoir. Que s'il estoit permis de passer aveuglément toutes les conjectures sans faire quelque réflexion dessus, pour recongnoistre si elles sont véritables ou non, je me rangerois plutost du costé de Severt que des autres , en ce qu'il dit que Magobode n'a siégé que deux ans, considéré que lui, Sigouauld, Mainulphe, Thibaud et Lancegesil, n'ont régi ce diocèse que trente-neuf ans, depuis l'an 591 jusques à Tan 630, ausquels toutesfois l'autheur de ce Catalogue assigne, à mon avis, plus d'années qu'il n'a dû, veu qu'il donne treize ans à Magobode, douze ou environ à Sigouauld, dix à Mainulfe, dix à Thibaud et onze à Lancegesil, qui sont cinquante-six ans, où néamoins il ne pust y en avoir qu'environ trente-neuf; comme il a tiré Papoul de son rang, il s*est pu tromper dans les ans de sa prélature, qu'il a confondu avec ceux des autres évesques cidessus rapportés. Tout ce que je peux dii^e de ce Magobode et Sigouauld, son successeur, est qu'ils ont esté inhumés dans la grotte de Saint-Martin-au-Val au costé droit de l'entrée d*icelle. Pour Mainulfe et Thibaud, je ne sçaurois en dire autant, poiu* n'avoir trouvé autre mémoire d'eux que lem* seul nom.
Quand à Lancegesil, on peut asseui^r qu'il décéda en Tan 630, le 3 de febvrier, attendu qu'on Usoit autrefois sur sa tumbe, qui estoit d'un marbre noir, dans ladite grotte de Saint-Martin-au- ^al :
« HIC lACET LANCEGESILUS, PRESBITER DISCIPULUS
ji CHERIMI, QUI OBIIT ANNO SEX CENTESIMO
» TRIGESIMO TERTIO, NONAS FEBRVARII, ji
où combien qu'il ne soit qualifié que prestre , on ne peut poiu*tant nier qu'il aie esté évesque de Chartres, puisqu'il tient son rang parmi ceux qui ont gouverné ce diocèse, ce qui se peut prouver par le fragment d'une pierre qui se veoid dans l'église de Saint-Cheron-lez-Chartres, laquelle a esté tirée d'entre les
tombeaux qui estoient daus la grotte de ladite église soubz le An. 597. graud-autel, auparavant que la descente, qui estoit au milieu du chœur, fût bouchée , et lequel fragment a esté enclavé dans la paroi, proche la porte qui conduit dans la mesme grotte à main gauche, sur lequel est escrit en lettres gothiques et assés mal formées : «CLOTAIRE, ROI DES FRANÇOIS, A DOTE GESTE EGLISE », et plus bas: « LEUTERIGUS», qui pourroit estre le nom du secrétaire ou chanceUer de ce Prince, et à costé il se lit : « LANGEGESIL, EUESQUE». D'où il se peut conclure que Lancegesil a esté évesque de Chartres, du tems du règne de Clotaire second, qui commença en l'an 587 et mourut en l'an 628 ou 630 , pendant lequel tems ce roi pust doter l'église de Saint-Cheron, qui avoit esté de naguères rebastie par Vévesque Papoul.
Il est vrai que ce Lancegesil ne se trouve point dans le Livre Noir de l'évesché de Chartres, peust-estre pour ce qu*on Ta confondu avec Berthegesil, son successeur, les aiant prins tous deux pour un mesme personnage, quoiqu'ils soient deux distincts, ainsi que nous le montrerons au chapitre suivant.
Pendant les trente-neuf ans que tous ces évesques occupèrent la chaire Chartraine, il se passa d'estranges affaires par la France. Ce ne furent que meurtres et assassmats par la malice de deux femmes, lesquelles, jouant à s'entre ruiner, mectoient l'Estat de leurs enfans en danger de se perdre. Ce que nous avons dit aux chapitres précédens de Brmiehauld et de Frédégonde, font assés entendre que c'est d'elles desquelles j'entends parler.
Contran estant parti de ce monde le 28 mars 597, et l'an 33 de son règne, ne laissant qu'une fille nommée Clotilde, qui, selon les loix du roiaume, qui ne se gouverne par une quenouille au lieu d'un sceptre, fut excluse de la succession d'icelui, Childebert s'en mist promptement en possession, et, voiant son Estât augmenté de ceste portion , pensa d'y ajouter encores celle de Clotaire, son cousin. Brmiehauld souflloit ce feu, pour y faii'e brusler Frédégonde, seul objet de sa haine. Childebert arma conune s'il eust voulut aller à la conqueste de l'Univers, et desjà toute la France branloit d'appréhension , et les plus résolus s'alloient jecter <à ses pieds, quand Frédégonde, aiant ramassé ce qu'elle pust de troupes, s'en alla au-devant pour
An. 600. rompre les dessains de ce prûice. On croioit asseurément qu'elle s'en alloit la teste baissée à sa perte, et que, n'aiant qu'une poignée de gens contre une puissante armée, elle ne pourroit éviter qu'elle ne fust taillée en pièces, et le roiaume de son fils, fait la proie du vainqueur; mais Dieu, qui prend en main la cause de la veufve et de Torphelin et rabat l'orgueil des plus sourcilleux, l'assista dans ce rencontre et lui suggéra de prendre son fils entre ses bras, et le porter en teste de l'armée; à laquelle aiant représenté en peu de mots la justice de sa cause, Tinjustice de celle de son adversaire et le devoir des sujets euvers leur souverain, ses paroles eurent tant d'efficace envers les François, qui naturellement aiment leurs Rois, que, prenant ime brave résolution de combattre pour la conservation de l'Estat, de leur Prince, de leurs biens et de leurs vies, ils donnèrent si rudement sur l'ennemi, qu'ils surprindrent endormi et sans résistance, qu'ils en laissèrent trente mille sur la place. Ce fut un rude coup pour Childebert qui, ne pouvant souffrir le déshonneur d'avoir esté battu par une femme et un enfant, le porta bientost au tombeau, où Faileule, sa fenune, l'accompagna le mesme jour, l'an 600, non sans soubçon de poison (1). Brunehauld, habile à succéder, s'empara des enfans de Childebert ausquels elle partagea les roiaumes de leur père; Théodebert eut la Bourgongne , et Thierri lAustrasie. Ainsi l'Estat François estoit entre les mains de deux femmes , qm ne tendoient qu'à l'ensevelir soubz leurs ruines, Frédégonde se rendit la maîtresse de Paris et du païs voisin. Brunehauld, pour l'en débusquer, amena une armée devant, pour la recouvrer; mais Landri s'estant présenté, la défit près Moret, et, poursuivant le bonheur de ses armes , print plusieurs \'illes dans la Bourgongne, et s'en revint victorieux et triomphant, où les bourgeois firent une entrée à Clotaire , qui ne fut telle qu'ils eussent bien voulu, à cause du trespas de Frédégonde , qui s'en alla rendre compte au souverain Juge de tant de meurtres et méchancetés par elle conunis.
Brmiehauld, croiant avoir l'avantage de la partie par la mort de son ennemie, elle se vid bien esloignée de ses prétentions, quand, pensant estre au faîte de sa félicité, eUe se trouva au
(1) Aymoin, lib. I, ch. 82. Paul Diac, lib. IV, ch. 4. Papirius Massoni.
plus bas de son malheur; estant chassée, conune une gueuse, An. 617, du roiaume d'Austrasie, abandonnée de tous et ne sachant que devenir, sans l'assistance d'un homme de basse condition du bourg d'Arcies en Champagne, lequel, Taiant recongneue, la conduit vers Thierri, son petit-fils, lequel, pour récompenser ce bon service, lui donna l'évesché d'Auxerre (1),
Elle, se voiant bien receue, fait tout ce qu'elle peut, pour fomenter la division qui estoit entre Clotaire et les enfans de Childebert. Ils armèrent les uns contre les autres; Clotaire est deux fois vainqueur, la troisiesme il est battu à Doromel , sur la rivière d'Arvenne; le cours de l'eau de laquelle fust arresté par le nombre des corps de ceux qui fm'ent tués de chaque costé, et fut contraint de quicter à Thierri, tout ce qui est entre la Seine et la Loire, où sont comprins les Chartrains; et à Théodebei*t ce qu'il possédoit entre la Seine et l'Oise. Cetui-ci, voiant son frère en possession de Paris, qu'il eust bien voulu avoir, alla trouver Clotaii^e à Compiègne, auquel il promit toute assistance contre Thierri.
Brunehauld, qui en vouloit de longue-main à Théodebert, corne la guerre contre lui, et tasche de persuader à Thierri qu'il estoit fils d'un jardinier. Cest artifice estoit trop grossier pour le croire, Théodebert aiant toujours esté recongneu par Childebert pour son fils , et par elle-mesme qui l'avait partagé en la succession de son père. Mais Théodebert estant décédé à Colongne, Brunehauld, joieuse d'avoir cest objet esloigné de ses yeux, pensa d'en abolir Tengeance, et, s'estant transportée à Metz, où estoient les enfans de Théodebert, ceste bourrelle, en aiant prins un appelle Mérovée, lui escraza la teste contre une paroi, et fit massacrer l'autre en sa présence, sans considération qu'ils estoient sortis de son sang, et estoient ses petitsneveux. Il restoit une fille appellée Bertocare, belle à merveilles, . de laquelle Thierri, devenu amoureux, voulut l'espouzer. Bmnehauld s'y oppose, et lui objecte le degré de parenté. Il la prend par son dire, lui remontrant que lui aiant asseuré que Théodebert n'estoit point son frère, il se pouvoit marier avec sa fille, avec laquelle il n'avoit aucune consanguinité. Ce mariage ne s'accomplit néamoins, Thierri aiant esté enlevé d'im
(1) Aymoin, lib. III, ch. 87.
An. 617. coup de foudre, ou, comme le dit la Chronique de Saint- Denys (1), aiant esté empoisonné par Brunehauld par le moien d'un breuvage qu elle lui fit donner en sortant d'un bain, dont il mourut sans repentance ni confession. Il fut inhumé à Metz, l'an 618, laissant quatre bastards qui périrent tous, en moins de rien , ainsi que l'avoit prédit S. Colomban , abbé de Luxieu , au diocèse de Besançon.
On lit de ce Saint, qu'estant venu trouver le roi Thierri à Poissi, comme ce prince lui eust envoie à disner, S. Colomban ne voulut le recevoir, disant qu'il ne pouvoit accepter présent, d'une personne qu'il sçavoit n'estre en la grâce de Dieu; ausquelles parolles les plats et les pots tombèrent, se cassèrent et brisèrent. Le roi, aiant sceu ce qui estoit arrivé, s'en alla trouver ce Saint, auquel il promit de s'amender, ce que n'aiant fait, mal lui en print, comme nous venons de le veoir.
Par le déceds de Thierri, tout le roiaume de France se re\int en la personne de Clo taire. Brunehauld, faschée de se veoir reculée de ses prétentions, lui oppose Sigibert, bas tard de Thierri, croiant soubz son nom contmuer ses fourbes et tyrannies. Ceux d'Austrasie en aiant eu le vent, ne voulurent plus soiif&ir la domination de ces te furie, et se donnèrent à Clotaire. Les Bourguignons firent de mesme, et ainsi peu à peu, tous recongneurent Clotaire pour leur roi. Brmiehauld se voiant frustrée de ses intentions, eut recours aux armes, qui lui succédèrent aussi mal, d'autant qu aiant esté prmse et présentée à Clotaii'e, après quelques reproches de ses cruautés, et qu'elle avoit procuré la mort de dix rois de France et de plusieurs gens de bien, le sang desquels crioit vengeance contre elle, il commanda qu'eUe fut fustigée par trois jours, puis montée sur un chameau et promenée par le camp , comme sorcière , et après, attachée à la queue d'un cheval , pour estre traisnée par les cheveux à la veue de l'armée ; et d'expier, en cest estât , les actions de sa meschante vie. Ce qu' aiant esté exécuté; comme celui qui conduisoit le cheval, à la queue duquel ceste misérable reine estoit attachée, lui eust donné un coup d'esperon, il tira un si grand coup de pied contre la teste d'icelle, qu'il lui fit voler la cervelle, et, la traisnant par des pierres et buissons, lui rompit et
(I) Lib. IV, ch. 18.
déchira le corps en plusieurs pièces. Ainsi finit ses jours ceste An, CIS, mallieureuse princesse, mère, aieule, bisaieule, fille et femme de tant de Rois; en quoi on doit admirer les merveilleux jugemens de Dieu, qui dispose des grands aussi bien que des petits, et en fait comme bon lui semble. . Quelques-uns aiant ramassé les parties de son corps, ils les portèrent inhumer en l'église de Saint-Martin d*Authun, quelle avoit fondée. Elle avoit grande dévotion à ce Saint, au nom duquel elle fit édifier plusieurs églises ou oratoires en divers endi'oits; elle fit bastir l'église et abbaïe de Saint- Vincent de Laon, en l'honneur de ce sien compatriote, qu'elle dota de revenus sufiîsans pour Tentretien de ceux qui serviroient à Dieu (1).
Clotaire, voiant ses affaires en bon estât, publia une amnistie générale pour ses sujets , et récompensa ceux qui l'avoient servi et assisté en ce rencontre. Il avoit esté desjà marié deux fois , la première avec Haldetrude, de laquelle il avoit eu Mérovée, lequel fut mis à mort en 604, par la malice de Brunehauld; la seconde avec Bertrude, qui mourut en 619, après en avoir eu Dagobert. Il se remaria, depuis la mort de ceste seconde, avec la nommée Sichilde, de laquelle il eut mi fils, nommé Ariberl. Ce roi , considérant que d'ordinaire les belles-mères ne s'accordent guères bien fivec les enfans d'autres lits, voulant coupper chemin à toutes les rioltes qui eussent pu naistre entre ceste dernière femme et Dagobert, pensa sagement d'esloigner ce sien fils de lui, mais avec honneur, lui assignant le roiaume d'Austrasie et lui donnant à femme Gommatrude , sœur, ou, comme le dit la Chronique de Saini-Dmxxjs (2), cousine de sa femme. A peine avoit-il prins possession de son roiaume, que les Saxons se rebellèrent contre lui; Clotaire arma pour le secourir, d'où estant retourné victorieux, il fit assembler son Parlement à Clichi, où aiant ordomié de quelque chose touchant les ecclésiastiques , il obligea Godin , fils de Garnier , dernier Maire du Palais de Bourgongne, auquel il avait continué ceste charge, qu'on avoit accusé de crime de lèze-majesté contre lui, de s'en purger sur les reliques de S. Vincent à Paris , de S. Mard à à Soissons, de S. Aignan à Orléans, et de S. Martin à Tours (3).
(!) Chronic, San. Dyonis.y lib. IV, eh. 2!. Aymoin, lib. IV, eh. 13. — (2) Lib. V, ch. 6. — (3) Belleforest, lib. IV, eh. 31.
An. 630. Allant à ce dernier, il fut tué à Chartres , où il s'estoit arresté pour disner, par ceux qui lui avoient esté baillés pour le conduire, conrnie le bruit courroit, par le commandement du Roi. Clotaire ne la fit longue du depuis, estant décédé en l'an 630, ainsi qu'il se veoid dans un tableau, au droit de sa sépulture en l'église de Saint-Germain-des-Prez-lez-Paris. Lancegesil, nostre prélat, le suivit de près; estant, connue nous l'avons montré ci-dessus, décédé le 3 febvrier de la mesme année, comptant la Françoise, ou sur le commencement de l'an 631, comptant à l'ordinaire. Ce fut aussi vers le mesme tems que S. Wandrille, comte du Palais, fut ordonné, à Chartres, prebstre, par S. Omer (1).