CHAPITRE XXV
De Berthegesil , évesque de Chartres ^ et de quelques
incidens de son tems.
L'année 630 donna un nouveau roi à la France et un nouvel évesque à l'église de Chartres; Dagobert fut le roi et Berthegesil le prélat; nous parlerons premièrement du dernier successeur de Lancegesil, que quelques-ims confondent, comme nous l'avons remarqué au chapitre précédent, et n'en font qu'un, mal à propos néamoins, d'autant que ce sont deux personnages divers, dont l'un est enterré à Sain t-Martin-au- Val, et l'autre à Saint-Cheron, à costé du sépulchre de ce martyr, dans un tombeau de pierre, au-dessus et à costé duquel se voioient quatre croix gravées, auparavant que ces monumens eussent esté remués de leurs places, vers l'an 1640. Davantage Berthegesil estant dénommé entre les Pères du Concile de Reims, tenu en Tan 632, l'an 2 du règne de Dagobert, roi de France,
(1) Pet. de Natal., lib. VI, eh. 127.
et Lancegesil estant décédé environ deux ans auparavant, il An. 630. faut nécessairement que Lancegesil et Berthegesil aient esté deux. Thomas Boileau, chartrain, a laissé dans ses mémoires, que ce Berthegesil n'avoit régi ce diocèse qu un an. En quoi certainement il s* est trompé, veu que, selon Flodoard en son Histoire de Reims, ce Berthegesil, qu'il nomme Berthegisel, s'il n'y a point interposition de lettres, assista au Concile susdit dès l'an 632, et Malard, son successeur, en celui de Chaslonssur-Saone en Tan 650, lequel , s'il est vrai qu'il n'aie administré ce diocèse que quatorze ans, quand mesme il auroit esté enlevé du nombre des vivans audit an 650, il seroit vrai de dire que Berthegesil auroit administré le diocèse de Chartres tout le moins, de cinq à six ans, voire davantage, si Malard a passé ladite année 650, comme il y a bien de l'apparance, ainsi que nous le montrerons ci-après.
Quand à Dagobert, sitost qu'il eust nouvelles du déceds de son père , il dépescha de ses plus confidens , pour aller s'emparer de TEstat du défunt. Le père, dès son vivant, l'avoit partagé du roiaume d'Austrasie; et pour celui de France en avoit disposé en faveur d'Aribert , son fils du troisiesme lit. Dagobert, n'estant contant de ce partage, ne le voulut tenir, croiant son cadet mieux assigné que lui ; il pensa d'avoir l'un et l'autre et priver son frère de sa part. Il ne lui fut beaucoup difficile de ce faire, Aribert estant d'un naturel flouet et d'un esprit fort bas. D'ailleurs, comme Dagobert estoit personnage accort et poli, il sceut si bien mesnager son tems, qu'il obtint enfin l'effect de ses désirs.
S'estant acheminé à Reims, il y rencontra les évesques et seigneurs du Roiaume, qui s'y estoient assemblés pour traiter d'affaires. Il fut très-bien receu d'eux, et, comme s'il eust esté envoie du ciel pour les décider et terminer, ils le recongneurent pour Roi et lui prestèrent le serment de fidélité, connue à leur seigneur lige et légitime. Brunulphe, frère de Sichilde, fit tout ce qu'il pust pour rompre ce coup, qui reculoit son neveu bien loin de la roiauté. Il avoit beau représenter que l'intention de Clotaire avoit esté que Dagobert se contentast de l'Austrasie, et qu Aribert eust la Bourgongne et la Neustrie, qui estoit la vraie France ; mais la loi du Roiaume ne permettoit pas que le Roi en eust pu disposer au préjudice de son aisné, auquel le droit
An. 630. fraiiçois le donne, s'il a les dispositions nécessaires pour bien régir un Estât; ny au détriment de ses sujets, quiavoientun notable intérest d'avoii' un honrnie fort, pour les protéger et les défendre , et non un enfant pour les gouverner. Mais surtout Brunulphe , faisant trop paroistre qu'il ne plaidoit tant la cause de son neveu que la sienne, s' attendant d'en avoir la tutèle et Tadministration du Roiaume avec sa sœur, qui n'estoit pas ce que les François désiroient, l'en fit rebucter tout-à-fait. La mémoire de Frédégonde et de Brunehauld estoit trop récente, pour ne pas se souvenir des misères, ausquelles elles avoient précipité le Roiaume par lem* mauvaise conduicte. La quenouille ne s'accommode pas avec le sceptre François; et ce dernier ne peut se manier par une femme, que la loi fondamentale de r Estât exclud de le porter; le gouvernement estranger leur estoit trop odieux pour pouvoir s'y remectre.
Il n'estoit pourtant juste qu' Aribert demeurast despourveu , et qu'im fils de roi n'eust de quoi maintenir le lustre de sa naissance. Geste considération , et que Bininulphe avoit des intelligences avec les estrangers qui, soubz le seul désir de faire leurs affaires dans ces divisions et s'enrichir de la perte de l' Estât, prendroient prétexte de la dernière volonté du défunct, pour troubler la paix du Roiaume, portèrent les plus avisés à remontrer à Dagobert qui devoit Tappennager de quelque pièce , de laquelle il pust estre content. Ce prince , recevant cest avis de bonne part, et comme de personnes bien affectionnées à son service et au repos public , donna à son frère toutes les provinces , de la Loire jusqu'aux Pyrénées.
Aribert, aiant plus qu'il ne s'attendoit, s'en alla prendre possession de son appennage, duquel il fit Tolose la capitale, et, aiant dompté la contumace des Gascons, estendit ses limites fort avant dans le Languedoc.
Dagobert estant par ce moien demeuré maistre paisible de l' Austrasie, Bourgongne et Neustrie, il applica tous ses soins à rendre la justice à ses sujets. Il ne garda pourtant toujours ceste équité , aiant fait tuer Brunulphe pour quelque léger soupçon, en quoi il fit paroistre plus de passion que de raison. Si ses vertus avoient quelque eselat, il estoit obseurci par la noirceur de ses vices. S. Arnould , évesque de Metz , que Glotaire lui avoit donné pour directeur de ses jeunes ans, ne pouvant soufl*rir les dé-
sordres de sa vie, le pria de lui permettre de se retirer de sa An. 635. Cour, pour ne le veoir offenser Dieu. Ces parolles lui dépleurent tellement, que, par un transport de cholère, il tira l'espée sur lui et l'eust offensé, s'il ne se fust trouvé du monde pour Ten empescher. Ce prélat, aiant obtenu son congé, Cunibert, archevesque de Colongne, entra en sa place pour assister Pépin, Maire du Palais d*Austrasie, qui gouvernoit desjà Testât de la France.
Dagobert , n'aiant plus personne qui osast lui dire ses vérités, cpii est le plus grand malheur qui puisse arriver aux princes, il répudia Gonunatrude, sa femme, sœur de Sichilde, à cause qu'il n'en pouvoit avoir lignée , et espouza Valgonde , puis Bertilde, desquelles ne pouvant aussi avoir d'enfans, il les quitta et print au lieu, Raguetrude, de laquelle il eut un fils dès l'année mesme qu'on comptoit 638(1), lequel fut nommé Sigibert, par Aribert ou Charibert, son oncle, lorsqu'il fut baptizé à Orléans par S. Amand, évesque d'Utrech. Comme on le baptizoit et que personne ne respondoit, ilditlui-mesmei4wen, combien qu'il n'eust qu'environ un mois.
Cependant Dagobert, voulant faire perdre la mauvaise opinion qu'on avoit conceue de lui à cause de ses déportemens, fit bastir l'église de Saint-Denys en France pour y transférer le corps de ce tutélaire et de ses compagnons, ausquels, conune il croioit, avoir Tobligation de sa vie; aussi leur tesmoignat-il, tandis qu'il vesquit, une grande recongnoissance de ce bienfait. Il despouilla toutes* les églises de France de leurs plus beaux omemens, pour en réparer celle-ci. Les châsses, qu'il fit faire pour serrer les reliques de ces saints, estoient toutes de fin or, garnies de quantité de pierres précieuses. La grande Chronique de Saint-Denys dit qu'il fit couvrir l'église d'argent pur, à l'endroit où il posa le sacré dépost de ces Saints. Ce qui se doit entendre seulement d'tm tabernacle d'argent fin, que ce Roi fit faire dans l'église, pour y resserrer ces châsses, et non de la couverture de l'église, qu'il fit faire de plomb et d'estain. Comme il avoit autrefois esté à refuge aux tombeaux de ces saints Martyrs, aussi voulust-il que ce lieu servist d'asile à toutes sortes de personnes pour y estre en asseurance. J'ai
(1) Aymoin, lib. IV, ch. 19. Chronic. San, Dionys., lib. V, eh. 10.
kn, 638. copie d'un titre de ceste Abbaïe, du 7 des calendes de juin, qui revient au 26 mai de l'an 5 de son règne, qui tombe Tan 636 de Nostre-Seigneur, qui fait mention de ce privilège. Si sa dévotion estoit grande envers ce Saint, sa recongnoissance passoit jusques à l'excès.
Il n'en estoit pourtant meilleur, traisnant toujours après lui un haras de concubines : Pépin, maire de son Palais, et S. Amand avoient beau lui remontrer que cela estoit fort mal séant à une personne de son asge et de sa condition, estant obligé par l'un, d'estre sage, et par l'autre, de donner bon exemple à ses sujets, qui enclinent plus volontiers à suivre les vices qu'à imiter les vertus de leurs princes; ce qui ne le rendit meilleur, au contraire, l'irrita contre Pépin, qui cuida encourir sa disgrâce, et contre S. Amand qu'il envoia en exil. Les rois ont l'ouïe délicate et l'oreille chatouilleuse. Ils ne veulent estre reprins, et semble que la correction de leurs fautes soit réservée à Dieu, auquel seul appartient de susciter des personnes pour exécuter ce qu'il veut, comme il fit à David, auquel il envoia Nathan pour lui faire la réprimande de son adultère avec Betzabée.
L'an 9 de son règne, Aribert ou Charibert, roi d'Aquitaine, estant décédé, Chilpéric, son fils, estoit héritier présomptif de son Estât; mais, estant mort incontinent après son père, Dagobert eust tout ce qui lui appartenoit. Ce ne fut pas sans souboon de lui avoir avancé ses jours pour avoir son roiaume, duquel il s'empara aussi tost, et de tous ses thrésors, qu'il emploia pour faire la guerre à un nonuné Samon, natif de Sens qui, d'un simple marchand, estoit devenu roi des Esclavons (1) ; Dagobert, qui^imoit plus son plaisir que les armes, après avoir emploie trois ans sans aucun effet de conséquence , donna le roiaume d'Austrasie à Sigibert, son fils, et l'en fit couronner roi à Metz. Il marcha incontinent contre ces Esclavons, les courses desquels il réprima.
L'au 12 de Dagobert, il lui nasquit im fils de la reine Nantilde, quil avoit enlevée d'un monastère de religieuses, lequel fut nonuné Clovis. Il divisa son roiaiune entre lui et Sigibert; ce dernier eut l'Austrasie, l'autre eut la Bourgongne et la Neus-
(l) Aymoin, lib. IV, cli. 23. Ghronic. San, Dionys., lib. V, cli. ï3. Frédégaire, ch. 57.
trie avec le duché d'Andeli, qu'il osta de TAuslrasie pour enfler An. C43. le lod de cetui-ci. On remarque de lui une chose digne de mémoire, queGandragesile, autrefois son directeur, qui avoitesté cause de le mectre mal avec son père, aiant esté tué, et ses fils, u'aiant voulu poursuivre la justice du meurtre, ce roi les déclara indignes d'avoir aucune part en la succession d'icelui, duquel ils ne vouloient venger la mort , et en donna partie à Saint- Denys de France. Il eut quelques prinses avec les Gascons et Bretons, lesquels aiant domptés, et n'aiant plus d'ennemis à combattre, il s'applica le reste de ses jours à des œuvres pieuses, et fit plusieurs aumosnes aux églises pour satisfaction de ses fautes. Quelque tems après , estant tombé malade d'une dissenterie à l'Espinai-sur-Seine, il se fit porter à Saint- Denys en France, d'où il alla chercher le repos du ciel, le 14 des calendes de febvrier, l'an 647 ou 648, l'an 16* de son règne, et y receut sa sépulture, ce qui a donné sujet à ses successeurs d'y eslire la leur.
Après le déceds de Dagobert , ses enfans partagèrent ses thrésoi^s en la ville de Compiègne, le tiers desquels ils laissèrent à Nantilde , sa veufve , laquelle n'en jouit longtems estant décédée en Tan 651 , elle fut portée inhumer à Saint-Denys près son mari.
Sigibert, n'aiant point d'enfans, adopta Childebert, fils de Grimoald, maire de son Palais. Il eut tout loisir de s'en repentir, veu qu'aiant eu du depuis un fils, nommé Dagobert, il eust bien voulu estre à reconmiencer; mais estant décédé en l'an 658, ses dessains moururent avec lui. Grimoald se saisit incontinent du roiaume d'Austrasie pour Childebert, son fils, et envoia Dagobert, légitime héritier, en Ecosse, par Dadon, évesque de Poictiers, où il le confina dans un monastère. Le Livre des Gestes des sieurs d*Amboise^ qui appelle Germond ce Grimoald, dit que ce fut à Fulde, en Fabbaïe de Saint-Gai, que ce prince fut mis, et que ce Germond constitua Eadinard, son fils, roi d'Allemagne, ce qu'estant venu à la connoissance de Clovis, frère de Sigibert , il ramassa des troupes en France, qu'il amena contre Germond, lequel il emmena prisonnier à Paris, où il mourut; et quand à Eadinard, il s'enfuit en Constantinople, d'où il ne revint point, et pour Dagobert, n'aiant voulu quicter son monastère , Clotaire ( qui fut le troisiesme du nom ) le dota de beaucoup de revenus.
An. 658. Je trouve quelque chose à redire en ce narré, c'est que Clovis, estant tombé en démence, il n'estoit en estât de donner ordre à ses affaires et de se ressentir de ceste entreprinse. U se peut néamoins faire qu'il n'eust encores perdu l'esprit; considéré qu'il se lit dans la Vie de S. Aquilin, évesque d'Evreux (1), que ce saint aiant esté mandé par Glovis, roi de France, contre les Barbares, qui pouvoient estre ces AUemans, sa femme le vint trouver à Chartres, où tous deux firent vœu de chasteté; qui montre que Clovis n'estoit encore tombé en délire. Il est bien vrai que ces sujets ne pouvant veoir une persoime qui n'estoit de la race des Rois, assis sur le throsne des lys, entreprindrent de l'en chasser; donnèrent bataille à Grimos^d, tuèrent Childebert, prinrent Grimoald, qu'ils conduisirent à Paris, où il fut exécuté à mort pour peine de sa perfidie. Conunent est-ce donc que Childeberts'en fustfui en Constantinople; et de mesme, trouvant que Dagobert fut inhumé par S. Ouen , archevesque de Rouen, en l'église de Saint-Pierre dudit lieu, il n'y a d'apparence qu'il fust décédé à Fulde, ny en Ecosse. Mais, quoiqu'il en soit, le roiaume d'Austrasie fut, par la mort de Grimoald et de son fils, déféré à Chilpéric ou Childéric, fils puisné de Clovis, à l'exclusion de Clotaire III, son aisné, pour lequel on désignoit celui de France.
Quelques quatre ans après, Clovis dit adieu au monde, l'an 17 de son règne, et le 23* de son asge en l'an 663, ou 665 selon le supplément de Grégoire de Tours; laissant de Bathilde ou S^ Baudour, princesse d'Angleterre , sa femme, trois fils, Clotaire IIIc du nom, qui fut roi de France; Childéric II, roi d'Austrasie, puis de France; etThierri, premier du nom, qui fut roi après ses frères et continua la lignée
Nicole Gilles a laissé par escrit que Clovis fust au voiage d'Outre-mer, où il demeura sept ans, pour le recouvrement de la Terre-Sainte, que, cependant, deux de ses enfans chassèrent S^ Baudour, leur mère , de l'administration du roiaume et s'en emparèrent; que Clovis, estant de retour, ces enfans voulurent l'empescher de rentrer dans ses Estats, lesquels aiant fait prendre et énerver ou chastrer, ils furent mis dans un bateau à la merci des ondes , qui les portèrent au lieu où l'abbaïe de Ju-
(I) Surii., tome V, ch. 4, 19 octob.
mièges fut bastie du depuis. Il est vrai qu il se voioit là ses deux An. 663. vers :
Jumigia ex natis Clodovei dicta gemellis, Aucta fulgebat nongentis fratribus olim.
Mais , pour moi, je crois que c*est mi vrai conte , fait à plaisir; Jumièges aiant esté basti par le roi Dagobert, pai- les prières de S. Philibert, qui en fut le premier abbé. D'ailleurs, comment est-ce qu'on pourroit soustenir que ce prince, qui n'avoit que vingt-trois ans lorsqu'il mourut , eust esté sept ans à faire la guerre en un païs estranger, esloigné du sien de plus de quatorze cens lieues, et eust eu auparavant son départ, des enfans si grands, qu'ils se fussent emparés durant son absence de son Estât, et l'eussent voulu retenir et l'en priver à son retour? cela estant tout-à-faict contre la raison et choquant le sens commun.
Ce fut durant la démence de ce prince , et le bas-asge de ses enfans, que les Maires du Palais eslevèrent leur authorité jusques à ce point, qu'ils estoient rois en effet, quoiqu'mi autre en eust le nom. J'ai avancé tout ce discoure pour mieux entendre ce qui suit. Nostre Berthegesil termina plus tost la coui-se de sa vie, pouvant estre décédé dès 648, suivant ce que nous en avons dit ci-dessus.