CHAPITRE XXVI
De 5. Malard, évesque de Chartres, et de S. Laumer,
abbé.
MALARD, après le déceds de Berthegesil, aiant esté canoniquement esleu par le clergé et le peuple de la ville de Chartres , entra en possession de l'éghse d'icelle. Le Catalogue de nos Evesques dit qu'il fut soubz Clotaire, et qu'il commença sa séance dès l'an 601 , mais ne disant quel Clotaire ce fut, il y a apparence, après ce que nous avons dit ci-devant,
An. 663. qu'il s'est équivoque et qu'il a prins Clotaire II, qui véritablement régnoit en Tan 601 , pour Clotaiie III, son petit-fils, qui ne conunença son règne qu'en Tan 663, ou comme d'autres le veulent en Tan 665. La mesme faute se rencontre dans la Vie de S. Laimier, dans laquelle il se lit que ce saint vivoit soubz le règne de Clotaire I*% fils de Clovis, premier roi Chrestien, qui est une bévetie d'environ cent ans, ainsi qu'il se verra ci-après. Ce qui a donné sujet à Severt, dans son Catalogue des Evesques de Chartres, de faire deux Malard d'un seul, l'un, qu'il dit avoir présidé en l'église Chartraine depuis l'an 554 jusques en 557 ; l'autre, depuis l'an 662 jusques en 678. Les raisons qu'il rapporte, pour fonder son opinion , sont : la première, que Surius et Mosander font mention d'un Malard en la Vie de S. Laumer, qui commença à paroistre, dit-il, depuis l'an 530, jusques à environ l'an 560; la seconde, qu'il se trouve mi autre Malard entre les Pères du Concile de Chaslon-sur-Saosne, tenu le 8 des Calendes de novembre, l'an 6® de Clovis II, qui estoit en l'an 650 , selon Sirmond , en sa collection des Conciles , qui ont esté célébrés en France.
Pour le premier, il n'y a point de doute que Severt et ses autheurs se soient trompés , veu que Malard n'a peu entrer en possession de l'église Chartraine qu'après Berthegesil, qui mourut vers 648 ; et qu'au tems qu'ils lui assignent , en l'an 554 et 557, c'estoit S. Lubin qui occupoit la chaire d'icelle; pour le second, nous en demeurons d'accord, d'autant que S. Malard pouvoit estre desjà en possession de Tévesché de Chartres en l'an 650 , qui estoit environ un ou deux ans après la mort de Berthegesil. Il eust mieux rencontré, s'il eust escrit que S. Laumer avoit commencé à se faire congnoistre en 630, et qu'il seroit trespassé environ l'an 674, pour ce que c'est le tems auquel a vescu ce saint. Ce qui se verra plus clairement par ce qui est porté dans sa Vie, qui dit qu'il estoit natif de Chartres , et qu'en ses premières années ses parens l'envoioient garder leurs trouppeaux. Devenu grandelet et recongnoissant son inclination aux lectres, ils le baillèrent à un homme docte nommé Cherimir, pour le dresser aux sciences et à la vertu. Ce Cherimir, que nous avons veu ci-devant avoir esté pi^écepteur de Lancegésil, nostre prélat, pouvoit estre du corps du Chapitre ou du clergé, qui avoit charge d'instruire la jeimesse, et estoit connue le
maistre d'escolle, qu'on appelle en quelques endroits Capiscol, An. 663. c'est-à-dire, Caput Scïiolœ, Scholastic, ou Escolastre, soubz lequel il profita tellement , qu'il estoit comme l'exemplaire sur lequel ses condisciples pou voient former leurs actions.
Se voyant en quelque considération parmi eux, et craignant que ce lui fût une eschelle pour monter à quelque bonne opinion de soi-mesme, il pensa de se retiier dans le désert, pour en éviter les occasions; mais, connue les hermites et les anachorètes n'estoient encores receus dans le clergé , il voulut auparavant se faire promouvoir à Tordre de prestrise; ce qui le recula de son dessain , d'autant que ses confrères le voiant constitué en ceste dignité, l'esleurent pour avoir soin de leur communeauté. Ce qui a donné sujet à quelques-uns, d'estimer que S. Laumer avoit esté maréglier ou sacristain de l'église de Chartres, et qu'il avoit l'administration du bien de leur société. Ils dévoient plustost penser qu'il estoit chanoine, veu que les marégliers n'avoient encores de communeauté, et ne l'ont eue que longtems du depuis; que l'église estant creue en biens et services, on fut obligé de créer de nouveaux officiers pour y ser\'ir, ausquels on assigna certain revenu pour vivre et supporter les charges de leurs bénéfices.
J'estime pour moi, qu'il pouvoit estre Prévost en ladite église , considéré que ceux de ceste condition avoient en maniement tout le revenu d'icelle , pour le distribuer aux particuliers de leur collège selon leurs nécessités , tandis qu'ils ont vescu en conunun. G'estoit avec un grand zèle et charité que S. Laumer exerçoit ceste charge au grand contentement de ses confrères. Mais, comme elle l'obligeoit de converser avec plusieurs personnes ausquelles il avoit à respondre, ne trouvant sa satisfaction parmi ces embarassemens , qui lui ostoient bien souvent le moien de se recolliger et de se posséder soi-mesme, il résolut de remectre ceste charge entre les mains de ceux qui lui avoient conférée. Ce qu'aiant fait, sans pouvoir obtenir ce qu'il demandoit, il se déroba nuictamment de ses frères et se retira dans un lieu solitaire, pour y vivre avec les Anges, puisqu'il ne pouvoit trouver son contentement parmi les honunes. La plus grande partie du Perche estoit lors en forest et en landes : y aiant trouvé un Ueu propre à" son mtention, il y dressa une hutte avec des branchages d'arbres et du gazon, en laquelle il s'occupoit aux
An. 663. exercices de Tesprit, et nourrissoit son corps des fruits qui croissoient dans ces bocages.
Il n*y fut guères, que quelques voleurs n'allassent à dessain de dérober ce qu'il pouvoit avoir; il le sceut par révélation, et que ces brigans a voient rodé toute la nuit à l'en tour de sa celle, sans pouvoir la trouver. Il s'en alla au-devant d'eux, et les aiant enquis de ce qu'ils cherchoient, ils tombèrent comme morts devant lui. Les prenant par la main : « Levés- vous, mes » enfans, leur dit-il, avez-vous besoin de mon assistance? » Ces voleurs recongnoissant leur faulte, lui desclarèrent le complot qu'ils avoient fait de le voler. « Je le sçavois bien , leur » dit-il, c'est pourquoi je suis venu au-devant de vous, pour » vous dire que vous vous estes grandement mespris d'avoir creu » qu'aiant quicté les biens du monde pour espouzer une pau- » vreté volontaire, j'aie de l'argent! Dieu vous pardonne ceste » mauvaise pensée, et ne soies doresnavant si téméraires de » vous adresser à persomies de ma profession , que Dieu protège » particulièrement, et ne laisse impimies les injures qu'on leiu- » fait. Retournés en paix chez vous, et changés vostre vie per- » verse en une meilleure, si vous voulés recouvrer la grâce de » Dieul » De retour qu'ils furent chez eux , ils ne peurent celer ce qui leur estoit arrivé. Ce qu'estant di\ailgué , on accouroit de toutes parts à ce saint personnage pour recevoir ses instructions salutaires, et les villages voisins n'estoient pas assés amples pour loger ceux qui venoient vers lui. Sa chaumière se changea bientost en un grand monastère, sa hutte en de belles maisons, et ce désert en une aggréable demeure.
Je ne veux, pour cause de brièveté, faire estât en détail des miracles que Dieu opéroit par lui, suffît de les dire en gros. Il redressa un boiteux, son voisin, et d'impuissant au travail, il le rendit en tel point de santé , qu'il pouvoit gaigner sa vie. A sa prière, la porte de son oratoire s'ouvroit sans clef; il estaignit par le signe de la croix le feu, qui s' estoit print durant l'aoust, dans des gerbes de bled; aiant commandé à un loup de ne méfaire à une biche, sur laquelle il estoit prest de se jecter, comme si cest animal eust eu de la raison pour obéir à ce commandement, il se retira dans le prochain bocage. Il guarit d'une paralysie, avec de l'huile bénite et le signe de la croix , un certain gentilhomme nonuné Leudecranmus, lequel, pour n'estre ingrat
de ce bienfait, fit bastir à Charbonnières au Perche, une celle An. 663. ou demeure , à laquelle il assigna quelques revenus , pour la nourriture et entretien de ceux qui y feroient leur résidence à l'avenir; ce qui s'est perdu par succession du tems, et n'y en a à présent aucime mémoire.
Ce Saint, se faschant de tant de visites , qui lui estoient une grande distraction pour la condition qu'il avoit choisie, pensa d'abandonner sa première demeure, pour s'en aller ailleurs, où il pourroit recevoir moins d'importimités. Sur ce dessain , s'estant retiré avec ses disciples en un certain endroit de la mesme forest, où il trouva des mazures d'un vieil bastiment, couvertes de ronces et d'espines, qu'il obtint du seigneur auquel il appartenoit, nommé Rognosovitus, qui fut fort joieux d'avoir un tel hoste, auquel il donna des revenus sufBsans pour l'arrester et pourveoir à ses nécessités. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui Moustier-au-Perche, qui estoit autrefois abbaïe, comme nous le pourrons veoir ci -après, et maintenant n'est qu'un Prieuré conventuel , dépendant de l'abbaïe de Saint-Laumer de Blois ; on l'appelloit autrefois Corbion, à cause qu'il est assis sur un petit ruisseau du mesme nom.
La légende de ce Saint porte que ce fut l'an second du règne de Chilpéric, mais mieux Childéric II, qui revient à l'an 671, que cela se passa. S. Laumer, aiant trouvé ce qu'il désiroit, voulut faire édifier un monastère en ce Ueu pour y fahe sa demeure. On lui avoit donné un vieil chesne pour commencer son bastiment. Il se trouva en un endroit fort incommode pour le faire transporter; quarante hommes eussent à peine peu suffire pour le remuer, et néamoins, s'estant mis en prières tandis que ses religieux s'en furent disner, il se trouva, devant qu'ils eussent achevé, au lieu qu'il désiroit.
Un nommé Ermoaldus, personnage de condition au païs, tomba malade, il envoia vers S. Laumer, afin de prier Dieu pour le recouvrement de sa santé, et quarante escus pour aumosne. Ce saint , les aiant mis sur l'autel , et les aiant maniés l'un après l'autre, en retint un seulement et rendit les autres au porteur, l'enchargeant de dii'e à son maistre , que Dieu ne s'appaisoit par une aumosne qui venoit d'un mauvais acquiest, et qu'il mourroit de la maladie qui le tenoit aUté. Le messager s'en estant promptement retourné, il trouva son maistre agoni-
An. 6G3. zant, qui rendit incontinent les derniers soupirs de sa vie. Certains larrons lui avoient desrobé un bœuf, ses religieux en faisoient un grand bruit, a Patience I leui* dit-il, mes frères, il ne » faut que la perte d'un temporel nous cause celle du ciel, » quand notre bœuf seroit perdu, qu'y pourrions-nous faire? » Dieu nous l'avoit donné, il nous l'a osté, son nom soit béni! « Il n'est pas perdu; c'est que Dieu veut esprouver nostre pa- » tience, et devant qu'il soit peu nous le retrouverons. » Il arriva ainsi qu'il avoit dit, pour ce que ces voleurs aiant rôdé deux nuits et un jour par la forest, sans avoir peu trouver aucune issue pour en sortir, se trouvèrent un matin près l'estable où ils avoient commis leur larcin. Oïant chanter les moines : a Qu'est-ceci, s'entredisoient-ils les uns aux autres, nous voilà » à recommencer, nous sonmies au mesme endroit d'où nous » sommes partis. Assem'ément la vengeance de Dieu nous pour- » suit, pour lequel appaiser, il faut rendre ce bœuf à ses » maistres, de crainte qu'il ne nous arrive pis. » Comme ils estoient en ceste résolution , S. Laumer parut devant eux , aUant visiter après matines l'enceinte de son monastère. Ils demeurèrent immobiles devant lui, jusqu'à ce qu'aiant confessé leur larcin, il les congédia secrectement, pour n'estre apperceus de personne, et, ramenant le bœuf au monastère, il fit croire à ses religieux, qu'il l'avoit trouvé qui revenoit de paître.
Il y avoit en ce t^ms-là une dame de condition, nommée Wulfrade, laquelle, dès ses plus tendres années, ne se pou voit tenir debout ; ses serviteurs la portèrent à S. Laumer pour obtenir sa guérison. Elle la receut par le moien de Thuisle bénite et du signe de la croix qu'il fit sur elle, et vesquit longtems après. Pour n'estre ingrate de ce bienfait, elle despartit de ses biens aux disciples de ce saint, qui estoient demeurés en son monastère. Après son décès, du consentement de Chyamnulfe, son mari ; entre autres choses , elle leur donna ses mestairies de Lotuei et du Brueil, que la Légende appelle Brilnogilum^ à condition qu'il y auroit toujours des religieux, pour y faire le service, et est encores un Prieuré despendant de Saint-Laumer de Blois. Ragnobert, successeur de ce saint, y envoia incontinent de ses moines, ausquels ces mariés donnèrent encore ime mestairie de la Loire, appelée La Paie, qm est aussi un Prieuré dépendant de ladite abbaïe.
S. Laumer, sentant la fin de sa vie approcher, il faisoit ce An. 674, qu'il pouvoit pour se préparer à bien mourir. S. Malard, évesque de Chartres, Tavoit en grande estime, à cause de sa samteté et des merveilles que Dieu opéroit par lui. Désireux d'avoir le bonheur de sa présence, il le convia de venir revoir le lieu de sa naissance, et lui donner ceste satisfaction, de pouvoir s entre* tenir quelque tems avec lui. S. Laumer, qui enseignoit Tobéissauce aux autres, voulut tesmoigner la sienne à son prélat, en se transportant sans délai à Chartres où il devoit trouver son sépulchre, où il y avoit eu son berceau. Mais, comme il çstoit fort vieil, à peine y fut-il arrivé, qu'il fut saisi d'une grosse fiebvre, qui l'emporta au tombeau. S. Malard, extresmement fasché de le veoir malade , le visitoit souvent, et comme un jour entre autres lui parlast du desplaisir, qu'il avoit de sa maladie, « Consolez- vous, lui dit-il, mon révérend Père, ne scavés vous y> pas bien que nous ne naissons que pour mourir ? Mes \ieux M ans ne peuvent me faire espérer une plus longue vie. Pour » moi, je sortirai content de ce monde, pour m'en aller au ciel, ^) attendu les malheurs , que je prévoi devoir arriver en cesle » province. Ce me seroit un desplaisir très-sensible de demeiu'er » davantage en vie, pour veoir ce que j'ai horreur de dire, et » que j'appréhende autant que la mort; c'est le sac de ceste » ville et la ruine de nostre pais , qui sont arrestés au conseil » de Dieu. Je ne pourrois qu'avec beaucoup de douleur contem- » pler le supplice de mes plus chers concitoyens, qu'un insolent » soldat mectra cruellement à mort, pour contenter sa passion ; » et veoir les lieux saincts, prophasnés par des impies, qui em- » porteront en leur pais ce que nous avons de plus vénérable, » et se gorgeront des biens de vos bourgeois. Vous ne verres » pas à la vérité ces malheurs, d'autant que Dieu, couppant la » trame de vos jours, auparavant le siège, qui doit estre posé » devant ceste ville, vos yeux ne verront rien de ce que je vous » prédis. Je suis marri d'estre un si mauvais prophète, mais, » quoi! Il faut que ce que Dieu a conclud dans le Ciel, s'effec- » tue en la terre. »
Sa fiebvre, redoublant de jour en jour, il rendit son âme à Dieu, le 19 de janvier, environ l'an 674 : son corps fut porté dans la grotte de Saint-Martin-au-Val, où il fut inhumé auprès de S. Lubin.
An. 676. Uiielque tems après, ceux de Moustiers-au-Perche, faschés que le corps de S. Laumer leur fust eschappé, attendu les excellens miracles, qui se faisoient à son tombeau, trouvèrent moien de l'enlever et emporter chez eux. S. Malard, en aianl eu avis, leva du monde pour aller après, et le faire rapporter. Je trouve de la contradiction à ce qui en arriva , d'autant que le Catalogue de nos Evesques dit que ce corps fut rapporté et remis en son lieu, où néamoins un acte de Moustiers, porte que le corps dudit Saint reposoit en ce monastère ; mais il y a un bon moien de les accorder, n'estant de présent ny en Tun ny en l'autre, mais à Blois, où il a esté transféré en TAbbaïe qui porte son nom, laquelle y fut bastie, vers Tan 924, par le roi Raoul, ainsi que nous le dirons ci-après.
Malard vesquit quelque tems après, et jusques vers Taji 676, ou 678, qu'il décéda, et fut inhumé aux grottes de Saint; Martinau-Val, avec S. Laumer. Je trouve un Malehardus, signé dans l'exemption donnée par S. Landri, évesque de Paris, à Tabbaie de Saint-Denys en France en l'an 658, et dans la confirmation, qui en fut faite en une assemblée, tenue à Glichi en Tan 659, que je croi estre nostre prélat, combien qu'ils soient tous dénommés sans titre, ou, sans faire mention du lieu où ils estoient evesques. Il est réputé pour Saint dans le diocèse, et dans les Litanies des Rogations; on l'invoque comme Saint, en ladite église de Saint-Martin-au-YaL