CHAPITRE IV
De Bernouin, Hemouin, autrement Hiérosme, évesque
de Chartres.
A Gondesault fut substitué Bemouin, que quelques autheurs appellent Ilernouin ou Hiérosme. Le Catalogue de nos Evesques porte qu il conunença son siège dès l'an 769, et le continua jusques en l'an 779, ce qui ne peut se soutenir. Severt, ne pouvant y trouver son compte, s'est avisé de Bernouin en faire deux, et de lui ajouter Hernouin, qu'il met le premier, qu'il prétend avoir occupé la chaire Chartraine quarante-six ans, sçavoir : jusqu'en 805, et Bernouin jusques à l'an 835, qui font 29 ou 30 ans. Comme cest autheur requiert de Taveau , l'authorité de quelque escrivain qui asseure que Bernouin a siégé vingt-neuf ans, je voudrois la mesme caution de lui, et qu'il produisit mi seul tesmoignage pour appuier ce qu'il dit. Je lui soutiens néamoins que Bernouin , Hernouin et Hiérosme, n'est qu'un mesme personnage, qui n'a pu remplir la chaire épiscopale de Chartres plus de 25 à 26 ans; cela se verra par la déduction que nous en ferons, n'y aiant aucune apparence que ce mesme prélat aie tenu sa crosse depuis l'an 769 jusqu'à l'an 835 ou 836, qui feroit 67 ou 68 ans, lesquels joints avec 30 qu'il devoit avoir lors de son eslection , suivant les saints canons , pour estre promeu à la dignité épiscopale (1), il eut deub avoir lors de son déceds près de cent ans. ]} n'est pas à la vérité impossible qu'un honune vive jusqu'à
(1) Conc. Turon., I, can. 12.
An. 810. cest asge, puisque, par le droit, la vie de rhomme est estendue jusqu'à cent ans, mais il est bien rare qu'un homme parvienne à cest asge, et fasse encore ses fonctions épiscopales aussi gaillardement qu'il les faisoit en un asge plus verd.
Je dis cela, pour ce que dans le narré de la translation des reliques de S. Liboire, évesque du Mans, en l'église de Paderbrun en Saxe, que Baronius attribue à un certain Ibo, qui Tauroit dédiée à Bison, qualriesme évesque de ceste Cathédrale, il est dit que l'an de Tlncarnation de Nostre-Seigneur 836, indiction 14, et le 23® de l'empire de Louis le Débonnaire, les députés de Paderbrmi s estant rendus en la ville du Mans, le 28 d'apvril, et aiant obtenu d'Aldric, évesque du Ueu, le corps de S. Liboire : « Contigit ut ad civitatem Carnoiensem salis amplam et populosam devenircnt , eu jus urbis episcopus, Ber- NviNvs nornine, tune œtate simul et mœHbus valdè maturus, collectis ex more presbtjteris , eo tempore synodum in urbe celébrabat . Cui cum mmtiatum esset, qualiter, et quo ordine assumptum Cenomanis corptis prœfati confessons, suœjam urbi appropinquaret , statim cum illo sacro sacerdotum collegiOy totoque clero suo et populo, proccssit in ejus occursum, atque cum hxjmnis et ca/nticis spiritualibus , illud devotissimè extra urbem longé progressus, excepit, jussitque ut deferretur per viam, qux ducit extra muros civitatis, ad oratorium in quo sancti Carauni membra requiescunt. » Et desquelles paroUesil se peut recueillir, que Bernouin n'estoit en un asge si vieil qu'il n'eust peu aller au devant de ces reliques bien loing hors la ville, les conduire jusques dans l'égUse de Saint-Cheron et s'en retourner en la sienne avec son clergé ; y aiant plus d'ime lieue de chemin à faire , qui n'est pas pour mi homme de quatrevingt-dix-huit ou cent ans. Que s'il est porté dans ce narré, que cest évesque estoit mem' d'asge et de mœurs, cela ne se doit interpréter d'un asge caduc et décrépit , auquel ce prélat eust esté mal-habile à faire ses fonctions, à cause des incommodités qui accompagnent la veillesse, mais d'un asge d'environ cinquante à soixante ans , tel que Bernouin pouvoit avoir lors.
Si ce qui est rapporté par Eginard et Sirmond pouvoit s'accommoder à nostre Prélat (1), je croirois avoir trouvé la vraie
(I) Eginard, in Vita Caroli Magni. Sirmund., Conc. GaUice.
époche de sa séance, pour ce qu'ils disent qu'en Tan 811, Char- An. 811. lemagne, le 43* de son règne en France, le 36'' de celui d'Italie et Tonziesme de son Empire, indiction 4, fit son partage de ses thrésors et meubles, trois ans auparavant son trespas; auquel un nommé Bernouin a signé, que ledit Sirmond et Robert disent avoir esté archevesque de Besançon ; ce que je n'estime pas qu'ils puissent faire, d'autant qu'il n'en est rien dit dans la disposition de Charlemagne, qui rapporte seulement les noms, et non les qualités, églises ou éveschés desquels ils estoient pourveus ; de manière que Bernouin estant évesque de Chartres en mesme tems , pourquoi ne se pourra-t-il aussitost entendi*e que de celui de Besançon? Je trouve d'ailleurs nostre Bernouin, signé en l'instrument de la fondation de Saint-Remi de Sens avec plusieurs évesques et abbés, et est dénommé dans le Gartulaire de Ferrières, en Gastinois, avec Aldric, archevesque de Sens, en la mesme année; et trouve qu'il n'estoit plus évesque de Chartres en l'an 836 ou 837, ce qui se peut veoii* dans Hincmard , archevesque de Reims, en son dernier œuvre contre Gothescal, fait mention d'un Helie, prestre, et depuis évesque de Chartres qui, par autres lectres dudit Aldric, archevesque de Sens, faites en 837, est nectement nommé évesque de Chartres (1); qui montre qu'il falloit qu'il en fust desjà en possession dès la mesme année. Ce qui justifie que Bernouin a esté évesque de Chartres , depuis l'an 810 jusques en l'an 836 où 837; et ainsi qu'il Ta esté à tout le moins vingt-six ans.
Cela ainsi posé , voions ce qui se passa de plus remarquable durant sa scéance. Charles, aisné de Charlemagne, estant décédé dès le 4 décembre 811, cest Empereur en eut un très-grand desplaisir : c'estoit sur lui qu'il avoit fondé toutes ses espérances, estant un prince qui promectoit beaucoup de sa vertueuse conduicte; ce qui l' avoit porté à le faire couronner roi de France dès l'an 807; mais se voiant frustré par son trespas de toutes ses attentes, et affligé de gouttes, et jugeant qu'il ne la pouvoit plus guères faire longue, il assembla, en 813, son Parlement à Aixla-Chapelle, où il associa à l'empire son fils Louis, roi d'Aquitaine , qu'il fit couronner devant toute l'assemblée , et créa Bernard, bastard de Pépin, roi d'Italie, qui fut couronné peu après
(I) Hincmard, ch. 36.
An. 813. à Modène, par l'archevesque de Milan. Se voiant deschargé d un si pesant fardeau, il appliqua toutes ses pensées à la dévotion; il commença par la correction des Evangiles , pour laquelle faire il fit venir des personnages versés aux langues, et fit tenir cinq Conciles à Mayence, Reims, Tours, Chaslon-sur-Saone et Arles; pour apporter quelqu'ordre à l'église, dont les supposts avoient grandement altéré la discipline. Il fut passer son hiver à Aix , où il fut surprins d'une fiebvre, qui ne le quicta point, qu'elle ne l'eut mis au tombeau, le 28 janvier 814. Ce fut un prince magnanime, comparable pour ses rares vertus à tous les plus grands princes qui aient esté; mais comme personne n'est parfait, son incontinence et le peu de soin qu'il a eu de l'honneur de ses filles, ont rabattu l'esclat de sa gloire, qui n'a empesché que sa mémoire aie esté en vénération. Frédéric P', empereur, poursuivit sa canonization et l'obtint ; et Louis XI , roi de France, ordonna que sa feste seroit chômée par tout son roiaume avec défense de travailler ce jour-là, à peine de la vie. Ceste feste toutesfois n'a esté receue partout, à cause que ceste apothéose ou canonization avoit esté faite par Paschal III , anti-pape, durant le schisme d'entre lui et Alexandre III, vers l'an 1116. Elle a pu néamoins estre célébrée en France , où tous les Parlemens l'observent, puisque les Papes légitimes qui sont venus depuis ne l'ont point défendue, ni fait acte contraire à la Bulle qui en a esté expédiée par Paschal , laquelle est conservée à Aix-la-Chapelle. Dieu peut lui avoir donné mi tel repentir de ses fautes, qu'il en auroit obtenu le pardon ; le cilice qu'on lui trouva après son déceds, est une marque de sa pénitence, et les grandes aulmosnes qu'il fit à plusieurs égUses et aux pauvres ont pu impétrer sa justification.
Il eut de ses femmes légitimes et de ses concubines plusieurs enfans; des légitimes il ne resta que Louis, fils de Hildegarde, avec cinq filles : Rothrude , promise à l'Empereur de Constantinople; Berthe, femme du comte Angilbert, lequel, après le trespas d'icelle , fut abbé de Saint-Riquier ; Gisle , reUgieuse ; Hildegarde et Adeleide, mortes jeunes. De Falstrade, sa troisiesme femme, il eut Theodorade, abbesse d'Argenteuil , et Hiltrude ou Rotrude, abbesse de Faremoutier. De sa quatriesme femme il n'eut aucuns enfans, mais après le déceds d'icelle, il eut de Gersonde, native de Saxe, une fille nommée Adeltrude.
Pépin le Bossu, qui fut razé et mis en Tabbaîe de Prum, pour An, 815, le sujet rapporté ci -dessus, estoit ûls de Hiltrude. Hugues, l'abbé, qui mourut en 844, au siège de Tolose, et Dreux, évesque de Metz, décédé en 855, avoient Régine ou Reine pour mère. Thierri , qui fut ecclésiastique , estoit fils d'Adelluide. Rothrude^ fenmie du comte Roricon , mère de Goslen et de Louis , abbé de Saint-Denis en France, estoit issue d'Alatargade; Rothaide et la mère de Tabbé Richbod , estoient filles de Charlemagne; mais le nom de leur mère nous est demeuré incongneu, conune celle d'Emme qu'on veut avoir eslé la femme d'Eginard. Robert, en ses Archevesques de Bourges, y adjoute Eufraise, première abbesse de Saint-Laurent dudit Bourges , fondé par Charlemagne,
Louis estoit en Aquitaine, lors du déceds de son père. Sitost qu'il en eut receu l'avis, il se transporta à Aix-la-Chapelle, pom* donner ordre aux affaires de l'Empire et aux siennes; aiant esté recongneu Empereur sans contredft, il s'empara de tous les thrésors de son père et les partagea suivant sa dernière volonté, ne s'en réservant pour lui qu'une table d'argent fort artistement élabourée, pour avoir mémoire de son père. Il donna un honneste appointement à ses sœurs qu'il congédia de la Cour, avec quantité de femmes qui, parleur vie licentieuse, donnoient sujet de mal penser et parler.
Pour ses frères bastards , il les retint près de lui , les faisant manger à sa table et leur faisant administrer leurs nécessité avec beaucoup de charité. Ce ne fut assés de régler sa maison, il fallut donner ordre au dehors; il députa à cest effet des Intendans de justice par tous les endroits du Roiaume, où il croioit qu'il y eust quelque chose à corriger, pour rendre la justice à ses sujets et faire réj^rer les torts et griefs, qui avoient esté faits par les officietB de feu son père. Ces Commissaires estoient partie ecclésiastiques et partie laïcs, lesquels, visitant les provinces, s'informoient de la vie et déportemens des Evesques, Abbés et autres moindres ecclésiastiques, comme aussi des Comtes et Juges des lieux , afin d'en rapporter et d'en faire justice. C'est pourquoi ayant convoqué son Parlement à Paderbrun, et veu les procès- verbaux qui y furent rapportés, il fit les ordonnances qui se voient dans ses Capitulaires , qu'il fit dresser par Amalarius, diacre, des escrits des Saints Pères et Conciles.
Le Pape Léon III, estant décédé le 25 mars 816, Estienne, qui I. 34
An. 8t6. lui avoit succédé, vint trouver Louis, à Reims, où il le couronna Empereur et Roi de France, avec Hermengarde sa femme, pour quoi faire, il avoit apporté deux couronnes d*or de Rome ( 1 ). La cérémonie accomplie, le Pape s'en retourna à Rome, où, estant tombé malade, il décéda environ le 25 janvier 81 7 ; deux jours après, Paschal P' fut subrogé en son lieu, et l'Empereur s'en alla à Aix, où il tint son Parlement, qu'autres appellent Concile (2). Il fit plusieurs ordonnances touchant la réformation des abbés et religieux , qu'il obligea à se ranger soubz la règle de S. Benoist (3). La Chronique manuscripte de Saint-Pierre-le-Vif de Sens, escrit que : « in illo tempore monuchis GaUicanis est indultum, ut femoraliis, laneis cammis, pelliceis, bottviy caperemis de pelliis et piv infirmiSy culcitris uti passent. Indulininque est illis, ut in rnagnis solemnitatibus plurimn habeant fercula, non propter in^urgitationem ventris; sed ad repavationeni virtutis : statueruntque episcopi, concordante domino Papa y ut monachi à gravi opère et labore, propter honestatem sacerdotii cessent, et loco lahoris, ad hora^ psalmos quosdnni noviinatos pro vivis et defunctisfidelibus cantent, cum orationibus ordinariis, volueruntque ut monachi in Paschate et Pentecostey consuetudvnem in scrvitio divino teneant, Romanorum, » Il fit de plus publier, au mesme Parlement, unLivTede la perfection monastique, qu'il envoya par toutes les abbaïes et monastères de son Empire, pour y estre punctuellement observé.
Ce procédé ne plust pas à tous, particulièrement aux Abbés qui sui voient la Cour, lesquels se voiant obligés par ces ordonnances à se retirer dans leurs cloistres, pour y sui\Te la communeauté, et y vivre selon leur institut, ils dressèrent un parti à l'Empereur, taschant de persuader à ses enfans qu'il resvoit, et ne sçavoit ce qu'il faisoit , estant plus proj^e à obéir dans un monastère, qu'à commander à un si grand estât que le sien; ce qui leur occasionna de se saisir de sa personne, le priver de sa pourpre, et le confiner dans un couvent. Ce ne fust pas néamoins sitost, pour ce qu'il falut faire meurir ceste apoustume, qui creva quelques années après.
Cependant estant allé contre les Bretons , il laissa Hermen-
(1) Baron., ad ann. 8t6, num. 101. — - (2) Conc. Aquisgr., can. 121. — (3) Bouchet en ses Annales d'Aquitaine.
garde, sa femme, malade à Angers, où elle décéda. Il ne mit An. 818, giières à convoler en secondes nopces, et espouza Judith, fille d'Elpon, autrement Welphon, duc de Bavières; Herman le Retiré l'appelle Guelfe, que Chiflet dit avoir esté comte d'Altorf en Suève (1), de laquelle il eut Charles le Chauve, depuis roi de France et empereur. Cornélius Kempins, en son Histoire de Frize (2), dit que elle estoit sa nièce, et que ce mariage fut improuvé de tous les évesques de France, desquels Louis craignant d'estre exconununié, il se retira avec son espouze sur le Rhin, de quoi S. Frédéric, évesque d'Utrech, Taiant reprins, lui prédit les maux qui lui arrivèrent, tant de ses enfans, que de ses peuples* et des Danois , s'il ne se séparoit de ceste fenrnie. Elle qui se voioit au zénith de l'honneur qu elle pouvoit désirer, ne vouloit démordre d'un si friant morceau, et pour ce, considérant que ledit prélat ne pouvoit estre abattu par présens, menaces ou promeses , pour approuver ce mariage incestueux, elle le fit tuer en sortant d'achever la messe, un 8 juillet 818. Je trouve par certain escrit, que ce fut en ceste année 818, que l'empereur Louis jecta les premiers fondements de l'Abbaïe de Bonneval au diocèse de Chartres, avec un sien chevalier, nom* mé Foulques, en l'honneur des saints martyrs Marcelin et Pierre, qu'im certain Everardavoit apportés de Rome en France; de quoi je ne peus dememer d'accord, s'il est vrai que ces corps saints ne furent transférés en ce Roiaume qu'environ Tan 826 ; ainsi que l'a remarqué Sigibert; ou bien au mois d'octobre ou de novembre 827, conune l'escrivent Herman le Retiré, l'abbè d'Usperg, et les Annales d'un autheur sans nom (chez Pithou) ; voire en 828, selon Marian l'Escossois.
Mais sans nous amuser à en faire une recherche plus exacte , n'y aiant intéresf que de dix ans , je dirai que l'Empereur, qui avoit associé son fils Lothaire à l'Empire, tint un Parlement à Thionville, sur la mi-octobre de l'an 821 , où il le maria avec Hermengarde, fille d'un comte Hugues. Il maria semblablement Pépin, son autre fils, roi d'Aquitaine, avec la fille de Thiebert, comte de Metz, en 822; sur la fin de laquelle année Lothaire fut couronné à Rome, Empereur, par Paschal, Souverain Pontife, après Pasques de l'an 823. Trois jours après son retour en
(1) Vindic. Hispan., lib. 1, eh. 3. — (2) Lib. 111, eh. 29 et 30.