LIVRE QUARANTE-QUATRIËHE
marquent d'un signe spécial l'œuvre du héros qui en fut l'âme et la personnification.
A toutes les autres époques de la Révolution où il éclata des crises, la France possédait un gouvernemeot, plus ou mcuns ancien, régulier et stable; et ceux qui déterminerait la commotion nouvelle prirent sur eux. de lancer leur pays dans les aventures, sans savoir s'ils auraient l'esprit, le temps ou la force de l'en retirer.
Lorsque, le 6 octobre 1789, les Constituants arrsclièrent Louis XVI à la liberté et à l'inviolabilité de Versailles, pour le livrer à la turbulence de Paris età la tyrannie des Jacobins, les Français possédaient la monarchie traditionnelle de leurs ancêtres, qu'ils voulaient améliorer, mais qu'ils ne voulaient pas détruire. Mirabeau, Barnave et leurs amis, guidés par la fausse lumière de leurs systèmes, assumèrent donc sur eux la responsabilité de l'ébranlement général qu'ils allaient produire, sans savoir s'ils réussiraient à préserver les bonnes institutions de la ruine des mauvaises.
Lorsque, le lOaoàt 1792, les Girondins lancèrent les Marseillais et les faubout^s à l'assaut des Tuileries, toutes les phases essentielles de la Révolution avaient été parcourues, toutes tes libertés désirables avaient été conquises, et la Constitution de 1791, si mûrement délibérée par l'assemblée et si loyalement jurée parle roi, fonctionnait avec un acquiescement univeiîel. La France était donc en possession d'une
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mODarchie constitutionnelle que le temps et l'expérience pouvaient cousolider et améliorer, lorsque Brissot, Petion et leurs amis provoquèrent bénévolement sa ruine, sans s'être demandé si, au lieu du pouvoir qu'ils désiraient, l'émeute leur apporterait la république et l'anarchie, qu'ils ne voulaient pas. Enfin lorsque, le 31 mai 1793, le parti de la terreur fit prononcer par la Convention, sous la pression d'une émeute, la proscription des Girondins , la république était établie, la nouvelle Constitution allait être votée ' , et la France résignée était prête pour son acceptation. Ce fut donc pour la satisfaction de leurs théories particulières et de leur ambition privée, que Robespierre, Saint-Just etCouthon, déjà les dominateurs du Comité de salut public, firent suspendre , avec la Constitution de 93 *, l'expérience
' Le pian de constitution qui prévalut en 4793 est celui dont le Comité de salut public revendiqua la responsabilité.
Hérault de Sëcbellea en fit le rapport à la Convention le 1 juin. La discussion commença le ) 1 et Tut terminée le 1 S. Voyez le MoniteuT des M et H juin 1793.
^ La constitution de 93 fut acceptée par les assemblées primaires pendant le mois de juillet. Le rapport sur l'acceptation fut lu à la Convention , par Gossuin , le 9 août.
Le 10 octobre suivant, sur le rapport de Saint-Just, la constitution fut suspendue, et un gouvernement révolutionnaire fut établi, devant durer jusqu'à la paix.
On sait qu'il tomba avec ses auteurs, le 9 thennidor an n — S7 juillet 1794.
La suspension de la constitution dut paraître d'autant plus étrange que, le jour ou elle Ait proposée par Hérault au nom du Comité de salut public, Robespierre en lîl l'éloge suivant :
« L'Europe entière sera forcée d'admirer ce beau monument
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d'une république régulière, pour lui substituer le gouvernement révolutionnaire et la dictature de l'échafaud, sans s'être assurés si ce régime nouveau laisserait subsister, au moins pour eux, tes garanties constitutionnelles et légales qu'il détruisait pour tout le monde.
An dix-huit Brumaire, tout fut différent.
La France n'avait plus de gouvernement, et la crise naquit précisément de cette anarchie. Bonaparte allait être , depuis le commencement de la Révolution , le premier qui eât mis fin aux désordres et aux périls d'une situation, sans les avoir préalablement créés lui-même.
Il n'avait pas, comme les Constituants, comme les Girondins, comme les terroristes, suscité un embarras ou fomenté une émeute; il ne venait pas, après tant d'autres, offrir sa panacée aux maux qu'il avait faits. Mirabeau, Petion, Robespierre s'étaient imposés; Bonaparte était désigné par l'opinion publique. Les autres s'étaient produits; lui, il était appelé.
Personne avant lui n'avait fait une telle entrée dans la confiance universelle, parce que personne n'y avait acquis de tels titres. Il arrivait pur, au milieu d'hommes compromis; victorieux, au milieu degéné-
éievé k la raison humaine et à la souveraineté d'un grand peuple, p Moniteur da ^i juin 1793.
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378 HISTOISE DU DIBBCTOIRE.
raux battus; nouveau et heureux., au milieu de politiques usés ou impuissants.
Le senliaient public , qui ne s'égare jamais dans les grandes crises sociales, vil promptemenl et complètement dans Bonaparte ce que la Providence y avait mis eu réserve: la coalition vaincue, la Révolution sauvée , l'ordre rétabli. Ce sont ces trois signes Je sa mission que les populations saluèrent de leurs acclamations, de Fréjus à la rue Chantereine, et qui arrachèrent des poitrines soulagées, aux Anciens, aux Cinq-Cents, dans les théâtres, dans les rues, ce cri qui disait tout : « Bonaparte est revenu d'Egypte ! »
L'auteur de VHitioire du CoTisulat et de l'Empire nous semble avoir inexactement caractérisé te dixhuit Brumaire, lorsqu'il fait du général Bonaparte « un jeune ambitieux » dans les bras duquel, a à défaut des Bourbons, alors impossibles, » tous les partis se réfugiaient avec conâance , « en lui demandant l'ordre, ta victoire et la paix '. »
Indépendamment de ces trois choses que les parlis demandaient en effet à Bonaparte, le sentiment puldic lui en demandait une quatrième bien plus haute , et qui tes résumait toutes : c'était de sauver ta Révolution.
Seul , Bonaparte pouvait réaliser un tel vœu ; car la Révolution ne pouvait être sauvée que si l'on étouffait ses passions, en faisant prévaloir ses principes.
' Thiers, Histoire du Coniulal^ide UEmtfirt, t. I, p>. i.
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LIYBE ODARANTB-QCATBIÈME. ÏI9
L'idée d'arriver aux Bourbons, comme à un port, pouvait venir à des hommeB tels que Barras, pour qui la Révolution avait été un moyen d'assouvir une grossière sensualité, et de pécher des épaves d'or dans le naufrage de la patrie; mais pour ceui, et c'était le plus grand nombre, qui avaient vu dans la Révolution la chute des anciens privilèges et des anciens abus, ils ne purent songer un instant à confier la garde des principes de 89 aux. princes qui en personnifiaient la négation. La France, dévouée à ces principes» n'accueillit donc pas Bonaparte parce qu'il menait aux Bourbons, mais parce qu'il ea préservait.
Il préservait aussi des esprits sombres ou fantasques, pour lesquels la Révolution avait été un moyen d'essayer, aux dépens de la conscience ou de ta vie des hommes, de folles ou de sanglantes utopies; des agitateurs subalternes qui avaient semé la confusion et le désordre pour dérober, dans le tumulte, un patrimoine, une fonction ou une notoriété. 11 venait arracher aux passions et au hasard le gouvernement de la France, pour le rendre aux lois, au patriotisme et au mérite. C'est pour cela qu'on vit alors en lui, non, comme dit M. Thiers, « une circonstance de la révolution ' , u mais le principe de la Révolution elle-même.
Bonaparte se montra toujours ambitieux à la
* Thiers, ffûtn'n du CoMulêiHdi FEitifin, L I, p. 73.
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386 HISTOIBE DU DIRECTOIRE.
manière de ceux qui chercheat surtout la gloire, et non à la manière de ceux qui cherchent surtout le pouvoir. Gouverner la France avait été le but principal de tous ceux qui, de Mirabeau à Barras, s'étaient jetés dans les discordes civiles : sauver ta Révolution, illustrer le drapeau, dicter la paix, rétablir l'ordre , ranimer le travail , replacer la France à son rang dans lescouseils de l'Europe, tel avait été constamment le but de Bonaparte; et si l'image du pouvoir s'était quelquefois montrée à ses yeux dans le lointain , ce n'avait jamais été que comme la conséquence et le prix de ses services.
Ainsi , les soins que d'autres mettent à poursuivre le pouvoir, Bonaparte les avait mis à le rendre possible, solide et durable. Au 13 Vendémiaire, il avait sauvé la Convention; au 18 Fructidor, il avait sauvé le Directoire; à Campo-Formio , il avait sauvé la Révolution, en la réconciliant avec les vieilles monarchies : l'effet naturel de ses travaux et de ses victoiresauraitdoncétêde l'écarter toujours lui-même du gouvernement, en le perpétuant dans les mains de ceux auxquels il en facilitait l'exercice , s'ils avaient été capables et dignes de l'exercer.
Un ambitieux ne fortifie pas le pouvoir dans les mains auxquelles il veut l'arracher; il l'y affaiblit pour mieux l'y prendre. Un ambitieux, c'est Lafayette livrant Louis XVI à l'émeute, le 6 octobre, pour se donner le mérite de le lui reprendre après le 20 juin, sauf à s'apercevoir, à ses dépens, qu'en voulant
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abaisser le roi il avait détruit la royauté , et que , pour cueillir le fruit, il avait rompu la branche.
Bonaparte Devenait pas, comme Lafayette, gourmanderet menacer le pouvoir au nom de son armée: il débarquait seul avec quelques généraux , ses amis et ses frères d'armes. Rien de plus aisé que d'étouffer en lui de vulgaires desseins, s'il n'avait eu que la valeur d'un ambitieux, aux yeux de l'opinion publique; et puisque sa présence inattendue eut pour effet de susciter, dans les Conseils comme dans les familles et dans les rues, de chaleureux et d'uuanimes transports, c'est que, seul alors, il offrait par ses principes, par sa pureté, par son génie et par sa gloire, les garanties nécessaires au salut de la Révolution et au gouvernement de la France.
Bonaparte, attendu avec une brûlante impatience depuis le 13 octobre, arriva à Paris le 16' : dès ce moment, il remplit la pensée publique, et de fait il se trouva être le gouvernement.
' Voici en quels termes le ifontteur l'anDonga :
a Le général Bonaparte est arrivé ce matin, à sis heures, au Directoire , avec le général Bertbier et les citoyens Berthollet et Monge. ,
> Partout, dans les villes, dans les villages, on allait à sa
rencontre sur les chemins, et on l'accompagnait eucore au delà des communes. La foule était telle, même sur les routes, que les voitures avaient peine à avancer. Tous les endroits par lesqueb il est passé, depuis Fréjus jusqu'à Paris, étaient illuminés le soir. ■ Jfofttleur du <7 octobre 1799.
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Lorsque, en 181i, les malheurs de Napoléon ouvrirent une libre carrière aux envieux anciens de Bonaparte , ils lui reprochèrent d'avoir abandonné en Egypte une armée décimée par la misère et par les combats '. En 1799, les plus grands ennemis de Bonaparte n'auraient pas eu la pensée de lui faire un pareil reproche , parce que tout le monde savait qu'il n'était pas fondé. L'Egypte était alors solidement occupée par une armée de vingt^quatre mille hommes , dont trois mille cinq cents cavaliers , munis de cent pièces d'artillerie de campagne montée, sous le commandement supérieur de Kléber *. Le premier but de l'expédition, la conquête, était donc atteint ; et Bonaparte, qui avait dans ses instructions carte blanche sur tout * , put revenir en France, et se remettre au service du gouvernement, ainsi qu'il l'avait prévu et annoncé au Directoire, dans une lettre datée du Caire, le 10 février 1799*. Instruit, après la bataille d'Aboutdr, de Taffaiblissement du Directoire et des succès de la coalition *, et
' Celte accusation se présente pour la première foia dans les brochures royalistes publiées en 4SU.
3 Hontholon, Mémûins de Najioléùn, L U, p. 321.
s Ifàd., p. SIO.
* Celle lettre avait déjà été publiée par Grourgaud, t. Il, p. 367, 8 et 9. Elle a été publiée de nouvetn dans la Corre$pondance dt N<9oUon l", t. V, 10 février 4799.
s Voir les lettres adressées par Bonaparte, du quartier général d'Alexandrie, le S3 août 1799, aux généraux Kléber, Menouet Dugnay, et la proclamaUon à l'armée d'ÈgypIa. Corrttponiantxd» NapoUan I", t. V, p. 734 à 7i1 .
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