LIVRE. QUARANTE-QUATRIÈME
Augereau pour patron dans l'armée. Dans le Directoire, Moulias et Gotiier les soutenaient, et Barras ne les combattait pas. Sieyès leur a-vait courageusement déclaré la guerre ; et, sans Ipur être activement hostile, Roger Ducos s'en tenait éloigné.
L'autre parti , qui avait au Coaseil des Anciens une majorité ample et résolue, au Conseil des Cinq>Cenls une majorité également certaine, mais moins nombreuse et plus timorée, c'était celui des modérés. Ce parti acceptait la république , mais sans sacrifier à cette forme politique ni l'ordre , ni la paix , ni la liberté, ni les aspirations publiques, impatientes de clore l'ère des agitations. Sieyès était le chef avoué de ce parti, qui avait encore ses préjugés et ses passions, mais qui répondait beaucoup plus exactement qu'aucun autre à l'opinion et à l'attente générales.
A la tète du parti de Jourdan , on était avec les ciubs; à la tête du parti de Sieyès, on était avec la France.
11 fut donc très-aisé à Bonaparte de se décider sur les alliés à prendre; mais l'état des partis, leurs luttes , leurs défiances rendaient plus difficile le choix du gouvernement nouveau , ainsi que des moyens à employer pour le faire prévaloir.
M. Thiers ' et M. de BaranJe * ont adopté à ce
1 Hiitoire de la Révolution française, t. X, p. (44. Édit. de 3 Hiitoire da Directoire, 1. 111.
3W HISTOIRE DU DIRECTOIBE.
sujet une opinion exprimée pour la première fois dans les Mémoires de Bourrienne , publication aujourd'hui fort discréditée, et dans laquelle l'inexactitude la plus flagrante le dispute à une malveillance envers l'Empereur à peine dissimulée. Bourrienne avait prétendn que Bonaparte essaya d'abord de se faire nommer au Directoire , d'où il aurait exclu Sieyès , pour y prendre sa place.
Le bon sens et les faits repoussent également cette assertion.
Le Directoire croulait sous son impopularité et jous son impuissance. Il avait décimé les Conseils le 48Fructidor, elilavaitété décimé par eux le 30 Prairial. Ce double coup d'Étal avait mis en évidence les vices de la Constitution de l'an III, qui, en cas de désaccord, ne laissait aux grands pouvoirs, pour vider leur différend, d'autre moyen que l'insurrection. La Constitution était donc condamnée par l'expérience et par l'opinion publique, et le Directoire était tombé , hommes et institution , à un degré de dédain qui touchait au mépris. Bonaparte pouvait renverser ce gouvernement'; mais sa gloire elle-même n'aurait pu le relever aux yeux de la France et de l'Europe. Ainsi, Bonaparte ne pouvait pas avoir et il n'eut jamais la pensée d'entrer au Directoire, d'où son âge, à l'époque du 18 Brumaire, l'excluait encore pour dix ans ; et surtout t| ne pouvait pas avoir la pensée d'y supplanter Sieyès, ce qui l'eflt fait le collègue de Barras et le chef du parti du Manège. Or,
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« LIVRE QUARANTE-OUATRIËHE. 3S7
s'il est un sentiment de Bonaparte à la notoriété duquel il soit impossible de rien ajouter, c'est son mépris pour Barras ou son aversion pour les clubs.
Lorsque, par suite de la désoi^anisation manireste et imminente du Directoire , Bonaparte dut envisager sérieusement l'éventualité de son arrivée au pouvoir, il ne conçut jamais qu'une manière simple et honnête de l'exercer : y représenter la volonté du pays, et y être le maître.
La forme et le mécanisme des institutions 6a occupèrent peu sa pensée tout d'abord, ou s'en dégagèrent lentement ; mais son esprit fut puissamment pénétré de deux nécessités alors impérieuses : substituer la France aux factions, et ramener l'ordre daas le chaos des Qaances, de l'administration et de la politique. Un tel but ne pouvait être atteint qu'à l'aide d'un gouvernement loyalement accepté par les populations, délivrées de la pression des partis, et dans lequel la part d'initiative et de direction laissée au chef de l'État serait prépondérante.
C'est avec cette idée, environnée de toute la réserve commandée par les hommes, les questions et les circonstances , que Bonaparte va entrer en négociation avec Sieyès, autour duquel se groupaient les membres les plus considérables et les plus influents de la majorité des deux Conseils.
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HISTOIRE DU DIBECTOIRE.
Le terrain était d'ailleurs préparé. L'imminence d'une révolution avait , comme on l'a déjà vu , suggéré la pensée d'appeler aux afTaires, d'abord Joubert, ensuite Moreau. Bourrienne va même jusqu'à prétendre que Sieyès avait songé au duc de Brunswick '. Les événements ou la réflexion avaient fait écarter toutes ces combioaisons. Le comte de Cornet, qui était président de la commission des inspecteurs du Conseil des Anciens, et qui a publié, en 1819, une courte et substantielle brochure sur le 18 Brumaire, auquel il prit une grande part, s'exprime ainsi sur l'arrivée de Bonaparte :
« Bodin des Ardennes, membre de la commission des inspecteurs, m'avait dit plusieurs fois : Allonsnous-en, transportons les Conseils hors de Paris; la Constitution, article 102, nous en donne le pouvoir. Je lui répondais : Mais, c'est un coup d'Ëtat, la conception en est facile , l'exécution difficile. Où est votre bras d'exécution, où est la tête froide qui le . dirigera ? Nous passions en revue hommes d'État et généraux; nous trouvions du courage, de l'esprit, mais peu de fond ; et moi de dire : Je ne m'embarque pour un voyage de long cours qu'avec des moyens et des chances pour atteindre le port. Nous apprenons, le 2â vendémiaire au soir, le débarquement
1 Bourrienne, Mémoirta, t. Ul, p. 45.
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