‹ Histoire du directoire: 2 tom. augm. de pièces justificativesChapitre 191 sur 204 · LIVRE QUABANTE-QUATRIÈHE · texte numérisé non relu

LIVRE QUABANTE-QUATRIÈHE

D'autres pensent que, connaissant à l'avance l'impossibilité de ramener tes jabobins, il allait, en provoquant des explications publiques, « tendre à des furieux, incapables de ne pas se démasquer, un piège dans lequel ils ne manquèrent pas de tomber' ». Les écrivains qui exprimèrent cette opinion étaient des journalistes, initiés à la plupart des secrets de ce temps; et ils expliquaient, par l'évidence des dangers a courir, la présence des quatre grenadiers du Corps législatif, au milieu desquels Bonaparte pénétra dans la salle.

Quelle que soit celle des deux opinions que l'on adopte , on est forcé de reconnatlre que la démarche de Bonaparte aux Cinq-Cents était pleine de difiicullés et de dangers; car il fallait, pour la concevoir et pour l'entreprendre, un homme joignant à un prestige sans rival ce sentiment du devoir et cette sérénité d'âme, qui sont le signe des natures héroïques et souveraines.

Il était cinq heures, lorsque Bonaparte se présenta à l'entrée de l'orangerie. On discutait la démission de Etarras. Bonaparte était sans épée, le chapeau à la main, suivi de quatre grenadiers de haute stature, n'ayant que leurs sabres dans le fourreau.

« La distance de la porte d'entrée de l'orangerie jusqu'à la tribune, dit un dépqlé des Cinq-Cents, présent et mêlé à la scène , n'était que le tiers de la longueur de la satlc. J'étais placé entre les tribunes

' Mémoires historiques sut le dix-huit Brumaire, p. 70.

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et la porte, au second rang des représentants, et par conséquent très à portée de ce qui se passa en ce moment. Beaucoup de curieux, collés contre les murs de l'orangerie , ou acculés dans les embrasures des croisées du côté du parc, laissaient peu d'espace entre eux et les représentants , pour arriver à la tribune. Il en résulta que Bonaparte ne put avancer que lentement, et qu'il ne fut vu des jacobins, postés dans la région voisine de la tribune, que lorsqu'il fut assez près d'eux.

» A peine son aspect frappa leurs regards, ils tentèrent une sorte d'irruption sur sa personne, en poussant les clameurs et les vociférations les plus forcenées : à bas le tyran t à bas le dictateur! à bas Cromicel! Parmi ceux, qui firent le plus d'efforts pour fendre la foule, arriver jusqu'à lui et l'atteindre', mes yeux distinguèrent bien entre autres l'hercule Destrem, Aréna, Grandmaison, Bertrand du Calvados, Boulay-Paty et Marquésy-le-Cliauve.

» Quand il se vit aussi violemment assailli , Bonaparte se replia sur les quatre grenadiers qui le suî-

' Le Moniteur raconte ainsi cette scène, dans le compte rendu de la séance des Cinq-Cents : o Le générai Bonaparte parait. Il entre; quatre grenadiers de la reprësenlaUon nationale le suivent. L'assemblée entière est à l'instant debout. Une foule de membres s'écrient : « Qu'est-ce que cela? Des sabres icil des hommes armés! n Beaucoup de membres se précipitent au milieu de la salle. Le général Bonaparte est entouré de membres qui le tiennent au collet et le repoussent. Une Toute de membres, levés sur leurs sièges, s'écrient : t Hors la loil hors la loi! A bas le dictateur! ■ MoniUuT du 20 brumaire an VIII.

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vaient. Ces quatre hommes, qu'il avait choisis parmi les plus grands et les plus robustes, le di^gagèrent, le placèrent au milieu d'eux , et lui firent un rempart de leur corps. Sans tourner le dos, ils regagnèrent la porte, semelle à semelle, et à reculons, pendant que les dogues des jacobins, s'avançant à mesure qu'il reculait, redoublaient leurs efforts pour l'atteindre, en continuant de vociférer contre lui. Ils en furent empêchés par la foule des curieux, effrayés de cette épouvantable scène, et qui , en mouvement pour sortir, augmentèrent de beaucoup la presse.

)> Les jacobins avaient sans doute des armes j je le savais de science certaine. Cependant, quoique j'eusse l'œil ouvert autant que personne sur ces horribles détails, je n'ai vu ni pistolets ni poignards dans les mains d'aucun d'eux'. Le seul qui joignit les voies de fait aux apostrophes furibondes, c'était Destrem. Dominant ceux qui le pressaient par sa grande taille, il avait la liberté de ses bras, et il détachait contre Bonaparte de vigoureux coups de poing, qui venaient expirer sur les épaules des grenadiers, sans arriver jusqu'à lui*. »

' C'était l'usage pendant la Révolution de se rendre armé aux assemblées. Marat y allait avec un pistolet, qu'il portait à la tribune; Louvet y allait avec une espingole.

Certains membres des Cinq-Cents étaient donc cerlainement armés; Bonaparte ne l'aurait pas dit dans sa proclamation du 20 brumaire, si cela n'avait pas été vrai.

^ Notice iur le dix-kvit BrvmaiTe, par un témoin qui peut dire: Qaod vidi tettor, p. 35.

43i HISTOIRE DU DIRECTOIRE.

XIH.

La sortie de Bonaparte de l'orangerie fut suivie d'une agitation et d'un tumulte extrêmes. On discuta la proposition d'annuler, comme inconstitutionnel, le commandement qui lui avait été confié, et les hommes du Manège sommèrent Lucien, avec des cris et des menaces, de mettre aux voix un décret de hors la loi.

« Vous voulez , s'écria Lucien , que je mette aux. voix et que je prononce le hors la loi contre mon frère? » — Oui! ouil répondirent quelques jacobins furieux. A ces mots, Lucien se lève, et dénouant sa ceinture, il dit avec fermeté : <i Puisque je ne puis me faire entendre dans cette enceinte, je dépose sur le bureau, avec un sentiment profond de dignité outragée, les marques de la magistrature populaire ». En achevant ces paroles, le président déposa sa toge sur son siège , et en descendit les d^rés.

Il était à peine mêlé à ses collègues , qu'un peloton de grenadiers, fendant la presse, arriva jusqu'à Lucien , le plaça dans ses rangs et l'emmena hors de la salle. C'était Bonaparte qui faisait enlever son frère du milieu de ces forcenés. Lucien futsuivi d'un grand nombre de députés appartenant au parti de l'ordre, et auxquels le tumulte systématique des démagogues avait à peu près interdit la tribune. Dès ce moment, l'enceinte de l'orangerie n'offrit plus qu'une scène

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