LIVRE OUABANTE-QUATRIÈME
OÙ le désordre n'avait plus ni nom , ni limites , et de laquelle avaient disparu tous les caractères qui constituent une assemblée délibérante.
En sortant de l'orangerie, Bonaparte trouva les officiers et les soldats indignés de l'accueil outrageant qui lui avait été fait. « Soldats, leur dit-il , je vous ai souvent menés à la victoire ; puis-je compter sur vous ?» — « Oui ! oui ! répondent les soldats. Vive Bonaparte! » — « Qu'ordonnez-vous? ajoute un officier. » — « Mon cheval! » Aussitôt, et suivi de son état-major, Bonaparte se rend dans la seconde cour, où se tenaient deux, escadrons de dragons et . quelques compagnies d'infanterrfe.
L'altitude de l'armée n'avait laissé depuis la veille aucun doute sur ses dispositions. Les soldats, laissés habituellement sans solde et quelquefois sans souliers, parlaient avec peu de respect des assemblées délibérantes, auxquelles ils attribuaient leur dénûment, et dont les discussions, qui duraient depuis onze ans sans interruption, avaient finalement lassé l'opinion publique. « Nous n'avons pas besoin de tant de gouverneurs, » disaient les soldats; et, montrant à des spectateurs qui causaient avec eux leurs habits déchirés et leurs pieds presque nus, ils ajoutaient : « Ahl si Bonaparte était le maître, nous serions plus heureux! » Avec le sentiment et le spectacle qu'ils avaient de la lutte, ils attendaient donc, dans une sorte d'impatience, l'ordre d'y intervenir.
jbïGoogIc
i36 HISTOIRE DU DIRECTOIRE.
Arrivé devant le front des troupes, Bonaparte leur dit d'une voix, à la fois ferme et émue : n Soldats, on avait lieu de croire que le Conseil des Ginq-Cenis sauverait la patrie,... au contraire, il se livre à des déchirements... Des agitateurs cherchent à le soulever contre luoi... Soldats, puis-je complersurvous?... » — « Oui! oui! H répondent les généraux; et les soldais répondent à leur tour par le cri unanime et énergique de Vive Bonaparte! Ces cris retentissent jusque dans la salle des Anciens , où ils causent une sensation que le compte rendu de la séance n'a pas cru devoir omettre.
Bonaparte donne l'ordre de faire avancer quelques compagnies , et il leur parle encore en ces termes , recueillis et conservés par des spectateui-s :
u Depuis assez longtemps ta patrie est tourmentée, pillée, saccagée; depuis assez longtemps ses défenseurs sont avilis, immolés... Ces braves, que j'ai habillés, payés, entretenus au prix de nos victoires, dans quel état je les retrouve!... On dévore leur subsistance, on les livre sans défense au feu de l'ennemi... Mais ce n'est pas assez de leur sang, on veut encore celui de leurs familles-, des factieux parlent de rétablir leur domination sanguinaire... J'ai voulu leur parler, ils m'ont répondu par des poignards... Je viens de franchir les mers, sans craindre de venir exposer mes jours à de nouveaux dangers; et ces dangers, je les trouve dans un sénat d'assassins ' ! »
' ■ Noua regreltons, disent les réacteurs du Moniteur, dans
jbïGoogIc