LIVRE TRENTE-SEPTIÈME
Il serait impossible de dire à quelles limites se serait arrêtée la loi d'ostracisme, et quelles familles elle n'aurait pas exilées. Les pouvoirs publics eux-mêmes et l'armée se seraient trouvés décimés , sans l'article 10, où il était dit :
H Ne sont point compr^ dans les articles ci-dessus les ci-devant nobles ou anoblis qui pourraient se trouver actuellement membres du Corps Législatif ou du Directoire exécutif, parmi les ministres et parmi les officiers généraux en activité de service. ■>
Si cette restriction était odieuse, elle était fort prudente ; car le Directoire, les Conseils et l'armée renfermaient un nombre considérable de nobles, que . l'application de la loi eût atteints.
En effet, l'ostracisme eût frappé avec beaucoup d'autres :
Dans le Directoire : Barras, comme vicomte, et peut-être Merlin de Douai, comme secrétaire du roi, charge qui conférait la noblesse.
Dans le Corps Législatif, Boissy d'Anglas, comme ayant fait partie de la maison du comte de Provence; Dubois de Crancé, comme ancien mousquetaire.
Dans l'armée, l'ostracisme eût frappé plusieurs officiers éminents : le général Augereau , comme ancien garde française; le général Menou, comme baron; le général Grouchy, comme marquis; Hoche lui-même, auquel le Directoire venait de faire de pompeuses funérailles, avait appartenu, ainsi que Lefèvre et Hulin , à la maison militaire du roi.
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D'ailleurs, n'était-ce pas décapiter la France que de proscrire systématiquement tous ceux qui, sous l'ancien régime, il y avait à peine huit ans, avaient acquis une situation éminente dans les affaires publiques ? tous ceux qui avaient dirigé l'administration dans les Intendances, l'armée dans les Gouvernements militaires, la justice dans les Parlements, les finances dans les cours des Aides ou des Comptes?
Tout gouvernement régulier, qui fonctionne pendant quelques années, finit évidemment par attirer à lui les hommes les plus capables de la génération contemporaine. C'était, en 1789 , le cas du gouvernement de Louis XVI, auquel toutes les forces vives du pays étaient, directement ou indirectement, rattachées. On ne citerait pas, de 1789 à 1800, trente noms éminents qui n'eussent pas appartenu , à un litre quelconque, à l'ancien ordre des choses. Merlin de Douai, Cambacérès, Portalis, Sîméon, Gandin, Berthier, et tant d'autres , qui portèrent si haut la renommée du conseil d'État et de l'adipinistration, sous l'Empire, étaient déjà connus et honorés lorsque la révolution éclata. Si l'on ne voyait pas dans cette notoriété antérieure à 1789 un vice d'origine, pourquoi privait-on le pays des services de ceux qui étaient encore plus élevés qu'eux dans l'échelle de la renommée ou de l'estime publique? On eût encore conçu, jusqu'à un certain point, une suspicion absolue frappant tout un parlement; mais pourquoi ac- . cueillir le conseiller, lorsqu'on repoussait le procu-
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