LIVRE TRENTE-HUITIÈME
Cette joie sincère et bruyante exprimait la pensée du pays.
Pour la France, la paixavec l'empereur, c'est-à-dire avec la seule des grandes puissances continentales qui eûtjusqu'alors refusé de traiter, c'était la fia de la Révolution. Il restait bien encore l'Angleterre à combattre; mais l'Angleterre, sans l'appui des armées européennes, ne semblait pas pouvoir inquiéter sérieusement la France, et surtout, ce qui était alors l'essentiel, empêcher les résultats de la Révolution de s'affermir.
Ainsi , la paix, eu 1797, voulait dire : pour ceux qui avaient voté la mort du roi , qu'ils ne seraient pas recherchés par une restauration remplie de colères ; pour ceux qui avaient acheté des biens nationaux, qu'ils ne seraient pas chassés de leurs nouveaux patrimoines ; pour ceux qui étaient voués aux grands et nobles principes de 89 , qu'ils n'auraient plus à compter avec un état social tombé sans retour ; pour les soldats qui avaient couru aux frontières, que la Belgique et la rive gauche du Rhin , Jusqu'alors gardées par la force, seraient désormais acquises par le droit ; pour tous ceux qui sentaient la dignité et la gloire de la patrie , que la France , sortie victorieuse d'une lutte avec l'Europe entière, déposait les armes après avoir fait prévaloir ses principes en Italie, et avoir fait entreries principes de Ja révolution dans le droit public des nations civilisées.
jbïGoogIc
Le géD^al Bonaparte, auquel étaient dus des résultats si beaux, longtemps incertains, était devenu le pivot des espérances publiques. A toutes les époques troublées, les grands noms militaires s'élèvent au-dessus des autres, parce que au milieu du désordre des opinions, de la rivalité des intérêts, de la lutte des partis, le vœu général ne peut d'ordinaire prévaloir qu'avec l'appui désintéressé et pur des «rœées.
Les événements de la Révolution avaient d'ailleurs Nnporlé ou oxopromis les renommées militaires formées par les premières guerres.
Depuis que La Fayette et Dumouriez avaient disparu de la scène, trois généraux, attachés au service de la République, étaient devenus, à divers d^çrés, l'espoir des partis : c'étaient Pichegni , Hoche et Moreao. Quelques autres, qui tentèrent plus tard d'entrer dans la sphère politique, tels que Bernadotle et Augereau, n'étaient encore, en 1797, que les lîeote- ' nant^ de Bonaparte.
Hoche venait de mourir, discrédité par l'inconsistance qu'il avait montrée pendant les préparatifs du 1S fructidor, se jetant d'abord dans le parti de Barras aveclégèrelé, et puis s'en éloignant avec violence.
Picfa^ru venait de ternir uu beau renom militaire dans une inexcusable défection. Si, persuadé de l'inefticacite des institutions répablicaines, il s'était borné, séduit par la mince gloire de Monck, à préparer les voies à une restauration monarchique, il
jbïGoogIc
LlVpE TRENTE-HUlTrËMB. )7I
eàt alors partagé l'opinion de beaucoup d'écrits, lassés par huit années d'agiiaUwis stériles, et qui se retournaient v&^s les princes exilés encore plus par fatigue et par désesp(»r que par conviction; maisaocune tentatim de basse avarice n'aurait dû délerioiner un tel changement; et une main qui avait porté si noblement l'épée ne pouvait, sans honte, vaidre sa patrie et ses sohials pour de l'or.
Restait Moreau , encore toQt meortii du coup que lui avait porté la révélation contenue dans les papiers de Klioglin et de d'Ëatraigues. Moreau connaissait la trahison de Pichegru ; il était dans le secret de ses relaUfflis avec le prince de Condé et avec l'agent anglais à Bâlc, Tant que la trahison resta incoonue, M(M'«au garda le silence; lorsque I^h^^ fut publiquement perdu , Horeau , qui n'avait pas eu le courage de défendre sa patrie, eut la faiblesse d'accabler inutilement son ami '. Cette oomplidté du silence l'avait donc associé, aux yeux de l'opinion pu-
< Voici l'opinion de Napoléon sur la conduite de Mcx^au dans cett« circonstance ;
■ Jtprèe l'airestalioa du cmote d'Ëatraigues à Venise , Desnx vint me voir. Nous parlâmes de Pichegni. Je dis : Nous avions ébé bieu tronipés tMS les deux sur son comple. Mais axniDcnt sa trahison n'a-t-dle pas élé découverte plus bbl^ — Desaix km répondit: Cest k biM de HoreM.
B Noos «msiisBions cette tnbisDB trois nras avant qu'elle ne fM déooaverle. Uoreea, près duquel il SMva^, avait tnwvé dus les bagages du géoéral autricbien Klinglin use coirespondanoe dvs iMqneHe Pii^tegru détaillait A ce denier des plans paor renvtrsHle Directoire. H lui expliquait les fousses manœuvres «pi'il feaii
jbïGoogIc
blique, à la forlune de Pichegru, dout il subit jusqu'au bout l'influence et la fatalité.
Bonaparte était donc, non-seulement au point de vue de la gloire militaire, mais au point de vue de la probité politique et de l'élévation du caractère, entièrement hors de pair avec tous les généraux de son temps, quels qu'ils fussent.
Bonaparte était fils de la Révolution; mais il ne devait rien à ses hasards, et il était pur de ses excès.
Il n'avait pas, comme Hoche, quitté, par défection, le service du roi ; il n'avait pas, comme Pichegru et Moreau, dû des grades et des commandements au choix de clubs ou d'assemblées populaires; il avait marché rapidement , comme les événements de cette époque; mais il avait marché régulièrement, et devant tout à son épée. Une vague tradition , un bruit, d'après lesquels il aurait dû à la faveur de Barras le commandement en chef de l'armée d'Italie, n'ont aucun fondement.
« 11 n'est point vrai , dit Carnot , que ce soit lui qui ait proposé Bonaparte pour le commandement de
devant lui , et lui indiquait les moyens de détruire en détail l'année républicaine.
» — C'est une horreur, m'écrlai-je ; mais pourquoi Moreau n'at-il pas envoyé ces pièces au Directoire ?
» — Uoreau, continua Desaix, me eupplia de garder le silence; il ne voulait pas perdre un de ses camarades. Mais lorsque les intrigues de Pichegru furent découvertes, Moreau le dénonça à l'armée comme un traître, et envoya au Directoire les papiers qu'il avait dans ses mains depuis plusieurs mois. » — O'Méara, Napoléon ikms l'exil.
jbïGoogIc