LIVRE DOUZIÈME. Î
doctrine des prêtres^ et leur présageait une chute prochaine ^ Le premier pas fait, dom Gerle parcourut toute la carrière des apostats de cette époque; il devint membre du club des Jacobins , et à peu près athée ^
Ce fut le i 7 mai i 794 que le Comité de Sûreté Générale, informé des réunions fanatiques qui se tenaient rue Contrescarpe, chargea Sénart, l'un de ses secrétaires, de s'y introduire et d'en arrêter les auteurs. Sénart monta dans le sanctuaire, conduit par un affilié qui appartenait à la police ; et il se présenta comme un néophyte qui venait solliciter les sept dons de Dieu.
Une fois introduit, Sénart assista et se prêta dévotement aux choses suivantes :
ttLa mère de Dieu, dit-il^ demanda la piscine, et on toi lava le front, le nez, les yeux, les oreilles, le menton, les joues et les mains. Cela fait, elle dit : c( Enfants de Dieu, votre mère est au milieu de vous. » Je vais purifier deux profanes. » Chacun prit place, et vint s'agenouiller à son tour, et baiser le front de la mère de Dieu...
» Pendant ce temps, j'étais spectateur immobile. Survint Gerle, le chartreux ex-constituant. Aussitôt qu'il parut, chacun s'inclina, resta courbé quelques instants, et l'on se releva.
« Voir le Mémoire adressé à Robespierre , par dom Gerle, après son arrestation. — Papiers saisis chez Robespierre, pièce n® 58.
^ Voici sa profession de foi : « Je me règle en tout par les mouvements du cœur et de la raison... Par ma croyance, je suis fléau du fanatisme... Je crois en Dieu seul... j'aime mes semblables ; voilà mon fanatisme. » — Mémoire do dom Gerle.
23S HISTOIRE DU DIBECTOIRE.
> Gerie s'agenouilla, baisa la joue de ia mère de Dieu, qui lui dit : « Prophète de Diea, pre&ez séaoca.» Il s'assit dans le fauteuil craoK^isi, à gauche de la mère de Dieu, et dit eu levant la main droite : a Amis » de Dieu, réunissons-nous... »
» L'Édaireose nous lut TÉvangile de la masse de minuit, à Noël, €i nous d^ita, pour nous convaincre, un sermon contenant : que Dieu avait pour mère Catherine Théot ; que le V^-be de Dieu était son fils; qu'elle répandait la parole de Dieu ; qn'die avait des revotions de Dieu. Gela fini, Gerle leva les mains au ciel. Alors on nous conduisit à la mère de Dieu ; et là, à genoux sur un gradin , une fi^omie me prit la tête. La mère de Dieu se baissa, Garle me mit la main sot la tète, ei Catherine Théot me dit : « Mon fils, je vous reçois au nombre de mes éli» ; » vous serez immortel ! »
y> Puis, elle me baisa le front, les oreilles, les joues, les y^ix, tementoB, et prononça les mcte sacrament^: Lm grâce est mfM$e ! Ensuite, eUeme passa sor les lèvres un morceau de langue dégoûtant, et Gerle prononça ces mots : Diffioa est gmUa in labm tms!
» Je rentiUsà la mère de Dien tous tes méoKssigne^^. Alorsdle me dit :— Fils de Dieu, élu de la mère d^ Dieu, tu as reçu les sept dons, tu es immortel * . »
* Sénart, Mémoires, p. 176, 177, 179. " ''^
Lorsque Sénart pensa que la cérémonie et les cantiques étaient poussés assez avant, il mit la tête à la fenêtre, fit signe à ses agents, qui montèrent, et arrêta la mère de Dieu, dom Gerle , TÉcIaireuse, la €han« teuse et la Colombe. Il trouva, dans une perquisition minutieuse, toutes les preuves qtf il cherchait; mais il trouva, en outre, ce qu'il ne cherchait pas : il trouva Robespierre.
La participation plus ou moins directe, plus ou nooins empressée, mais certaine, de Robespierre aux mystères de la mère de Dieu et de dom Gerle, résultait évidemment de deux pièces trouvées par Sénart.
La première était la copie d'une lettre adressée à Robespierre par la mère de Dien, et dans laquelle elle rappelait « son premier prophète, son ministre chéri, n et le fiélîcitait sur les honneurs qull rendait à TËtre- Suprême, son fils ^
La seconde était un certificat de civisme donné à dom Gerle par te comité révokrtionnaire de sa section, sur la recommandation écrite el signée de Robespierre*.
Ces deux pièces, portées par Sénart au Conrité de sûreté générale, dépassaient de beaucoup ce qui était nécessaire , à cette époque , pour envoyer un
' Sénart, Mémoires, p. 482.
2 Sénart, Mémoires, p. 487. — Vilate, iet Myêiérméeiûmin de DieudévoÊéés,p.t3ê.
homme à Téchafaud en quelques heures. Un certificat donné à un ancien chartreux , malgré le comité révolutionnaire de sa section, qui le lui refusait; une affiliation à une secte d'illuminés , où Ton recevait les sept dons de Dieu!— Fouquier-Thinville n'aurait pas demandé le quart de tout cela pour organiser une ample fournée. Il y avait, en outre, une circonstance grave, d'abord passée inaperçue , et qui éclaira tout à coup le Comité de sûreté générale. Plusieurs pièces saisies établissaient nettement les rapports de la secte avec la maison de la duchesse de Bourbon, que Bergasse , grand mesmérien , avait engouée d'illuminisme; et un dossier, relatif à la maison de la princesse, avait été pris par Robespierre, qui, sous divers prétextes, ne le rendit jamais ^
Le Comité de sûreté générale, fort jaloux du Comité de salut public en général, et de Robespierre en particulier, fut ravi, mais encore plus embarrassé de sa découverte. Il sentait bien qu'un procès dans lequel seraient produits le certificat de civisme donné à dom Gerle et la lettre écrite par la mère de Dieu perdrait Robespierre, ou du moins le couvrirait de ridicule * ; mais telle était la terreur attachée à son nom, que, non-seulement le Comité de sûreté générale n'osa pas faire un éclat contre lui, mais que, sur plus de vingt personnes, qui étaient dans le secret, personne n'osa le révéler avant le 9 thermidor.
' Sénarl, Mémoires, p. 187.
» Vilale, les Mystères de la mère de Dieu dévoilés, p. 278.