LIVRE DOUZIÈME. 2U
Cette perplexité du Comité dura près d'un mois. Catherine Théot, dom Gerle, la marquise de Chastenoisy rÉclaireuse, la Chanteuse et la Colombe avaient été arrêtés, le 28 floréal, — 17 mai— ' ; et le Comité ne se décida à faire son rapport à la Convention que le 15 juin, par Torgane de Vadier *.
Ce rapport de Vadier, dont Sénart avait préparé les éléments ^, et que Vilate dit avoir été rédigé par Barrère ^, est , pour le fond et pour la forme , une pièce de tréteaux *. En outre, la lâcheté du Comité s'y était révélée par le silence le plus complet sur les points qui touchaient Robespierre. Peut-être le Comité, qui était gêné , dit Sénart , espérait-il des détails et des hasards du procès ce qu'il n'avait pu obtenir de son courage. En somme, il n'accusait que les illuminés de la rue Contrescarpe , et demandait leur traduction immédiate au tribunal révolutionnaire , ce que la Convention décréta sans hésiter.
La seule malice que le Comité de sûreté générale s'était permise rentrait dans le goût et dans les usages du gouvernement révolutionnaire. Vadier avait
^ Mémoires de dom Gerle, dans les papiers saisis chez Robespierre , pièce n. 37.
2 Moniteur du 47 juin 1794,
3 Sénart, Mémoires, p. 474.
* Vilate, les Mystères de la mère de Dieu dévoilés, p. 276. ^ n est dit, entre aulres choses, que Guillaume d'Orange avait élé illuminé et embêté par les Mesmériens.
nt histoihb w] directoire.
alt^ dciemmenty $&ù de la rendre plus erimiiielle , le nom de Catherine Théol , en l'appelant Catherine Tbkos. « On sait , afontait^il , qoe le mot grec Theos signifie la IHvimtéy comme Jehova^ Adonaï et beaucoup d'antres^ qui expriment les divers attribats de rÊtre-Supréme. » Ce mensonge, plus ou moîifô plaisant, devait attirer un peu plus l'attention sur cette affaire , et compromettre d'autant plus Robespierre , s'il s'y trouvait enveloppé. Il coàtait, sans doute, la tète à cinq personnes; mais des hommes comme Yadier n'étaient pas faits pour s'effrayer de st peu.
Malheureusement pour le Comité , il avait, conmie on dit, compté sans Robespierre , qui nuesurait, lai aussi , rimportance d'un tel procès, et qui ét»t ré^ solu, à tout prix, à l'empêcher. Fouquier-Thinville, à qui le décret de la Conventicm du 1 3 juin donnait cinq têtes de ptus , se présenta au Comité de satot public pour les prendre , entre miauH et m^ heore du matin, selon son habitude. Il y eut là une scène violente, qui n'a été connue que bien plus tard, en avril 1 795, par le procès de l'accusateur public.
Au grand ébahissement des deux comités, Robespierre déclara que le décret de la Convention ne serait pas exécuté , et que la mère de Dieu et dom Gerle ne seraient pas mis en jugement '. Et non-seu-
^ Voici comment s'exprima , sur ce si^et , Potquier-TbiiiviUe, le 43 avril 4795, pendant la durée de son procès : « Je fitô naadé à ce sujet «Q Comiiô de salui public» à ane heure du maltii. Robespierre y éUiii. Il Y eut une quetelle très-vive entre les men^re&des comités; on ne voulut pas qu'elle (îût mise en jug^iaeai^ c'wt, je
kunent il fat fait comme Robespierre l'avait ordonné, mais personne, dans les comités, avant le 9 (berinidoTj n'osa divulgo^ un tel abus d'autorité.
Enfin, le 9 thermidor, — 27 juillet 179i —, après que Tallien eut interrompu Saint-Just, après que Billaud-Varennes eut abordé de front l'accusation de Robespierre, après que la Convention eut formellement refusé la parole au tribon, après que le triumvirat du Comité de salut puUic parut clairement vaincu, enfin après que le lion fut par t^re, Yadier se risqua à lui doni^r son coup de denl.
a Si ce tyran s'adresse particulièrement à moi, s'écria fièrement l'ancien ccmseiller du présidial de Pami^rs , c'est parce que j'ai £aiit sur le fanatisme un rapport qui ne lui a pas plu. Eu voici la raison : il y avait sous le» mi^las de la mère de Dieu ime lettre adressée à Robespierre. Cette lettre lui annonçait que sa mission était prédite dans Ézéchiel ; que c'était à lui qu'on devrait le rétablissement de la religion , qu'il débarrasserait des prêtres. On lui faisait l'honneur d'un culte nouveau.
» Croiriez-vous qu'après le décret que vous avez rendu à la suite de mon rapport, il a plu à Robespierre, de sa pleine puissance et autorité, de dire à
croîs, ce qui a occasionné la division entre les comités, et ce qtri a amené la journée du 9 thermidor. On me deraanck les pièces de cetle afiiaire , pour ùÂre un second rapport. » — Bûchez et Roux, Histoire parlementaire de la Révolution française, t. XXXV, procès de Fouquier-Thin ville.
re.
m HISTOIRE DU DIRECTOIRE.
Taccusateur public : « Vous ne jugerez pas celte dro- »gue! »
y> Et pour vous prouver combien cet homme tyrannisait Taccusateur public , il suffit de vous apprendre que celui-ci vint chez moi me dire qu'il ne pouvait parvenir à faire juger cette affaire ^ »
La Convention était dans un état de crise si violente , au moment où Yadier lui fit cette révélation tardive , qu'elle se perdit dans les cris de: A bas le tyran! poussés par le Marais révolté. Robespierre, arrêté sur la motion de Louchet , après un nouveau discours de Tallien, monta sur Téchafaud le lendemain. Avec lui tomba le culte qu'il avait inauguré. Catherine Théot venait de mourir dans sa prison ; dom Gerle, rÉclaireuse, la Chanteuse et la Colombe furent délivrés après le 9 thermidor , et la religion des Enfants de Dieu subit le sort de celle de VÊtre- Suprême.
Le culte de l'Être-Suprême avait été, comme on l'a vu, la seconde des deux grandes tentatives faites par le philosophisme révolutionnaire pour remplacer le christianisme. Ces deux essais, soutenus de la force matérielle la plus considérable et la plus énergique dont les hommes eussent jamais disposé, étaient d'un mauvais augure pour le troisième. Qui pouvait se flatter de réussir dans la fondation d'un culte nouveau, lorsqu'on venait de voir échouer
* Moniteur du 29 juillet 1791.
Chaumette, malgré Tappui de la Commune de Paris; Robespierre, malgré l'appui du Comité de salut public; Fun et l'autre, malgré l'appui de la guillotine? Cependant le XVIIP siècle n'était pas près de lâcher prise. Malgré ses grandes prétentions philosophiques , ce siècle fut l'un des plus superstitieux de l'histoire de l'esprit humain. Aucun autre n'aurait entouré d'une admiration plus crédule des charlatans comme le comte de Saint-Germain, Mesmer, Casanova et Cagliostro. Indépendamment des deux religions qu'il venait d'essayer par Chaumette et par Robespierre, il en couvait encore trois autres, ayant à peu près la même source : celle de Saint-Simon , né en 1 769 ; celle de Chemin, né en 1 761 ; et celle de Fourier, né en 1768. Peut-être n'est-il pas inutile de faire observer que Robespierre et Chaumette, les deux premiers de ces thaumaturges, étaient nés, Robespierre en 1759, Chaumette en 1763. Sans pouvoir se vanter d'avoir eu autant de dieux que TÉgypte, le XVIIP siècle en avait pourtant, comme on voit, produit cinq en neuf ans.
Jean-Baptiste Chemin-Dupontès eut, en effet, la première idée du culte de la Théophilànthropie, et ravit cette gloire à La Révellière-Lépeaux, qui n'en fut que l'apôtre le plus ardent.
Chemin, qui a énormément compilé, surtout en matière d'histoire , de géographie et de grammaire,
était un de ces savants , toujours si commmiB , dmit latêtes'emplit de lectures, connue uaegrange s'emplit de foin. Le bonhomme avait en outre le malheur d'être philosophe, et, qui pis est, philosophe à la ùé^n de ce temps-là, c'est-à-dire d'être pénéta^é d'horreur pour la religion et pour les prêtres. Voyant Chaamette et Robespierre morts, la fantaisie lui vint d'iaventer aussi une religion; et il publia, au mois de septembre 1 796 , un livre intitulé Wanuel des théophilanthrophiles ' .
^ Ce nouveau culte était ^core privé, et concentré dans quelques familles. Dupont (de Nemours), Bernardin de Saint-Pierre et La Révellière-Lépeaux en étaiait, avec Chemin, les principaux apôtres.
L'ambition s'empara bientôt de ces thaumaturges, eA ils résolurent d'affronter les risques d'une cérémonie publique.
Il y avait dans la rue Saint-Denis ce qu'on appelait le petit hôpital Saint-Catherine, affecté à cette époque à des ouvriers aveugles, la plupart inu^ciens. Les théophilanthropes obtinrent, le 1 6 décembre^ p» l'intermédiaire de La Révellière , une salle de cet hôpital. Ils placèrent une table au milieu de cette salle, des bouquets de fleurs et d'épis sur cette table; et Chemin exposa, dans un discours, les bases du nouveau culte , qui étaient, avec l'immortalité de
* Voir rbistoire des commencements de celle religion dans l'idntiée religieuse des théophilanthropes, par Chemin; 4 vol. in-18, t.l«,p.6et6.