LIVRE DOUZIÈME
C'est ce que ne dissimula nullement La Révellière , dans un travail qu'il lut, le 4"" mai 1797, à l'Académie des sciences morales et politiques. « Le christianisme, dit-il, est opposé à la saine morale »; à quoi il ajouta : « Le culte catholique est antisocial \ o Carnot, qui assistait à la lecture de ce travail, dit que c'était l'Alcoran de La Révellière, et il le caractérise ainsi :
« Cet ouvrage y pour lequel il mit son génie à la torture pendant plusieurs mois, parce qu'il n'avait pas, comme Mahomet, un pigeon qui vint lui becqueter l'oreille , donne précisément la mesure de sa capacité. L'Institut s'abstint de rire, à cause de la gravité du personnage; et chacun se pinça pour s'empêcher de dormir ^. )> Garnot n'était que juste dans cette appréciation ; l'Alcoran de La Révellière^Lépeaux n'est qu'une déclamation froide, vide et ridicule.
Dans la religion des théophilanthropes, chaque père de famille était le prêtre de sa maison. Cependant , lorsque le culte devint public, le père de famille qui officiait près de l'autel, et qui avait le titre de lecteur^ portait un costume spécial. Ce costume consistait en une tunique bleu -céleste , prenant depuis le col jusqu'aux pieds, avec une ceinture rose , et une robe blanche par-dessus, ouverte par-devant \
< La Révellière-4jépeaux, Réflexions sur le culte, sur les cérémonies civiles et sur les fêtes nationales; Paris, an V, in-8o, p. 9 el 42. ^ Caraot, Réponse au Mémoire de Bailleul, p. 47. ^ Rituel des adorateurs de Dieu et amis des hommes^ p. 4.
«sa HISTOIRE DU DIRECTOIRE.
Le culte des théophilanthropes s'appliquait à don- Ber une sorte de caractère religieux aux trois graudes époques de la vie homaiue : la aaissanoe, le mariage ei la mort
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Quand un eiifant était né, on rapportait, accompagné d'un parrain et d'une marraine \ à l'assemblée. Le père de famille, qui officiait, disait à la personne qui tenait l'enfant élevé vers le ciel : a Vous promettez devant Dieu et devant les hommes d'apprendre à N. . . , dès V aurore de sa raison , à adorer Dieu , chérir ses semblables, et se rendre utile à sa patrie? » — La personne qui tenait l'enfant, répondait : t Je le promets^, d Alors , l'officiant faisait un discours; et la cérémonie se terminait par un hymne, dont voici la première strophe :
Une créature nouvelle
Sort de ta bienfaisante main.
Dieu tout-puissant , bénis en elle
Le fruit d*uD vertueux hymen.
Fais dans son cœur, avec la vie, Germer le sentiment , la raison , la vertu ; Puisse un jour cet enfant honorer sa patrie,
Et s'applaudir d'avoir vécu ' I
* C'est à la demande de La Révellière que le parrain et la marraine avaient été rétablis. — Voyez les Réflexions sur h culte, sur les eérémonies oityiles et sur ks fétès nationales^ p..i3.
3 M§nuel des théophiktnthropes , chap. «!,,§ 3.
3 Rituel des adorateurs de Dieu , p. 56.
Lorsque la théophilanihropie, protégée par La RéveHière, se fut répandue en province , il pensa se produire un schisme au sujet du baptême* Les théophilanthropes de Paris frottaient les lèvres de Tenfant avec du miel en disant : (c Qu'il soit doux comme le miel de l'abeille. » Il arriva que les Ihéophilanthropes d'Auxerre eurent l'idée de baptiser avec de la gelée de groseille. Cependant , sur quelque scrupule qui leur survint, ils consultèrent le comité directeur de Paris, Celui-ci se hâta d'envoyer un commissaire, afin de rétablir l'unité de doctrine ^
L'établissement de ce qu'on a nommé le mariage civil, espèce d'enregistrement personnel qu'on va subir dans les mairies, et la suppression des cujtes avaient réduit les cérémonies matrimoniales à bien peu de chose, pendant la révolution. La manie mythologique de cette époque avait fait placer dans les mairies une « grande vilaine statue de l'Hymen, ayant en main deux vieilles couennes de fleurs d'Italie, toutes décolorées *. » Cet Hymen aurait eu fort à faire s'il avait voulu couronner tous lès époux que lui envoyaient quelquefois les décrets de la Convention. Il y avait en effet des fournées d'époux , comme des fournées de condamnés. Ainsi, le décret du 3 bru-
* Prudhomme, Histoire impartiale des révolutionSy t. II, p. 84. 2 La Révellière , Réflexions sur le culte, sur les eérémmiés civiles eisur les fêtes nationales, p.^.
maire an II, — 24 octobre 4793 — , reléguait dans les communes qu'elles avaient habitées en 4792, les femmes d'émigrés divorcées, et non remariées avant sa publication \
Ce décret révolutionna profondément une foule d'existences créées par le divorce, et détermina en quelques heures une foule de mariages de hasard.
Les théophilanthropes essayèrent de donner au mariage un peu plus de dignité ; mais il ne parvinrent qu'à l'entourer de cérémonies puériles et ridicules.
Les deux époux se rendaient à l'assemblée religieuse et s'approchaient de Tautel. On les entrelaçait de fleurs et de rubans, dont les extrémités étaient tenues, de chaque côté, par les anciens de leurs familles. Le chef de famille officiant disait :
A répoux : Vous avez pris N... pour épouse? L'époux : Oui.
A l'épouse : Vous avez pris N... pour époux? L'épouse : Oui *.
Alors, le chef de famille faisait un discours sur les devoirs du mariage, et la cérémonie finissait par un hymne, dont le premier verset était ainsi :
Gloire à rHymenl que tout ici rhonore!
O vous pour qui ces feux viennent de s'allumer,
Yos plus beaux jours sont près d'éclore. Heureux les cœurs que l'Hymen peut charmer !
^ Moniteur du 3 novembre 4793.
^Manuel des théophilanthropes ^ chap. m, § 5.
V inquiet cétiéat, tristement solitaire, D'ennuis et d'ameriume abreuve ses martyrs ; Mais rhymèn est pour nous la source salutaire Des vrais biens et des vrais plaisirs *.
Les honneurs rendus aux morts par les théophilantbropes se réduisaient à fort peu de chose. On plaçait dans le temple un écriteau, assez semblable au jalon de Chaumette, et sur lequel étaient ces mots : La mort est le commencement de Vimmortalité; maxime qui, à part Vantithèse, se réduisait à dire qu'une fois mort, on ne mourrait plus.
L'oflSciant disait : « La mort a frappé un de nos semblables ; conservons le souvenir de ses vertus , et oublions ses fautes * ». On terminait par l'hymne suivant :
Humains, dans votre course errante et vagahonde^
Chaque pas conduit à la mort.
Frêles vaisseaux , battus sur V océan du motide. Sachons du moins entrer au port ^
Le culte Ihéophilanthropique avait auçsi ses fêtes. Quatre jours étaient consacrés aux saisons ; savoir : le 1 0 germinal, — 30 mars, — à la fête du Printemps; le 1 0 messidor, —28 juin, — à la fête de TÉté ; le 1 0 vendémiaire, — 1 " octobre, — à la fête de l'Automne ; le 1 0 nivôse, — 30 décembre, —à la fête de l'Hiver.
^ Rituel des adorateurs de Dieu, p. 73-74. 2 Manuel des théophilanthropes^ chap. m, § 6. ^ Rituel des adorateurs de Dieu, p^ 76.
m HISTOIRE DU DIRECTOIRE.
Puis venaient sept autres fôtes : A 1» Fondation de la République, — à la Souveraineté du peuple, — à la Jeunesse, — aux Époux, — à la Reconnaissance, — à rAgriculture, — à la Liberté.
Dans son Alcoran^ lu à T Académie des sciences morales , La Révellière avait répété la maxime fondamentale des philosophes : « Il faut une digue et un culte extérieur pour le peuple : les hommes instruits peuvent s'en passer*.» Maxime que Voltaire formulait en disant : a Les cordonniers et les servantes sont le partage des apôtres*. » Ce singulier républicain, qui mettait une si grande distance entre le peuple et lui, voulait donc un culte extérieur pour le peuple, et il demandait que l'État favorisât son rétablissement, mais sans le paraître ^. Les philosophes s'étaient imaginé qu'ils étaient la France entière ; et ils ne comprenaient pas que, loin d'exiger des ménagements, le rétablissement du culte aurait été accueilli au contraire par les transports des populations. Toutefois, les conseils de La Révellière furent suivis, et les théophilanthropes obtinrent de partager avec les catholiques l'usage des églises.
Les premières églises dont les théophilanthropes
^ La RéfeNièfeHLépeaux, Béfiaxions sur le culte, sur les cérénuh nies civiles et sur les fêtes nationales, p. 4.
2 Voltaire, Lettre à d^Alembert, 2 septenère ♦76ft.
3 La Révellière-Lépeatix , Mflecions mr le €mHH, smr ks cérémonies civiles et sur les fêtes nationales, p. 3.
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eurent MMt le paç|age fareoi Sainte Jacquea-da-Haut- PâSy SamtrSuïpice^ Saini-Genrats et Saint-Thoms^d'Aquin. Cette dernière église reçut même comme une une sorte de nouyeUe conBéorationy et eut Bernardin de Saint-Pmrre pour parrain ' . Au mois de mars 1 798, les thécçhilanthropes, arm^d'ua arrêté de l'administration départementale, réclamèrent No^-Dame. On leur aecorda l'usage exclusif du choeur et l'usage commun del'orgne. Le siège archiépiscopal, qui existe encore, servait ée chaire à leurs orateurs ^.
En 1799, la religion théophilantbropique s'était réduite, indépendamment de Notre-Dame, aux quatre églises suivantes, auxquelles on avait donné des nooM» my9tk|ues :
Saint-Germain4' Auxerois, ta Reconnaissance ;
Saint-Micolas-des-ClhampSy l'Hymen ;
Saint-Sulpice, la Jeunesse ;
Saint- Gervais, la Victoire * ;
Les choses durèrent ainsi encore pendant deux années. La Révellière poursuivait les prêtres, que ses collègues lui avaient livrés avec un acharnement stapide et féroce.
Les frégates la Décade et la Bayonnaise en transportèrent trois cent quatre-vingts à la Guyane en i 798 *.
* Prudhomme , Histoirts impartiale de» réookiiûmâ^ t, XI, p. 77. 2 Id,, Ihid.y p. 79-8ft-
* Voir, sur ce» nmlheurwix et sur lea traileœeftis odieux qq'Udsubîrant, Baièé-Marboi», Jmrml d'un. déporU, WU^clMp. 4 et %.
Douze cents autres, entassés dans des pontons pourris, allèrent périr pour la plupart sur les rades de Tîle d'Oleron et de l'île de Ré ' .
Tous les contemporains s'accordent à le dire, cette haine de La Révellière pour le catholicisme et pour ses ministres, qu'il nommait d'un mot alors fort à la mode, la prêtraille, atteignait les dernières limites du grotesque dans l'odieux. « Le petit La Révellière, dit Carnot, avait tellement peur du pape, qu'il le voyait sans cesse à sa poursuite, étendant les doigts pour lui donner sa bénédiction..... Pascal se croyait toujours plongé dans une rivière jusqu'au nombril; La Révellière se croit toujours dans une cruche d'eau bénite *. »
Lorsqu'il apprit le traité de Tolentino, signé le i 9 février i 797, qui établissait la paix entre la France et les États de FÉglise, La Révellière fut désolé. Les instructions du Directoire enjoignaient formellement à Bonaparte de mettre fin au règne temporel du pape '. La Révellière, de son côté, voulait que Bonaparte allât au Capitole, chanter un hymne sur la cendre des Gracques*. Ce qui le consola un peu, ce fut l'envoi qu'on lui fit de la madone de la Santa-Casa de Lorette, dont l'enlèvement constituait à ses yeux, au dire de Carnot, un exploit réel et glorieux*. Cette haine de
' L'histoire de ces prêtres est fidèlement racontée et leurs noms conservés dans une brochure de 58 pages in-8°i intitulée : Recueil des victimes du ^9 fructidor, par ToupioUes.
^ Carnot , Réponse au Mémoire de Bailleul, p. 45, 5%.
3 Monlholon , Mémoires écrits à Sainte-Hélène, t. IV, p. H.
* Carnot , Réponse au Mémoire de Bailleul , p. 51 .
^ « La madone fut envoyés à Paris. C'est une statue en bois, gros-